Je retourne au palais aujourd'hui, faire visite au jeune héritier du

trône de la Perse, Son Altesse Impériale Choah-es-Saltaneh, qui veut

bien me recevoir en l'absence de son père. Les salons où je suis

introduit ont le tort d'être meublés à l'européenne, et ce prince de

vingt ans, qui m'accueille avec une grâce si cordiale, m'apparaît vêtu

comme un Parisien élégant. Il est frêle et affiné; ses grands yeux

noirs, frangés de cils presque trop beaux, rappellent les yeux des

ancêtres, peints dans la salle du trône; gainé de brocart d'or et de

gemmes précieuses, il serait accompli. Il parle français avec une

aisance distinguée; il a habité Paris, s'y est amusé et le conte en

homme d'esprit; il se tient au courant de l'évolution artistique

européenne, et la conversation avec lui est vive et facile, tandis que

l'on nous sert le thé, dans de très petites tasses de Sèvres. Malgré les

consignes lancées en l'absence du souverain, et malgré les scellés mis à

certaines portes, Son Altesse a la bonté de donner des ordres pour que

je puisse demain voir tout le palais.

Ma seconde visite est au grand vizir, qui veut bien improviser pour

demain un dîner à mon intention. Là encore, l'accueil est de la plus

aimable courtoisie. Du reste, n'étaient les précieux tapis de soie par

terre, et, sur les fronts, les petits bonnets d'astrakan, derniers

vertiges du costume oriental, on se croirait en Europe: quel dommage, et

quelle erreur de goût!... Cette imitation, je la comprendrais encore

chez des Hottentots ou des Cafres. Mais quand on a l'honneur d'être des

Persans, ou des Arabes, ou des Hindous, ou même des Japonais,--autrement

dit, nos devanciers de plusieurs siècles en matière d'affinements de

toutes sortes, des gens ayant eu en propre, bien avant nous, un art

exquis, une architecture, une grâce élégante d'usages, d'ameublements et

de costumes,--vraiment c'est déchoir que de nous copier.

Nous allons ensuite chez l'un des plus grands princes de Téhéran, frère

de Sa Majesté le Chah. Son palais est bâti dans un parc de jeunes

peupliers longs et minces comme des roseaux, un parc qu'il a créé à

coups de pièces d'or, en amenant à grands frais l'eau des montagnes. Les

salles d'en bas, entièrement tapissées et plafonnées en facettes de

miroirs, avec de longues grappes de stalactites qui retombent de la

voûte, font songer à quelque grotte de Fingal, mais plus scintillante

que la vraie et d'un éclat surnaturel. Le prince nous reçoit au premier

étage, où nous montons par un large escalier bordé de fleurs; il est en

tenue militaire, la moustache blanchissante, l'air gracieux et

distingué, et nous tend une main irréprochablement gantée de blanc. (De

mémoire d'étranger, on ne l'a vu sans ses gants toujours boutonnés,

toujours frais,--et ce serait, paraît-il, pour ne pas toucher les doigts

d'un chrétien, car on le dit d'un fanatisme farouche, sous ses dehors

avenants.) Les salons de ce grand seigneur persan sont luxueusement

meublés à l'européenne, mais les murs ont des revêtements d'émail, et

par terre, toujours ces velours à reflets, ces tapis comme il n'en

existe pas. Sur une table, il y a une collation prête: des aiguières

d'eau limpide, une douzaine de grandes et magnifiques coupes de vermeil

contenant tous les fruits du printemps, l'une remplie d'abricots, telle

autre de mûres, telle autre encore de cerises ou de framboises, ou même

de ces concombres crus dont les Iraniens sont si friands. Et on sert le

thé, comme au palais, dans de très fines tasses de Sèvres. Nous sommes

assis devant une grande baie vitrée, d'où l'on a vue sur le parc, sur le

bois de jeunes peupliers qui s'agite au vent de mai comme un champ de

roseaux, et sur le Démavend qui semble aujourd'hui un cône d'argent,

audacieusement érigé vers le soleil. Le prince, qui est grand maître de

l'artillerie, m'interroge sur nos canons, puis sur nos sous-marins dont

la renommée est venue jusqu'en Perse. Ensuite il conte ses chasses, aux

gazelles, aux panthères des montagnes voisines. Un jour clair d'automne,

il a réussi, dit-il, à atteindre l'extrême pointe de ce Démavend qui est

là devant nos yeux: «Bien qu'il n'y eût pas de nuages, on ne voyait plus

le monde en dessous, il semblait d'abord qu'on dominât le vide même. Et

puis, l'air s'étant épuré encore, la terre peu à peu se dessina partout

alentour, et ce fut à faire frémir; elle semblait effroyablement

concave, on était comme au milieu d'une demi-sphère creuse dont les

rebords tranchants montaient en plein ciel.»

