Les belles dames de Koumichah sont vraiment bien matineuses; en voici

déjà de très élégantes qui commencent à sortir, chacune montée sur son

ânesse blanche, et chacune enveloppant de son voile noir un bébé à

califourchon sur le devant de la selle, qui ne montre que son bout de

nez au petit vent frisquet. C'est vendredi, et on s'en va prendre la

rosée de mai hors de la ville, dans les jardins frissonnants, entourés

de hauts murs dissimulateurs.

Nos chevaux sont fatigués, bien qu'on ait passé la nuit à leur

frictionner les pattes, et surtout à leur étirer les oreilles,--ce qui

est, paraît-il, l'opération la plus réconfortante du monde. Aussi

partons-nous d'une allure indolente, le long de ces jardins clos, dont

les murs de terre sont flanqués à tous les angles d'une tourelle d'émail

bleu. A la limite des solitudes, une mosquée très sainte mire dans un

étang son merveilleux dôme, qui, auprès des constructions en terre

battue, semble une pièce de fine joaillerie; il luit au soleil d'un

éclat poli d'agate; l'émail dont il est revêtu représente un fol

enchevêtrement d'arabesques bleues, parmi les quelles s'enlacent des

fleurs jaunes à coeur noir.

Et puis, derrière une colline aride, ce prodigieux ouvrage de terre

qu'est Koumichah disparaît d'un coup, avec ses tours, ses cinquante

minarets, ses mille petites coupoles bossues; voici encore devant nous

l'espace vide, et le tapis sans fin des fleurettes incolores, qui

s'écrasent sous nos pas en répandant leur parfum. Nous pensions en avoir

fini avec le désert triste et suave; nous le retrouvons plus monotone

que jamais, pendant nos sept ou huit heures de route, avec une chaleur

croissante et de continuels mirages.

On aurait pu, en forçant un peu l'étape, arriver enfin ce soir à

Ispahan; mais la tombée de la nuit nous a paru un mauvais moment pour

aborder une ville où l'hospitalité est problématique, et nous avons

décidé de nous arrêter dans un caravansérail, à trois lieues des murs.

Des mirages, des mirages partout: on se croirait dans les plaines

mortes de l'Arabie. Un continuel tremblement agite les horizons, qui se

déforment et changent. De différents côtés, des petits lacs, d'un bleu

exquis, reflétant des rochers ou des ruines, vous appellent et puis

s'évanouissent, reparaissent ailleurs et s'en vont encore... Une

caravane d'animaux étranges s'avance vers nous; des chameaux qui ont

deux têtes, mais qui n'ont pas de jambes, qui sont dédoublés par le

milieu, comme les rois et les reines des jeux de cartes... De plus près,

cependant, ils redeviennent tout à coup des bêtes normales, d'ordinaires

et braves chameaux qui marchent tranquillement vers cette Chiraz, déjà

lointaine derrière nous. Et ce qu'ils portent, en ballots cordés

suspendus à leurs flancs, c'est de l'opium, qui s'en ira ensuite très

loin vers l'Orient extrême; c'est une ample provision de rêve et de

mort, qui a poussé dans les champs de la Perse sous forme de fleurs

blanches, et qui est destinée aux hommes à petits yeux du

Céleste-Empire.

Sur le soir, ayant traversé des défilés rugueux, entre des montagnes

pointues et noirâtres comme des tentes bédouines, nous retombons dans

une Perse plus heureuse; au loin reparaissent partout les taches vertes

des blés et des peupliers.

Notre gîte pour la huit est cependant un assez farouche petit château

fort, isolé au milieu des landes stériles. D'innombrables ballots de

marchandises et quelques centaines de chameaux accroupis entourent ce

caravansérail, quand nous y arrivons au déclin rouge du soleil; c'est

une de ces immenses caravanes, plus lentes que les files de mulets ou

d'ânons, qui font les gros transports et mettent de cinquante à

cinquante-cinq jours entre Téhéran et Chiraz. Comme d'habitude, nous

occupons le logis des hôtes de marque, au-dessus de l'ogive d'entrée:

une chambre aux murs de terre, perchée en vedette, avec promenoir sur

les toits et sur le faîte crénelé du rempart.--Ispahan, la désirée,

n'est plus qu'à trois heures de marche mais des replis du terrain nous

la cachent encore.

