VIII.

De ce jour la littérature, jusque-là maudite, me parut un plaisir un

peu chèrement acheté, mais qui valait mille fois la peine qu'on nous

imposait pour l'acquérir.

Les années austères de ces études s'écoulèrent ainsi. Les premiers

essais de composition littéraire, qu'on nous faisait écrire en grec,

en latin, en français, ajoutèrent bientôt à ce plaisir passif le

plaisir actif de produire nous-même, à l'applaudissement de nos

maîtres et de nos émules, des pensées, des sentiments, des images,

réminiscences plus ou moins heureuses des compositions antiques qu'on

nous avait appris à admirer. Je me souviens encore du premier de ces

essais descriptifs, qui me valut à mon tour l'approbation du

professeur et l'enthousiasme de l'école.

On nous avait donné pour texte libre et vague une description du

printemps à la campagne. Le plus grand nombre de mes condisciples

était né et avait été élevé dans les villes; il ne connaissait le

printemps que par les livres. Leur composition un peu banale était

pleine des images, des Bucoliques, des ruisseaux, des troupeaux, des

oiseaux, des bergers assis sous des hêtres et jouant des airs

champêtres sur leurs chalumeaux, des prairies émaillées de fleurs sur

lesquelles voltigeaient des nuées d'abeilles et de papillons. Tous ces

printemps étaient italiens ou grecs; ils se ressemblaient les uns les

autres, comme le même visage répété par vingt miroirs différents.

J'avais été élevé à la campagne, dans l'âpre contrée que je viens de

décrire; je n'avais vu, autour de la maison rustique et nue de mon

père, ni les orangers à pommes d'or semant leurs fleurs odorantes sous

mes pas, ni les clairs ruisseaux sortant à gros bouillon de l'ombre

des forêts de hêtres, pour aller épandre leur écume laiteuse sur les

pentes fleuries des vallons, ni les gras troupeaux de génisses

lombardes, enfonçant jusqu'aux jarrets leurs flancs d'or ou d'albâtre

dans l'épaisseur des herbes, ni les abeilles de l'Hymète bourdonnant

parmi les citises jaunes et les lauriers roses.

À moins d'emprunter toutes mes images à mes livres, ce qui me

répugnait comme un larcin et comme un mensonge, il me fallait donc

décrire d'après nature l'aride et pauvre printemps de mon pays. Je ne

trouvais dans cette indigente nature aucune des couleurs poétiques que

la nudité de la terre et l'éraillement de mes roches décrépites me

refusaient.

Je résolus de me passer de la nature imaginaire et de peindre le

printemps dans les impressions, dans le coeur et dans les travaux des

villageois, tel que je l'avais vu pendant mes heureuses années

d'enfance, au hameau où j'avais grandi. Je pensais bien que ma

composition serait la plus sèche, et que le maître et les condisciples

auraient pitié de la pauvreté de mon pinceau. Cependant je pris la

plume avec mes rivaux, et j'écrivis en toute humilité, mais avec tout

l'effort de style dont j'étais capable, ma première composition. Au

lieu de la fiction toujours froide, la mémoire des lieux aimés,

toujours chaude, fut ma muse, comme nous disions alors; elle

m'inspira.

J'ai retrouvé, il y a peu de temps, cette composition d'enfant, écrite

d'une écriture ronde et peu coulante, dans un des tiroirs du

secrétaire en noyer de ma mère: mes maîtres la lui avaient adressée

pour la faire jouir des progrès de son enfant. Je pourrais la copier

ici tout entière; je me contente de l'abréger sans y rien changer.

J'avoue que, si j'avais à l'écrire aujourd'hui, je la ferais peut-être

plus magistralement, mais je ne la ferais peut-être pas avec plus de

sentiment du vrai sous la plume. Voici mon chef-d'oeuvre.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 11 / 339 题