dévorant, on vit ici dans l'obsession des roses. Dès que j'ouvre ma
porte le matin, le jardinier s'empresse de m'en apporter un bouquet,
tout frais cueilli et encore humide de la rosée de mai. Dans les cafés,
on vous en donne, avec la traditionnelle petite tasse de thé. Dans les
rues, les mendiants vous en offrent, de pauvres roses que par pitié on
ne refuse pas, mais qu'on ose à peine toucher sortant de telles mains.
Aujourd'hui, dans Ispahan, pour la première fois de l'année, apparition
des petits ânes porteurs de glace, pour rafraîchir les boissons anodines
ou l'eau claire; un garçon les conduit, les promène de porte en porte,
les annonçant par un cri chanté. Cette glace, on est allé la ramasser
là-bas dans ces régions toutes blanches, que l'on aperçoit encore au
sommet des montagnes; sur le dos des ânons, les paniers dans lesquels on
l'a mise sont abrités sous des feuillages,--où l'on a piqué quelques
roses, il va sans dire.
Beaucoup de ces petits ânes sur ma route, quand je me rends ce matin
chez un marchand de babouches, duquel j'ai obtenu, à prix d'or, la
promesse de me faire entrevoir trois dames d'Ispahan, par escalade. Nous
grimpons ensemble sur des éboulis de muraille, pour regarder par un trou
dans un jardin où se fait aujourd'hui la cueillette des roses. En effet,
trois dames sont là, avec de grands ciseaux à la main, qui coupent les
fleurs et en remplissent des corbeilles, sans doute pour composer des
parfums. Je les espérais plus jolies; celles qui sont peintes sur les
boîtes des antiquaires m'avaient gâté, et aussi les quelques paysannes
sans voile aperçues dans les villages du chemin. Très pâles, un peu trop
grasses, elles ont du charme cependant, et des yeux de naïveté ancienne.
Des foulards brodés et pailletés enveloppent leur chevelure. Elles
portent des vestes à longues basques et, par-dessus leurs pantalons, des
jupes courtes et bouffantes, comme les jupes des ballerines; tout cela
paraît être en soie, avec des broderies rappelant celles du siècle de
Chah-Abbas. Mon guide, d'ailleurs, se fait garant que ce sont des
personnes du meilleur monde.
Vendredi, 18 mai.
Vendredi aujourd'hui, Dimanche à la musulmane; il faut aller dans les
champs pour faire comme tout le monde. Dimanche de mai, toujours même
fête inaltérable de printemps et de ciel bleu. Les larges avenues du
Chah-Abbas, bordées de platanes, de peupliers et de buissons de roses,
sont pleines de promeneurs qui vont se répandre dans les jardins, ou
simplement dans les blés verts. Groupes d'hommes à turbans ou à bonnets
d'astrakan noir, qui cheminent, l'allure indolente et rêveuse, chacun sa
rose à la main. Groupe de dames-fantômes, qui tiennent aussi des roses,
bien entendu, mais qui pour la plupart, portent au cou un bébé en
calotte dorée, dont la petite tête sort à demi de leur voile
entr'ouvert. Ispahan se dépeuple aujourd'hui, déverse dans son oasis
tout ce qui lui reste d'êtres vivants parmi ses ruines.
En plus de tant de promeneurs qui font route avec moi, la campagne où
nous arrivons bientôt est déjà envahie par des dames toutes noires, qui
ont dû se mettre en route dès le frais matin. On en trouve d'assises par
compagnies au milieu des pavots blancs, au milieu des blés tout fleuris
de bleuets et de coquelicots. Jamais nulle part je n'ai vu si générale
flânerie de dimanche, sous une lumière si radieuse, dans des champs si
intensément verts.
