matinée un pont de fortune, avec des rochers, des troncs d'arbres, des
cordes, etc.; mes voitures vides passeraient là-dessus roulées par eux;
à gué, ensuite nos chevaux, nos colis et nous-mêmes. J'accepte, malgré
le prix. Et ils partent avec des madriers, des pelles, des pioches,
équipés comme pour le siège d'une ville.
A midi, c'est prêt. Mes deux voitures délestées passent par miracle sur
leur échafaudage, et nous de même; quant à nos porteurs de colis et à
nos chevaux, tout écaillés de boue comme la caravane d'hier au soir, ils
finissent par atterrir aussi à la berge. On recharge, on attelle; les
cochers dégrisés remontent sur leurs sièges.
Et jusqu'au soir nous voyageons dans le royaume des arbres, dans la
monotone nuit verte, en pleine forêt, sous une pluie fine. A peine si
les Tropiques ont une verdure plus admirable que cette région tiède et
sans cesse arrosée. Les ormeaux, les hêtres, tous en plein développement
et enlacés de lierre, se pressent les uns aux autres, confondent leurs
branches vigoureuses, fraîches et feuillues, ne forment qu'un seul et
même manteau sur les montagnes; on voit, dans les lointains, les petites
cimes, aux contours arrondis, se succéder toutes pareilles, toutes
revêtues de cette végétation serrée, qui semble une sorte de
moutonnement vert.
Comme les aspects ont été brusquement changés autour de nous, et comme
c'est inattendu de trouver, à l'Extrême-Nord de cette Perse, jusque-là
si haute, froide et desséchée, une zone basse, humide et tiède où la
nature prend tout à coup on ne sait quelle langueur de serre chaude!
La route qui serpente dans ces bois, en descendant toujours, est
entretenue comme chez nous et rappelle quelque route de France dans les
parties très ombreuses de nos Pyrénées; mais les passants et leurs bêtes
demeurent asiatiques: caravanes, chameaux et mulets harnachés de perles;
dames voilées, sur leurs petites ânesses blanches.
Cependant on commence à rencontrer, le long du chemin vert, plusieurs
maisons qui ont un air tout à fait dépaysé dans cet Orient; des maisons
entièrement bâties en grosses poutres rondes, telles qu'au bord de
l'Oural ou dans les steppes de Sibérie. Et sur le seuil de ces portes,
se montrent des hommes en casquette plate, blonds et rosés, dont le
regard bleu, après tous les regards si noirs des Iraniens, est comme
voilé de brume septentrionale; la Russie voisine, qui a construit cette
belle route, a laissé partout des agents pour la surveiller et
l'entretenir.
Vers la fin de l'étape, nous sommes au niveau de la mer Caspienne (qui
est encore, comme on le sait, de trente pieds plus élevé que celui des
autres mers) et nous faisons halte au crépuscule, dans un vieux
caravansérail en planches de hêtre, au milieu d'une plaine marécageuse,
fleurie de nénuphars, habitée par des légions de grenouilles et de
tortues d'eau.
Mercredi, 6 juin.
Trois heures de voyage le matin, toujours dans la verdure, au milieu des
figuiers, des noyers, des mimosas et des hautes fougères, pour arriver à
la petite ville de Recht, qui n'a même plus la physionomie persane.
Finis, les murs en terre, les terrasses en terre de la région sans
pluie; ces maisons de Recht, en brique et en faïence, ont des toitures
recouvertes de tuiles romaines, et très débordantes à cause des averses.
Des flaques d'eau partout dans les rues. Une atmosphère orageuse, et si
lourde!
Une heure encore jusqu'à Piré-Bazar, où finit cette grande route presque
unique de la Perse. Un canal est là, enfoui sous la retombée des joncs
en fleurs, et surchargé de barques autant qu'un arroyo chinois; il
représente la voie de communication de l'Iran avec la Russie, et tout un
monde lacustre s'agite sur ce mince filet d'eau: bateliers par
centaines, guettant l'arrivée des voyageurs ou des caravanes.
Il faut fréter une de ces grandes barques, et on s'en va, halé à la
cordelle par d'invisibles gens qui cheminent à terre, cachés derrière
les hautes herbes; on s'en va tranquillement sous un tendelet, frôlant
les verdures de la rive, croisant quantité d'autres barques pareilles et
halées de même, pleines de monde et de bagages, pour lesquelles il faut
se garer dans ce couloir de roseaux.
Un lac s'ouvre enfin devant vous, très vaste, très bleu, entre des îlots
d'herbages et de nénuphars, au milieu d'un peuple innombrable de hérons
et de cormorans. L'autre rive, là-bas, n'est qu'une étroite bande de
verdure, au-dessus de laquelle on aperçoit à l'horizon les eaux
tranquilles de la mer Caspienne.--Et on croirait un paysage japonais.
