«Le coq chante sur le fumier du chemin, au milieu de ses poules qui
grattent de leurs pattes la paille, pour y trouver le grain que le
fléau a oublié dans l'épi quand on l'a battu dans la grange. Le
village s'éveille à son chant joyeux. On voit les femmes et les jeunes
filles sortir à demi vêtues des portes des chaumières, et peigner
leurs longs cheveux avec le peigne aux dents de buis qui les lisse
comme des écheveaux de soie. Elles se penchent sur la margelle du
puits pour s'y laver les yeux et les joues dans le seau de cuivre,
que la corde enroulée autour de la poulie criarde élève du fond du
rocher jusqu'à leurs mains.
«Le vent attiédi de mai souffle, semblable à l'haleine d'un enfant qui
se réveille; il sèche sur leurs visages et sur leurs cous les mèches
humides de leurs cheveux. On les voit ensuite se répandre dans leurs
petits jardins bordés de sureaux, dont la fleur ressemble à la neige
qui n'a pas encore été touchée du soleil; elles y cueillent des
giroflées qu'elles attachent par une épingle à leurs manches, pour les
respirer tout le jour en travaillant.
«Les hirondelles, qui sont revenues depuis peu de jours des pays
inconnus où elles ont un second nid pour leurs hivers, n'ont pas
encore pris leur vol; elles sont rangées les unes à côté des autres
sur les conduits de fer-blanc qui bordent le toit, afin d'y saluer de
plus haut le soleil qui va paraître, ou d'y tremper leurs becs dans
l'eau que la dernière pluie y a laissée; on dirait une corniche animée
qui fait le tour du toit. Elles ne font entendre qu'un imperceptible
gazouillement, semblable aux paroles qu'on balbutie en rêve, comme si
ces charmants oiseaux, qui aiment tant la demeure de l'homme, avaient
peur de réveiller les enfants encore endormis dans la chambre haute.
«Enfin, le soleil écarte là-bas, du côté du Mont-Blanc, d'épais
rideaux de brouillards ou de nuages; l'astre s'en dégage peu à peu
comme un navire en feu qui bondit sur les vagues en les colorant de
son incendie; ses premières lueurs, qui le devancent, teignent les
hautes collines d'une traînée de lumière rose; cette lueur ressemble
aux reflets que la gueule du four, où pétillent le buis et le sarment
enflammés, jette sur les visages des femmes qui font le pain. Elle ne
brille pas glaciale comme pendant l'hiver sur le givre des prés; elle
chauffe la terre, et elle essuie la rosée qui fume en s'élevant des
brins d'herbe et du calice des fleurs dans les jardins. Le caillou que
le rayon a touché est déjà tiède à ma main; le vent lui-même semble
avoir traversé l'haleine de l'aurore du printemps; il souffle sur les
collines, comme notre mère, quand nous étions petits et que nous
rentrions tout transis de froid, soufflait sur nos doigts pour les
_dégourdir_.
«Le soleil monte de plus en plus; il atteint déjà la cime du clocher,
dont il fait briller la plus haute pierre comme un charbon; la cloche,
ébranlée par la corde à laquelle se suspendent les petits enfants au
signal du sonneur, répond à ce premier rayon de soleil par un
tintement de joie qui fait tressaillir et envoler les colombes et les
moineaux de tous les toits.
«Les femmes qui tirent l'eau du puits, ou qui la rapportent à la
maison dans un seau de bois sur leurs têtes, s'arrêtent à ce son de la
cloche; elles courbent leurs fronts en soutenant le vase de leurs deux
mains levées, de peur que leur mouvement ne fasse perdre l'équilibre à
l'eau; elles adressent une courte prière au Dieu qui fait lever un
jour de printemps. Les murmures, les bruits, les voix du chemin
cessent un moment, et à travers ce grand silence on entend la nature
muette palpiter de reconnaissance et de piété devant son Créateur.
«Mais déjà les chèvres et les moutons, impatients qu'on leur rouvre
les noires étables où on les enferme pendant la neige, bêlent de plus
en plus haut pour qu'on les ramène à leur montagne accoutumée. La mère
de famille descend précipitamment l'escalier raboteux de la chaumière;
on entend résonner ses sabots de hêtre ou de noyer sur les marches.
Elle lève le loquet de bois de l'étable; elle compte ses agneaux et
ses cabris à mesure qu'ils s'embarrassent entre ses jambes pour sortir
les premiers de leur prison; elle les donne à conduire aux enfants.
