Par ailleurs, j'ai le sentiment, au réveil, que la partie difficile du

voyage est accomplie, que c'est presque fini pour moi,--heureusement et

hélas!--de la Perse des déserts. Ispahan est l'étape à peu près dernière

de la route dangereuse, car elle a des communications établies avec le

Nord, avec Téhéran et la mer Caspienne par où je m'en irai; plus de

brigands sur le parcours, et les sentiers de caravane ne seront même

plus tout à fait impossibles, car on cite des voyageurs ayant réussi à

faire le trajet en voiture.

Quant à mon séjour ici, maintenant que je suis sous la protection du

drapeau russe, il sera exempt de toute préoccupation. Mais les gens

d'Ispahan, paraît-il, étant moins favorables aux étrangers que ceux de

Chiraz ou de Koumichah, une garde me sera donnée chaque fois que je me

promènerai, autant pour la sécurité que pour le décorum: deux soldats

armés de bâtons ouvrant la marche; derrière eux, un cosaque galonné

portant la livrée du prince. Et c'est dans cet équipage que je fais

aujourd'hui ma première sortie, par la belle matinée de mai, pour aller

visiter d'abord la place Impériale[6], qui est la merveille de la ville,

et dont s'ébahirent tant, au XVIIe siècle, les premiers Européens

admis à pénétrer ici.

Après avoir suivi plusieurs ruelles tortueuses, au milieu des trous et

des ruines, nous retombons bientôt dans l'éternelle pénombre des bazars.

La nef où nous voici entrés est celle des tailleurs; les burnous, les

robes bleues, les robes vertes, les robes de cachemire chamarré, se

cousent et se vendent là dans une sorte de cathédrale indéfiniment

longue, qui a bien trente ou quarante pieds de haut. Et une ogive tout

ornée de mosaïques d'émail, une énorme ogive, ouverte depuis le sol

jusqu'au sommet de la voûte, nous révèle soudain cette place d'Ispahan,

qui n'a d'égale dans aucune de nos villes d'Europe, ni comme dimensions,

ni comme magnificence. C'est un parfait rectangle, bordé d'édifices

réguliers, et si vaste que les caravanes, les files de chameaux, les

cortèges, tout ce qui le traverse en ce moment, sous le beau soleil et

le ciel incomparable, y semble perdu; les longues nefs droites des

bazars en forment essentiellement les quatre côtés, avec leurs deux

étages de colossales ogives murées, d'un gris rose, qui se suivent en

séries tristes et sans fin; mais, pour interrompre cette rectitude trop

absolue dans les lignes, des monuments étranges et superbes, émaillés de

la tête au pied, resplendissent de différents côtés comme de précieuses

pièces de porcelaine. D'abord, au fond là-bas, dans un recul majestueux

et au centre de tout, c'est la mosquée Impériale[7] entièrement en bleu

lapis et bleu turquoise, ses dômes, ses portiques, ses ogives

démesurées, ses quatre minarets qui pointent dans l'air comme des

fuseaux géants. Au milieu de la face de droite, c'est le palais du grand

empereur, le palais du Chah-Abbas, dont la svelte colonnade, en vieux

style d'Assyrie, surélevée par une sorte de piédestal de trente pieds de

haut, se découpe dans le vide comme une chose aérienne et légère. Sur la

face où nous sommes, ce sont les minarets et les coupoles d'émail jaune

de l'antique mosquée du Vendredi[8], l'une des plus vieilles et des plus

saintes de l'Iran. Ensuite, un peu partout, dans les lointains, d'autres

dômes bleus se mêlent aux cimes des platanes, d'autres minarets bleus,

d'autres donjons bleus, autour desquels des vols de pigeons

tourbillonnent. Et enfin, aux plans extrêmes, les montagnes entourent

l'immense tableau d'une éclatante dentelure de neiges.

