Des roses, des roses; en cette courte saison qui mène si vite à l'été

dévorant, on vit ici dans l'obsession des roses. Dès que j'ouvre ma

porte le matin, le jardinier s'empresse de m'en apporter un bouquet,

tout frais cueilli et encore humide de la rosée de mai. Dans les cafés,

on vous en donne, avec la traditionnelle petite tasse de thé. Dans les

rues, les mendiants vous en offrent, de pauvres roses que par pitié on

ne refuse pas, mais qu'on ose à peine toucher sortant de telles mains.

Aujourd'hui, dans Ispahan, pour la première fois de l'année, apparition

des petits ânes porteurs de glace, pour rafraîchir les boissons anodines

ou l'eau claire; un garçon les conduit, les promène de porte en porte,

les annonçant par un cri chanté. Cette glace, on est allé la ramasser

là-bas dans ces régions toutes blanches, que l'on aperçoit encore au

sommet des montagnes; sur le dos des ânons, les paniers dans lesquels on

l'a mise sont abrités sous des feuillages,--où l'on a piqué quelques

roses, il va sans dire.

Beaucoup de ces petits ânes sur ma route, quand je me rends ce matin

chez un marchand de babouches, duquel j'ai obtenu, à prix d'or, la

promesse de me faire entrevoir trois dames d'Ispahan, par escalade. Nous

grimpons ensemble sur des éboulis de muraille, pour regarder par un trou

dans un jardin où se fait aujourd'hui la cueillette des roses. En effet,

trois dames sont là, avec de grands ciseaux à la main, qui coupent les

fleurs et en remplissent des corbeilles, sans doute pour composer des

parfums. Je les espérais plus jolies; celles qui sont peintes sur les

boîtes des antiquaires m'avaient gâté, et aussi les quelques paysannes

sans voile aperçues dans les villages du chemin. Très pâles, un peu trop

grasses, elles ont du charme cependant, et des yeux de naïveté ancienne.

Des foulards brodés et pailletés enveloppent leur chevelure. Elles

portent des vestes à longues basques et, par-dessus leurs pantalons, des

jupes courtes et bouffantes, comme les jupes des ballerines; tout cela

paraît être en soie, avec des broderies rappelant celles du siècle de

Chah-Abbas. Mon guide, d'ailleurs, se fait garant que ce sont des

personnes du meilleur monde.

Vendredi, 18 mai.

Vendredi aujourd'hui, Dimanche à la musulmane; il faut aller dans les

champs pour faire comme tout le monde. Dimanche de mai, toujours même

fête inaltérable de printemps et de ciel bleu. Les larges avenues du

Chah-Abbas, bordées de platanes, de peupliers et de buissons de roses,

sont pleines de promeneurs qui vont se répandre dans les jardins, ou

simplement dans les blés verts. Groupes d'hommes à turbans ou à bonnets

d'astrakan noir, qui cheminent, l'allure indolente et rêveuse, chacun sa

rose à la main. Groupe de dames-fantômes, qui tiennent aussi des roses,

bien entendu, mais qui pour la plupart, portent au cou un bébé en

calotte dorée, dont la petite tête sort à demi de leur voile

entr'ouvert. Ispahan se dépeuple aujourd'hui, déverse dans son oasis

tout ce qui lui reste d'êtres vivants parmi ses ruines.

En plus de tant de promeneurs qui font route avec moi, la campagne où

nous arrivons bientôt est déjà envahie par des dames toutes noires, qui

ont dû se mettre en route dès le frais matin. On en trouve d'assises par

compagnies au milieu des pavots blancs, au milieu des blés tout fleuris

de bleuets et de coquelicots. Jamais nulle part je n'ai vu si générale

flânerie de dimanche, sous une lumière si radieuse, dans des champs si

intensément verts.

