Ce monde était bien petit, même pour un petit enfant; mon intelligence
commençait à se développer avec l'âge, et à s'interroger sur ce qui
était derrière la montagne. Quand j'y montais jusqu'au sommet avec les
autres enfants du hameau pour suivre les chèvres, je n'apercevais que
trois ou quatre villages à peu près semblables, qui tachaient de blanc
le pied d'autres collines pareilles, ou qui fumaient le soir dans le
bleu du firmament.
Cependant ma mère, femme supérieure et sainte, épiait jour à jour ma
pensée, pour la tourner à sa première apparition vers Dieu, comme on
épie le ruisseau à sa source pour le faire couler vers le pré où l'on
veut faire reverdir l'herbe nouvelle. Elle m'enseignait à lire et à
former une à une ces lettres mystérieuses qui en s'assemblant
composent la syllabe, puis, en rassemblant encore davantage, le mot;
puis, en se coordonnant d'après certaines règles, la phrase; puis, en
liant la phrase à la phrase, finissent par produire, ô prodige de
transformation! la pensée. Comment s'opère cette transformation d'un
trait de plume matérielle, sur un morceau de matière blanche, appelée
papier, en une substance immatérielle et tout intellectuelle, appelée
pensée? Et qu'est-ce que la pensée elle-même, étrangère aux sens et
jaillissant des sens comme l'étincelle du caillou pour illuminer la
nuit? Il faut le demander à celui qui a créé la matière et
l'intelligence, et qui, par un phénomène dont il s'est réservé le
mystère, et pour un dessein divin comme lui, a donné à cette pensée et
à cette matière l'apparence d'une même substance, en leur donnant
l'impossibilité d'une même nature. Dieu seul sait les secrets de Dieu:
aucun autre être ne pourrait ni les concevoir ni les garder. La
jonction de la matière et de l'âme dans l'homme, la transformation
apparente des sens en intelligence, et de l'intelligence en matière,
est le plus étonnant, et sans doute le plus saint de ses secrets. Il
faut admettre le phénomène, car il est évident; il ne faut pas
l'expliquer, car il est surhumain. On devrait décrire sur le
frontispice de toutes les sciences physiques ou métaphysiques, à la
borne des choses explicables. «Arrêtez-vous là; vous êtes au bord de
l'abîme! Contemplez! admirez! adorez! n'expliquez pas! Vous touchez là
au grand secret! On n'escalade pas la pensée de Dieu! Le vers du Dante
devrait être inscrit sur la nature physique comme sur la nature
morale: VOUS QUI TOUCHEZ À CES LIMITES, LAISSEZ TOUTE ESPÉRANCE DE LES
DÉPASSER.