le dôme étincelant nous réapparaît enfin, tout proche, trônant au milieu
d'un décor qui a l'air arrangé là par quelque magicien, pour nous
éblouir. Le long d'une rivière desséchée, au lit de galets blancs, que
traverse un pont courbe à balustres de faïence, un panorama de féerie
se déploie; pêle-mêle, enchevêtrés, superposés, des portiques, des
minarets, des dômes, ruisselants d'émail et d'or; tout ce qui avoisine
le sol est d'émail bleu; tout ce qui s'élève est d'émail vert, à reflets
métalliques comme la queue des paons; la décoration se fait de plus en
plus dorée à mesure qu'elle s'éloigne de la base, et tout finit vers le
ciel en pointes d'or. En plus des vrais minarets, assez larges pour que
les muezzins y montent chanter, il y a quantités de minces fuseaux,
évidemment impossibles à gravir, qui s'élancent aussi et brillent comme
des orfèvreries. Et c'est si neuf, si beau, si flambant, si imprévu, au
milieu de cette ville de débris et de poussière!... Parmi ces
magnificences, croissent des arbres tout rouges, des grenadiers
follement fleuris; on dirait qu'il a neigé dessus des perles de corail.
Et derrière tout cela, les grandes cimes, deux fois hautes comme nos
Alpes, se découpent toutes roses, dans leur gloire de la fin du jour,
sur un fond couleur d'aigue-marine.
Mes yeux, qui ont vu tant de choses, ne se rappellent rien d'aussi
étourdissant ni d'aussi fantastique, rien d'aussi éperdument oriental
que cette apparition du tombeau de la sainte Fatmah, un soir de mai, au
sortir d'une nef obscure.
Il existe donc encore en Perse des choses qui ne sont pas en ruines, et,
de nos jours, on peut donc construire ou restaurer comme au temps des
Mille et une Nuits!... C'est le Chah Nasr-ed-din qui, en plein XIXe
siècle, fit remettre à neuf, avec ce luxe insensé, et ordonna de
recouvrir de mosaïques d'or la vieille mosquée très sainte, où son père
et sa mère reposent aujourd'hui, à côté de Fath-Ali-Chah et de la
petite-fille du Prophète.
* * * * *
Le caravansérail, paraît-il, est encore loin, de l'autre côté du pont
courbe et de la rivière sans eau. Alors, laissons partir la voiture, et,
avant que le soleil s'éteigne, allons voir la mosquée.
Une place immense et bien étrange lui sert de parvis, une place qui est
à la fois un vieux cimetière poudreux et une inquiétante cour des
miracles. Ce semblant de pavage, ces longues dalles sur lesquelles on
marche, sont des tombes alignées à se toucher; ce sol est plein
d'ossements de toutes les époques, il est amalgamé de poussière humaine.
Et, comme les reliques de la sainte Fatmah attirent des pèlerins sans
nombre et opèrent des miracles, une truanderie sinistre est accourue de
tous les points de la Perse pour élire domicile alentour. Parmi les
vendeurs de chapelets et d'amulettes, étalant leur marchandise par terre
sur des guenilles, des mendiants estropiés montrent des moignons
rougeâtres; d'autres mettent à nu des lèpres, des cancers, ou des
gangrènes couvertes de mouches. Il y a des derviches à longue chevelure
qui marchent en psalmodiant, les yeux au ciel; d'autres qui lisent à
haute voix dans de vieux livres, avec exaltation comme des fous. Tout ce
monde est vêtu de loques terreuses; tout ce monde a l'air inhospitalier
et farouche; le même fanatisme se lit dans les regards trop ardents ou
dans les regards morts.
Au milieu de cette place, de ce champ de tombeaux, et entourée de cette
foule pouilleuse en haillons couleur de cendre, la splendeur toute
fraîche d'une telle mosquée rayonne avec invraisemblance.
Intérieurement le sanctuaire est, paraît-il, d'une richesse
inimaginable, mais les infidèles comme nous en sont exclus sans merci,
et il faut nous arrêter aux portes de l'enceinte extérieure. C'est du
reste une enceinte émaillée du haut en bas, et déjà magnifique; elle
enferme jalousement,--comme la muraille d'un jardin persan enferme ses
arbres,--les minarets et les fuseaux d'émail vert et or, qui s'élancent
de terre avec la sveltesse des joncs, autour de la mosquée proprement
dite et de ses coupoles étincelantes.