En Perse où, de temps immémorial, les hommes se sont livrés à de

prodigieux travaux d'irrigation pour fertiliser leurs déserts, rien ne

va sans eaux vives; donc, le long des côtés de cette place grandiose,

dans des conduits de marbre blanc, courent de clairs ruisseaux, amenés

de très loin, qui entretiennent une double allée d'arbres et de buissons

de roses. Et là, sous des tendelets, quantité d'indolents rêveurs fument

des kalyans et prennent du thé; les uns accroupis sur le sol, d'autres

assis sur des banquettes, qu'ils ont mises en travers, par-dessus le

ruisseau pour mieux sentir la fraîcheur du petit flot qui passe. Des

centaines de gens et de bêtes de toute sorte circulent sur cette place,

sans arriver à la remplir tant elle est grande; le centre demeure

toujours une quasi-solitude, inondée de lumière. De beaux cavaliers y

paradent au galop,--ce galop persan, très ramassé, qui donne au cou du

cheval la courbure d'un cou de cygne. Des groupes d'hommes en turban

sortent des mosquées après l'office du matin, apparaissent d'abord dans

l'ombre des grands portiques follement bleus, et puis se dispersent au

soleil. Des chameaux processionnent avec lenteur; des théories de petits

ânes trottinent, chargés de volumineux fardeaux. Des dames-fantômes se

promènent, sur leurs ânesses blanches, qui ont des houssines tout à fait

pompeuses, en velours brodé et frangé d'or.--Cependant, combien seraient

pitoyables cette animation, ces costumes d'aujourd'hui, auprès de ce que

l'on devait voir ici même, lorsque régnait le grand empereur, et que le

faubourg de Djoulfa regorgeait de richesses! En ce temps-là, tout l'or

de l'Asie affluait à Ispahan; les palais d'émail y poussaient aussi vite

que l'herbe de mai; et les robes de brocart, les robes lamées se

portaient couramment dans la rue, ainsi que les aigrettes de pierreries.

Quand on y regarde mieux, quel délabrement dans tous ces édifices, qui,

au premier aspect, jouent encore la splendeur!--Là-haut, cette belle

colonnade aérienne de Chah-Abbas est toute déjetée, sous la toiture qui

commence de crouler. Du côté où soufflent les vents d'hiver, tous les

minarets des mosquées, tous les dômes sont à moitié dépouillés de leurs

patientes mosaïques de faïence et semblent rongés d'une lèpre grise;

avec l'incurie orientale, les Persans laissent la destruction

s'accomplir; et d'ailleurs tout cela, de nos jours, serait irréparable:

on n'a plus le temps ni l'argent qu'il faudrait, et le secret de ces

bleus merveilleux est depuis longues années perdu. Donc, on ne répare

rien, et cette place unique au monde, qui a déjà plus de trois cents

ans, ne verra certainement pas finir le siècle où nous venons d'entrer.

De même que Chiraz était la ville de Kerim-Khan, Ispahan est la ville de

Chah-Abbas. Avec cette facilité qu'ont eue de tout temps les souverains

de la Perse à changer de capitale, ce prince, vers l'an 1565, décida

d'établir ici sa cour, et de faire de cette ville, déjà si vieille et du

reste à peu près anéantie depuis le passage effroyable de Tamerlan[9],

quelque chose qui étonnerait le monde. A une époque où, même en

Occident, nous en étions encore aux places étroites et aux ruelles

contournées, un siècle avant que fussent conçues les orgueilleuses

perspectives de Versailles, cet Oriental avait rêvé et créé des

symétries grandioses, des déploiements d'avenues que personne après lui

n'a su égaler. L'Ispahan nouvelle qui sortit de ses mains était au

rebours de toutes les idées d'alors sur le tracé des plans, et

aujourd'hui ses ruines font reflet d'une anomalie sur cette terre

persane.

Il me semblerait naturel, comme j'en avais l'habitude à Chiraz, de

m'asseoir à l'ombre, parmi ces gens si paisibles, qui tiennent une rose

entre leurs doigts; mais ma garde d'honneur me gêne, et puis cela ne se

fait pas ici, paraît-il: on me servirait mon thé avec dédain, et le

kalyan me serait refusé.

Continuons donc de marcher, puisque la douce flânerie des musulmans

m'est interdite.