Aussitôt le soleil couché, la grande caravane s'ébranle sous nos murs,

pour faire son étape de nuit, à la belle lune, aux belles étoiles. Le

vent nous apporte la puanteur musquée des chameaux et les horribles cris

de malice ou de souffrance qu'ils jettent chaque fois qu'il s'agit de

les charger; nous sommes au milieu d'une ménagerie en fureur, on ne

s'entend plus.

La clarté rouge et or, au couchant, s'éteint devant la lune ronde, qui

commence de dessiner sur le sol les ombres de nos murs crénelés et de

nos tours. Peu à peu, ces amas d'objets qui étaient par terre se hissent

et s'équilibrent sur le dos des chameaux, qui cessent de crier;

redevenus des bêtes dociles, à présent ils sont tous debout, agitant

leurs clochettes. La caravane va partir.

Ils ne crient plus, les chameaux, et les voilà qui s'éloignent à la

queue leu leu, avec un carillon de sonnailles douces. Vers les pays du

Sud, d'où nous venons, ils s'en retournent lentement; toutes les

fondrières, tous les gouffres d'où nous sommes sortis, ils vont les

retraverser; étape par étape, caillou par caillou, refaire le même

pénible chemin. Et ils recommenceront indéfiniment, jusqu'à ce qu'ils

tombent de fatigue et que sur place les vautours les mangent. Le vent

n'apporte plus leur puanteur, mais le parfum des herbes. A la file, ils

s'éloignent, petits riens maintenant, qui se traînent sur l'étendue

obscure; le bruit de leurs sonnailles est bientôt perdu.--C'est du haut

de nos remparts, entre nos créneaux, que nous regardons la plaine, comme

des châtelains du moyen âge.--La fuite de cette caravane a fait la

solitude absolue dans nos profonds entours. Toutes les dents de notre

petit rempart sont maintenant dessinées sur la lande, en ombres

lunaires, précises et dures. Au-dessous de nous, on verrouille avec

fracas la porte ferrée qui nous protégera des surprises nocturnes. Au

chant des grillons, la nuit de plus en plus s'établit en souveraine,

mais il y a de telles transparences que l'on continue de voir infiniment

loin de tous côtés. On sent de temps à autre un souffle encore chaud,

qui promène l'odeur des serpolets et des basilics. Et puis, sous la

lumière spectrale de la lune, un frisson passe; tout à coup il fait très

froid.

Samedi, 12 mai.

Départ au lever du jour, enfin pour Ispahan!

Une heure de route, dans un sinistre petit désert, aux ondulations

d'argile brune,--qui sans doute est placé là pour préparer l'apparition

de la ville d'émail bleu, et de sa fraîche oasis.

Et puis, avec un effet de rideau qui se lève au théâtre, deux collines

désolées s'écartent devant nous et se séparent; alors un éden, qui était

derrière, se révèle avec lenteur. D'abord des champs de larges fleurs

blanches qui, après la monotonie terreuse du désert, semblent éclatants

comme de la neige. Ensuite une puissante mêlée d'arbres,--des peupliers,

des saules, des yeuses, des platanes,--d'où émergent tous les dômes

bleus et tous les minarets bleus d'Ispahan!... C'est un bois et c'est

une ville; cette verdure de mai, plus exubérante encore que chez nous,

est étonnamment verte; mais surtout cette ville bleue, cette ville de

turquoise et de lapis, dans la lumière du matin, s'annonce

invraisemblable et charmante autant qu'un vieux conte oriental.

Les myriades de petites coupoles en terre rosée sont là aussi parmi les

branches. Mais tout ce qui monte un peu haut dans le ciel, minarets

sveltes et tournés comme des fuseaux, dômes tout ronds, ou dômes renflés

comme des turbans et terminés en pointe, portiques majestueux des

mosquées, carrés de muraille qui se dressent percés d'une ogive

colossale, tout cela brille, étincelle dans des tons bleus, si puissants

et si rares que l'on songe à des pierres fines, à des palais en saphir,

à d'irréalisables splendeurs de féerie. Et au loin, une ceinture de

montagnes neigeuses enveloppe et défend toute cette haute oasis,

aujourd'hui délaissée, qui fut en son temps un des centres de la

magnificence et du luxe sur la Terre.