Je suis à cheval, et je vais sans but. M'étant par hasard joint à un

groupe de cavaliers persans, qui ont l'air de savoir où ils vont, me

voici dans les ruines d'un palais, ruines étincelantes de mosaïques de

miroir, ruines exquises et fragiles que personne ne garde.--Au siècle du

grand Chah, il y en avait tant, de ces palais de féerie!--La cour

d'honneur est devenue une espèce de jungle, pleine de broussailles, de

fleurs sauvages; et un petit marchand de thé, en prévision de la

promenade du vendredi, a installé ses fourneaux dans une salle aux fines

colonnes, dont le plafond est ouvragé, compliqué, doré avec le luxe le

plus prodigue et la plus frêle délicatesse. C'était un palais impérial,

une fantaisie de souverain, car l'emplacement du trône est là, facile à

reconnaître: dans le recul d'une seconde salle un peu sombre, l'estrade

où il reposait, et l'immense ogive destinée à lui servir d'auréole. Elle

est très frangée de stalactites, il va sans dire, cette ogive, que

surmontent deux chimères d'or, d'une inspiration un peu chinoise; mais

le fond en est tout à fait inattendu; au lieu de se composer, comme

ailleurs, d'une plus inextricable mêlée de rosaces ou d'alvéoles, aux

moindres facettes serties d'or, il est vide; il est ouvert sur un

tableau lointain, plus merveilleux en vérité que toutes les ciselures du

monde: dans l'éclat et dans la lumière, c'est un panorama d'Ispahan,

choisi avec un art consommé; c'est la ville de terre rose et de faïence

bleue, déployée au-dessus de son étrange pont aux deux étages

d'arceaux; coupoles, minarets et tours de la plus invraisemblable

couleur, miroitant au soleil, en avant des montagnes et des neiges. Tout

cela, vu de la somptueuse pénombre rouge et or où l'on est ici, et

encadré dans cette ogive, a l'air d'une peinture orientale très

fantastique, d'une peinture transparente, sur un vitrail.

Et il n'y a plus personne pour regarder cela, qui dut charmer jadis des

yeux d'empereur; le petit marchand de thé, à l'entrée, n'a pas même de

clients. Sous les beaux plafonds prêts à tomber en poussière, je reste

longuement seul, pendant qu'un berger tient mon cheval dans la cour,

parmi les ronces, les coquelicots et les folles avoines.

A une demi-lieue plus loin, dans les champs de pavots blancs et violets,

autre palais encore, autre fantaisie de souverain, avec encore

l'emplacement d'un trône. Il s'appelle _la Maison des miroirs_,

celui-ci, et, en son temps, il devait ressembler à un palais de glaçons

et de givre; son délabrement est extrême; cependant, aux parties de

voûte qui ont résisté, des milliers de fragments de miroir, oxydés par

les années, continuent de briller comme du sel. Un humble marchand de

thé et de gâteaux est venu aussi s'installer à l'ombre de cette ruine,

et mon arrivée dérange une compagnie de dames-fantômes qui commençaient

gaîment leur dînette sur l'herbe de la cour, mais qui font silence et se

dépêchent de baisser leurs voiles dès que j'apparais.

Il faut rentrer avant le coucher du soleil, comme toujours. D'ailleurs,

la soirée est maussade, après un si radieux midi; un vent s'est levé,

qui a passé sur les neiges et ramène une demi-impression d'hiver, en

même temps que des nuages traversent le ciel.

Dans l'étroit sentier que je prends pour revenir, au milieu des blés,

des bleuets et des coquelicots, une femme arrive en face de moi, toute

noire, bien entendu, avec une cagoule blanche; elle marche lentement,

tête baissée, on dirait qu'elle se traîne: quelque pauvre vieille sans

doute, qui voit son dernier mois de mai, et je sens la tristesse de son

approche... La voici à deux pas, la traînante et solitaire promeneuse...

Une rafale tourmente son long voile de deuil; son masque blanc se

détache et tombe!... Oh! le sourire que j'aperçois, entre les austères

plis noirs... Elle a vingt ans, elle est une petite beauté espiègle et

drôle, avec des joues bien rondes, bien roses; des yeux d'onyx, entre

des cils qui ont l'air faits en barbes de plume de corbeau,--absolument

comme les sultanes peintes sur les boîtes anciennes... A quoi

pouvait-elle bien rêver, pour avoir l'allure si dolente, cette petite

personne, ou qui attendait-elle?... Moitié confuse de sa mésaventure,

moitié amusée, elle m'a adressé ce gentil sourire; mais bien vite elle

rattache son loup blanc, et prend sa course dans les blés, plus légère

qu'une jeune chevrette de six mois.

Il y a foule sur le pont d'Ispahan, vers cinq heures du soir, lorsque

j'y arrive; tous les promeneurs du vendredi rentrent chez eux sans

s'attarder davantage, car en Perse on a toujours peur de la nuit; à

droite et à gauche de la grande voie, dans ces deux passages couverts

aux aspects de cloître gothique, c'est un défilé ininterrompu de dames

noires, ramenant par la main des bébés fatigués qui se font traîner.