La truanderie nous harcèle, traînant ses plaies, sa fétidité et sa
poussière, elle nous suit jusqu'à ces portes, où elle nous retiendrait
avec une centaine de mains hideuses, si nous avions l'idée de passer.
Rester sur le seuil et regarder de là, c'est tout ce qui nous est
permis.
Les soubassements de l'édifice sont de marbre blanc, et représentent
des vases alignés en séries; des vases d'où paraissent sortir toutes ces
fleurs, peintes sous l'émail des parois; les branches de roses, les
gerbes d'iris, commencent à quelques pieds à peine au-dessus du sol;
elles s'enlacent aux arabesques bleues, comme feraient des plantes
grimpantes à un espalier, et montent rejoindre les mosaïques d'or des
frises et des dômes. Je ne crois pas qu'il existe au monde,--à part
peut-être les temples de la sainte montagne au Japon,--un monument
revêtu au dehors avec un tel luxe et un tel éclat de couleurs;--et c'est
là, dans une vieille ville de décombres et de grisailles, à deux pas des
déserts.
Vendredi, 25 mai.
Nous avions oublié, en dormant, dans quel voisinage sans pareil nous
étions et sur quelles splendeurs avait vue notre misérable gîte. Ouvrir
la porte de sa terrasse et apercevoir devant soi le tombeau de la sainte
Fatmah, au pur lever du jour, est un saisissement rare: par-dessus les
arbres tout poudrés de corail, les grenadiers tout rouges de fleurs, un
monument d'une grâce orientale presque outrée et qui du haut en bas
brille comme les robes du Chah-Abbas; des pointes d'or, des coupoles
d'or; des ogives bleues ou roses; des flèches et des tourelles aux
reflets changeants comme en ont seuls les oiseaux des îles; et derrière
tout cela, des ruines et le morne horizon des solitudes.
Cette ville de Koum nous réservait au départ une autre surprise, celle
d'une vraie route, empierrée comme les nôtres, bordée de deux petits
fossés et d'une ligne télégraphique, à travers d'immenses champs de blé.
Et cela nous semble le comble de la civilisation.
Cela ne dure pas, il est vrai; dans la journée, nous sont rendus des
coins de désert, où la route se dessine à peine, au milieu des sables,
des sels brillants et des mirages.
Mais le logis du soir, parmi les saules et les platanes, dans le hameau
d'une verte oasis, n'a plus rien du farouche caravansérail auquel nous
étions habitués; c'est déjà presque une auberge, comme on en pourrait
trouver dans nos villages d'Europe, avec un jardinet et une grille au
bord du chemin. Tout le pays du reste prend un air de sécurité, et se
banalise.
La tombée de la nuit, cependant, a du charme encore, et on recommence à
sentir que le désert n'est pas loin; l'heure de la prière est touchante,
dans ce petit jardin, sous ses tilleuls et ses saules, au chant des
coucous et des grenouilles; tandis que les chats persans, à longs poils
soyeux, circulent discrètement dans les allées obscures, les voyageurs
s'agenouillent, les pauvres en robe de coton auprès des riches en robe
de cachemire, ensemble quelquefois, deux par deux sur le même tapis.
Samedi, 26 mai.
Ce qui change surtout à mesure que nous approchons du Nord, c'est notre
ciel. Fini des limpidités incomparables qui étaient un continuel
enchantement pour nos yeux.
On ne croyait plus à la pluie, et aujourd'hui la voici revenue; pendant
nos sept heures d'étape, elle nous enveloppe, incessante et fine comme
une pluie de Bretagne. Nous couchons dans une vieille maison froide aux
murs ruisselants, qui est vide et isolée au fond d'un jardin immense.
Comme hier, chant printanier des coucous et des grenouilles. Autour de
nous, de jeunes peupliers, des troènes, des rosiers, de longs herbages.
Et un vent de tempête tourmente toute cette frêle et nouvelle verdure de
mai.
Avec défiance et ennui, nous arriverons demain à Téhéran, ville sans
doute trop modernisée qui à peine nous semblera persane, après les
vieilles capitales du temps passé, Ispahan et Chiraz.
Dimanche, 27 mai.
