blés verts, le camp du satrape s'éveille pour continuer son chemin.
D'abord, les beaux cavaliers d'avant-garde, le fusil à l'épaule, montent
l'un après l'autre sur leurs selles à pommeau d'argent et de nacre,
frangées ou brodées d'or, et partent, séparément, au galop. Ensuite on
prépare les carrosses, où quatre chevaux s'attellent de front; une
vingtaine de laquais s'empressent, gens tout galonnés d'argent, en
bottes et tuniques longues à la mode circassienne.
Le satrape, l'air distingué et las, accroupi sur l'herbe, à côté de sa
belle voiture bientôt prête, fume avec nonchalance un kalyan d'argent
ciselé que deux serviteurs lui soutiennent. On l'attelle à six chevaux,
son carrosse, quatre de front aux brancards, deux autres devant, sur
lesquels montent des piqueurs aux robes très argentées. Et dès que ce
seigneur est installé, seul dans le pompeux équipage, tout cela part au
triple galop vers le désert, où viennent déjà de s'engouffrer les
éclaireurs.
Mais ce qui surtout nous intéresse, c'est le harem, le harem qui
s'équipe aussi derrière ses rideaux jaloux; nous caressons le vague
espoir que quelque belle, peut-être, grâce au laisser aller du
campement, nous montrera sa figure. Le petit bocage, où on les a toutes
enfermées, reste entouré encore de ses draperies impénétrables; mais on
s'aperçoit que l'agitation y est extrême; les eunuques, en courant,
entrent et sortent, portant des sacs, des voiles, des friandises sur des
plateaux dorés. Évidemment elles ne tarderont pas à paraître, les
prisonnières...
Le soleil monte et commence à nous chauffer voluptueusement; autour de
nous, l'herbe est semée de fleurs, on entend bruire les ruisseaux, on
sent le parfum des menthes sauvages, et sur la montagne les neiges
resplendissent; le lieu est agréable pour attendre, restons encore...
Les draperies, enfin, partout à la fois, sous la manoeuvre combinée des
eunuques, se décrochent et tombent... Déception complète, hélas! Elles
sont bien là, les belles dames, une vingtaine environ, mais toutes
debout, correctes, enveloppées de la tête aux pieds dans leurs housses
noires, et le masque sur le visage: les mêmes éternels et exaspérants
fantômes que nous avons déjà vus partout!
Au moins, regardons-les s'en aller, puisque nous avons tant fait que de
perdre une heure. Dans les carrosses à quatre chevaux, celles qui
montent d'abord, évidemment, sont des princesses; cela se devine aux
petits pieds, aux petites mains gantées, et à ces pierreries, derrière
la tête, qui agrafent le loup blanc. Tandis que ce sont des épouses
inférieures ou des servantes, celles ensuite qui grimpent sur le dos des
mules, deux par deux dans les cages de drap rouge. Et toutes, sous l'oeil
des eunuques, s'éloignent par les chemins du désert, dans la même
direction que le satrape, dont les chevaux sans doute galopent toujours,
car sa voiture n'est bientôt plus qu'un point perdu au fond des
lointains éblouissants.
Alors nous partons nous-mêmes, en sens inverse. Et, tout de suite
environnés de solitudes, nous recommençons à suivre ces sentes de
caravanes, qui sont de plus en plus jalonnées de crânes et de carcasses,
qui sont les cimetières sans fin des mules et des chameaux.
Là, nous croisons l'arrière-garde attardée du vizir: encore des
cavaliers armés; encore des palanquins rouges enfermant des dames, de
très larges palanquins qui sont posés chacun sur deux mules accouplées
et où les belles voyageuses se mettent à leur petite fenêtre pour nous
regarder passer; et, en dernier lieu, une file interminable de bêtes de
charge, portant des coffres incrustés ou ciselés, des paquets recouverts
de somptueux tapis, et de la vaisselle de cuivre, et de la vaisselle
d'argent, des aiguières d'argent, de grands plateaux d'argent.
Ensuite, dans le désert d'argile durcie, plus rien jusqu'à l'étape
méridienne, un triste caravansérail solitaire, entouré de squelettes, de
mâchoires et de vertèbres, et où nous ne trouvons même pas de quoi faire
manger nos chevaux.
