Le soleil de mai, depuis ces deux ou trois jours, devient cuisant comme

du feu, rendant plus désirables la fraîcheur de cette eau courante

devant les petits cafés, et le repos à l'abri des tendelets ou des

jeunes arbres. Il est deux heures; au milieu de l'immense place, dévorée

de clarté blanche, restent seulement quelques ânes nonchalants étendus

sur la poussière et quelques chameaux accroupis. Aux deux extrémités de

ce lieu superbe et mort, se faisant face de très loin, les deux grandes

mosquées d'Ispahan étincellent en pleine lumière, avec leurs dômes tout

diaprés et leurs étonnants fuseaux enroulés d'arabesques: l'une, la très

antique et la très sainte, la mosquée du Vendredi, habillée de jaune

d'or que relève un peu de vert et un peu de noir; l'autre, la reine de

tous les bleus, des bleus intenses et des pâles bleus célestes, la

mosquée Impériale.

Quand commence de baisser le soleil, je prends le chemin de l'antique

école de théologie musulmane, appelée l'_École de la Mère du Chah_, le

prince D... ayant eu la bonté de me donner un introducteur pour me

présenter au prêtre qui la dirige.

L'avenue large et droite qui y conduit, inutile de demander qui l'a

tracée: c'est le Chah-Abbas, toujours le Chah-Abbas; à Ispahan, tout ce

qui diffère des ruelles tortueuses coutumières aux villes de Perse, fut

l'oeuvre de ce prince. La belle avenue est bordée par des platanes

centenaires, dont on a émondé les branches inférieures, à la mode

persane, pour faire monter plus droit leurs troncs blancs comme de

l'ivoire, leur donner l'aspect de colonnes, épanouies et feuillues

seulement vers le sommet. Et des deux côtés de la voie s'ouvrent

quantité de portiques délabrés, qui eurent jadis des cadres de faïence,

et que surmontent les armes de l'Iran: devant le soleil, un lion tenant

un glaive.

Cette université--qui date de trois siècles et où le programme des

études n'a pas varié depuis la fondation--a été construite avec une

magnificence digne de ce peuple de penseurs et de poètes, où la culture

de l'esprit fut en honneur depuis les vieux âges. On est ébloui dès

l'abord par le luxe de l'entrée; dans une muraille lisse, en émail blanc

et émail bleu, c'est une sorte de renfoncement gigantesque, une sorte de

caverne à haute ouverture ogivale, en dedans toute frangée d'une pluie

de stalactites bleues et jaunes. Quant à la porte elle-même, ses deux

battants de cèdre, qui ont bien quinze ou dix-huit pieds de hauteur,

sont entièrement revêtus d'un blindage d'argent fin, d'argent repoussé

et ciselé, représentant des entrelacs d'arabesques et de roses, où se

mêlent des inscriptions religieuses en vermeil; ces orfèvreries, bien

entendu, ont subi l'injure du temps et de l'invasion afghane; usées,

bossuées, arrachées par place, elles évoquent très mélancoliquement la

période sans retour des luxes fous et des raffinements exquis.

Lorsqu'on entre sous cette voûte, à franges multiples, dans cette espèce

de vestibule monumental qui précède le jardin, on voit le ruissellement

des stalactites se diviser en coulées régulières le long des parois

intérieures, dont les émaux représentent de chimériques feuillages

bleus, traversés d'inscriptions, de sentences anciennes aux lettres d'un

blanc bleuâtre; le jardin apparaît aussi au fond, encadré dans l'énorme

baie de faïence: un éden triste, où des buissons d'églantines et de

roses fleurissent à l'ombre des platanes de trois cents ans. Le long de

ce passage, qui a l'air de mener à quelque palais de féerie, les humbles

petits marchands de thé, de bonbons et de fraises, ont installé leurs

tables, leurs plateaux ornés de bouquets de roses. Et nous croisons un

groupe d'étudiants qui sortent de leur école, jeunes hommes aux regards

de fanatisme et d'entêtement, aux figures sombres sous de larges

turbans de prêtre.