Dans les bazars, que je dois traverser, le retour des champs, à cette

heure, met aussi du monde et de la vie, heureusement pour moi, car je ne

sais rien de lugubre comme ces trop longues nefs sombres, les jours de

fête, quand elles sont désertes d'un bout à l'autre, sans l'éclat des

étoffes, des harnais, des armes, toutes les échoppes fermées.

J'ai pris par les nefs les plus imposantes, celles du grand empereur; en

haut de leurs voûtes, des fresques le représentent lui-même, en couleurs

restées vives; aux coupoles surtout, aux larges coupoles abritant les

carrefours, on voit son image multipliée: le Chah-Abbas, avec sa longue

barbe qui pend jusqu'à la ceinture, rendant la justice, le Chah-Abbas à

la chasse, le Chah-Abbas à la guerre, partout le Chah-Abbas. Je chemine

en la mystérieuse et muette compagnie des dames voilées, qui rapportent

au logis des églantines et des roses. De temps à autre, l'ogive d'une

cour de caravansérail, ou l'ogive bleue d'une cour de mosquée, jette

une traînée de jour, qui rend l'ombre ensuite plus crépusculaire. Voici,

dans une niche, à moitié caché par une grille toute dorée, un personnage

à barbe blanche et à figure de cent ans, devant lequel font cercle une

douzaine de dames-fantômes; c'est un vieux saint homme de derviche; il

est gardien d'une petite source miraculeuse, qui suinte là d'une roche,

derrière cette grille si belle; il remplit d'eau des bols de bronze et

de sa main desséchée, à travers les barreaux, il les offre à tour de

rôle aux dames, qui relèvent un peu leur voile et boivent par-dessous,

en prenant les précautions qu'il faut pour ne point montrer leur bouche.

Tout cela se passait dans une demi-obscurité, et maintenant, au sortir

des bazars, la grande place Impériale fait l'effet d'être éclairée par

quelque feu de Bengale rose. Le soleil va se coucher, car les musiciens

sont là, avec les longues trompes et les énormes tambours, postés à leur

balcon habituel, guettant l'heure imminente, tout prêts pour le salut

terrible. Mais où donc sont passés les nuages? Sans doute les temps

couverts, en ce pays, ne tiennent pas; dans cette atmosphère sèche et

pure, les vapeurs s'absorbent. Le ciel jaune pâle est net et limpide

comme une immense topaze, et toute cette débauche d'émail, de différents

côtés de la place, change de couleur, rougit et se dore autant qu'aux

plus magiques soirs.

Mon Dieu! je suis en retard, car voici le grand embrasement final des

minarets et des dômes, le dernier tableau de la fantasmagorie; tout est

splendidement rouge, le soleil va s'éteindre... Et, quand je traverse

cette vaste solitude qui est la place, le fracas des trompes éclate

là-haut, gémissant, sinistre, rythmé à grands coups d'orage par les

tambours.

Afin de raccourcir la route qui me reste d'ici la maison de Russie,

essayons de traverser les jardins de Zelleh-Sultan; on doit commencer à

me connaître là pour l'étranger recueilli par le prince D..., et

peut-être me laissera-t-on entrer.

En-effet, aux portes successives, les gardiens, qui fument leur kalyan

assis parmi les buissons de roses, me regardent sans rien dire. Mais je

n'avais pas prévu combien l'heure était choisie, ensorcelante et rare

pour pénétrer dans ces allées de fleurs, et voici que j'ai une tendance

à m'y attarder. On y est grisé par ces milliers de roses, dont le parfum

se concentre le soir sous les arbres. Et le chant des muezzins, qui

plane tout à coup sur Ispahan, après la sonnerie des trompes, paraît

doux et céleste; on croirait des orgues et des cloches, s'accordant

ensemble dans l'air.

* * * * *

Comme c'est mon dernier soir (je pars demain), j'ai demandé

exceptionnellement la permission de me promener à nuit close, et mes

hôtes ont bien voulu faire prévenir les veilleurs, sur le chemin que je

compte parcourir, pour qu'ils ouvrent devant moi ces lourdes portes, au

milieu des rues, que l'on verrouille après le coucher du soleil et qui

empêchent de communiquer d'un quartier à un autre.