Départ sous la pluie, sous le ciel obscur. Par d'insensibles pentes,
nous descendons dans des plaines moins désolées, plus vertes. Des champs
de blé, des foins, mais toujours pas d'arbres, et parfois des zones
d'une affreuse terre gluante et blanchâtre où l'herbe même ne pousse
plus. Autour de nous, c'est de la vraie laideur. La beauté est
au-dessus, parmi les nuages noirs, où de terribles montagnes, dans les
éclaircies, à des hauteurs qui donnent le vertige, nous montrent leurs
grandes robes de neige, et une déchirure nous laisse voir enfin,
beaucoup plus haut que nous n'osions la chercher, la cime de ce mont
Démavend qui domine Téhéran, qui a plus de six milles mètres et ne
dépouille jamais son linceul de resplendissantes blancheurs.
Nous rencontrons beaucoup de monde, malgré la pluie froide et le ciel
d'hiver: des caravanes; des dames-fantômes sur des ânesses ou dans des
voitures; des cavaliers en belle robe de drap, qui ont tout à fait l'air
de citadins. On sent l'approche de la capitale, et notre cocher
s'arrête, tire de son sac des flots de rubans rouges pour orner les
crinières de nos quatre chevaux, ainsi qu'il est d'usage avant d'entrer
en ville, au retour d'un long voyage sans accident.
La route maintenant est bordée de pauvres arbres chétifs: ormeaux
rabougris; grenadiers brûlés par le froid; mûriers bien à plaindre, qui
ont chacun dans leurs branches deux ou trois gamins, occupés à manger
les petits fruits blancs. Et nous voici dans des cimetières à perte de
vue; sur l'horrible terre molle et grise, sans un brin de verdure, des
coupoles funéraires ou de simples tombes, pour la plupart effondrées,
se succèdent par myriades.
Un rayon de soleil, entre deux averses, nous montre, sur la droite de
notre route, un dôme d'or brillant qui rappelle celui du mausolée de
Fatmah: c'est cette mosquée de Chah Abd-ul-Azim, également très sainte
et refuge inviolable pour les criminels de la Perse, où le Chah
Nasr-ed-din, il y a une dizaine d'années, tomba sous le poignard d'un
aventurier.
Dans ces pays où les arbres ne croissent pas d'eux-mêmes, ils deviennent
souvent énormes et magnifiques, lorsque les hommes les ont plantés,
auprès de leurs innombrables petits canaux d'irrigation, pour ombrager
leurs demeures. Le village de banlieue que nous traversons en ce moment
est noyé dans la verdure, et Téhéran, que voici là-bas, semble mériter
encore ce nom de «cité des platanes» qu'on lui donnait au XVIIIe
siècle. Mais pour nous, accoutumés jusqu'à ce jour à de si étonnantes
apparitions de villes, dans la lumière ou les mirages, avec quel aspect
maussade se présente cet amas quelconque de maisons, froidement grises,
sous un ciel de pluie!
De plus en plus nombreux, les passants sur la route; des gens qui nous
croisent et qui tous ont l'air de s'en aller. Sans doute l'exode de
chaque printemps commence; l'été de Téhéran est à ce point torride et
malsain que la moitié de la population s'éloigne en mai pour ne revenir
qu'en automne. C'est maintenant un défilé d'attelages de toute
sorte,--et chacun fait un écart, pour des chevaux morts, le ventre
ouvert par les vautours, qui gisent de distance en distance au milieu de
la voie, sans que personne ait l'idée de les enlever.
Comme tout est noir, au-dessus de cette capitale de l'Iran! Des
épaisseurs de nuées, derrière lesquelles on devine des épaisseurs de
montagnes, emplissent le ciel de leurs masses presque terrifiantes.--Et
toujours, dans une déchirure qui persiste, le Démavend nous montre
confusément sa pointe, argentée sur un fond sombre; on voit bien que ce
n'est pas un nuage, que c'est une chose _solide_, de la nature des rocs,
mais cela semble monté trop haut pour appartenir à la terre; et puis on
dirait que cela surplombe... Cela fait partie de quelque astre étranger
sans doute, qui s'approche sans bruit derrière ces rideaux de
ténèbres,--et le monde va finir...
* * * * *
Les portes de Téhéran. Elles luisent sous la pluie cinglante. Elles sont
flanquées de quatre petites tourelles ornementales, fines comme des
hampes, et un revêtement de briques vernissées recouvre le tout,--des
briques jaunes, vertes et noires, formant des dessins comme on en voit
sur la peau des lézards ou des serpents.