Je suis à cheval, et je vais sans but. M'étant par hasard joint à un
groupe de cavaliers persans, qui ont l'air de savoir où ils vont, me
voici dans les ruines d'un palais, ruines étincelantes de mosaïques de
miroir, ruines exquises et fragiles que personne ne garde.--Au siècle du
grand Chah, il y en avait tant, de ces palais de féerie!--La cour
d'honneur est devenue une espèce de jungle, pleine de broussailles, de
fleurs sauvages; et un petit marchand de thé, en prévision de la
promenade du vendredi, a installé ses fourneaux dans une salle aux fines
colonnes, dont le plafond est ouvragé, compliqué, doré avec le luxe le
plus prodigue et la plus frêle délicatesse. C'était un palais impérial,
une fantaisie de souverain, car l'emplacement du trône est là, facile à
reconnaître: dans le recul d'une seconde salle un peu sombre, l'estrade
où il reposait, et l'immense ogive destinée à lui servir d'auréole. Elle
est très frangée de stalactites, il va sans dire, cette ogive, que
surmontent deux chimères d'or, d'une inspiration un peu chinoise; mais
le fond en est tout à fait inattendu; au lieu de se composer, comme
ailleurs, d'une plus inextricable mêlée de rosaces ou d'alvéoles, aux
moindres facettes serties d'or, il est vide; il est ouvert sur un
tableau lointain, plus merveilleux en vérité que toutes les ciselures du
monde: dans l'éclat et dans la lumière, c'est un panorama d'Ispahan,
choisi avec un art consommé; c'est la ville de terre rose et de faïence
bleue, déployée au-dessus de son étrange pont aux deux étages
d'arceaux; coupoles, minarets et tours de la plus invraisemblable
couleur, miroitant au soleil, en avant des montagnes et des neiges. Tout
cela, vu de la somptueuse pénombre rouge et or où l'on est ici, et
encadré dans cette ogive, a l'air d'une peinture orientale très
fantastique, d'une peinture transparente, sur un vitrail.
Et il n'y a plus personne pour regarder cela, qui dut charmer jadis des
yeux d'empereur; le petit marchand de thé, à l'entrée, n'a pas même de
clients. Sous les beaux plafonds prêts à tomber en poussière, je reste
longuement seul, pendant qu'un berger tient mon cheval dans la cour,
parmi les ronces, les coquelicots et les folles avoines.
A une demi-lieue plus loin, dans les champs de pavots blancs et violets,
autre palais encore, autre fantaisie de souverain, avec encore
l'emplacement d'un trône. Il s'appelle _la Maison des miroirs_,
celui-ci, et, en son temps, il devait ressembler à un palais de glaçons
et de givre; son délabrement est extrême; cependant, aux parties de
voûte qui ont résisté, des milliers de fragments de miroir, oxydés par
les années, continuent de briller comme du sel. Un humble marchand de
thé et de gâteaux est venu aussi s'installer à l'ombre de cette ruine,
et mon arrivée dérange une compagnie de dames-fantômes qui commençaient
gaîment leur dînette sur l'herbe de la cour, mais qui font silence et se
dépêchent de baisser leurs voiles dès que j'apparais.
Il faut rentrer avant le coucher du soleil, comme toujours. D'ailleurs,
la soirée est maussade, après un si radieux midi; un vent s'est levé,
qui a passé sur les neiges et ramène une demi-impression d'hiver, en
même temps que des nuages traversent le ciel.
Dans l'étroit sentier que je prends pour revenir, au milieu des blés,
des bleuets et des coquelicots, une femme arrive en face de moi, toute
noire, bien entendu, avec une cagoule blanche; elle marche lentement,
tête baissée, on dirait qu'elle se traîne: quelque pauvre vieille sans
doute, qui voit son dernier mois de mai, et je sens la tristesse de son
approche... La voici à deux pas, la traînante et solitaire promeneuse...
Une rafale tourmente son long voile de deuil; son masque blanc se
détache et tombe!... Oh! le sourire que j'aperçois, entre les austères
plis noirs... Elle a vingt ans, elle est une petite beauté espiègle et
drôle, avec des joues bien rondes, bien roses; des yeux d'onyx, entre
des cils qui ont l'air faits en barbes de plume de corbeau,--absolument
comme les sultanes peintes sur les boîtes anciennes... A quoi
pouvait-elle bien rêver, pour avoir l'allure si dolente, cette petite
personne, ou qui attendait-elle?... Moitié confuse de sa mésaventure,
moitié amusée, elle m'a adressé ce gentil sourire; mais bien vite elle
rattache son loup blanc, et prend sa course dans les blés, plus légère
qu'une jeune chevrette de six mois.
Il y a foule sur le pont d'Ispahan, vers cinq heures du soir, lorsque
j'y arrive; tous les promeneurs du vendredi rentrent chez eux sans
s'attarder davantage, car en Perse on a toujours peur de la nuit; à
droite et à gauche de la grande voie, dans ces deux passages couverts
aux aspects de cloître gothique, c'est un défilé ininterrompu de dames
noires, ramenant par la main des bébés fatigués qui se font traîner.