Il est environ dix heures quand je quitte la maison du prince, à

l'étonnement des cosaques, gardiens de la seule sortie. Et, tout de

suite, c'est la plongée dans le silence et l'obscurité. Aucune nécropole

ne saurait donner davantage le sentiment de la mort qu'Ispahan la nuit.

Sous les voûtes, les voix vibrent trop, et les pas sonnent lugubres

contre les pavés, comme dans les caveaux funéraires. Deux gardes me

suivent, et un autre me précède, portant un fanal de trois pieds de

haut, qu'il promène à droite ou à gauche pour me dénoncer les trous, les

cloaques, les immondices ou les bêtes mortes. D'abord nous rencontrions

de loin en loin quelque autre fanal pareil, éclairant soit un cavalier

attardé, soit un groupe de dames à cagoule sous la conduite d'un homme

en armes; et puis bientôt plus personne. D'affreux chiens jaunâtres, de

ces chiens sans maître qui se nourrissent d'ordures, dorment çà et là

par tas, et grognent quand on passe; ils sont maintenant tout ce qui

reste de vivant dans les rues, et ils ne se lèvent même pas, se

contentent de dresser la tête et de montrer les crocs. Rien d'autre ne

bouge. A part les ruines éventrées, pas une maison qui ne soit

peureusement close. Armé jusqu'aux dents, le veilleur du quartier nous

suit à pas de loup, en sourdes babouches. Quand on arrive à la porte

cloutée de fer qui termine son domaine et barre le chemin, il appelle à

longs cris le veilleur suivant, qui répond à voix d'abord lointaine, et

puis se rapproche en criant toujours et finit par venir ouvrir, avec des

grincements de clefs, de verrous, et de gonds rouillés. On entre alors

dans une nouvelle zone d'ombre et de ruines croulantes, tandis que la

porte derrière vous se referme, vous isolant tout à coup davantage du

logis dont on s'éloigne. Et ainsi de suite, chaque tranche des

catacombes que l'on traverse ne communiquant plus avec la précédente

d'où l'on vient de sortir. Dans les parties voûtées, où se concentrent

des odeurs de moisissures, de décompositions et de fientes, il fait noir

comme si on cheminait à vingt pieds sous terre. Mais, dans les parties à

ciel libre, on a l'émerveillement des étoiles, qui en Perse ne sont pas

comparables aux étoiles d'ailleurs, et qui paraissent plus rayonnantes

encore entre ces murailles crevées et ces masures, dans ce cadre de

vétusté et de ténèbres. Tout concourt à ce que cette atmosphère soit

quelque chose de ténu et de translucide, où aucun scintillement n'est

intercepté: l'altitude, et le voisinage de ces déserts de sable qui

jamais n'exhalent de vapeur. Elles jettent les mêmes feux que les purs

diamants, ces étoiles de Perse, des feux colorés, si l'on y regarde

bien, des feux rouges, violets ou bleuâtres. Et puis elles sont

innombrables; des milliers d'univers, qui en d'autres régions de notre

monde ne seraient pas visibles, brillent en ce pays pour les yeux

humains, du fond de l'infini.

Mais, par contraste, quelle lamentable décrépitude ici, sur la terre!

Écroulements, décombres et pourritures, c'est en somme tout ce qui reste

de cette Ispahan qui, dans le lointain et sous les rayons de son soleil,

joue encore la grande ville enchantée...

Au-dessus de nos têtes, les voûtes s'élèvent, deviennent majestueuses;

nous arrivons aux quartiers construits par le Chah-Abbas, et nous voici

arrêtés devant la porte d'une des principales artères du bazar. Là, le

veilleur qui nous guide commence de héler à cris prolongés, et bientôt

une voix de loin répond, une voix traînante et sinistre, répétée par un

écho sans fin, comme si on jetait un appel d'alarme la nuit dans une

église. Celui qui est derrière ces battants de cèdre dit qu'il veut bien

ouvrir, mais qu'il cherche la clef sans la trouver, qu'un autre l'a

gardée, etc. Et les chiens des rues, que cela inquiète, s'éveillent

partout, entonnent un concert d'aboiements qui se propage au loin dans

les sonorités du dédale couvert. Cependant la voix de l'homme, qui

prétend chercher sa clef, va s'éloignant toujours; soit mauvaise

volonté, soit frayeur, il est certain que celui-là ne nous ouvrira pas.