Dans la ville, c'est la déception prévue. Sous l'averse, toutes les
ruelles qu'il nous faut suivre, jusqu'à l'hôtellerie, sont des fleuves
de boue, entre des maisonnettes en brique, sans fenêtres, maussades,
incolores, donnant l'envie de fuir.
L'hôtellerie est pire que tout; le plus sauvage des caravansérails
valait mieux que cette chambre obscure et démodée, sur un jardinet
mouillé dont les arbres ruissellent. Et je reçois en libérateurs les
aimables Français de la Légation qui viennent m'offrir l'hospitalité
dans la maison de France.
Elle a déjà fui Téhéran, notre Légation, comme toutes les autres, elle
s'est installée pour l'été à la campagne, à deux lieues des murs, au
pied du Démavend en robe blanche,--et nous nous transporterons là ce
soir, quand seront arrivés mes bagages, qui traînent encore à mon
arrière-garde, je ne sais où, sur des chevaux embourbés.
En attendant, allons quand même visiter un peu cette ville, avec
laquelle j'ai hâte d'en finir.
Rien de bien ancien ni de bien beau sans doute. Il y a un siècle et
demi, Téhéran n'était encore qu'une bourgade ignorée, quand Agha
Mohammed Khan, le prince eunuque, en usurpant le trône, eut la fantaisie
d'établir ici la capitale de la Perse.
D'abord les bazars. Ils sont immenses et très achalandés. Les mêmes
grandes nefs gothiques déjà rencontrées partout; on y vend des quantités
prodigieuses de tapis, qui sont tissés et coloriés par des procédés
modernes, et paraissent vulgaires après ceux d'Ispahan, de Kachan ou de
Chiraz.
Entre deux averses, dans un rayon de soleil, montons sur les toits pour
avoir une vue d'ensemble. Toujours les myriades de petites terrasses, et
de petites coupoles en argile, mais il y manque la lumière qui les
transfigurait, dans les vieilles villes immobilisées d'où nous arrivons;
les dômes des mosquées sont vert et or, au lieu d'être bleu turquoise
comme dans le Sud; quant à ces deux espèces de donjons, tout émaillés de
rose, qui surgissent là-bas, ils indiquent le palais du Chah.--Et toutes
ces constructions des hommes semblent vraiment lilliputiennes, au pied
des écrasantes montagnes qui, depuis un instant, achèvent de sortir des
nuages.
Il vient de partir pour l'Europe, Sa Majesté le Chah, et son palais aux
donjons roses est désert. Nous n'avons d'ailleurs pas d'autorisation
pour le visiter aujourd'hui. Mais essayons quand même.
Les gardes, bons garçons, nous laissent entrer dans les jardins,--en ce
moment solitaires et sans doute plus charmants ainsi. Des jardins qui
sont plutôt des lacs, de tranquilles et mélancoliques miroirs, entourés
de murs de faïence, et sur lesquels des cygnes se promènent. L'eau,
c'est toujours la grande rareté, et par suite le grand luxe de la Perse,
aussi on la prodigue dans les habitations des princes. Ces jardins du
Chah se composent surtout de pièces d'eau qu'entourent des bordures de
vieux arbres et de fleurs, et qui reflètent les plates-bandes de lis,
les ormeaux centenaires, les peupliers, les lauriers géants, les hautes
et jalouses murailles d'émail. Tout est fermé, cadenassé, vide et
silencieux, dans cette demeure de souverain dont le maître voyage au
loin; certaines portes ont des scellés à la cire; et des stores baissés
masquent toutes les fenêtres, toutes les baies qui prennent jour sur ces
lacs enclos,--des stores en toile brodée, grands et solides comme des
voiles de frégate. Aux murailles, ces revêtements d'émaux modernes, qui
représentent des personnages ou des buissons de roses, attestent une
lamentable décadence de l'art persan, mais l'aspect d'ensemble charme
encore, et les reflets dans l'eau sont exquis, parmi les images
renversées des branches et des verdures.--Il ne pleut plus; au ciel, les
masses d'ombre se déchirent et se dispersent en déroute; nous avons un
clair après-midi, dans ce lieu très réservé, où les gardes nous laissent
en confiance promener seuls.
