De ce jour la littérature, jusque-là maudite, me parut un plaisir un
peu chèrement acheté, mais qui valait mille fois la peine qu'on nous
imposait pour l'acquérir.
Les années austères de ces études s'écoulèrent ainsi. Les premiers
essais de composition littéraire, qu'on nous faisait écrire en grec,
en latin, en français, ajoutèrent bientôt à ce plaisir passif le
plaisir actif de produire nous-même, à l'applaudissement de nos
maîtres et de nos émules, des pensées, des sentiments, des images,
réminiscences plus ou moins heureuses des compositions antiques qu'on
nous avait appris à admirer. Je me souviens encore du premier de ces
essais descriptifs, qui me valut à mon tour l'approbation du
professeur et l'enthousiasme de l'école.
On nous avait donné pour texte libre et vague une description du
printemps à la campagne. Le plus grand nombre de mes condisciples
était né et avait été élevé dans les villes; il ne connaissait le
printemps que par les livres. Leur composition un peu banale était
pleine des images, des Bucoliques, des ruisseaux, des troupeaux, des
oiseaux, des bergers assis sous des hêtres et jouant des airs
champêtres sur leurs chalumeaux, des prairies émaillées de fleurs sur
lesquelles voltigeaient des nuées d'abeilles et de papillons. Tous ces
printemps étaient italiens ou grecs; ils se ressemblaient les uns les
autres, comme le même visage répété par vingt miroirs différents.
J'avais été élevé à la campagne, dans l'âpre contrée que je viens de
décrire; je n'avais vu, autour de la maison rustique et nue de mon
père, ni les orangers à pommes d'or semant leurs fleurs odorantes sous
mes pas, ni les clairs ruisseaux sortant à gros bouillon de l'ombre
des forêts de hêtres, pour aller épandre leur écume laiteuse sur les
pentes fleuries des vallons, ni les gras troupeaux de génisses
lombardes, enfonçant jusqu'aux jarrets leurs flancs d'or ou d'albâtre
dans l'épaisseur des herbes, ni les abeilles de l'Hymète bourdonnant
parmi les citises jaunes et les lauriers roses.
À moins d'emprunter toutes mes images à mes livres, ce qui me
répugnait comme un larcin et comme un mensonge, il me fallait donc
décrire d'après nature l'aride et pauvre printemps de mon pays. Je ne
trouvais dans cette indigente nature aucune des couleurs poétiques que
la nudité de la terre et l'éraillement de mes roches décrépites me
refusaient.
Je résolus de me passer de la nature imaginaire et de peindre le
printemps dans les impressions, dans le coeur et dans les travaux des
villageois, tel que je l'avais vu pendant mes heureuses années
d'enfance, au hameau où j'avais grandi. Je pensais bien que ma
composition serait la plus sèche, et que le maître et les condisciples
auraient pitié de la pauvreté de mon pinceau. Cependant je pris la
plume avec mes rivaux, et j'écrivis en toute humilité, mais avec tout
l'effort de style dont j'étais capable, ma première composition. Au
lieu de la fiction toujours froide, la mémoire des lieux aimés,
toujours chaude, fut ma muse, comme nous disions alors; elle
m'inspira.
J'ai retrouvé, il y a peu de temps, cette composition d'enfant, écrite
d'une écriture ronde et peu coulante, dans un des tiroirs du
secrétaire en noyer de ma mère: mes maîtres la lui avaient adressée
pour la faire jouir des progrès de son enfant. Je pourrais la copier
ici tout entière; je me contente de l'abréger sans y rien changer.
J'avoue que, si j'avais à l'écrire aujourd'hui, je la ferais peut-être
plus magistralement, mais je ne la ferais peut-être pas avec plus de
sentiment du vrai sous la plume. Voici mon chef-d'oeuvre.