«Les petits bergers, armés d'une branche de houx où pendent encore les
feuilles, prennent avec leurs chèvres le sentier de rocher qui mène
aux montagnes; ils s'amusent en montant à cueillir les rameaux du
buis, que le printemps rend odorants comme la vigne, et à cueillir au
buisson les fruits verts de cet arbrisseau, qui ressemblent à de
petites marmites à trois pieds, amusement et étonnement de leur
enfance. Bientôt on les perd de vue derrière les roches, et ils ne
reviendront que le soir, quand les chèvres et les brebis traîneront
sur les pierres leurs mamelles gonflées de lait.
«Pendant que les troupeaux montent ainsi vers les cimes, on voit
briller dans les chaumières, à travers les portes ouvertes, la flamme
des fagots allumés par les femmes pour _tremper la soupe_ du matin à
leurs maris avant d'aller ensemble à la vigne. Après la soupe mangée
sur la table luisante de noyer, entourée de bancs du même bois, on
voit les vieilles femmes sortir toutes courbées par l'âge et par le
travail. Elles se rassemblent et s'asseyent sur les troncs d'arbres
couchés le long des chemins, adossés au mur échauffé par le soleil
levant; elles y filent leurs longues quenouilles chargées de la laine
blanche des agneaux. Ces quenouilles sont entourées d'une tresse rouge
qui serpente autour de la laine. Elles gardent les petits enfants en
causant entre elles des printemps d'autrefois.
«Le jeune homme et la jeune femme sortent les derniers de la maison en
glissant la clef par la chatière sous la porte; l'homme tient à la
main ses lourds outils de travail, le pic, la pioche; sa hache brille
sur ses épaules; la femme porte un long berceau de bois blanc dans
lequel dort son nourrisson en équilibre sur sa tête; elle le soutient
d'une main, et elle conduit de l'autre main un enfant qui commence à
marcher et qui trébuche sur les pierres.
«On les suit de l'oeil dans les vignes des coteaux voisins. Ils
déposent le berceau de l'enfant endormi dans une _charrière_ (petit
sentier creux entre deux champs de vigne), à l'ombre des feuilles
larges, étagées de noeuds en noeuds, sur les sarments nouveaux de
l'année. L'homme rejette sa veste; la jeune femme ne garde que sa
chemise de toile épaisse et forte comme le cuir; ils prennent la
pioche dans leurs mains hâlées, et on entend résonner partout sur les
collines, jusqu'au milieu du jour, les coups de la pioche de fer
luisant, sur les cailloux qui l'ébrèchent. La chemise de la femme
(haletante de peine), se colle sur sa poitrine et sur ses épaules
comme si elle sortait d'un bain dans la rivière. Au moindre cri de son
nourrisson qui s'éveille, elle court s'accroupir auprès du berceau,
entr'ouvre sa chemise et donne son lait à l'enfant après avoir donné
sa sueur à la vigne.
«Quand le soleil est au milieu du ciel, elle déplie un linge blanc qui
préserve le pain et le fromage du sable que le vent y jette; elle
étend sur la tranche de pain noir le blanc laitage à moitié durci,
entouré de la feuille de vigne et semé des grains luisants du sel
gris; ils mangent, essoufflés, l'un à côté de l'autre, comme deux
voyageurs lassés d'une longue marche, au bord du fossé de la route,
échangeant à peine quelques rares paroles sur les promesses que le
printemps fait à la vendange.
«Au pied d'un cep qui l'a distillée l'automne précédent, une bouteille
rafraîchie par l'ombre leur verse goutte à goutte la force et la joie.
Ils s'endorment après sur la terre qui fume de chaleur, la tête
appuyée sur leurs bras recourbés, et ils repuisent leur vigueur dans
les rayons brûlants de ce soleil qui sèche leur jeune sueur.
«Le soir, on les entend redescendre en chantant de tous les sentiers
des collines, et les petits bergers, qui redescendent avec leur
troupeau de la montagne, ramènent à la jeune femme, pour le repas du
soir, sa chèvre favorite, les cornes enroulées de guirlandes de
buis.»
* * * * *
La composition déjà trop longuement citée se terminait par un hymne au
printemps qui gonfle les bourgeons de la vigne, qui promet la grappe,
qui distille lentement dans les veines du pampre le vin que l'automne
répandra en pourpre sous l'arbre du pressoir, cette liqueur qui
réjouit le coeur de l'homme jeune et qui fait chanter le vieillard
lui-même, en ranimant dans sa mémoire ses printemps passés.
Mais je n'en copie pas davantage; ces balbutiements d'enfant n'ont de
charme que pour les mères.