Ce store immense que voici, attaché par tout un jeu de cordes, nous
cache la salle du trône, qui date de la fondation du palais et qui,
suivant le vieil usage, est entièrement ouverte, comme un hangar, afin
de permettre au peuple d'apercevoir de loin son idole assise; des
soubassements de marbre,--sans escalier pour que la foule n'y monte
point,--l'élèvent d'environ deux mètres au-dessus des jardins, et,
devant, s'étale en miroir une grande pièce d'eau carrée, le long de
laquelle, aux jours de gala, tous les dignitaires viennent se ranger,
tous les somptueux burnous, toutes les aigrettes de pierreries, quand le
souverain doit apparaître, étincelant et muet, dans la salle en
pénombre.
Cette salle, nous avons bien envie de la voir. Avec l'innocente
complicité d'un garde, qui devine un peu à quelles gens il a affaire,
nous accrochant aux saillies du marbre, nous montons nous glisser
par-dessous le store tendu,--et nous entrons dans la place.
Il y fait naturellement très sombre, puisqu'elle ne reçoit de lumière
que par cette immense baie, voilée aujourd'hui d'une toile épaisse. Ce
que nous distinguons en premier lieu, c'est le trône, qui s'avance là
tout près, tout au bord; il est d'un archaïsme que nous n'attendions
pas, et il se détache en blancheur sur la décoration générale rouge et
or. C'est l'un des trônes historiques des empereurs Mogols, une sorte
d'estrade en albâtre avec filets dorés, soutenue par des petites déesses
étranges, et des petits monstres sculptés dans le même bloc; le
traditionnel jet d'eau, indispensable à la mise en scène d'un souverain
persan, occupe le devant de cette estrade, où le Chah, dans les grands
jours, se montre accroupi sur des tapis brodés de perles, la tête
surchargée de pierreries, et faisant mine de fumer un kalyan tout
constellé,--un kalyan sans feu sur lequel on place d'énormes rubis pour
imiter la braise ardente.
Comme dans les vieux palais d'Ispahan, une immense ogive, pour auréoler
le souverain, se découpe là-bas derrière ce trône aux blancheurs
transparentes; elle est ornée, ainsi que les plafonds, d'un
enchevêtrement d'arabesques et d'une pluie de stalactites en cristal. Et
tout cela rappelle le temps des rois Sophis; c'est toujours ce même
aspect de grotte enchantée que les anciens princes de la Perse donnaient
à leurs demeures. Sur les côtés de la salle, des fresques représentent
des chahs du temps passé, sanglés dans des gaines de brocart d'or,
personnages invraisemblablement jeunes et jolis, aux sourcils arqués,
aux yeux cerclés d'ombre, avec de trop longues barbes qui descendent de
leurs joues roses, pour couler comme un flot de soie noire, jusqu'aux
pierreries des ceintures.
Un de nous, de temps à autre, soulève un coin du grand voile, afin de
laisser filtrer un rayon de lumière dans cette demi-nuit; alors, aux
plafonds obscurs, les stalactites de cristal jettent des feux comme les
diamants. Nous sommes un peu en contravention, en fraude; cela rend plus
amusante cette furtive promenade. Et un _chat_, un vrai,--si des Persans
me lisent, qu'ils me pardonnent cet inoffensif rapprochement de
mots,--un beau chat angora, bien fourré, aimable et habitué aux
caresses, qui est en ce moment le seul maître de ces splendeurs
impériales, un chat assis sur le trône même, nous regarde aller et venir
avec un air de majestueuse condescendance.
Quand nous sortons de là, pour faire encore une fois le tour des pièces
d'eau, même silence partout et même solitude persistante. Les cygnes
glissent tranquillement sur ces miroirs; ils tracent des sillages qui
dérangent les reflets des hautes parois en faïence rose, des grands
cyprès, des grands lauriers, des fleurs, et des nostalgiques bosquets.
Rien d'autre ne bouge dans le palais, pas même les branches, car il ne
vente plus; on n'entend que les gouttelettes tomber des feuillages
encore mouillés.
* * * * *
A la fin du jour, nous quittons Téhéran par une porte opposée à celle de
ce matin, mais toute pareille, avec les mêmes clochetons fuselés, le
même revêtement d'émail vert, jaune et noir, les mêmes zébrures de peau
de serpent.