Dans les bazars, que je dois traverser, le retour des champs, à cette
heure, met aussi du monde et de la vie, heureusement pour moi, car je ne
sais rien de lugubre comme ces trop longues nefs sombres, les jours de
fête, quand elles sont désertes d'un bout à l'autre, sans l'éclat des
étoffes, des harnais, des armes, toutes les échoppes fermées.
J'ai pris par les nefs les plus imposantes, celles du grand empereur; en
haut de leurs voûtes, des fresques le représentent lui-même, en couleurs
restées vives; aux coupoles surtout, aux larges coupoles abritant les
carrefours, on voit son image multipliée: le Chah-Abbas, avec sa longue
barbe qui pend jusqu'à la ceinture, rendant la justice, le Chah-Abbas à
la chasse, le Chah-Abbas à la guerre, partout le Chah-Abbas. Je chemine
en la mystérieuse et muette compagnie des dames voilées, qui rapportent
au logis des églantines et des roses. De temps à autre, l'ogive d'une
cour de caravansérail, ou l'ogive bleue d'une cour de mosquée, jette
une traînée de jour, qui rend l'ombre ensuite plus crépusculaire. Voici,
dans une niche, à moitié caché par une grille toute dorée, un personnage
à barbe blanche et à figure de cent ans, devant lequel font cercle une
douzaine de dames-fantômes; c'est un vieux saint homme de derviche; il
est gardien d'une petite source miraculeuse, qui suinte là d'une roche,
derrière cette grille si belle; il remplit d'eau des bols de bronze et
de sa main desséchée, à travers les barreaux, il les offre à tour de
rôle aux dames, qui relèvent un peu leur voile et boivent par-dessous,
en prenant les précautions qu'il faut pour ne point montrer leur bouche.
Tout cela se passait dans une demi-obscurité, et maintenant, au sortir
des bazars, la grande place Impériale fait l'effet d'être éclairée par
quelque feu de Bengale rose. Le soleil va se coucher, car les musiciens
sont là, avec les longues trompes et les énormes tambours, postés à leur
balcon habituel, guettant l'heure imminente, tout prêts pour le salut
terrible. Mais où donc sont passés les nuages? Sans doute les temps
couverts, en ce pays, ne tiennent pas; dans cette atmosphère sèche et
pure, les vapeurs s'absorbent. Le ciel jaune pâle est net et limpide
comme une immense topaze, et toute cette débauche d'émail, de différents
côtés de la place, change de couleur, rougit et se dore autant qu'aux
plus magiques soirs.
Mon Dieu! je suis en retard, car voici le grand embrasement final des
minarets et des dômes, le dernier tableau de la fantasmagorie; tout est
splendidement rouge, le soleil va s'éteindre... Et, quand je traverse
cette vaste solitude qui est la place, le fracas des trompes éclate
là-haut, gémissant, sinistre, rythmé à grands coups d'orage par les
tambours.
Afin de raccourcir la route qui me reste d'ici la maison de Russie,
essayons de traverser les jardins de Zelleh-Sultan; on doit commencer à
me connaître là pour l'étranger recueilli par le prince D..., et
peut-être me laissera-t-on entrer.
En-effet, aux portes successives, les gardiens, qui fument leur kalyan
assis parmi les buissons de roses, me regardent sans rien dire. Mais je
n'avais pas prévu combien l'heure était choisie, ensorcelante et rare
pour pénétrer dans ces allées de fleurs, et voici que j'ai une tendance
à m'y attarder. On y est grisé par ces milliers de roses, dont le parfum
se concentre le soir sous les arbres. Et le chant des muezzins, qui
plane tout à coup sur Ispahan, après la sonnerie des trompes, paraît
doux et céleste; on croirait des orgues et des cloches, s'accordant
ensemble dans l'air.
* * * * *
Comme c'est mon dernier soir (je pars demain), j'ai demandé
exceptionnellement la permission de me promener à nuit close, et mes
hôtes ont bien voulu faire prévenir les veilleurs, sur le chemin que je
compte parcourir, pour qu'ils ouvrent devant moi ces lourdes portes, au
milieu des rues, que l'on verrouille après le coucher du soleil et qui
empêchent de communiquer d'un quartier à un autre.