Alors, essayons d'un grand détour, par d'autres rues, pour arriver quand

même au but de notre course.

Le but, c'est la place Impériale que je veux voir une dernière fois

avant de partir, et voir en pleine nuit.

Elle nous apparaît enfin, cette place, par la haute porte du bazar des

teinturiers, que l'on consent à nous ouvrir, et, sous l'éclairage

discret de tous les petits diamants qui scintillent là-haut, elle paraît

trois fois plus grande encore qu'à la lumière du jour. Toute une

caravane de chameaux accroupis y sommeille à l'un des angles, exhalant

une buée qui trouble dans ce coin la pureté de l'air, et des veilleurs

armés se tiennent alentour, comme si l'on était en rase campagne.

Ailleurs, deux petits cortèges de dames-fantômes traversent cette

solitude, chacun précédé d'un fanal et escorté de gardes: retours de

quelque fête sans doute, de quelque fête de harem, interdite aux maris

et cachée au fond d'une demeure farouchement close. L'une des deux

mystérieuses compagnies passe si loin, si loin, à l'autre bout de la

place, que l'on dirait une promenade de pygmées. On entend des heurts et

des appels, aux portes des quartiers qu'il s'agit de faire ouvrir, et

puis des grincements de verrous, et les deux groupes, l'un après

l'autre, se plongent dans les couloirs voûtés; nous restons seuls avec

la caravane endormie, dans ce lieu vaste, et très solennel à cette

heure, entre ses alignements symétriques d'arcades murées.

Tandis que la place semble avoir grandi, la mosquée Impériale, là-bas,

en silhouette très précise sur le ciel, s'est rapetissée et

abaissée,--comme il arrive toujours aux montagnes ou aux monuments

lorsqu'on les regarde la nuit et dans le lointain. Mais, dès qu'on s'en

rapproche, dès qu'elle reprend son importance en l'air, elle redevient

une merveille plus étonnante que pendant le jour, vue à travers cette

limpidité presque anormale, au milieu de ce recueillement et de ce

silence infinis. Les étoiles, les petits diamants colorés qui laissent

tomber sur elle, du haut de l'incommensurable vide, leurs clartés de

lucioles, font luire discrètement ses faïences, ses surfaces polies, les

courbures de ses coupoles et de ses tours fuselées. Et elle trouve le

moyen d'être encore bleue, alors qu'il ne reste plus de couleurs autre

part sur la terre; elle s'enlève en bleu sur les profondeurs du ciel

nocturne qui donnent presque du noir à côté de son émail, du noir

saupoudré d'étincelles. De plus, on la dirait glacée; non seulement une

paix, comme toujours, émane de ses abords, mais on a aussi l'illusion

qu'elle dégage du froid.

Samedi, 19 mai.

Ce matin, au soleil de sept heures, je traverse pour la dernière fois ce

jardin, rempli de roses d'Ispahan, où je me suis reposé une semaine. Je

pars, je continue ma route vers le Nord. Et je ne reverrai sans doute

jamais les hôtes aimables avec lesquels je viens de vivre dans une

presque-intimité de quelques soirs.

Bien qu'il n'y ait guère de route, c'est en voiture que je voyagerai

d'ici Téhéran; du reste, mon pauvre serviteur français, très endommagé

par les fatigues précédentes, ne supporterait plus une chevauchée.

Devant la porte, mon singulier équipage est déjà attelé: une sorte de

victoria solide, dont tous les ressorts ont été renforcés et garnis avec

des cordes; en France, on y mettrait un cheval, ou au plus deux; ici,

j'en ai quatre, quatre vigoureuses bêtes rangées de front, aux harnais

compliqués et pailletés de cuivre à la mode persane. Sur le siège, deux

hommes, le revolver à la ceinture, le cocher, et son coadjuteur, qui se

tiendra toujours prêt à sauter à la tête de l'attelage dans les moments

critiques. Huit chevaux suivront, pour porter mes colis et mes Persans.

Pour ce qui est des menus bagages, que j'avais fait attacher derrière la

voiture, le conducteur exige que j'en retire la moitié, parce que,

dit-il, «_quand nous verserons_...»