On aborde à cette rive nouvelle, dans les roseaux encore, parmi les
cormorans et les hérons qui s'envolent en nuages. Il y a là, entre le
lac et la mer, dans les beaux arbres presque trop frais, dans les
bosquets d'orangers, une petite ville, d'apparence un peu turque, de
loin riante et jolie, qui baigne des deux côtés dans l'eau; à l'entrée,
un beau kiosque de faïence rose et bleue, avec des retombées de
stalactites de cristal,--un dernier indice de la Perse, qui s'appelle la
maison du «Soleil resplendissant»,--et qui sert à Sa Majesté le Chah,
lors de ses voyages en Europe.
La petite ville, c'est Enzeli; de près, un horrible amas de boutiques
modernes, à l'usage des voyageurs, un repaire de fripons et de
pouilleux, ni persans, ni russes, ni arméniens, ni juifs, gens de
nationalité vague, exploiteurs de frontière. Mais les jardins, à
l'entour d'Enzeli, sont pleins de roses, de lis, d'oeillets qui
embaument, et les oranges poussent en confiance tout au bord de cette
mer sans marée, au milieu des sables fins de la petite grève tranquille.
Dans cet Enzeli, il faut se résigner à attendre un paquebot russe, qui
passera demain, à une heure incertaine, et vous emmènera à Bakou. De
Bakou on n'aura plus qu'à traverser la Circassie par Tiflis, jusqu'à
Batoum, où les paquebots de la Mer Noire vous porteront à Odessa ou à
Constantinople, à l'entrée des grandes lignes européennes,--autant dire
qu'ici on est au terme du voyage...
Et le soir, sous les orangers de la plage, au bruissement discret de
cette mer si enclose, je regarde, là-bas en arrière de ma route, la
Perse qui apparaît encore, la haute et la vraie, celle des altitudes et
des déserts; au-dessus des forêts et des nuages déjà assombris, elle
demeure toute rose; elle continue pour un instant de s'éclairer au
soleil, quand pour moi le crépuscule est commencé. Vue d'ici, elle
reprend ce même aspect de muraille mondiale qu'elle avait pour se
montrer à nous la première fois, quand nous l'abordions par le golfe
Persique; elle est moins violente de couleur, parce que nous sommes dans
les climats du Nord, mais elle se détache aussi nette dans la même
pureté de l'air, au-dessus des autres choses terrestres. Quand nous
l'avions aperçue, en arrivant par le golfe torride, il fallait la
gravir et elle nous réservait tout son inconnu. Nous venons d'en
redescendre maintenant, après y avoir fait une chevauchée de quatre
cents lieues, à travers tant de montagnes, de ravins, de fondrières;
elle va s'éloigner dans le lointain terrestre et dans le passé des
souvenirs. De tout ce que nous y avons vu d'étrange pour nos yeux, ceci
nous restera le plus longtemps: une ville en ruines qui est là-haut,
dans une oasis de fleurs blanches; une ville de terre et d'émail bleu,
qui tombe en poussière sous ses platanes de trois cents ans; des palais
de mosaïques et d'exquises faïences, qui s'émiettent sans recours, au
bruit endormeur d'innombrables petits ruisseaux clairs, au chant
continuel des muezzins et des oiseaux;--entre de hautes murailles
émaillées, certain vieux jardin empli d'églantines et de roses, qui a
des portes d'argent ciselé, de pâle vermeil;--enfin tout cet Ispahan de
lumière et de mort, baigné dans l'atmosphère diaphane des sommets...
FIN
* * * * *
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--7412-12-17.
NOTES:
[1] Le cran est une pièce d'argent qui représente un franc à peu près.
C'est la seule monnaie qui ait cours en Perse, et comme il en faut
emporter plusieurs milliers dans ses fontes, c'est là un des ennuis et
des dangers du voyage.
[2] Hussein, martyr très vénéré en Perse, fils d'Ali et petit-fils du
prophète Mahomet.
[3] Ali, Khalife de l'Islam, le quatrième en date après Mahomet,
particulièrement vénéré en Perse. Ali tomba sous le poignard d'un
assassin, et ses deux fils, Hassan et Hussein, furent massacrés.
[4] Hassan, Hussein, les deux fils du khalife Ali.
[5] A côté des exactions et des violences qu'ils avaient à subir, des
édits très comiques étaient lancés contre eux, entre autres la défense
de venir en ville quand il pleuvait et qu'ils étaient crottés, parce
que, dans le bazar, le frôlement de leurs habits pouvait alors souiller
les robes des Musulmans.
[6] Meïdan Chah.
[7] La Masjed Chah.
[8] La Masjed Djummah.
[9] Tamerlan avait fait égorger ici plus de cent mille habitants en deux
journées.
[10] Ces palais à balcons, destinés surtout aux dames du harem, étaient
au nombre de huit et s'appelaient les «Huit Paradis».
[11] On sait que le _taffetas_ est d'origine persane, comme du reste son
nom.
* * * * *
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