Le désert de l'après-midi devient noirâtre, entre des montagnes de même
couleur dont les roches ont des cassures et des luisants de charbon de
terre. Et puis, tout à coup, on croirait voir l'Océan se déployer en
avant de notre route, sous d'étranges nuées obscures: ce sont des
plaines en contre-bas (par rapport à nous s'entend, car elles sont
encore à plus de mille mètres d'altitude); et en l'air, ce sont des
masses énormes de poussière et de sable, soulevées par un vent terrible
qui commence de venir jusqu'à nous.
D'habitude, lorsqu'il se présente une côte trop raide et que notre
attelage risque de ne pouvoir la gravir, le cocher y lance ses quatre
chevaux à une allure furieuse, les excitant par des cris, et les
fouaillant à tour de bras. Dans les descentes, au contraire, on les
retient comme on peut, mais cette fois ils s'emballent comme pour une
montée, et nous dégringolons au fond de cette plaine avec une vitesse à
donner le vertige, la respiration coupée par le vent et les yeux brûlés
par une grêle de poussière. Jamais nuages réels n'ont été aussi opaques
et aussi noirs que ceux qui s'avancent pour nous recouvrir; çà et là des
trombes de sable montent tout droit comme des colonnes de fumée, on
dirait que ces étendues brûlent sourdement sans flammes. Ce nouveau
désert, où nous descendons si vite, est plein d'obscurité et de mirages,
toute sa surface tremble et se déforme; il a quelque chose
d'apocalyptique et d'effroyable; d'ailleurs, ce vent est trop chaud, on
ne respire plus; le soleil s'obscurcit, et on voudrait fuir; les chevaux
aussi souffrent, et une vague épouvante précipite encore leur course.
En bas, où nous arrivons aveuglés, la gorge pleine de sable, voici,
heureusement, le pauvre hameau sauvage qui sera notre étape de nuit; il
était temps: à dix pas en avant de soi, on ne distinguait plus rien. Le
soleil, encore très haut, n'est plus qu'un funèbre disque jaune, terne
comme un globe de lampe vu à travers de la fumée. Une obscurité
d'éclipse ou de fin de monde achève de descendre sur nous. Dans l'espèce
de grotte en terre noircie, qui est la chambre du caravansérail, le
sable entre en tourbillons par les trous qui servent de portes et de
fenêtres; on suffoque,--et cependant il faut rester là, car dehors ce
serait pire; ici, c'est le seul abri contre la tourmente chaude et
obscure qui enveloppe autour de nous toutes ces vastes solitudes...
Mardi, 22 mai.
Ces ténèbres d'hier au soir, cette tempête lourde qui brûlait, c'était
quelque mauvais rêve sans doute. Au réveil, ce matin, tout est calme,
l'air a repris sa limpidité profonde, et le jour se lève dans la
splendeur. Autour du hameau, s'étend un désert de sable rose; et des
montagnes, que nous n'avions pas soupçonnées en arrivant, sont là tout
près, dressant leurs cimes où brille de la neige.
L'étape d'aujourd'hui promet d'être facile, car les plaines de sable
font devant nous comme une espèce de route plane,--une route de cinq ou
six lieues de large et s'en allant à l'infini, entre ces deux chaînes
de montagnes qui encore et toujours nous suivent.
Elle sera courte aussi, l'étape, une douzaine de lieues à peine, et nous
arriverons ce soir dans cette grande ville de Kachan, que fonda jadis
l'épouse du khalife Haroun-al-Raschid, la sultane Zobéide, popularisée
chez nous par les _Mille et une Nuits_.
Toute la matinée nous suivons les sentes que jalonnent des ossements,
nous roulons sans bruit sur ces sables doux, qui nous changent de
l'argile habituelle et des pierrailles. Un tremblement continu,
précurseur de mirages, agite les lointains surchauffés; en haut, les
cimes s'enlèvent sur le ciel avec une netteté impeccable et une
magnifique violence de couleurs, tandis qu'en bas, au niveau de ce sol
qui s'enfonce sous les roues de notre voiture, tout est imprécision,
éblouissement. Et, vers midi, commencent autour de nous les gentilles
fantasmagories auxquelles nous avons fini de nous laisser prendre, le
jeu de cache-cache de ces petits lacs bleus, qui sont là, qui n'y sont
plus, qui s'escamotent, passent ailleurs et puis reviennent...
