IX.

«Le coq chante sur le fumier du chemin, au milieu de ses poules qui

grattent de leurs pattes la paille, pour y trouver le grain que le

fléau a oublié dans l'épi quand on l'a battu dans la grange. Le

village s'éveille à son chant joyeux. On voit les femmes et les jeunes

filles sortir à demi vêtues des portes des chaumières, et peigner

leurs longs cheveux avec le peigne aux dents de buis qui les lisse

comme des écheveaux de soie. Elles se penchent sur la margelle du

puits pour s'y laver les yeux et les joues dans le seau de cuivre,

que la corde enroulée autour de la poulie criarde élève du fond du

rocher jusqu'à leurs mains.

«Le vent attiédi de mai souffle, semblable à l'haleine d'un enfant qui

se réveille; il sèche sur leurs visages et sur leurs cous les mèches

humides de leurs cheveux. On les voit ensuite se répandre dans leurs

petits jardins bordés de sureaux, dont la fleur ressemble à la neige

qui n'a pas encore été touchée du soleil; elles y cueillent des

giroflées qu'elles attachent par une épingle à leurs manches, pour les

respirer tout le jour en travaillant.

«Les hirondelles, qui sont revenues depuis peu de jours des pays

inconnus où elles ont un second nid pour leurs hivers, n'ont pas

encore pris leur vol; elles sont rangées les unes à côté des autres

sur les conduits de fer-blanc qui bordent le toit, afin d'y saluer de

plus haut le soleil qui va paraître, ou d'y tremper leurs becs dans

l'eau que la dernière pluie y a laissée; on dirait une corniche animée

qui fait le tour du toit. Elles ne font entendre qu'un imperceptible

gazouillement, semblable aux paroles qu'on balbutie en rêve, comme si

ces charmants oiseaux, qui aiment tant la demeure de l'homme, avaient

peur de réveiller les enfants encore endormis dans la chambre haute.

«Enfin, le soleil écarte là-bas, du côté du Mont-Blanc, d'épais

rideaux de brouillards ou de nuages; l'astre s'en dégage peu à peu

comme un navire en feu qui bondit sur les vagues en les colorant de

son incendie; ses premières lueurs, qui le devancent, teignent les

hautes collines d'une traînée de lumière rose; cette lueur ressemble

aux reflets que la gueule du four, où pétillent le buis et le sarment

enflammés, jette sur les visages des femmes qui font le pain. Elle ne

brille pas glaciale comme pendant l'hiver sur le givre des prés; elle

chauffe la terre, et elle essuie la rosée qui fume en s'élevant des

brins d'herbe et du calice des fleurs dans les jardins. Le caillou que

le rayon a touché est déjà tiède à ma main; le vent lui-même semble

avoir traversé l'haleine de l'aurore du printemps; il souffle sur les

collines, comme notre mère, quand nous étions petits et que nous

rentrions tout transis de froid, soufflait sur nos doigts pour les

_dégourdir_.

«Le soleil monte de plus en plus; il atteint déjà la cime du clocher,

dont il fait briller la plus haute pierre comme un charbon; la cloche,

ébranlée par la corde à laquelle se suspendent les petits enfants au

signal du sonneur, répond à ce premier rayon de soleil par un

tintement de joie qui fait tressaillir et envoler les colombes et les

moineaux de tous les toits.

«Les femmes qui tirent l'eau du puits, ou qui la rapportent à la

maison dans un seau de bois sur leurs têtes, s'arrêtent à ce son de la

cloche; elles courbent leurs fronts en soutenant le vase de leurs deux

mains levées, de peur que leur mouvement ne fasse perdre l'équilibre à

l'eau; elles adressent une courte prière au Dieu qui fait lever un

jour de printemps. Les murmures, les bruits, les voix du chemin

cessent un moment, et à travers ce grand silence on entend la nature

muette palpiter de reconnaissance et de piété devant son Créateur.

«Mais déjà les chèvres et les moutons, impatients qu'on leur rouvre

les noires étables où on les enferme pendant la neige, bêlent de plus

en plus haut pour qu'on les ramène à leur montagne accoutumée. La mère

de famille descend précipitamment l'escalier raboteux de la chaumière;

on entend résonner ses sabots de hêtre ou de noyer sur les marches.

Elle lève le loquet de bois de l'étable; elle compte ses agneaux et

ses cabris à mesure qu'ils s'embarrassent entre ses jambes pour sortir

les premiers de leur prison; elle les donne à conduire aux enfants.