Il faut presque une heure pour sortir du dédale d'Ispahan, où nos

chevaux, trop vifs au départ, font pas mal de sottises le long des

ruelles étroites, accrochant des devantures, ou renversant des mules

chargées. Tantôt dans l'obscurité des bazars, tantôt sous le beau soleil

parmi les ruines, nous allons grand train, bondissant sur les dalles,

cahotés à tout rompre. Et des mendiants suivent à la course, nous jetant

des roses avec leurs souhaits de bon voyage.

Après cela, commence la campagne, la verdure neuve des peupliers et des

saules, la teinte fraîche des orges, fleuries de bleuets, la blancheur

des champs de pavots.

A midi, nous retrouvons la poussière et le délabrement habituel du

caravansérail quelconque où l'on fait halte;--dans un définitif

lointain, la ville aux dômes bleus, la ville aux ruines couleur

tourterelle, s'est évanouie derrière nous.

Et, pendant l'étape de la soirée, le désert nous est rendu, le désert

que nous ne pensions plus revoir sur cette route de Téhéran, le vrai

désert avec ses sables, ses étincellements, ses caravanes et ses

mirages,--ses jolis lacs bleus, qui durent trois minutes, vous tentent

et s'évanouissent... Au milieu de tout cela, passer en voiture, rouler

au grand trot sur des sentes de chameliers, c'est vraiment une

incohérence tout à fait nouvelle pour mes yeux.

Dimanche, 20 mai.

Murchakar est le village où nous avons dormi cette nuit, et notre

voiture y a fait sensation; hier au soir, lorsqu'elle était dételée à la

porte du caravansérail, les bêtes qui revenaient des champs se jetaient

de côté par crainte d'en passer trop près.

Tout le jour, sans difficultés sérieuses, nous avons roulé grand train,

dans un désert assez _carrossable_, sur ce vieux sol de Perse, sur cette

argile dure, tapissée d'aromates, que nous avons déjà si longuement

foulée depuis Chiraz. Les montagnes, qui nous suivaient de droite et de

gauche avec leurs neiges, il nous semblait déjà les connaître; amas de

roches tourmentées, sans jamais trace de verdure, elles rappelaient

toutes celles que nous avons vues, depuis tant de jours, dérouler le

long de notre route leurs chaînes monotones.

Et ce soir, dans une vallée, nous avons aperçu la fraîche petite oasis,

où le village n'est plus fortifié, n'a plus l'air d'avoir peur, comme

ceux des régions du Sud, s'étale au contraire tranquillement au bord

d'un ruisseau, parmi les arbres fruitiers et les fleurs.

Mais quelle affluence extraordinaire aux abords, dans la prairie! Ce

doit être quelque grand personnage, voyageant avec un train de satrape:

six carrosses, une vingtaine de ces cages en bois recouvertes de drap

rouge où s'enferment les dames sur le dos des mules, au moins cinquante

chevaux, des tentes magnifiques dressées sur l'herbe; et des draperies

clouées aux arbres, enfermant tout un petit bocage, évidemment pour

mettre à l'abri des regards le harem du seigneur qui passe.--C'est, nous

dit-on, un nouveau vizir, qui est envoyé de Téhéran pour gouverner la

province du Fars, et qui se rend à son poste. Tout le caravansérail est

pris par les gens de la suite; inutile d'y chercher place.

Mais jamais villageois n'ont été plus accueillants que ceux qui viennent

faire cercle autour de nous,--tous en longues robes de «perse» à fleurs,

bien serrées à la taille, mancherons flottants, et hauts bonnets rejetés

en arrière sur des têtes presque toujours nobles et jolies. C'est à qui

nous donnera sa maison, à qui portera nos bagages.

La chambrette d'argile que nous acceptons est sur une terrasse et

regarde un verger plein de cerisiers, où bruissent des eaux vives. Elle

est soigneusement blanchie à la chaux, et agrémentée d'humbles petites

mosaïques de miroirs, çà et là incrustées dans le mur. Sur la cheminée,

parmi les aiguières orientales et les coffrets de cuivre, on a rangé en

symétrie des grenades et des pommes de l'an passé, tout comme auraient

fait nos paysans de France. Ici, ce n'est plus la rudesse primitive des

oasis du Sud; on commence à ne plus se sentir si loin; des choses

rappellent presque les villages de chez nous.

Lundi, 21 mai.

Vers Ispahan · 第 13 / 17 段