Il est environ dix heures quand je quitte la maison du prince, à
l'étonnement des cosaques, gardiens de la seule sortie. Et, tout de
suite, c'est la plongée dans le silence et l'obscurité. Aucune nécropole
ne saurait donner davantage le sentiment de la mort qu'Ispahan la nuit.
Sous les voûtes, les voix vibrent trop, et les pas sonnent lugubres
contre les pavés, comme dans les caveaux funéraires. Deux gardes me
suivent, et un autre me précède, portant un fanal de trois pieds de
haut, qu'il promène à droite ou à gauche pour me dénoncer les trous, les
cloaques, les immondices ou les bêtes mortes. D'abord nous rencontrions
de loin en loin quelque autre fanal pareil, éclairant soit un cavalier
attardé, soit un groupe de dames à cagoule sous la conduite d'un homme
en armes; et puis bientôt plus personne. D'affreux chiens jaunâtres, de
ces chiens sans maître qui se nourrissent d'ordures, dorment çà et là
par tas, et grognent quand on passe; ils sont maintenant tout ce qui
reste de vivant dans les rues, et ils ne se lèvent même pas, se
contentent de dresser la tête et de montrer les crocs. Rien d'autre ne
bouge. A part les ruines éventrées, pas une maison qui ne soit
peureusement close. Armé jusqu'aux dents, le veilleur du quartier nous
suit à pas de loup, en sourdes babouches. Quand on arrive à la porte
cloutée de fer qui termine son domaine et barre le chemin, il appelle à
longs cris le veilleur suivant, qui répond à voix d'abord lointaine, et
puis se rapproche en criant toujours et finit par venir ouvrir, avec des
grincements de clefs, de verrous, et de gonds rouillés. On entre alors
dans une nouvelle zone d'ombre et de ruines croulantes, tandis que la
porte derrière vous se referme, vous isolant tout à coup davantage du
logis dont on s'éloigne. Et ainsi de suite, chaque tranche des
catacombes que l'on traverse ne communiquant plus avec la précédente
d'où l'on vient de sortir. Dans les parties voûtées, où se concentrent
des odeurs de moisissures, de décompositions et de fientes, il fait noir
comme si on cheminait à vingt pieds sous terre. Mais, dans les parties à
ciel libre, on a l'émerveillement des étoiles, qui en Perse ne sont pas
comparables aux étoiles d'ailleurs, et qui paraissent plus rayonnantes
encore entre ces murailles crevées et ces masures, dans ce cadre de
vétusté et de ténèbres. Tout concourt à ce que cette atmosphère soit
quelque chose de ténu et de translucide, où aucun scintillement n'est
intercepté: l'altitude, et le voisinage de ces déserts de sable qui
jamais n'exhalent de vapeur. Elles jettent les mêmes feux que les purs
diamants, ces étoiles de Perse, des feux colorés, si l'on y regarde
bien, des feux rouges, violets ou bleuâtres. Et puis elles sont
innombrables; des milliers d'univers, qui en d'autres régions de notre
monde ne seraient pas visibles, brillent en ce pays pour les yeux
humains, du fond de l'infini.
Mais, par contraste, quelle lamentable décrépitude ici, sur la terre!
Écroulements, décombres et pourritures, c'est en somme tout ce qui reste
de cette Ispahan qui, dans le lointain et sous les rayons de son soleil,
joue encore la grande ville enchantée...
Au-dessus de nos têtes, les voûtes s'élèvent, deviennent majestueuses;
nous arrivons aux quartiers construits par le Chah-Abbas, et nous voici
arrêtés devant la porte d'une des principales artères du bazar. Là, le
veilleur qui nous guide commence de héler à cris prolongés, et bientôt
une voix de loin répond, une voix traînante et sinistre, répétée par un
écho sans fin, comme si on jetait un appel d'alarme la nuit dans une
église. Celui qui est derrière ces battants de cèdre dit qu'il veut bien
ouvrir, mais qu'il cherche la clef sans la trouver, qu'un autre l'a
gardée, etc. Et les chiens des rues, que cela inquiète, s'éveillent
partout, entonnent un concert d'aboiements qui se propage au loin dans
les sonorités du dédale couvert. Cependant la voix de l'homme, qui
prétend chercher sa clef, va s'éloignant toujours; soit mauvaise
volonté, soit frayeur, il est certain que celui-là ne nous ouvrira pas.