Le soir, pour rentrer à la Légation de France, il faut comme toujours

traverser l'affreux petit désert où pourrissent les bêtes de caravane.

Ensuite, arrivés au pied des montagnes, nous nous arrêtons cette fois

pour visiter l'un de ces édens factices et enclos de murs, destinés aux

princesses toujours cachées,--le plus ancien de tous, un qui est à

l'abandon aujourd'hui et qui fut créé par Agha Mohammed Khan, fondateur

de l'actuelle dynastie des kadjars.

C'est une série ascendante de bosquets, de pièces d'eau, de terrasses

conduisant à un grand kiosque nostalgique, où tant de belles cloîtrées

durent languir. Là encore, on s'étonne de voir cette végétation apportée

par les hommes atteindre une telle beauté tranquille, quand, en dehors

de l'enceinte, les arbres venus d'eux-mêmes ont l'air si misérables, si

mutilés par le vent de neige. Il y a des lauriers géants dont les cimes

arrondies ressemblent à des dômes de verdure; des cèdres, des ormeaux

énormes. Les rosiers, aux branches grosses comme des câbles de navire,

sont en pleine floraison de mai; ils s'enlacent aux troncs des arbres et

leur font comme des gaines roses. Par terre, c'est de la mousse, jonchée

de mûres blanches pour la plus grande joie des oiseaux, jonchée de

pétales de roses et d'églantines. Des quantités de huppes et de geais

bleus, que l'on ne chasse jamais, s'ébattent dans les sentiers sans

craindre notre approche; les huppes surtout sont tout à fait sacrées

dans ce bocage, à cause de certaine princesse de légende, dont l'âme

habita longtemps le corps de l'une d'elles,--ou peut-être même continue

à l'habiter de nos jours, on ne sait plus trop... Le vieux petit palais

fermé, bâti au faîte de ce parc ombreux, sur la plus haute terrasse,

commence de s'émietter, sous l'action des ans; dans le sable et la

mousse alentour, on voit briller de ces minuscules fragments d'émail ou

de miroir qui firent partie de la décoration fragile... Et que

deviennent les belles, qui vécurent dans ce lieu de soupçon et de

mystère, les belles des belles, choisies entre des milliers? Leurs corps

parfaits et leurs visages, qui furent leur seul raison d'être, qui les

firent aimer et séquestrer, où en sont-ils dans leurs fosses? Par là

sans doute, sous quelque pauvre petite dalle oubliée, gisent leurs

ossements.

Mardi, 29 mai.

C'est donc aujourd'hui que toutes les salles du palais de Téhéran me

seront montrées, grâce aux ordres donnés par le jeune prince.

Dans les jardins, autour des pièces d'eau, même silence qu'hier et

qu'avant-hier; mêmes promenades des cygnes, parmi les reflets des

murailles roses et des grands arbres sombres.

Il y a de tout dans ce palais aux détours compliqués, amas de bâtiments

ajoutés les uns aux autres sous différents règnes; il y a même une salle

tendue de vieux gobelins représentant des danses de nymphes. Beaucoup

trop de choses européennes, et, contre les murs, une profusion, un

véritable étalage de miroirs: des glaces quelconques, dans des cadres du

siècle dernier, aux dorures banales, des glaces, des glaces, accrochées

à tout touche, comme chez les marchands de meubles.--Pour s'expliquer

cela, il faut songer que cette ville n'a que depuis deux ou trois ans

une route carrossable, la mettant en communication avec la mer Caspienne

et de là avec l'Europe; toutes ces glaces ont été apportées ici sur des

brancards, en suivant des sentiers de chèvre, par-dessus des montagnes

de deux ou trois mille mètres de haut; combien donc de brisées en route,

pour une seule arrivant à bon port, et devenant ainsi un objet de grand

luxe! Peut-être même l'encombrement des cassons de miroirs a-t-il donné

aux Persans l'idée première de cette décoration en stalactites

brillantes, dont ils ont réussi à faire quelque chose de surprenant et

d'unique.