«Les petits bergers, armés d'une branche de houx où pendent encore les

feuilles, prennent avec leurs chèvres le sentier de rocher qui mène

aux montagnes; ils s'amusent en montant à cueillir les rameaux du

buis, que le printemps rend odorants comme la vigne, et à cueillir au

buisson les fruits verts de cet arbrisseau, qui ressemblent à de

petites marmites à trois pieds, amusement et étonnement de leur

enfance. Bientôt on les perd de vue derrière les roches, et ils ne

reviendront que le soir, quand les chèvres et les brebis traîneront

sur les pierres leurs mamelles gonflées de lait.

«Pendant que les troupeaux montent ainsi vers les cimes, on voit

briller dans les chaumières, à travers les portes ouvertes, la flamme

des fagots allumés par les femmes pour _tremper la soupe_ du matin à

leurs maris avant d'aller ensemble à la vigne. Après la soupe mangée

sur la table luisante de noyer, entourée de bancs du même bois, on

voit les vieilles femmes sortir toutes courbées par l'âge et par le

travail. Elles se rassemblent et s'asseyent sur les troncs d'arbres

couchés le long des chemins, adossés au mur échauffé par le soleil

levant; elles y filent leurs longues quenouilles chargées de la laine

blanche des agneaux. Ces quenouilles sont entourées d'une tresse rouge

qui serpente autour de la laine. Elles gardent les petits enfants en

causant entre elles des printemps d'autrefois.

«Le jeune homme et la jeune femme sortent les derniers de la maison en

glissant la clef par la chatière sous la porte; l'homme tient à la

main ses lourds outils de travail, le pic, la pioche; sa hache brille

sur ses épaules; la femme porte un long berceau de bois blanc dans

lequel dort son nourrisson en équilibre sur sa tête; elle le soutient

d'une main, et elle conduit de l'autre main un enfant qui commence à

marcher et qui trébuche sur les pierres.

«On les suit de l'oeil dans les vignes des coteaux voisins. Ils

déposent le berceau de l'enfant endormi dans une _charrière_ (petit

sentier creux entre deux champs de vigne), à l'ombre des feuilles

larges, étagées de noeuds en noeuds, sur les sarments nouveaux de

l'année. L'homme rejette sa veste; la jeune femme ne garde que sa

chemise de toile épaisse et forte comme le cuir; ils prennent la

pioche dans leurs mains hâlées, et on entend résonner partout sur les

collines, jusqu'au milieu du jour, les coups de la pioche de fer

luisant, sur les cailloux qui l'ébrèchent. La chemise de la femme

(haletante de peine), se colle sur sa poitrine et sur ses épaules

comme si elle sortait d'un bain dans la rivière. Au moindre cri de son

nourrisson qui s'éveille, elle court s'accroupir auprès du berceau,

entr'ouvre sa chemise et donne son lait à l'enfant après avoir donné

sa sueur à la vigne.

«Quand le soleil est au milieu du ciel, elle déplie un linge blanc qui

préserve le pain et le fromage du sable que le vent y jette; elle

étend sur la tranche de pain noir le blanc laitage à moitié durci,

entouré de la feuille de vigne et semé des grains luisants du sel

gris; ils mangent, essoufflés, l'un à côté de l'autre, comme deux

voyageurs lassés d'une longue marche, au bord du fossé de la route,

échangeant à peine quelques rares paroles sur les promesses que le

printemps fait à la vendange.

«Au pied d'un cep qui l'a distillée l'automne précédent, une bouteille

rafraîchie par l'ombre leur verse goutte à goutte la force et la joie.

Ils s'endorment après sur la terre qui fume de chaleur, la tête

appuyée sur leurs bras recourbés, et ils repuisent leur vigueur dans

les rayons brûlants de ce soleil qui sèche leur jeune sueur.

«Le soir, on les entend redescendre en chantant de tous les sentiers

des collines, et les petits bergers, qui redescendent avec leur

troupeau de la montagne, ramènent à la jeune femme, pour le repas du

soir, sa chèvre favorite, les cornes enroulées de guirlandes de

buis.»

* * * * *

La composition déjà trop longuement citée se terminait par un hymne au

printemps qui gonfle les bourgeons de la vigne, qui promet la grappe,

qui distille lentement dans les veines du pampre le vin que l'automne

répandra en pourpre sous l'arbre du pressoir, cette liqueur qui

réjouit le coeur de l'homme jeune et qui fait chanter le vieillard

lui-même, en ranimant dans sa mémoire ses printemps passés.

Mais je n'en copie pas davantage; ces balbutiements d'enfant n'ont de

charme que pour les mères.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 12 / 339 题