Quoi qu'il en soit, cette première composition littéraire, échappée à
une imagination de douze ans, parut aux maîtres et aux élèves
supérieure au moins, par sa naïveté, aux redites classiques de mes
condisciples; on y reconnaissait l'accent, on y entendait le cri du
coteau natal sous le soleil aimé du pauvre villageois à Midi.
Ma description enfantine eut le prix, non de style, mais de candeur et
de sincérité descriptives. Deux maîtres tendres et vénérés, dont les
vicissitudes de la vie et de la fugitive opinion (_aura_) n'ont point
refroidi en moi la mémoire, le Père _Béquet_ et le Père _Varlet_,
professeurs des classes littéraires chez les Jésuites, me témoignèrent
depuis ce jour une prédilection presque paternelle que je serais
ingrat d'oublier. On peut changer d'esprit, on ne doit pas changer de
coeur. Ces professeurs aimés me cultivèrent avec une tendre
sollicitude, comme un enfant qui promettait au moins un amour
instinctif pour les lettres: ils étaient idolâtres du beau dans le
style. Moi-même, je dois l'avouer ici avec toute humilité aujourd'hui,
je fus si étonné et si satisfait de la fidélité du tableau que j'avais
fait de mon hameau natal, sur mes pauvres collines calcinées, que j'en
conçus je ne sais quelle estime précoce et trop sérieuse pour
moi-même. Je lus et relus vingt fois ma première composition; je
l'envoyai à ma mère par l'ordre de mes maîtres; on la lut à la fin de
l'année, à la cérémonie publique de la distribution des prix, au
collège des Jésuites, devant les mères et devant les enfants qui
l'applaudirent. Elle ne sortit jamais entièrement de ma mémoire. Et je
n'ouvris jamais dans un autre âge le tiroir du secrétaire de ma mère
sans la relire tout entière avec une certaine satisfaction de ma
précocité. Je puis même dire que, de mes trop nombreux ouvrages, c'est
peut-être cet enfantillage qui m'a donné le plus de conscience
anticipée de mes forces. Je sentis ce que sent un élève en peinture
qui jette l'écume de la palette de son maître contre la muraille de
l'atelier, et qui se trouve à son insu avoir fait de ces taches
quelque chose qui ressemble à un tableau. Il se croit peintre et il
s'admire lui-même, au lieu d'admirer le hasard qui a tout fait.