* * * * *
Mais quand la journée s'avance, le vent s'élève comme hier et tout de
suite le sable vole; les dunes autour de nous semblent fumer par la
crête; des tourbillons, des trombes se forment; le soleil jaunit et
s'éteint; voici de nouveau une obscurité d'éclipse sous un ciel à faire
peur. On est sur une planète morte, qui n'a plus qu'un fantôme de
soleil. Le champ de la vue s'est rétréci avec une rapidité stupéfiante;
à deux pas, tout est noyé dans le brouillard jaune, on distingue à peine
les crinières des chevaux qui se tordent au vent comme des chevelures de
furies. On ne reconnaît plus les sentes, on est aveuglé, on étouffe...
--Je ne vois pas, je ne vois pas Kachan,--nous crie le cocher, qui perd
la tête, et qui d'ailleurs s'emplit la bouche de sable pour avoir voulu
prononcer ces trois mots.
Nous le croyons sans peine, qu'il ne voit pas Kachan, car, même avant la
bourrasque, on n'apercevait rien autre chose que le désert... L'attelage
s'arrête. Qui nous dira où nous sommes, et que devenir?
Ce doit être une hallucination: il nous semble entendre carillonner des
cloches d'église, de grosses cloches qui seraient innombrables et qui se
rapprochent toujours... jusqu'à sonner presque sur nous... Et,
brusquement, à nous toucher, un chameau surgit, l'air d'une bête
fantastique, estompée dans la brume. Le long de ses flancs, des marmites
de cuivre se balancent et se heurtent avec un bruit de gros bourdon. Un
second passe ensuite, attaché à la queue du premier, et puis trois, et
puis cinquante et puis cent; tous chargés de plateaux, de marmites, de
buires, d'objets de mille formes en cuivre rouge, qui mènent ce carillon
d'enfer. Kachan est par excellence la ville des frappeurs de cuivre;
elle approvisionne la province et les nomades d'ustensiles de ménage,
martelés dans ses bazars; elle expédie journellement des caravanes
pareilles, qui s'entendent ainsi fort loin à la ronde au milieu des
solitudes.
--Où est Kachan? demande notre cocher à une apparition humaine, dessinée
pour un instant, sur le dos d'un chameau, au-dessus d'une pile
d'aiguières.
--Droit devant vous, à peine une heure! répond l'inconnu d'une voix
étouffée, à travers le voile dont il s'est enveloppé la figure par
crainte d'avaler du sable. Et il s'évanouit pour nos yeux dans la brume
sèche.
Droit devant nous... Alors, fouaillons les chevaux, pour les remettre en
marche si possible, essayons d'arriver. Du reste cela s'apaise, le vent
diminue, il fait moins sombre; voici des vertèbres par terre, nous
devons être en bonne direction dans les sentes.
Une demi-heure encore, à cheminer un peu à l'aveuglette. Et puis, une
éclaircie soudaine, et la ville de la sultane Zobéide tout à coup
s'esquisse, en l'air, beaucoup plus haut que nous ne la cherchions: des
dômes, des dômes, des minarets, des tours. Elle est très proche, et on
la croirait loin, tant ses lignes restent peu accentuées. Dans le
brouillard encore, et en avant d'un ciel tout noir, illuminée par le
soleil couchant, elle est rouge, cette vieille cité d'argile, rouge
comme ses cuivres, qui tout à l'heure faisaient tant de bruit. Et, sur
la pointe de chaque minaret, sur la pointe de chaque coupole, une
cigogne se tient gravement perchée, une cigogne agrandie par la brume de
sable et prenant à nos yeux des proportions d'oiseau géant.