Le jardin est carré, enclos de murs d'émail qui ont bien cinquante

pieds, et maintenu dans la nuit verte par ces vénérables platanes grands

comme des baobabs qui recouvrent tout de leurs ramures; au milieu, un

jet d'eau dans un bassin de marbre, et partout, bordant les petites

allées aux dalles verdies, ces deux sortes de fleurs qui se mêlent

toujours dans les jardins de la Perse: les roses roses, doubles, très

parfumées, et les simples églantines blanches. Églantiers et rosiers,

sous l'oppression de ces hautes murailles bleues et de ces vieux

platanes, ont allongé sans mesure leurs branches trop frêles, qui

s'accrochent aux troncs géants et puis retombent comme éplorées, mais

qui toutes s'épuisent à fleurir. L'accès du lieu étant permis à chaque

musulman qui passe, les bonnes gens du peuple, attirés par la fraîcheur

et l'ombre, sont assis ou allongés sur des dalles et fument des kalyans,

dont on entend de tous côtés les petits gargouillis familiers. Tandis

qu'en haut, c'est un tapage de volière; les branches sont pleines de

nids; mésanges, pinsons, moineaux ont élu demeure dans cet asile du

calme, et les hirondelles aussi ont accroché leurs maisons partout le

long des toits. Ces murs qui enferment le jardin ne sont du haut en bas

qu'une immense mosaïque de tous les bleus, et trois rangs d'ouvertures

ogivales s'y étagent, donnant jour aux cellules pour la méditation

solitaire des jeunes prêtres. Au milieu de chacune des faces du

quadrilatère, une ogive colossale, pareille à celle de l'entrée, laisse

voir une voûte qui ruisselle de gouttelettes de faïence, de glaçons

couleur lapis ou couleur safran.

Et l'ogive du fond, la plus magnifique des quatre, est flanquée de deux

minarets, de deux fuseaux bleus qui s'en vont pointer dans le ciel; elle

mène à la mosquée de l'école, dont on aperçoit là-haut, au-dessus des

antiques ramures, le dôme en forme de turban. Le long des minarets, de

grandes inscriptions religieuses d'émail blanc s'enroulent en spirale,

depuis la base jusqu'au sommet où elles se terminent éblouissantes, en

pleine lumière; quant au dôme, il est semé de fleurs d'émail jaune et de

feuillages d'émail vert, qui brodent des complications de kaléidoscope

par-dessus les arabesques bleues. Levant la tête, du fond de l'ombre où

l'on est, à travers les hauts feuillages qui dissimulent la décrépitude

et la ruine, on entrevoit sur le ciel limpide tout ce luxe de

joaillerie, que le soleil de Perse éclaire fastueusement, à grands flots

glorieux.

Décrépitude et ruine, quand on y regarde attentivement; derniers mirages

de magnificence qui ne dureront plus que quelques années; le dôme est

lézardé, les minarets se découronnent de leurs fines galeries à jours;

et le revêtement d'émail, dont la couleur demeure aussi fraîche qu'au

grand siècle, est tombé en maints endroits, découvrant les grisailles

de la brique, laissant voir des trous et des fissures où l'herbe, les

plantes sauvages commencent de s'accrocher. On a du reste le sentiment

que tout cela s'en va sans espoir, s'en va comme la Perse ancienne et

charmante, est à jamais irréparable.

Par des petits escaliers roides et sombres, où manque plus d'une marche,

nous montons aux cellules des étudiants. La plupart sont depuis

longtemps abandonnées, pleines de cendre, de fiente d'oiseau, de plumes

de hibou; dans quelques-unes seulement, de vieux manuscrits religieux et

un tapis de prière témoignent que l'on vient méditer encore. Il en est

qui ont vue sur le jardin ombreux, sur ses dalles verdies et ses

buissons de roses, sur tout le petit bocage triste où l'on entend la

chanson des oiseaux et le gargouillis tranquille des kalyans. Il en est

aussi qui regardent la vaste campagne, la blancheur des champs de

pavots, avec un peu de désert à l'horizon, et ces autres blancheurs

là-bas, plus argentées: les neiges des sommets. Quelles retraites

choisies, pour y suivre des rêves de mysticisme oriental, ces cellules,

dans le calme de cette ville en ruines, et entourée de solitudes!...