C'est du reste tout ce qu'il y a de particulier dans cet immense palais,

ces voûtes comme frangées de glaçons, que l'on a su varier avec une

fantaisie inépuisable. Et rien de ce que nous voyons aujourd'hui ne vaut

cette salle du trône, encore purement persane, où nous étions entrés le

premier jour par escalade.

Au premier étage, une galerie, grande comme celles du Louvre, contient

un amas d'objets précieux. Elle est pavée de faïences roses qui

disparaissent sous les tapis soyeux, spécimens choisis de toutes les

époques et de tous les styles de la Perse. Une quantité exagérée de

lustres de cristal s'y alignent en rangs pressés; leurs pendeloques

sans nombre, s'ajoutant aux stalactites de la voûte, donnent

l'impression d'une sorte de pluie magique, d'averse qui se serait figée

avant de tomber. Et les fenêtres ont vue sur les jardins de mélancolie,

sur les pièces d'eau tranquillement réfléchissantes. Il y a là, dans des

vitrines, sur des étagères, sur des crédences, partout, des milliers de

choses, amassées depuis le commencement de la dynastie actuelle; des

pendules en or couvertes de pierreries, avec des complications

extraordinaires de mécanismes et de petits automates, des mappemondes en

or, constellées de diamants; des vases, des plats, des services de

Sèvres, de Saxe, de Chine, cadeaux de rois ou d'empereurs aux souverains

de la Perse. En l'absence du Chah, une infinité de pièces rares ont été

cachées, scellées dans des coffres, dans des caves; aux tréfonds du

palais dorment des amas de gemmes sans prix. Mais, tout au bout et au

centre de cette galerie, sous le dernier arceau frangé de cristal, la

merveille des merveilles, trop lourde pour qu'un vol soit possible, est

restée là, sans écrin, sans housse, posée sur le parquet comme un meuble

quelconque: le trône ancien des Grands Mogols, qui figura jadis au

palais de Delhi, dans la prodigieuse salle de marbre ajouré. C'est une

estrade en or massif, de deux ou trois mètres de côté, dont les huit

pieds d'or ont des contournements de reptile; le long de toutes ses

faces courent des branches de fleurs en relief, dont les feuillages sont

en émeraudes, les pétales en rubis ou en perles. Sur ce socle fabuleux,

parade orgueilleusement un étrange fauteuil en or, qui a l'air tout

éclaboussé de larges gouttes de sang--et ce sont des cabochons de rubis;

au-dessus du dossier, rayonne un soleil en diamants énormes, qu'un

mécanisme fait tourner quand on s'assied, et qui alors jette des feux

comme une pièce d'artifice.

* * * * *

C'est ce soir, le dîner que veut bien donner pour moi Son Excellence le

Grand Vizir.

Une table garnie de fleurs et correctement servie à l'européenne; des

ministres en habit noir et cravate blanche, avec des grands cordons et

des plaques; on a vu cela partout. A part les kalyans, qui au dessert

font le tour des convives, ce repas serait pareil à celui que notre

ministre des Affaires étrangères,--qui est le grand vizir de chez

nous,--pourrait offrir à un étranger de passage, dans un salon du quai

d'Orsay. Entre cette ville et Ispahan, il n'y a pas que les cent lieues

de solitudes dont nous venons de parcourir les étapes, il y a bien aussi

trois siècles, pour le moins, trois siècles d'évolution humaine.

Mais le réel intérêt de cette réception est dans la sympathie qui m'est

témoignée et qui s'adresse évidemment à mon pays bien plus qu'à

moi-même; tous mes aimables hôtes parlent encore le français, qui,

malgré les efforts de peuples rivaux, demeure la langue d'Occident la

plus répandue chez eux. Et ils se plaisent à me rappeler que la France

fut la première nation d'Europe entrée en relations avec l'Iran, celle

qui, bien des années avant les autres, envoya des ambassadeurs aux

Majestés persanes.

Mercredi, 30 mai.

De Téhéran, par la nouvelle route carrossable, une voiture peut vous

conduire en quatre ou cinq jours au bord de la mer Caspienne, à Recht,

et de Recht un paquebot russe vous mène à Bakou, la ville du pétrole,

qui est presque aux portes de l'Europe. Mais cette voiture, il n'est pas

toujours facile de se la procurer; encore moins les chevaux, en ce

moment où le récent départ de Sa Majesté le Chah et de sa suite a

dépeuplé toutes les écuries, aux relais de la poste.