Ispahan!... Mais quel silence aux abords!... Chez nous, autour d'une

grande ville, il y a toujours des kilomètres de gâchis enfumé, des

charbons, de tapageuses machines en fonte, et surtout des réseaux de ces

lignes de fer qui établissent la communication affolée avec le reste du

monde.--Ispahan, seule et lointaine dans son oasis, semble n'avoir même

pas de routes. De grands cimetières abandonnés où paissent des chèvres,

de limpides ruisseaux qui courent librement partout et sur lesquels on

n'a même pas fait de pont, des ruines d'anciennes enceintes crénelées,

et rien de plus. Longtemps nous cherchons un passage, parmi les débris

de remparts et les eaux vives, pour ensuite nous engager entre des murs

de vingt pieds de haut, dans un chemin droit et sans vue, creusé en son

milieu par un petit torrent. C'est comme une longue souricière, et cela

débouche enfin sur une place où bourdonne la foule. Des marchands, des

acheteurs, des dames-fantômes, des Circassiens en tunique serrée, des

Bédouins de Syrie venus avec les caravanes de l'Ouest (têtes énormes,

enroulées de foulards), des Arméniens, des Juifs... Par terre, à l'ombre

des platanes, les tapis gisent par monceaux, les couvertures, les

selles, les vieux burnous ou les vieux bonnets; des ânons, en passant,

les piétinent,--et nos chevaux aussi, qui prennent peur. Cependant, ce

n'est pas encore la ville aux minarets bleus. Ce n'est pas la vraie

Ispahan, que nous avions aperçue en sortant du désert, et qui nous avait

semblé si proche dans la limpidité du matin; elle est à une lieue plus

loin, au delà de plusieurs champs de pavots et d'une rivière très large.

Ici, ce n'est que le faubourg arménien, le faubourg profane où les

étrangers à l'Islam ont le droit d'habiter. Et ces humbles quartiers,

pour la plupart en ruines, où grouille une population pauvre,

représentent les restes de la Djoulfa qui connut tant d'opulence à la

fin du XVIe siècle, sous Chah-Abbas. (On sait comment ce grand

empereur,--par des procédés un peu violents, il est vrai,--avait fait

venir de ses frontières du Nord toute une colonie arménienne pour

l'implanter aux portes de la capitale, mais l'avait ensuite comblée de

privilèges, si bien que ce faubourg commerçant devint une source de

richesse pour l'Empire. Aux siècles d'après, sous d'autres Chahs, les

Arméniens, qui s'étaient rendus encombrants, se virent pressurés,

persécutés, amoindris de toutes les manières[5]. De nos jours, sous le

Vizir actuel de l'Irak, ils ont cependant recouvré le droit d'ouvrir

leurs églises et de vivre en paix).

On nous presse de rester à Djoulfa: les chrétiens, nous dit-on, ne sont

pas admis à loger dans la sainte Ispahan. Nos chevaux, d'ailleurs, ne

nous y conduiront point, leur maître s'y refuse; ça n'est pas dans le

contrat, et puis-ça ne se fait jamais. Des Arméniens s'avancent pour

nous offrir de nous louer des chambres dans leurs maisons. Nous sommes

là, nos bagages et nos armes par terre, au milieu de la foule, qui de

plus en plus nous cerne et s'intéresse.--Non; moi je tiens à habiter la

belle ville bleue; je suis venu exprès; en dehors de cela, je ne veux

rien entendre! Qu'on me procure des mules, des ânes, n'importe quoi, et

allons-nous-en de ce mercantile faubourg, digne tout au plus des

infidèles.

Les mules qu'on m'amène sont de vilaines bêtes rétives, je l'avais

prévu, qui jettent deux ou trois fois leur charge par terre. Les gens,

du reste, regardent nos préparatifs de départ avec des airs narquois,

des airs de dire: On les mettra à la porte et ils nous reviendront. Ça

ne fait rien! En route, par les petits sentiers, les petites ruelles,

où passe toujours quelque ruisseau d'eau vive, issu des neiges voisines.

