Je voyais donc ma mère, soit le dimanche après les cérémonies du
matin, dans le loisir de sa chambre éclairée du plein soleil, soit
les autres jours de la semaine, le soir quand elle avait déposé
l'aiguille, je la voyais prendre sur une tablette, à côté de son lit,
un volume de dévotion qui lui venait de sa mère. Sa physionomie,
ordinairement si ouverte et si répandue sur tous ses traits, changeait
tout à coup d'expression; elle se recueillait, comme la lueur d'une
lampe quand on la couvre de la main contre le vent, pour l'empêcher de
vaciller çà et là et de s'éteindre. Je connaissais cette expression,
j'y devinais je ne sais quelle conversation muette avec un autre que
moi, et, sans qu'elle eût besoin de me faire un signe, je rentrais
dans le silence et je respectais sa lecture.
Ses lèvres articulaient à peine un léger et imperceptible mouvement;
mais ses yeux tour à tour baissés sur la page ou levés vers le ciel,
la pâleur et la rougeur alternative de ses joues, ses mains qui se
joignaient quelquefois en déposant pour un moment le livre sur ses
genoux, l'émotion qui gonflait sa poitrine et qui se révélait à moi
par une respiration plus forte qu'à l'ordinaire, tout me faisait
conclure, dans mon intelligence enfantine, qu'elle disait à ce livre
ou que ce livre lui disait des choses inentendues de moi, mais bien
intéressantes, puisqu'elle, habituellement si indulgente à nos jeux et
si gracieuse à nous répondre, me faisait signe de ne pas interrompre
l'entretien silencieux!