Alors, essayons d'un grand détour, par d'autres rues, pour arriver quand
même au but de notre course.
Le but, c'est la place Impériale que je veux voir une dernière fois
avant de partir, et voir en pleine nuit.
Elle nous apparaît enfin, cette place, par la haute porte du bazar des
teinturiers, que l'on consent à nous ouvrir, et, sous l'éclairage
discret de tous les petits diamants qui scintillent là-haut, elle paraît
trois fois plus grande encore qu'à la lumière du jour. Toute une
caravane de chameaux accroupis y sommeille à l'un des angles, exhalant
une buée qui trouble dans ce coin la pureté de l'air, et des veilleurs
armés se tiennent alentour, comme si l'on était en rase campagne.
Ailleurs, deux petits cortèges de dames-fantômes traversent cette
solitude, chacun précédé d'un fanal et escorté de gardes: retours de
quelque fête sans doute, de quelque fête de harem, interdite aux maris
et cachée au fond d'une demeure farouchement close. L'une des deux
mystérieuses compagnies passe si loin, si loin, à l'autre bout de la
place, que l'on dirait une promenade de pygmées. On entend des heurts et
des appels, aux portes des quartiers qu'il s'agit de faire ouvrir, et
puis des grincements de verrous, et les deux groupes, l'un après
l'autre, se plongent dans les couloirs voûtés; nous restons seuls avec
la caravane endormie, dans ce lieu vaste, et très solennel à cette
heure, entre ses alignements symétriques d'arcades murées.
Tandis que la place semble avoir grandi, la mosquée Impériale, là-bas,
en silhouette très précise sur le ciel, s'est rapetissée et
abaissée,--comme il arrive toujours aux montagnes ou aux monuments
lorsqu'on les regarde la nuit et dans le lointain. Mais, dès qu'on s'en
rapproche, dès qu'elle reprend son importance en l'air, elle redevient
une merveille plus étonnante que pendant le jour, vue à travers cette
limpidité presque anormale, au milieu de ce recueillement et de ce
silence infinis. Les étoiles, les petits diamants colorés qui laissent
tomber sur elle, du haut de l'incommensurable vide, leurs clartés de
lucioles, font luire discrètement ses faïences, ses surfaces polies, les
courbures de ses coupoles et de ses tours fuselées. Et elle trouve le
moyen d'être encore bleue, alors qu'il ne reste plus de couleurs autre
part sur la terre; elle s'enlève en bleu sur les profondeurs du ciel
nocturne qui donnent presque du noir à côté de son émail, du noir
saupoudré d'étincelles. De plus, on la dirait glacée; non seulement une
paix, comme toujours, émane de ses abords, mais on a aussi l'illusion
qu'elle dégage du froid.
Samedi, 19 mai.
Ce matin, au soleil de sept heures, je traverse pour la dernière fois ce
jardin, rempli de roses d'Ispahan, où je me suis reposé une semaine. Je
pars, je continue ma route vers le Nord. Et je ne reverrai sans doute
jamais les hôtes aimables avec lesquels je viens de vivre dans une
presque-intimité de quelques soirs.
Bien qu'il n'y ait guère de route, c'est en voiture que je voyagerai
d'ici Téhéran; du reste, mon pauvre serviteur français, très endommagé
par les fatigues précédentes, ne supporterait plus une chevauchée.
Devant la porte, mon singulier équipage est déjà attelé: une sorte de
victoria solide, dont tous les ressorts ont été renforcés et garnis avec
des cordes; en France, on y mettrait un cheval, ou au plus deux; ici,
j'en ai quatre, quatre vigoureuses bêtes rangées de front, aux harnais
compliqués et pailletés de cuivre à la mode persane. Sur le siège, deux
hommes, le revolver à la ceinture, le cocher, et son coadjuteur, qui se
tiendra toujours prêt à sauter à la tête de l'attelage dans les moments
critiques. Huit chevaux suivront, pour porter mes colis et mes Persans.
Pour ce qui est des menus bagages, que j'avais fait attacher derrière la
voiture, le conducteur exige que j'en retire la moitié, parce que,
dit-il, «_quand nous verserons_...»