Et, pendant que l'on cherche pour moi d'introuvables équipages, du matin

au soir, dans le petit bois de la Légation de France, se succèdent les

visites des marchands juifs, toujours informés comme par miracle de la

présence d'un étranger. Ils remontent de Téhéran, qui sur une mule, qui

sur une bourrique, tel autre à pied, suivi de portefaix chargés de

lourds ballots; sous les fraîches vérandas, à l'ombre des peupliers, ils

étalent pour me tenter les tapis anciens, les broderies rares.

Jeudi, 31 mai.

On a réussi à me trouver une mauvaise voiture, à quatre chevaux, et un

fourgon, à quatre chevaux aussi, pour mes colis. Je pars, à travers des

plaines maussades et quelconques, sous de tristes nuages, qui nous

cachent tout le temps l'horreur superbe des montagnes.

Vendredi, 1er juin.

Toujours pas d'arbres. Sur le soir, nous entrons dans Kasbine, ville de

vingt mille habitants au milieu des blés, ville aux portes de faïence,

ancienne capitale de la Perse, jadis très populeuse et aujourd'hui

pleine de ruines; dans ses rues déjà un peu européennes, apparaissent

les premières enseignes écrites en russe.

Le gîte est moitié hôtel, moitié caravansérail. Au crépuscule, à l'heure

où les martinets tourbillonnent, quand je suis assis devant la porte

suivant l'usage oriental, de jeunes Persans, qui ont deviné un Français,

viennent m'entourer gentiment, pour avoir une occasion de causer en

notre langue, qu'ils ont apprise à l'école. Ils parlent avec lenteur,

l'accent doux et chanté; et je vois quel prestige, à leurs yeux, notre

pays conserve encore.

Samedi, 2 juin.

Un de mes chevaux est mort cette nuit, il faut en hâte en racheter un

autre. Mes deux cochers sont ivres, et n'attellent qu'après avoir reçu

des coups de bâton.

Plaines de moins en moins désolées; des foins chamarrés de fleurs, où

paissent d'innombrables moutons noirs; des blés couleur d'or, où des

nomades turcomans font la moisson. Le vent n'est plus si âpre, le soleil

brûle moins; nous avons dû perdre déjà de notre altitude habituelle. Il

fait idéalement beau, comme chez nous par les pures journées de juin. A

midi cependant reviennent encore les mirages, qui dédoublent les moutons

dans les prairies et allongent en géants les bergers.

Autour du petit village de Kouine, qui est notre étape du soir, nous

retrouvons enfin les arbres; d'immenses noyers, qui doivent être vieux

de plus d'un siècle, jettent leur ombre sur des prés tout roses de

sainfoins. Et malgré le charme souverain qu'avaient les déserts, on se

laisse reprendre à la grâce de cette nature-là.

Dimanche, 3 juin.

Ivres, tous mes Iraniens. Ivres, mes nouveaux domestiques enrôlés à

Téhéran. Ivres encore plus que la veille, mes deux cochers; ils ont mis

leur bonnet de travers, et conduisent de même, dans des routes de

montagne où nous nous engageons pour quatre heures, dans des lacets

encombrés de chameaux et de mules, au-dessus d'abîmes contre lesquels

aucun parapet ne nous protège. Avec les bons tcharvadars de la Perse

centrale, on pouvait oublier le cauchemar de l'alcool; mais voilà, ma

nouvelle suite a déjà reçu un léger frottis de civilisation européenne.