Un dédale d'escaliers et de couloirs nous conduit auprès du vieux prêtre

qui dirige ce fantôme d'école. Il habite la pénombre d'une grotte

d'émail bleu, sorte de loggia avec un balcon d'où l'on domine tout

l'intérieur de la mosquée. Et c'est une impression saisissante que de

voir apparaître ce sanctuaire et ce mihrab, ces choses que je croyais

interdites à mes yeux d'infidèle. Le prêtre maigre et pâle, en robe

noire et turban noir, est assis sur un tapis de prière, en compagnie de

son fils, enfant d'une douzaine d'années, vêtu de noir pareil, figure de

petit mystique étiolé dans l'ombre sainte; deux ou trois graves

vieillards sont accroupis alentour, et chacun tient sa rose à la main,

avec la même grâce un peu maniérée que les personnages des anciennes

miniatures. Ils étaient là à rêver ou à deviser de choses religieuses;

après de grands saluts et de longs échanges de politesse, ils nous font

asseoir sur des coussins, on apporte pour nous des kalyans, des tasses

de thé, et puis la conversation s'engage, lente, eux sentant leurs roses

avec une affectation vieillotte, ou bien suivant d'un oeil atone la

descente d'un rayon de soleil le long des émaux admirables, dans le

lointain du sanctuaire. Les nuances de cette mosquée et le chatoiement

de ces murailles me détournent d'écouter; il me semble que je regarde, à

travers une glace bleue, quelque palais du Génie des cavernes, tout en

cristallisations et en stalactites. Lapis et turquoise toujours, gloire

et apothéose des bleus. Les coulées de petits glaçons bleus, de petits

prismes bleus affluent de la coupole, s'épandent çà et là sur les

multiples broderies bleues des parois... Une complication effrénée dans

le détail, arrivant à produire de la simplicité et du calme dans

l'ensemble: tel est, ici comme partout, le grand mystère de l'art

persan.

Mais quel délabrement funèbre! Le prêtre au turban noir se lamente de

voir s'en aller en poussière sa mosquée merveilleuse. «Depuis longtemps,

dit-il, j'ai défendu à mon enfant de courir, pour ne rien ébranler.

Chaque jour, j'entends tomber, tomber de l'émail... Au temps où nous

vivons, les grands s'en désintéressent, le peuple de même... Alors, que

faire?» Et il approche sa rose de ses narines émaciées, qui sont couleur

de cire.

Avec eux, on était dans un songe d'autrefois et dans une immobile paix,

tellement qu'au sortir des belles portes d'argent ciselé, on trouve

presque moderne et animée l'avenue de platanes, où passent des êtres

vivants, quelques cavaliers, quelques files de chameaux ou d'ânons...

* * * * *

Avant la tombée de la nuit, un peu de temps me reste pour faire station

sur la grande place, où l'heure religieuse du Moghreb s'accompagne d'un

cérémonial très antérieur à l'Islam et remontant à la primitive religion

des Mages. Aussitôt que la mosquée Impériale, de bleue qu'elle était

tout le jour, commence à devenir, pour une minute magique, intensément

violette sous les derniers rayons du couchant, un orchestre apparaît, à

l'autre bout de la place, dans une loggia au-dessus de la grande porte

qui est voisine de la mosquée d'émail jaune: de monstrueux tambours, et

de longues trompes comme celles des temples de l'Inde. C'est pour un

salut, de tradition plusieurs fois millénaire, que l'on offre ici au

soleil de Perse, à l'instant précis où il meurt. Quand les rayons

s'éteignent, la musique éclate, soudaine et sauvage; grands coups

caverneux, qui se précipitent, bruit d'orage prochain qui se répand sur

tout ce lieu bientôt déserté où reste seulement quelque caravane

accroupie, et sons de trompe qui semblent les beuglements d'une bête

primitive aux abois devant la déroute de la lumière...

Demain matin les musiciens remonteront à la même place, pour sonner une

terrible aubade au soleil levant.--Et on fait ainsi au bord du Gange; le

pareil salut à la naissance et à la mort de l'astre souverain retentit

deux fois chaque jour au-dessus de Bénarès...

* * * * *

Au crépuscule, lorsqu'on est rentré dans la maison de Russie, la porte

refermée, plus rien ne rappelle Ispahan, c'est fini de la Perse jusqu'au

lendemain. Et l'impression est singulière, de retrouver là tout à coup

un coin d'Europe, aimable et raffiné: le prince et la princesse parlent

notre langue comme la leur; le soir, autour du piano, vraiment on ne

sait plus qu'il y a tout près, nous séparant du monde contemporain, une

ville étrange et des déserts.