CINQUIÈME PARTIE
Derrière cette ville de la sultane Zobéide, qui vient de nous montrer si
soudainement là-haut ses mille coupoles et qui a l'air d'une grande
apparition tout en cuivre rose, ce sont bien de vrais nuages cette fois,
qui forment ce fond si sombre;--des nuages où la foudre, à chaque
minute, dessine des zigzags de feu pâle. La tourmente d'où nous sommes à
peine sortis, la tourmente de poussière et de sable, continue sa route
vers le désert; nous voyons fuir sur l'horizon derrière nous son voile
lourd et son obscurité dantesque. De plus en plus, tout se précise et
s'éclaire, les choses redeviennent réelles; nous roulons maintenant au
milieu des champs de l'oasis, un peu dévastés par la bourrasque, des
champs de blé, de pavots, de coton et de riz. Quant à la ville, d'un
premier aspect merveilleux auquel nous ne nous sommes plus laissé
prendre, ce n'est comme toujours qu'un amas de ruines.--Et il s'agit
maintenant d'y entrer, ce qui n'est pas tout simple; pour un cavalier,
ce serait déjà difficile; mais pour une voiture à quatre chevaux de
front, cela devient un problème; il faut longtemps chercher, essayer
d'un chemin, reculer, essayer d'un autre. Nulle part le travail de ces
fourmis humaines, que sont les Iraniens, n'a été plus fouilleur que là,
ni plus acharné, ni plus imprévoyant. Il n'y a vraiment pas de passage
parmi les éboulis de tous ces murs d'argile, qui durent à peine et qu'on
ne relève jamais, parmi ces torrents au lit creux et profond, surtout
parmi ces excavations sans nombre d'où la terre à construire a été
retirée et qui restent éternellement béantes. Un de mes chevaux de flanc
tombe dans une cave, risque d'y entraîner l'attelage et nous-mêmes,
reste suspendu par son harnais, réussit à regrimper,--et nous finissons
cependant par arriver aux portes.
L'orage s'entend déjà sourdement quand nous pénétrons dans la ville, qui
est immense et lugubre; des mosquées, des tours, d'archaïques et lourdes
pyramides quadrangulaires, à étages gradués, comme celles de certains
temples de l'Inde; un audacieux entassement d'argile qui joue encore le
grandiose dans sa caducité dernière.
Voici un carrefour où un vieux derviche en robe blanche, en longue barbe
teinte de rouge vermillon, explique le Coran à une vingtaine de bébés
bien sages, assis en cercle sur des pierres.
Voici un minaret d'au moins soixante mètres, immense et isolé, qui
penche plus que la tour de Pise, qui penche à faire peur. (Il est le
lieu de supplice des femmes adultères; on les précipite d'en haut,--et
du côté qui s'incline, afin de leur donner plus terribles, à l'instant
qui précède la chute, les affres du vide où elles vont tomber.)
Et puis voici les grandes ogives gothiques et l'obscurité des bazars.
Tout ce qui reste de vie et de bruit à Kachan s'est concentré sous ces
voûtes, dans ces longues et hautes nefs où l'on y voit si mal et qui
sont encombrées par des centaines d'énormes chameaux, encore tout
bourrus dans leurs poils d'hiver. Pour pénétrer là, nous avons dû
dételer nos deux chevaux de flanc, nous prenions trop de place en
largeur; et avec les deux qui restent, c'est encore plus qu'il n'en
faudrait, car ils s'épouvantent à entendre toutes ces voix qui crient, à
sentir de si près tous ces chameaux; malgré la fatigue de la journée,
ils sont difficiles à tenir, n'avancent que par soubresauts et gambades.