Il faut presque une heure pour sortir du dédale d'Ispahan, où nos
chevaux, trop vifs au départ, font pas mal de sottises le long des
ruelles étroites, accrochant des devantures, ou renversant des mules
chargées. Tantôt dans l'obscurité des bazars, tantôt sous le beau soleil
parmi les ruines, nous allons grand train, bondissant sur les dalles,
cahotés à tout rompre. Et des mendiants suivent à la course, nous jetant
des roses avec leurs souhaits de bon voyage.
Après cela, commence la campagne, la verdure neuve des peupliers et des
saules, la teinte fraîche des orges, fleuries de bleuets, la blancheur
des champs de pavots.
A midi, nous retrouvons la poussière et le délabrement habituel du
caravansérail quelconque où l'on fait halte;--dans un définitif
lointain, la ville aux dômes bleus, la ville aux ruines couleur
tourterelle, s'est évanouie derrière nous.
Et, pendant l'étape de la soirée, le désert nous est rendu, le désert
que nous ne pensions plus revoir sur cette route de Téhéran, le vrai
désert avec ses sables, ses étincellements, ses caravanes et ses
mirages,--ses jolis lacs bleus, qui durent trois minutes, vous tentent
et s'évanouissent... Au milieu de tout cela, passer en voiture, rouler
au grand trot sur des sentes de chameliers, c'est vraiment une
incohérence tout à fait nouvelle pour mes yeux.
Dimanche, 20 mai.
Murchakar est le village où nous avons dormi cette nuit, et notre
voiture y a fait sensation; hier au soir, lorsqu'elle était dételée à la
porte du caravansérail, les bêtes qui revenaient des champs se jetaient
de côté par crainte d'en passer trop près.
Tout le jour, sans difficultés sérieuses, nous avons roulé grand train,
dans un désert assez _carrossable_, sur ce vieux sol de Perse, sur cette
argile dure, tapissée d'aromates, que nous avons déjà si longuement
foulée depuis Chiraz. Les montagnes, qui nous suivaient de droite et de
gauche avec leurs neiges, il nous semblait déjà les connaître; amas de
roches tourmentées, sans jamais trace de verdure, elles rappelaient
toutes celles que nous avons vues, depuis tant de jours, dérouler le
long de notre route leurs chaînes monotones.
Et ce soir, dans une vallée, nous avons aperçu la fraîche petite oasis,
où le village n'est plus fortifié, n'a plus l'air d'avoir peur, comme
ceux des régions du Sud, s'étale au contraire tranquillement au bord
d'un ruisseau, parmi les arbres fruitiers et les fleurs.
Mais quelle affluence extraordinaire aux abords, dans la prairie! Ce
doit être quelque grand personnage, voyageant avec un train de satrape:
six carrosses, une vingtaine de ces cages en bois recouvertes de drap
rouge où s'enferment les dames sur le dos des mules, au moins cinquante
chevaux, des tentes magnifiques dressées sur l'herbe; et des draperies
clouées aux arbres, enfermant tout un petit bocage, évidemment pour
mettre à l'abri des regards le harem du seigneur qui passe.--C'est, nous
dit-on, un nouveau vizir, qui est envoyé de Téhéran pour gouverner la
province du Fars, et qui se rend à son poste. Tout le caravansérail est
pris par les gens de la suite; inutile d'y chercher place.
Mais jamais villageois n'ont été plus accueillants que ceux qui viennent
faire cercle autour de nous,--tous en longues robes de «perse» à fleurs,
bien serrées à la taille, mancherons flottants, et hauts bonnets rejetés
en arrière sur des têtes presque toujours nobles et jolies. C'est à qui
nous donnera sa maison, à qui portera nos bagages.
La chambrette d'argile que nous acceptons est sur une terrasse et
regarde un verger plein de cerisiers, où bruissent des eaux vives. Elle
est soigneusement blanchie à la chaux, et agrémentée d'humbles petites
mosaïques de miroirs, çà et là incrustées dans le mur. Sur la cheminée,
parmi les aiguières orientales et les coffrets de cuivre, on a rangé en
symétrie des grenades et des pommes de l'an passé, tout comme auraient
fait nos paysans de France. Ici, ce n'est plus la rudesse primitive des
oasis du Sud; on commence à ne plus se sentir si loin; des choses
rappellent presque les villages de chez nous.
Lundi, 21 mai.