Rasant les bords de la place, pour éviter le petit Sahara du centre,

longeant les alignements sans fin des grandes arcades murées, que je

m'approche au moins de la mosquée Impériale, dont la porte gigantesque,

tout là-bas, m'attire comme l'entrée magique d'un gouffre bleu! A mesure

que nous avançons, les minarets et le dôme du sanctuaire

profond,--toutes choses qui sont plus loin, derrière le parvis, dans une

zone sacrée et défendue,--ont l'air de s'affaisser pour disparaître,

tandis que monte toujours davantage cet arceau du porche, cette ogive

aux dimensions d'arc triomphal, dans son carré de mur tout chamarré de

faïences à reflets changeants. Lorsqu'on arrive sous ce porche immense,

on voit comme une cascade de stalactites bleues, qui tombe du haut des

cintres; elle se partage en gerbes régulières, et puis en myriades

symétriques de gouttelettes, pour glisser le long des murailles

intérieures, qui sont merveilleusement brodées d'émaux bleus, verts,

jaunes et blancs. Ces broderies d'un éclat éternel représentent des

branches de fleurs, enlacées à de fines inscriptions religieuses

blanches, par-dessus des fouillis d'arabesques en toutes les nuances de

turquoise. Les cascades, les traînées de stalactites ou d'alvéoles,

descendues de la voûte, coulent et s'allongent jusqu'à des colonnettes,

sur quoi elles finissent par reposer, formant ainsi des séries de petits

arceaux, dentelés délicieusement, qui s'encadrent, avec leurs

harmonieuses complications, sous le gigantesque arceau principal.

L'ensemble de cela, qui est indescriptible d'enchevêtrement et de

magnificence, dans des couleurs de pierreries, produit une impression

d'unité et de calme, en même temps qu'on se sent enveloppé là de fraîche

pénombre. Et, au fond de ce péristyle, s'ouvre la porte impénétrable

pour les chrétiens, la porte du saint lieu, qui est large et haute, mais

que l'on dirait petite, tant sont écrasantes les proportions de l'ogive

d'entrée; elle plonge dans des parois épaisses, revêtues d'émail couleur

lapis; elle a l'air de s'enfoncer dans le royaume du bleu absolu et

suprême.

* * * * *

Quand je reviens à la maison de Russie, le portique, seule entrée de

l'enclos, que gardent les bons cosaques, est décoré de vieilles

broderies d'or et de vieux tapis de prière, piqués au hasard sur le mur

avec des épingles, comme pour un passage de procession. Et c'est pour me

tenter, paraît-il; des marchands arméniens et juifs, ayant eu vent de

l'arrivée d'un étranger, se sont hâtés de venir. Je demande pour eux la

permission d'entrer dans le jardin aux roses,--et cela devient un des

amusements réguliers de chaque matin, sous la véranda de mon logis, le

déballage des bibelots qui me sont offerts, et les marchandages en toute

sorte de langues.

L'après-midi, mon escorte à bâtons me promène dans les bazars, où

règnent perpétuellement le demi-jour et l'agréable fraîcheur des

souterrains. Toutes leurs avenues menacent ruine, et il en est beaucoup

d'abandonnées et de sinistres; celles où les vendeurs continuent de se

tenir sont bien déchues de l'opulence ancienne; cependant on y trouve

encore des foules bruyantes, et des milliers d'objets curieux ou

éclatants; les places où ces avenues se croisent sont toujours

recouvertes d'une large et magnifique coupole, très haut suspendue, avec

une ouverture au milieu, par où tombent les rayons clairs du soleil de

Perse: chacun de ces carrefours est aussi orné d'une fontaine, d'un

bassin de marbre où trempent les belles gerbes des marchands de roses,

et où viennent boire les gens, les ânes, les chameaux et les chiens.

Le bazar des teinturiers, monumental, obscur et lugubre, donne l'idée

d'une église gothique démesurément longue et tendue de deuil, avec

toutes les pièces d'étoffe ruisselantes de teinture qui s'égouttent,

accrochées partout jusqu'en haut des voûtes,--bleu sombre pour les robes

des hommes, noir pour les-voiles des dames-fantômes.

Dans le bazar des marteleurs de cuivre, d'une demi-lieue de long et sans

cesse vibrant au bruit infernal des marteaux, les plus gracieuses

aiguières, les buires de cuivre des formes les plus sveltes et les plus

rares, brillent toutes neuves aux devantures des échoppes, à travers la

pénombre enfumée.