Le tonnerre gronde de plus en plus fort, et, quand nous passons par le
bazar des cuivres, où les frappeurs donnent furieusement les derniers
coups de marteau avant la nuit, le tapage devient si infernal que nos
bêtes s'affolent; il faut mettre pied à terre et dételer. Alors nous
nous trouvons sans défense contre les marchands, qui nous sollicitent
et s'emparent de nos mains pour nous entraîner. Nulle part nous n'avions
vu tant de longues barbes teintes en rouge, ni de si hauts bonnets
noirs; tous ces gens ont l'air d'astrologues. Bon gré mal gré, il faut
les suivre; tantôt dans des filatures de soie presque souterraines où
les ouvriers pour travailler doivent avoir des yeux de chat; tantôt au
fond de cours à ciel ouvert où un peu de clarté tombe sur des grenadiers
tout rouges de fleurs, et là on déballe à nos pieds les trésors
d'Aladin, les armes damasquinées, les brocarts, les parures, les pierres
fines. Surtout chez les marchands de tapis, où il faut par force
accepter un kalyan et une tasse de thé, nous sommes longtemps
prisonniers; on déplie devant nous d'incomparables tissus de Kachan qui
chatoient comme des plumages de colibri: chaque tapis de prière
représente un buisson rempli d'oiseaux, qui étale symétriquement ses
branches au milieu d'un portique de mosquée, et le coloris est toujours
une merveille. Les prix commencent chaque fois par être exorbitants, et
nous faisons mine de partir au comble de l'indignation; alors on nous
retient par la manche, on rallume notre kalyan et on nous fait rasseoir.
Telle est, du reste, toujours et partout, la comédie du marchandage
oriental.
C'est donc en plein crépuscule que nous finissons par arriver au grand
caravansérail, où nous a devancés notre voiture; un caravansérail très
délabré, il va sans dire, mais tellement monumental qu'aucun porche de
basilique ne pourrait se comparer, comme dimensions, à cette entrée
revêtue de faïence bleue. Un vieux sorcier, dont la barbe est rouge
comme du sang, nous conduit à des chambrettes hautes, que balaie à cette
heure le vent d'orage.
Ici est le point de croisement des chemins qui viennent des déserts de
l'Est à Kachan et de ceux qui conduisent à la mer Caspienne: aussi y
a-t-il un continuel va-et-vient de caravanes dans cette ville. Au jour
mourant, nous regardons s'engouffrer au-dessous de nous, dans l'ogive du
portique, deux cents chameaux pour le moins, attachés à la file;
d'étonnants chameaux parés avec une pompe barbare; ayant des plumets sur
la bosse, des queues de coq sur le front, des queues de renard aux
oreilles, des fausses barbes faites de coquillages enfilés. Les
chameliers qui les conduisent, figures plates du type mongol, portent
des petits sayons courts, rayés de mille couleurs, et d'énormes bonnets
à poil. Tout cela, paraît-il, nous arrive en droite ligne de
Djellahadah, en Afghanistan, à travers l'infini des plaines de sel, et
tout cela, avec une lenteur majestueuse, entre en carillonnant. Il y en
a tant, que la nuit est venue quand les derniers paraissent, animaux
tout à fait fantastiques alors, vus à la lueur des éclairs.
Dans une mosquée voisine, on psalmodie à plusieurs voix, sur un air
monotone comme le bruit de la mer. Et tout cela ensemble se fond pour
bercer notre premier sommeil: les chants religieux, le nom d'Allah
modulé avec une tristesse douce sur des notes très hautes, les
sonnailles des caravanes, les grondements de l'orage qui s'éloigne, le
tambourinement de la pluie, les plaintes flûtées du vent dans les trous
du mur.
Mercredi, 23 mai.
Huit heures de route aujourd'hui, à travers de très mornes solitudes.
Halte le soir dans un hameau misérable: une dizaine de vieilles
maisonnettes d'argile auxquelles un ruisseau clair apporte la vie;
quelques petits champs de blé, un bouquet de trois ou quatre mûriers
chargés de mûres blanches; rien de plus, le désert à perte de vue tout
autour. Les gens paraissent très pauvres, et sans doute le lieu est
malsain, car ils ont la mine souffreteuse. Dans le terrier qui sera
notre chambre, les hirondelles confiantes ont plusieurs nids au-dessus
de la cheminée; en allongeant le bras, on toucherait les petits qui
montrent tous leurs têtes au balcon.