Nous descendons toujours, vers le niveau normal du monde. Halte pour

midi, dans un recoin édénique, déjà complètement à l'abri de l'air trop

vif des sommets; un ravin qui, à nos yeux déshabitués, produit une

impression de paradis terrestre. Des figuiers énormes, puissants et

feuillus comme des banians de l'Inde, étendent leurs ramures en voûte

au-dessus du chemin; l'herbe haute est pleine de bleuets, d'amourettes

roses; des grenadiers, sur la fin de leur floraison prodigue, font dans

la mousse des jonchées de corail; un ruisselet bien clair sautille parmi

des fleurs en longues quenouilles d'une teinte de lilas. Le lieu sans

doute est réputé dans le pays, car des voyageurs de toute sorte l'ont

choisi comme nous pour y prendre leur repos méridien; sur de somptueux

tapis, tout boursouflés par les tiges des graminées qu'ils recouvrent,

des Persans et des Persanes cuisinent leur thé, mangent des fruits et

des gâteaux; des dames masquées, relevant d'une main leur cagoule

blanche, se bourrent de cerises par en dessous; des Circassiens au

bonnet de fourrure, au large poignard d'argent droit comme une dague,

font bande à part sous un chêne; et des Turcomans, accroupis autour d'un

plateau, prennent de la bouillie à pleines mains. Il n'y a point de

village, point de caravansérail; rien que la vieille maisonnette en

terre d'un marchand de thé, dont les trois ou quatre petits garçons

s'empressent à servir les gens, dehors, à l'ombre et au frais. Tout se

passe à la bonne franquette, gaîment, tant il fait beau et tant le site

est charmeur; on voit d'opulents personnages, en robe de cachemire,

aller eux-mêmes au ruisseau limpide, puiser dans leur buire de cuivre ou

leur samovar; et des mendiants, des loqueteux demi-nus, qui ont collé de

belles feuilles vertes sur les plaies de leurs jambes, attendent les

restes qu'on leur donne. A l'abri des vastes figuiers, on nous installe

sur des banquettes de bois, recouvertes de tapis rouges, où nous dînons,

accroupis à la persane.

Mais, soudain, tapage épouvantable au ciel, derrière la montagne

surplombante: un orage, que nous ne pouvions pas voir, est arrivé en

sournois. Et tout de suite tambourinement sur la feuillée qui nous sert

de toit, pluie et grêle, averse, déluge.

Alors, sauve-qui-peut général; dans le terrier obscur du marchand de

thé, on s'entasse tant qu'il y peut tenir de monde, pêle-mêle, avec les

Circassiens, les Turcomans, les loqueteux. Seules les dames, par

convenance, sont restées dehors. Il pleut à torrents; une eau boueuse,

mêlée d'argile, coule sur nous par les crevasses de la toiture; la fumée

odorante des kalyans s'ajoute à celle des fourneaux en terre où

chauffent les bouilloires des buveurs de thé; on ne respire plus;

approchons-nous du trou qui sert de porte...

De là, nous apercevons les dames campées sous les arbres, sous les tapis

qu'elles ont suspendus en tendelets; leurs voiles trempés plaquent

drôlement sur leurs nez; le gentil ruisseau, devenu torrent, les a

couvertes de boue; elles ont enlevé les babouches, les bas, les

pantalons, et, toujours chastement mystérieuses quant au visage,

montrent jusqu'à mi-cuisse de jolies jambes bien rondes;--d'aimable

humeur quand même, car on voit un rire bon enfant secouer leurs formes

mouillées...

* * * * *

Nous campons le soir dans un triste hameau à la tête d'un pont jeté sur

un gouffre, au fond duquel bouillonne une rivière. Et c'est au milieu

d'un chaos de montagnes: tout ce que nous avions gravi d'échelons

au-dessus de la mer d'Arabie pour venir en Perse, il faut naturellement

le redescendre de ce côté-ci, pour notre plongée vers la mer Caspienne.

A peine sommes-nous entrés dans la maisonnette inconnue, il y a reprise

du tonnerre et du déluge. Et, vers la fin de la nuit, un bruit continu

nous inquiète, un bruit caverneux, terrible, qui n'est plus celui de

l'orage, mais vient d'en bas, dirait-on, des entrailles de la

terre.--C'est la rivière au-dessous de nous, qui a monté de trente pieds

subitement, qui est en pleine fureur et charrie des rochers.

Lundi, 4 juin.

Départ le matin, sous des nuages encore pleins de menaces. Par une

caravane qui remonte de Recht, des nouvelles mauvaises nous arrivent:

plus bas, les ponts sont brisés, la route éboulée; de quinze jours,

disent les chameliers, une voiture n'y saurait passer.

Et ces aventures sont dans l'ordre habituel des choses, en cette région

chaotique, où l'on a construit à grands frais une route trop surplombée,

sans laisser assez de champ libre pour les torrents qui grossissent en

une heure. Le jeune prince héritier de la Perse me contait à Téhéran

que, dans les mêmes parages, il avait été pris par une de ces

tourmentes, et en danger de mort; des blocs, dont l'un coupa en deux sa

voiture, tombaient des montagnes, dru comme grêle, entraînés par le

ruissellement des eaux.

