La contrée où je suis né, bien qu'elle soit voisine du cours de la
Saône, où se réfléchissent d'un côté les Alpes lointaines, de l'autre
des villes opulentes et les plus riants villages de France, est aride
et triste; des collines grises, où la roche nue perce un sol maigre,
s'interposent entre nos hameaux et le grand horizon de la Saône, de la
Bresse, du Jura et des Alpes, délices des yeux du voyageur qui suit la
rive du fleuve.
De petits villages s'élèvent çà et là aux pieds ou sur les flancs
rapides de ces collines; leurs murs blancs, leurs toits plats, leurs
tuiles rouges, leur clochers de pierres noirâtres semblables à des
imitations de pyramides par des enfants sur le sable du désert, la
nudité d'eau et d'arbres qui caractérise le pays, les petits champs de
vignes basses, enclos de buis ou de pierres sèches, font ressembler,
trait pour trait, ces hameaux du Mâconnais à ces villages d'Espagne,
de Calabre, de Sicile ou de Grèce, que le soleil d'été, sous un ciel
cru, fait fumer à l'oeil comme des gueules de four où le paysan a
allumé son fagot de myrte ou de buis pour cuire le pain de ses
enfants.
La maison de mon père était cachée à l'oeil par le clocher et par les
maisons des villageois dans un de ces hameaux; elle n'avait rien qui
la distinguât de ces cubes de pierre grise, percés de fenêtres et
couverts de tuiles brunies par les hivers, seulement qu'une cour un
peu plus vaste, et un ou deux arpents de jardin potager s'étendant
derrière la maison, entre la montagne et le village. La vie y était
aussi agreste et aussi close que le site. C'est là que j'étais né et
que je grandissais, sans autre idée de cette terre que ce qui en était
contenu pour moi dans cet étroit horizon; j'y vivais renfermé entre
deux ou trois monticules, où les chèvres et les moutons montaient le
matin avec les enfants, et d'où ils redescendaient le soir au village
pour donner leur lait aux mères.