Comme à Chiraz, c'est le bazar des selliers qui est, dans toute son

étendue, le plus miroitant de broderies, de dorures, de perles et de

paillettes. Les fantaisies orientales pour voyageurs de caravane s'y

étalent innombrables: sacs de cuir, chamarrés de broderies de soie;

poires à poudre très dorées, gourdes surchargées de pendeloques;

petites coupes de métal ciselé pour boire l'eau fraîche aux fontaines du

chemin. Et puis viennent les houssines de velours et d'or, destinées aux

ânesses blanches des dames; les harnais pailletés pour les chevaux ou

les mules; les guirlandes de sonnettes, dont le carillon épouvante les

bêtes fauves. Et enfin tout ce qui est nécessaire à la vraie élégance

des chameaux: rangs de perles pour passer dans les narines, bissacs

frangés de vives couleurs; têtières ornées de verroteries, de plumets et

de petits miroirs où joueront pendant la marche les rayons du soleil ou

les rayons de la lune.

Une des ogives immenses nous envoie tout à coup son flot de lumière, et

la place Impériale nous réapparaît, toujours saisissante de proportions

et de splendeur, avec ses enfilades d'arceaux réguliers, ses mosquées

qui semblent se coiffer de monstrueux turbans d'émail, ses minarets

fuselés, où du haut en bas s'enroulent en spirale des torsades blanches

et des arabesques prodigieusement bleues.

Vite, traversons ce lieu vaste, désert à cette heure sous le soleil

torride, et de l'autre côté, par une ogive semblable, abritons-nous à

nouveau, reprenons la fraîcheur des voûtes.

Le bazar où nous nous retrouvons à l'ombre est celui des pâtissiers. Il

y fait chaud; des fourneaux y sont allumés partout dans les échoppes; et

on y sent l'odeur des bonbons qui cuisent. Beaucoup de bouquets de

roses, aux petits étalages, parmi les sucres d'orge et les tartes; des

sirops de toutes couleurs dans des carafes; des confitures dans de

grandes vieilles potiches chinoises, arrivées ici au siècle de

Chah-Abbas; une nuée de mouches. Des groupes nombreux de dames noires au

masque blanc. Et surtout des enfants adorables, drôlement habillés comme

de grandes personnes; petits garçons en longue robe et trop haut bonnet;

petites filles aux yeux peints, jolies comme des poupées, en veste à

basques retombantes, jupe courte et culotte par-dessous.

Au suivant carrefour, qui montre une vétusté caduque, des groupes

stationnent auprès de la fontaine: assis sur le bord de la vasque de

marbre, un vieux derviche est là qui prêche, tout blanc de barbe et de

cheveux dans le rayon qui tombe du haut de la coupole, l'air d'avoir

cent ans, et, du bout de ses doigts décharnés, tenant une rose.

Ensuite, c'est le bazar des bijoutiers, très archaïque, très souterrain,

et où ne passe personne. On y vend des objets d'argent repoussé,

coffrets, coupes, miroirs, carafes pour le kaylan; dans des boîtes

vitrées, aux verres ternis, qu'enveloppe toujours par surcroît de

précautions un filet en mailles de soie bleue, on vend aussi des parures

anciennes, en argent ou en or, en pierreries vraies ou fausses, et

quantité de ces agrafes pour attacher derrière la tête le petit voile

blanc percé de deux trous qui masque le visage des femmes. Les

marchands, presque tous, sont des vieillards à la barbe neigeuse,

accroupis dans des niches sombres, chacun tenant sa petite balance pour

peser les turquoises et chacun poursuivant son rêve que les acheteurs ne

viennent guère troubler. La poussière, les chauves-souris, les toiles

d'araignée, les décombres noirs ont envahi ce bazar décaissé, où

sommeillent pourtant d'exquises choses.