Je ne reproche à cette maison, d'hospitalité si franche et gracieuse,

que ses chiens de garde, une demi-douzaine de vilaines bêtes qui

persistent à me traiter en chemineau, tellement qu'une fois la nuit

tombée, franchir, avec cette meute à ses trousses, l'allée de jardin,

les cent mètres de roses qui séparent mon logis de celui de mes hôtes,

est une aventure plus périlleuse que de traverser tous les déserts du

Sud par où je suis venu.

Mardi, 15 mai.

C'est ce matin que le prince D... me présente à Son Altesse

Zelleh-Sultan, frère de Sa Majesté le Chah, vizir d'Ispahan et de

l'Irak. Des jardins en séries mènent à sa résidence, et sont

naturellement remplis d'églantines blanches et de roses roses; ils

communiquent ensemble par des portiques où stationnent des gardes et qui

tous sont marqués aux armes de Perse: au-dessus du couronnement, un lion

et un soleil.

J'attendais un luxe de Mille et une Nuits, chez ce puissant satrape,

d'une richesse proverbiale; mais la déception est complète, et son

palais moderne paraîtrait quelconque, n'étaient les tapis merveilleux

que l'on profane en marchant dessus. Dans le salon, où Son Altesse nous

reçoit, des livres français encombrent la table à écrire, et des cartes

géographiques françaises sont encadrées aux murs. Courtois et spirituel,

Zelleh-Sultan a le regard incisif, le sourire amer. Et voici une courte

appréciation, qui est textuellement de lui, sur deux peuples du

voisinage: «De la part des Russes, nous n'avons jamais reçu que de bons

offices. De la part des Anglais, dans le sud de notre pays, perpétuelle

tentative d'envahissement, par ces moyens que l'univers entier leur

connaît.»

Dans la même zone de la ville, sont les grands jardins et le palais

abandonné des anciens rois Sophis, successeurs du Chah-Abbas, dont la

dynastie se continua, de plus en plus élégante et raffinée, jusqu'à

l'époque de l'invasion afghane (1721 de notre ère). Là encore, c'est le

domaine des églantines, surtout des roses roses, et aussi de toutes ces

vieilles fleurs de chez nous, que l'on appelle «fleurs de curé:»

gueules-de-lion, pieds-d'alouette, soucis, jalousies et giroflées. Les

rosiers y deviennent hauts comme des arbres; les platanes

géants,--émondés par le bas toujours, taillés en colonne blanche,--y

forment des avenues régulières, pavées de grandes dalles un peu

funèbres, le long des pièces d'eau, qui sont droites et alignées, à la

mode ancienne. Le palais, qui trône au milieu de ces ombrages et de ces

parterres de deux ou trois cents ans, s'appelle le _Palais des miroirs_.

Quand on l'aperçoit, c'est toujours au-dessus de sa propre image

réfléchie par une pièce d'eau immobile, c'est pourquoi on l'appelle

aussi le _Palais des quarante colonnes_, bien qu'il n'en ait en réalité

que vingt, mais les Persans font compter ces reflets renversés qui,

depuis des siècles, n'ont cessé d'apparaître dans l'espèce de grande

glace mélancolique étendue devant le seuil. Pour nos yeux, ce palais a

l'étrangeté de lignes et la sveltesse outrée de l'architecture

achéménide; colonnades singulièrement hautes et frêles, soutenant une

toiture plate; et les longs platanes taillés qui l'entourent prolongent

dans le parc la même note élancée. D'immenses draperies, qui ont disparu

depuis l'invasion barbare, servaient, paraît-il, de clôture à ces

salles, où la vue plonge aujourd'hui jusqu'au fond, comme dans des

espèces de hangars, prodigieusement luxueux; au temps des réceptions

magnifiques, lorsque tous les rideaux étaient ouverts, on pouvait

contempler du dehors, dans un lointain miroitant et doré, le chah assis

comme une idole sur son trône. La nuance générale est un mélange d'or

atténué et de rouge pâli; mais les colonnes, revêtues de mosaïques en

parcelles de miroir, que le temps a oxydées, semblent être en vieil

argent.