Et nous arrivons précisément le jour où les anciens d'ici,--une dizaine
de vieux desséchés,--ont décidé de faire la première cueillette des
mûres. Cela se passe à l'heure du repos, du kalyan et de la rêverie,
quand nous sommes assis, avec deux ou trois pâtres, devant la porte du
gîte en ruine, à écouter le gentil murmure de ce ruisseau unique et
précieux, à regarder le soleil disparaître au fond des solitudes. Les
quelques enfants, tous bien dépenaillés et bien pâlots, font cercle
autour des mûriers rabougris dont on va secouer les branches; pour une
fois, la joie de cette attente anime leurs yeux, coutumiers de
mélancolie. A chaque secousse donnée, les mûres tombent en pluie sur le
triste sol durci, et les petits se précipitent comme des moineaux à qui
l'on jette du grain, tandis que le plus décharné des vieillards arrête
les trop gourmands, règle avec gravité le partage. Ces arbustes sont les
seuls à bien des lieues à la ronde; et sans doute, dans ce hameau si
perdu, on pense plusieurs semaines d'avance à ces cueillettes
crépusculaires, réservées aux longs soirs de mai; on ne connaît pas au
cours de l'année d'autre fête... Quand c'est fini, la nuit tombe avec le
froid; les solitudes, semble-t-il, s'agrandissent partout alentour,
l'isolement extrême s'indique davantage. Ce petit groupement humain n'a
pas de murailles comme en avaient ceux des oasis du Sud; la porte de
notre gîte enfumé ne ferme pas, et nous nous endormons le revolver à la
main.
Jeudi, 24 mai.
Départ de grand matin, afin d'arriver ce soir dans la ville de Koum,
réputée pour sa mosquée revêtue d'émail d'or, où repose la sainte
Fatmah, petite-fille du Prophète.
Après cinq ou six heures de route dans un lumineux désert, dont les
sentes sont jalonnées d'ossements, vers midi, à l'instant des
fantasmagories et des mirages, quelque chose étincelle là-bas, dans
l'inappréciable lointain, presque au delà des horizons; quelque chose
qui n'est perceptible à l'oeil que par son rayonnement, comme les
étoiles; un astre qui se lève, un globe d'or, un feu, on ne sait quoi
d'inusité et de jamais vu...
--Koum! dit le conducteur des chevaux, en indiquant cela du doigt...
Alors, ce doit être le fameux dôme d'or, qui miroite au soleil méridien,
qui est comme un phare de plein jour, appelant les caravanes du fond du
désert... Cela paraît et disparaît, au hasard des ondulations du terrain
et, après que nous avons trotté plus d'une heure dans cette direction
sans nous en être rapprochés sensiblement, cela s'éclipse tout à fait.
Il est quatre heures du soir, quand nous apercevons les arbres de
l'oasis de Koum, les champs de blé, et enfin la ville; amas sans fin de
ruines grises, toujours et toujours, décombres et fondrières. Il y a
naturellement des coupoles par milliers, des donjons, des minarets
partout et de toutes les formes; des tours d'une couleur beige, des
tours roses, qui sont comme coiffées d'un turban d'émail bleu. Et, sur
chaque pointe dressée vers le ciel, se tient gravement une cigogne
debout dans son nid. Il y a beaucoup de jardins à l'abandon, qui sont
remplis de grenadiers en fleurs et dont le sol est empourpré par la
jonchée des pétales... Mais ce dôme d'or, ce tombeau de Fatmah, entrevu
de si loin, dans les mirages de midi, où donc est-il? Nous l'avions rêvé
sans doute, car rien n'y ressemble.
De temps à autre, une porte s'ouvre, au roulement de notre voiture, au
bruit de nos grelots, et quelque femme dévoilée risque un de ses yeux,
une moitié de son visage toujours joli, pour regarder qui passe. Une
vingtaine de petits enfants, tous adorables, couverts d'amulettes, la
chevelure teinte en rouge de flamme, nous suivent à la course, dans
l'ébahissement de notre attelage, et nous entrons avec ce cortège sous
les voûtes des bazars. Alors, pénombre subite, difficultés et frôlements
continuels, pendant vingt longues minutes, au milieu des chameaux velus,
dont nos quatre bêtes reniflent avec dégoût la senteur musquée. Là se
coudoient les nomades en haillons, les Iraniens en belle robe, les
Afghans à bonnet pointu, les bédouins de Syrie la tête ornée de soies
éclatantes et de cordelettes; toute sorte de monde, une foule énorme; et
on y voit à peine.