Nous finissons la journée dans un Ispahan de ruines et de mort, qui se

fait de plus en plus lugubre à mesure que le soleil baisse. C'est

l'immense partie de la ville qui a cessé de vivre depuis l'invasion

afghane, depuis les horreurs de ce grand siège, mis sous ses murs par le

sultan Mahmoud il y aura deux cents ans bientôt. Ispahan ne s'est plus

relevée après cette seconde terrible tourmente, qui réduisit ses

habitants, de sept cent mille qu'ils étaient, à soixante milliers à

peine; et d'ailleurs Kerim-Khan, presque aussitôt, consacra sa déchéance

en transportant à Chiraz la capitale de l'Empire. Sur un parcours de

plus d'une lieue, maisons, palais, bazars, tout est désert et tout

s'écroule; le long des rues ou dans les mosquées, les renards et les

chacals sont venus creuser leurs trous et fixer leurs demeures; et çà et

là l'émiettement des belles mosaïques, des belles faïences, a saupoudré

comme d'une cendre bleu céleste les éboulis de briques et de terre

grise. A part un chacal, qui nous montre à la porte d'un terrier son

museau pointu, nous ne rencontrons rien de vivant nulle part; nous

marchons à travers le froid silence, n'entendant que nos pas et le heurt

des bâtons de mes deux gardes contre les pierres. Cependant des fleurs

de mai, des marguerites, des pieds-d'alouette, des coquelicots, des

églantines blanches forment des petits jardins partout, sur le faîte des

murs; le déclin du jour est limpide et doré; les neiges lointaines,

là-bas sur les cimes, deviennent délicieusement roses; au-dessus de

cette désolation, la fête de lumière bat son plein à l'approche du soir.

Il faut être rentré au plus tard pour le crépuscule, car la vieille

capitale de Chah-Abbas n'a point de vie nocturne. Le portail de la

maison du prince se ferme hermétiquement dès qu'il commence à faire

noir. Les vieilles portes bardées de fer, qui séparent les uns des

autres les différents quartiers, se ferment aussi partout;

l'inextricable labyrinthe de la ville, où l'obscurité sera bientôt

souveraine, se divise en une infinité de parties closes qui, jusqu'au

retour du soleil, ne communiqueront plus ensemble: le suaire de plomb de

l'Islam retombe sur Ispahan.

Les roses embaument dans la nuit, les roses du jardin très muré et

défendu sur lequel mon logis s'ouvre. On n'entend venir aucun bruit du

dehors, puisque personne ne circule plus; aucun roulement, puisqu'il

n'existe point de voitures; l'air limpide et sonore ne vous apporte de

temps à autre que des sons de voix, tous glapissants, tous tristes;

appels chantés des muezzins, longs cris des veilleurs de nuit qui se

répondent d'un quartier fermé à un autre, aboiements des chiens de

garde, ou plaintes lointaines des chacals. Et les étoiles scintillent

étrangement clair, car nous sommes toujours très haut, à peu près à

l'altitude des sommets de nos plus grandes montagnes françaises.

Lundi, 14 mai.

Le Chah-Abbas voulut aussi dans sa capitale d'incomparables jardins et

de majestueuses allées. L'avenue de Tscharbag, qui est l'une des voies

conduisant à Djoulfa et qui fait suite à ce pont superbe par lequel nous

sommes entrés le premier jour, fut en son temps une promenade unique sur

la terre, quelque chose comme les Champs-Élysées d'Ispahan: une

quadruple rangée de platanes, longue de plus d'une demi-lieue, formant

trois allées droites; l'allée du centre, pour les cavaliers et les

caravanes, pavée de larges dalles régulières; les allées latérales,

bordées, dans toute leur étendue, de pièces d'eau, de plates-bandes

fleuries, de charmilles de roses; et, des deux côtés, sur les bords, des

palais ouverts[10], aux murs de faïence, aux plafonds tout en arabesques

et en stalactites dorées. A l'époque où resplendissait chez nous la

cour du Roi-Soleil, la cour des Chahs de Perse était sa seule rivale en

magnificence; Ispahan, près d'être investie par les barbares de l'Est,

atteignait l'apogée de son luxe, de ses raffinements de parure, et le

Tscharbag était un rendez-vous d'élégances telles que Versailles même

n'en dut point connaître. Aux heures de parade, les belles voilées

envahissaient les balcons des palais, pour regarder les seigneurs

caracoler sur les dalles blanches, entre les deux haies de rosiers

arborescents qui longeaient l'avenue. Les chevaux fiers, aux harnais

dorés, devaient galoper avec ces attitudes précieuses, ces courbures

excessives du col que les Persans de nos jours s'étudient encore à leur

donner. Et les cavaliers à fine taille portaient très serrées, très

collantes, leurs robes de cachemire ou de brocart d'or sur lesquelles

descendaient leurs longues barbes teintes; ils avaient des bagues, des

bracelets, des aigrettes à leur haute coiffure, ils étincelaient de

pierreries; les fresques et les miniatures anciennes nous ont transmis

le détail de leurs modes un peu décadentes, qui cadraient bien avec le

décor du temps, avec l'ornementation exquise et frêle des palais, avec

l'éternelle transparence de l'air et la profusion des fleurs.