Ce palais, tout ouvert et silencieux, n'a déjà pas l'air réel; mais

l'image tristement réfléchie dans la pièce d'eau est d'une

invraisemblance plus exquise encore. Sur les bords de ce bassin carré,

où se mire depuis si longtemps cette demeure de rois disparus, il y a de

naïves petites statues, en silex gris comme à Persépolis, soutenant des

pots de fleurs; le pourtour est pavé de larges dalles verdies, que

foulèrent jadis tant de babouches perlées et dorées. Et, partout, les

roses, les églantines grimpent aux troncs lisses et blancs des platanes.

Intérieurement, on est dans les ors rouges, et dans les patientes

mosaïques de miroirs, qui par places étincellent encore comme des

diamants; aux petits dômes des voûtes, s'enchevêtrent des complications

déroutantes d'arabesques et d'alvéoles. Tout au fond et au centre,

derrière les colonnades couleur d'argent, il y a l'immense encadrement

ogival qui auréolait le trône et le souverain; il est comme tapissé de

glaçons et de givre, et des tableaux, d'un fini de miniature, se

succèdent en série au-dessus des corniches, représentant des scènes de

fête ou de guerre; on y voit d'anciens chahs trop jolis, aux longs yeux

frangés de cils, aux longues barbes de soie noire, le corps gainé dans

des brocarts d'or et des entrelacs de pierreries.

Derrière ces salles de rêve, éternellement dédoublées à la surface du

bassin, d'interminables dépendances s'en vont parmi les arbres, jusqu'au

palais que Zelleh-Sultan habite aujourd'hui. C'étaient les harems pour

les princesses, les harems pour les dames inférieures, et enfin tous les

dépôts pour les réserves amoncelées et les fantastiques richesses: dépôt

des coffres, dépôt des flambeaux, dépôt des costumes, etc., et ce dépôt

des vins, que Chardin, au XVIIe siècle, nous décrivit comme tout

rempli de coupes et de carafons en «cristal de Venise, en porphyre, en

jade, en corail, en pierre précieuse».--Il y a même des salles

souterraines, de marbre blanc, qui étaient construites en prévision des

grandes chaleurs de l'été et où, le long des parois, ruisselaient des

cascades d'eau véritable.

* * * * *

Après mes courses matinales, je suis toujours rentré pour l'instant où

les muezzins appellent à la prière du milieu du jour (midi, ou peu s'en

faut). A Ispahan, ce sont les muezzins qui donnent l'heure, comme chez

nous la sonnerie des horloges, et ils chantent sur des notes graves,

inusitées en tout autre pays d'Islam. Dans la plus voisine mosquée, ils

sont plusieurs qui appellent ensemble, plusieurs qui répètent, en

longues vocalises, le nom d'Allah, au milieu du silence, à ces midis de

torpeur et de lumière, plus brûlants chaque jour. Et, en les écoutant,

il semble que l'on suive la traînée de leur voix; on la sent passer

au-dessus de toutes les mystérieuses demeures d'alentour, au-dessus de

tous les jardins pleins de roses, où ces femmes, que l'on ne verra

jamais, sont assises à l'ombre, dévoilées et démasquées, confiantes dans

la hauteur des murs.

Mercredi, 16 mai.