Bientôt nous nous retrouvons dans les blés ou les pavots en fleurs. Et

la voici, cette rivière d'Ispahan, qui coule peu profonde sur un lit de

galets; elle pourrait cependant servir de voie de communication, si, au

lieu de se rendre à la mer, elle n'allait s'infiltrer dans les couches

souterraines et finir par se jeter dans ce lac, perdu au milieu des

solitudes, que nous avons aperçu au commencement du voyage; sur ses

bords, sèchent au soleil des centaines de ces toiles murales, qui

s'impriment ici de dessins en forme de porte de mosquée et puis qui se

répandent dans toute la Perse et jusqu'en Turquie.

C'est un pont magnifique et singulier qui nous donne accès dans la

ville; il date de Chah-Abbas, comme tout le luxe d'Ispahan; il a près de

trois cents mètres de longueur et se compose de deux séries superposées

d'arcades ogivales, en briques grises, rehaussées de bel émail bleu. En

même temps que nous, une caravane fait son entrée, une très longue

caravane, qui arrive des déserts de l'Est et dont les chameaux sont tous

coiffés de plumets barbares. Des deux côtés de la voie qui occupe le

milieu du pont, des passages, pour les gens à pied, s'abritent sous de

gracieuses arcades ornées de faïences, et ressemblent à des cloîtres

gothiques.

Toutes les dames-fantômes noires, qui cheminent dans ces promenoirs

couverts, ont un bouquet de roses à la main. Des roses, partout des

roses. Tous les petits marchands de thé ou de sucreries postés sur la

route ont des roses plein leurs plateaux, des roses piquées dans la

ceinture, et les mendiants pouilleux accroupis sous les ogives

tourmentent des roses dans leurs doigts.

Les dômes bleus, les minarets bleus, les donjons bleus commencent de

nous montrer le détail de leurs arabesques, pareilles aux dessins des

vieux tapis de prière. Et, dans le ciel merveilleux, des vols de pigeons

s'ébattent de tous côtés au-dessus d'Ispahan, se lèvent, tourbillonnent,

puis se posent à nouveau sur les tours de faïence.

Le pont franchi, nous trouvons une avenue large et droite, qui est pour

confondre toutes nos données sur les villes orientales. De chaque côté

de la voie, d'épais buissons de roses forment bordure; derrière, ce sont

des jardins où l'on aperçoit, parmi les arbres centenaires, des maisons

ou des palais, en ruines peut-être, mais on ne sait trop, tant la

feuillée est épaisse. Ces massifs de rosiers en pleine rue, que les

passants peuvent fourrager, ont fleuri avec une exubérance folle, et,

comme c'est l'époque de la cueillette pour composer les parfums, des

dames voilées sont là dedans, ciseaux en main, qui coupent, qui coupent,

qui font tomber une pluie de pétales; il y à de pleines corbeilles de

roses posées de côté et d'autre, et des montagnes de roses par terre...

Qu'est-ce qu'on nous racontait donc à Djoulfa, et comment serions-nous

mal accueillis, dans cette ville des grands arbres et des fleurs, qui

est si ouverte et où les gens nous laissent si tranquillement arriver?

Mais l'enfermement, l'oppression des ruines et du mystère nous

attendaient au premier détour du chemin; tout à coup nous nous

retrouvons, comme à Chiraz, dans le labyrinthe des ruelles désertes,

sombres entre de grands murs sans fenêtres, avec des immondices par

terre, des carcasses, des chiens morts. Tout est inhabité, caduc et

funèbre; çà et là, des parois éventrées nous laissent voir des maisons,

bonnes tout au plus pour les revenants ou les hiboux. Et, dans

l'éternelle uniformité grise des murailles, les vieilles portes toujours

charmantes, aux cadres finement émaillés, sèment en petites parcelles

bleues leurs mosaïques sur le sol, comme les arbres sèment leurs

feuilles en automne. Il fait chaud et on manque d'air, dans ces ruines

où nous marchons à la débandade, perdant de vue plus d'une fois nos

bêtes entêtées qui ne veulent pas suivre. Nous marchons, nous marchons,

sans trop savoir nous-mêmes où nous pourrons bien faire tête, notre

guide à présent n'ayant pas l'air beaucoup plus rassuré que les

Arméniens de Djoulfa sur l'accueil que l'on nous réserve. Essayons dans

les caravansérails d'abord, et, si l'on nous refuse, nous verrons

ensuite chez les habitants!...