Le Tscharbag, tel qu'il m'apparaît au soleil de ce matin de mai, est

d'une indicible mélancolie, voie de communication presque abandonnée

entre ces deux amas de ruines, Ispahan et Djoulfa. Les platanes, plus de

trois fois centenaires, y sont devenus des géants qui se meurent, la

tête découronnée; les dalles sont disjointes et envahies par une herbe

funèbre. Les pièces d'eau se dessèchent ou bien se changent en mares

croupissantes; les plates-bandes de fleurs ont disparu et les derniers

rosiers tournent à la broussaille sauvage. Entre qui veut dans les

quelques palais restés debout, dont les plafonds délicats tombent en

poussière et où les Afghans, par fanatisme, ont brisé dès leur arrivée

le visage de toutes les belles dames peintes sur les panneaux de

faïence. Avec ses allées d'arbres qui vivent encore, ce Tscharbag,

témoin du faste d'un siècle si peu distant du nôtre, est plus

nostalgique cent fois que les débris des passés très lointains.

* * * * *

Rentrés dans Ispahan, au retour de notre visite à la grande avenue

morne, nous repassons par les bazars, qui sont toujours le lieu de la

fraîcheur attirante et de l'ombre. Là, mon escorte me conduit d'abord

chez les gens qui tissent la soie, qui font les brocarts pour les robes

de cérémonie, et les _taffetas_[11]; cela se passe dans une demi-nuit,

les métiers tendus au fond de tristes logis en contre-bas qui ne

prennent de lumière que sur la rue voûtée et sombre. Et puis, chez ceux

qui tissent le coton récolté dans l'oasis alentour, et chez ceux qui

l'impriment, par des procédés séculaires, au moyen de grandes plaques

de bois gravées; c'est aussi dans une quasi-obscurité souterraine que se

colorient ces milliers de panneaux d'étoile (représentant toujours des

portiques de mosquée), qui, de temps immémorial, vont ensuite se laver

dans la rivière, et sécher au beau soleil, sur les galets blancs des

bords.

Nous terminons par le quartier des émailleurs de faïence, qui

travaillent encore avec une grande activité à peinturlurer, d'après les

vieux modèles inchangeables, des fleurs et des arabesques sur les

briques destinées aux maisons des Persans de nos jours. Mais ni les

couleurs ni l'émail ne peuvent être comparés à ceux des carreaux

anciens; les bleus surtout ne se retrouvent plus, ces bleus lumineux et

profonds, presque surnaturels, qui dans le lointain, font ressembler à

des blocs de pierre précieuse les coupoles des vieilles mosquées. Le

Chah-Abbas, qui avait tant vulgarisé l'art des faïences, faisait venir

du fond de l'Inde ou de la Chine des cobalts et des indigos rares, que

l'on cuisait par des procédés aujourd'hui perdus. Il avait aussi mandé

d'Europe et de Pékin des maîtres dessinateurs, qui, malgré le Coran,

mêlèrent à la décoration persane des figures humaines.--Et c'est

pourquoi, dans les palais de ce prince, sur les panneaux émaillés, on

voit des dames de la Renaissance occidentale, portant fraise à la

Médicis, et d'autres qui ont de tout petits yeux tirés vers les tempes

et minaudent avec une grâce chinoise.

Mes deux soldats à bâtons et mon beau cosaque galonné m'ennuyaient

vraiment beaucoup. Cet après-midi, je me décide à les remercier pour

circuler seul. Et, quoi qu'on m'en ait dit, je tente de m'asseoir,

maintenant que je commence à être connu dans Ispahan, sur l'une des

petites banquettes des marchands de thé, au bord d'un des frais

ruisseaux de la place Impériale, du côté de l'ombre. J'en étais certain:

on m'apporte de très bonne grâce ma tasse de thé miniature, mon kalyan

et une rose; avec mes amis les musulmans, si l'on s'y prend comme il

faut, toujours on finit par s'entendre.

Vers Ispahan · 第 11 / 17 段