Avant de vous donner la définition de la littérature, je voudrais vous
en donner le sentiment. À moins d'être une pure intelligence, on ne
comprend bien que ce qu'on a senti.
CICÉRON, le plus littéraire de tous les hommes qui ont jamais existé
sur la terre, a écrit une phrase magnifique, à immenses
circonvolutions de mots sonores comme le galop du cheval de Virgile,
sur les utilités et les délices des lettres. Cette belle phrase est
depuis des siècles dans la bouche de tous les maîtres qui enseignent
leur art et dans l'oreille de tous les enfants; je ne vous la
répéterai pas, toute belle qu'elle soit, parce qu'elle ne laisserait
qu'une vaine rotondité de période et une vaine cadence de mots dans
votre mémoire. J'aime mieux vous la traduire en récit, en images et en
sentiments, afin que le récit, l'image et le sentiment la fassent
pénétrer en vous par les trois pores de votre âme: l'intérêt,
l'imagination et le coeur; et afin aussi qu'en voyant comment j'ai
conçu moi-même, en moi, l'impression de ce qu'on appelle littérature,
comment cette impression y est devenue passion dans un âge et
consolation dans un autre âge, vous contractiez vous-même le sentiment
littéraire, ce résumé de tous les beaux sentiments dans l'homme
parvenu à la perfection de sa nature.
Permettez-moi donc un retour intime avec vous sur mes premières et sur
mes dernières années. Je ne professe pas avec vous, je cause, et si
l'abandon de la conversation m'entraîne vers quelques-uns de mes
souvenirs, je ne m'abstiens ni de m'y reposer un moment avec vous, ni
d'allonger le chemin en prenant ces sentiers, quand ces sentiers
ramènent indirectement mais agréablement à la route.