On m'emmène l'après-midi à la découverte des bibelots rares, qui ne

s'étalent point dans les échoppes, mais s'enferment dans des coffres, au

fond des maisons, et ne se montrent qu'à certains acheteurs

privilégiés. Par de vieux escaliers étroits et noirs, dont les marches

sont toujours si hautes qu'il faut lever les pieds comme pour une

échelle, par de vieux couloirs contournés et resserrés en souricière,

nous pénétrons dans je ne sais combien de demeures d'autrefois, aux

aspects clandestins et méfiants. Les chambres toutes petites, où l'on

nous fait asseoir sur des coussins, ont des plafonds en arabesques et en

alvéoles; elles s'éclairent à peine, sur des cours sombres, aux murs

ornés de faïences ou bizarrement peinturlurés de personnages, d'animaux

et de fleurs. D'abord nous acceptons la petite tasse de thé, qu'il est

de bon ton de boire en arrivant. Ensuite les coffres de cèdre, pleins de

vieilleries imprévues, sont lentement ouverts devant nous, et on en tire

un à un les objets à vendre, qu'il faut démaillotter d'oripeaux et de

guenilles. Tout cela remonte au grand siècle du Chah-Abbas, ou au moins

aux époques des rois Sophis qui lui succédèrent, et ces déballages, ces

exhumations dans la poussière et la pénombre, vous révèlent combien fut

subtil, distingué, gracieux, l'art patient de la Perse. Boîtes de toutes

les formes, en vernis Martin, dont le coloris adorable a résisté au

temps, et sur lesquelles des personnages de Cour sont peints avec une

grâce naïve et une minutieuse conscience, le moindre détail de leurs

armes ou de leurs pierreries pouvant supporter qu'on le regarde à la

loupe; toute cette partie de la population iranienne qu'il m'est

interdit de voir est figurée là avec une sorte de dévotion amoureuse:

belles du temps passé, dont on a visiblement exagéré la beauté, sultanes

aux joues bien rondes et bien carminées, aux trop longs yeux cerclés de

noir, qui penchent la tête avec excès de grâce, en tenant une rose dans

leur main trop petite... Et parfois, à côté de peintures purement

persanes, on en rencontre une autre qui rappelle tout à coup la

Renaissance hollandaise: oeuvre de quelque artiste occidental,

aventureusement venu ici jadis, à l'appel du grand empereur d'Ispahan.

Des émaux délicats sur de l'argent ou de l'or, des armes d'Aladin, des

brocarts lamés ayant servi à emprisonner des gorges de sultane, des

parures, des broderies. De ces tapis comme on n'en trouve qu'en Perse,

que composaient jadis les nomades et qui demandaient dix ans d'une vie

humaine; tapis plus soyeux que la soie et plus veloutés que le velours,

dont les dessins serrés, serrés, ont pour nous je ne sais quoi

d'énigmatique comme les vieilles calligraphies des Corans. Et enfin de

ces faïences, introuvables bientôt, dont l'émail a subi au cours des

siècles cette lente décomposition qui donne des reflets d'or ou de

cuivre rouge.

En sortant de ces maisons délabrées, où les restes de ce luxe mort

finissent par donner je ne sais quel désir de silence et quelle

nostalgie du passé, je retourne, seul aujourd'hui, à l'«École de la Mère

du Chah», me reposer à l'ombre séculaire des platanes, dans le vieux

jardin cloîtré entre des murs de faïence. Et j'y trouve plus de calme

encore que la veille, et plus de détachement. Devant l'entrée fabuleuse,

un derviche mendie, vieillard en haillons, qui est là adossé, la tête

appuyée aux orfèvreries d'argent et de vermeil, tout petit au pied de

ces portes immenses, presque nu, à demi mort et tout terreux, plus

effrayant sur ce fond d'une richesse ironique. Après le grand porche

d'émail, voici la nuit verte du jardin, et la discrète symphonie

habituelle à ce lieu: tout en haut vers le ciel et la lumière, chants

d'hirondelles ou de mésanges; en bas, gargouillis léger des fumeurs

couchés et bruissement du jet d'eau dans le bassin. Les gens m'ont déjà

vu et ne s'inquiètent plus; sans conteste, je m'assieds où je veux sur

les dalles verdies. Devant moi, j'ai des guirlandes, des gerbes, des

écroulements d'églantines blanches le long des platanes, dont les

énormes troncs, presque du même blanc que les fleurs, ressemblent aux

piliers d'un temple. Et dans la région haute où se tiennent les oiseaux,

à travers les trouées des feuillages, quelques étincellements d'émail çà

et là maintiennent la notion des minarets et des dômes, de toute la

magnificence éployée en l'air. Dans Ispahan, la ville de ruines bleues,

je ne connais pas de retraite plus attirante que ce vieux jardin.

Quand je rentre à la maison du prince, il est l'heure par excellence du

muezzin, l'heure indécise et mourante où on l'entend chanter pour la

dernière fois de la journée. Chant du soir, qui traîne dans le long

crépuscule de mai, en même temps que les martinets tourbillonnent en

l'air; on y distingue bien toujours le nom d'Allah, tant de fois répété;

mais, avec les belles sonorités de ces voix et leur diction monotone, on

croirait presque entendre des cloches, l'éveil d'un carillon religieux

sur les vieilles terrasses et dans les vieux minarets d'Ispahan.

Jeudi, 17 mai.

Vers Ispahan · 第 12 / 17 段