Et tout de suite notre voiture roule dans un petit désert de pierrailles
et de terre grisâtre, où flotte une horrible odeur de cadavre: des
ossements jonchent le sol, des carcasses à tous les degrés de
décomposition; et c'est le cimetière des bêtes de caravane, chevaux,
chameaux ou mulets. Dans la journée, le lieu est plein de vautours: la
nuit, il devient le rendez-vous des chacals.
Nous nous dirigeons vers le Démavend, qui s'est dégagé du haut en bas.
Plus peut-être qu'aucune autre montagne au monde il donne l'impression
du colossal, parce qu'il n'est accompagné par rien dans le ciel; il est
un cône de neige qui s'élance solitaire, dépassant de moitié toute la
chaîne environnante. A ses pieds, on aperçoit la tache verte d'une
oasis, déjà élevée de cent ou cent cinquante mètres au-dessus du niveau
de la ville; et c'est là que se sont réfugiées les légations européennes
pour la saison brûlante.
En nous éloignant du petit désert aux vautours, nous rencontrons d'abord
quelques grands bocages, laborieusement créés de main d'homme, ceux-ci,
et entourés de murailles: résidences d'été pour des grands seigneurs
persans et kiosques émaillés de bleu pour les dames de leur harem. La
route ascendante devient bientôt presque ombreuse; elle a pour bordure
des grenadiers, des mûriers chargés de fruits où des gamins en longue
robe font la cueillette; et nous arrivons enfin à l'oasis entrevue. En
ce pays où presque tous les parcs, tous les bosquets sont factices, on
est ravi de trouver un vrai petit bois comme ceux de chez nous, avec des
arbres qui semblent avoir poussé d'eux-mêmes, avec des buissons, des
mousses, des fougères.--La Légation de France est dans cet éden, au pied
des neiges; parmi les arbres d'eau, les frêles peupliers, les herbes
longues; autour de la maison, courent des ruisseaux froids; on entend
chanter les coucous et les chouettes; c'est tout l'appareil, toute la
fraîcheur frileuse d'un printemps en retard sur le nôtre, d'un printemps
qui sera court, très vite remplacé par une saison torride. Et dès que la
nuit tombe, on frissonne comme en hiver sous les feuillages de ce bois.
Lundi, 28 mai.
A une heure après-midi, je quitte le bocage si frais pour redescendre en
ville et y faire des visites. Téhéran, sous le soleil qui est
d'ordinaire sa parure, me paraît moins décevant qu'hier sous l'averse et
les nuages. Il y a des avenues bordées d'ormeaux centenaires, des places
ombragées de platanes énormes et vénérables, des recoins qui sont encore
de l'Orient charmeur. Et partout s'ouvrent les petites boutiques
anciennes où s'exercent tranquillement les métiers d'autrefois. Les
mosaïstes, penchés sur des tables, assemblent leurs minuscules parcelles
d'ivoire, de cuivre et d'or. Les peintres patients, au fin visage,
enluminent les boîtes longues pour les encriers, les boîtes ogivales
pour les miroirs des dames, les cartons pour enfermer les saints livres;
d'une main légère et assurée, ils enlacent les arabesques d'or, ils
colorient les oiseaux étranges, les fruits, les fleurs. Et les
miniaturistes reproduisent, dans différentes attitudes, cette petite
personne, avec sa rose tenue du bout des doigts, qui semble être
toujours la même et n'avoir pas vieilli depuis le siècle de Chah-Abbas:
des joues bien rondes et bien rouges, presque pas de nez, presque pas de
bouche; rien que deux yeux de velours noir, immenses, dont les sourcils
épais se rejoignent.--Il existe d'ailleurs en réalité, ce type de la
beauté persane; parfois un voile soulevé par le vent me l'a montré, le
temps d'un éclair; et on dit que certaines princesses de la cour l'ont
conservé dans sa perfection idéale...
De toutes ces avenues, plantées de vieux ormeaux superbes, la plus belle
aboutit à l'une des entrées du palais, dite «Porte des diamants». Et
cette porte semble une espèce de caverne magique, décorée de lentes
cristallisations souterraines; les stalactites de la voûte et les
piliers, qui sont revêtus d'une myriade de petites parcelles de miroir,
de petites facettes taillées, jettent au soleil tous les feux du prisme.