Pendant les quatre premières heures, voyage sans encombre, au milieu de

sites tragiques, et d'ailleurs aussi dénudés que ceux des hauts

plateaux,--les arbres, jusqu'ici, ne nous étant apparus que comme

exception, dans des recoins privilégiés où s'était amassé de

l'humus.--Mais maintenant voici devant nous la route barrée, par tout un

pan de roche qui, cette nuit, est tombé en travers. Des cantonniers

persans, avec des pinces, des masses, des leviers, sont là qui

travaillent. Il faudra, disent-ils, un jour pour le moins. Je leur donne

une heure, avec promesse de récompense royale, et ils s'y mettent avec

rage: faire éclater, diviser les blocs trop lourds, rouler tout cela

jusqu'au bord et le précipiter dans les abîmes d'en dessous, en

invoquant Allah et Mahomet. L'heure à peine écoulée, c'est fini et nous

passons!

L'après-midi quand nous sommes engagés dans des lacets audacieux, sur

les flancs d'une montagne verticale, l'orage gronde à nouveau, le déluge

recommence, avec une brusquerie déconcertante. Et bientôt les pierres

volent autour de nous, des petites d'abord, ensuite des grosses, des

blocs à écraser d'un coup nos chevaux. Où s'abriter! pas une maison à

deux lieues à la ronde, et d'ailleurs, quels toits, quelles voûtes

résisteraient à des heurts pareils? Donc, rester là et attendre son

sort.

Quand c'est fini, personne de tué, nous recommençons à descendre grand

train vers la mer, arrivant par degrés dans une Perse humide et boisée

qui ne ressemble plus du tout à l'autre, d'où nous venons de sortir. Et

nous nous prenons à la regretter, cette autre Perse, la grande et la

vraie, qui s'étendait là-haut, là-haut, mélancolique et recueillie en

ses vieux rêves, sous l'inaltérable ciel. Même l'air, cet air d'en bas

que nous avions cependant respiré toute notre vie, nous paraît d'une

lourdeur pénible et malsaine, après cette pureté vivifiante à laquelle

nous avions pris goût depuis deux mois.

C'est pourtant joli, les forêts, les forêts de hêtres dans leur

fraîcheur de juin! Autour de nous, maintenant, de tous côtés, elles

recouvrent d'un manteau uniforme et somptueux ces cimes

nouvelles,--moins élevées de mille mètres que les plaines désertes où

nous chevauchions naguère. Une pluie incessante et tranquille, après

l'orage, tombe sur ce pays de verdure. Tous les brouillards, tous les

nuages issus de la mer Caspienne sont arrêtés par la colossale falaise

de l'Iran et se déversent ici-même, sur cette zone étroite, qui est

devenue ombreuse comme un bocage tropical, tandis que, plus haut, les

vastes solitudes demeurent rayonnantes et desséchées.

Nous arrivons le soir dans un village enfoui parmi les ormeaux et les

grenadiers en fleurs; l'air y est pesant, les figures y sont émaciées et

pâles. Il pleut toujours; dans le gîte d'argile, que l'on consent de

mauvaise grâce à nous louer très cher, le sol est détrempé et l'eau

tombe à peu près comme dehors. On nous apprend du reste qu'à un quart de

lieue plus loin, le pont de la route a été enlevé cette nuit par le

torrent; nos voitures ne passeront pas,--et il faut louer pour demain

matin des mulets à un prix fantastique. Une caravane, qui a traversé à

gué, nous arrive dans un état invraisemblable; les chameaux, enduits

jusqu'aux yeux de boue gluante, sont devenus des monstres informes et

squameux; quant aux mules qui les accompagnaient, elles se sont,

paraît-il, noyées dans la vase. Et des paysans rapportent des poissons

extraordinaires,--carpes fabuleuses, truites phénoménales,--que l'eau

débordée a laissés sur les berges.

Une heure après, bataille, effusion de sang, entre mes domestiques et

mes cochers qui ont bu de l'eau-de-vie russe. Personne pour nous

préparer le repas du soir. Les gens du village, rien à en tirer. Mon

pauvre serviteur français est étendu avec la fièvre; je reste seul pour

le soigner et le servir.

Ainsi, cette traversée des déserts du Sud, réputée si dangereuse, a été

un jeu, et les ennuis absurdes m'attendaient sur cette route banale de

Téhéran, où tout le monde a passé, mais où les Persans, au contact des

Européens, sont devenus effrontés, ivrognes et voleurs.

Mardi, 5 juin.

Au soleil levant, ma journée débute par des coups de bâton vraiment

obligatoires à mon cocher, pour des tromperies par trop éhontées. C'est

le tour ensuite du loueur de mules, qui exige ce matin le double du prix

convenu la veille, et que j'envoie promener.

Vers Ispahan · 第 16 / 17 段