Sans transition, nous voici au milieu de la foule, dans la pénombre et

la fraîcheur; nous venons d'entrer sous les grandes nefs voûtées des

bazars. La ville n'est donc pas morte dans tous ses quartiers, puisqu'on

peut y rencontrer encore un grouillement pareil. Mais il fait presque

noir, et toute cette agitation de marchands en burnous, de

dames-fantômes, de cavaliers, de caravanes, qui se révèle ainsi d'un

seul coup, après tant de ruines et de silence, au premier abord paraît à

moitié fantastique.

C'est un monde, ces bazars d'Ispahan, qui furent à leur époque les plus

riches marchés de l'Asie. Leurs nefs de briques, leurs séries de hautes

coupoles, se prolongent à l'infini, se croisent en des carrefours

réguliers, ornés de fontaines, et, dans leur délabrement, restent

grandioses. Des trous, des cloaques, des pavés pointus où l'on glisse;

péniblement nous avançons, bousculés par les gens, par les bêtes, et

sans cesse préoccupés de nos mules de charge, qui se laissent distancer

dans la mêlée étrange.

Les caravansérails s'ouvrent le long de ces avenues obscures, et y

jettent chacun son flot de lumière. Ils ont tous leur cour à ciel libre,

où les voyageurs fument le kalyan à l'ombre de quelque vieux platane,

auprès d'une fontaine jaillissante, parmi des buissons de roses roses et

d'églantines blanches; sur ces jardins intérieurs, deux ou trois étages

de petites chambres pareilles prennent jour par des ogives d'émail

bleu.

Nous nous présentons à la porte de trois, quatre, cinq caravansérails,

où la réponse invariable nous est faite, que tout est plein.

En voici un cependant où il n'y a visiblement personne; mais quel bouge

sombre et sinistre, au fond d'un quartier abandonné qui s'écroule!--Tant

pis! Il est midi passé, nous mourons de faim, nous n'en pouvons plus,

entrons là.--D'ailleurs, nos mules et nos muletiers de Djoulfa, refusant

d'aller plus loin, jettent tout sur le pavé, devant la porte, dans la

rue déserte et de mauvaise mine où il fait presque nuit sous l'épaisseur

des voûtes.--«Tout est plein,» nous répond l'hôte avec un mielleux

sourire... Alors, que faire?...

Un vieil homme à figure futée, qui depuis un instant nous suivait,

s'approche pour me parler en confidence: «Un seigneur, qui se trouve

dans la gêne, me dit-il à l'oreille, l'a chargé de louer sa maison. Un

peu cher peut-être, cinquante tomans (deux cent cinquante francs) par

mois; cependant, si je veux voir...» Et il m'emmène loin, très loin, à

travers une demi-lieue de ruines et de décombres, pour m'ouvrir enfin,

au bout d'une impasse, une porte vermoulue qui a l'air de donner dans un

caveau de cimetière...

Oh! l'idéale demeure! Un jardin, ou plutôt un nid de roses: des rosiers

élancés et hauts comme des arbres; des rosiers grimpants qui cachent les

murailles sous un réseau de fleurs. Et, au fond, un petit palais des

Mille et une Nuits, avec une rangée de colonnes longues et frêles, en ce

vieux style persan qui s'inspire encore de l'architecture achéménide et

des élégances du roi Darius. A l'intérieur, c'est de l'Orient ancien et

très pur; une salle élevée, qui jadis fut blanche et or, aujourd'hui

d'un ton d'ivoire rehaussé de vermeil mourant; au plafond, des mosaïques

en très petites parcelles de miroir, d'un éclat d'argent terni, et puis

des retombées de ces inévitables ornements des palais de la Perse, qui

sont comme des grappes de stalactites ou des amas d'alvéoles d'abeilles.

Des divans garnis d'une soie vert jade, aux dessins d'autrefois imitant

des flammes roses. Des coussins, des tapis de Kerman et de Chiraz. Dans

les fonds, des portes, au cintre comme frangé de stalactites, donnant

sur de petits lointains où il fait noir. En tout cela, un inquiétant

charme de vétusté, de mystère et d'aventure. Et le parfum des roses du

jardin, mêlé aux senteurs d'on ne sait quelles essences de harem, dont

les tentures sont imprégnées...

Vite, que je retourne chercher mes gens et mes bagages, pendant que le

bonhomme futé préviendra son seigneur que le marché est conclu à

n'importe quel prix. Pour moi, étranger qui passe, quel amusement rêvé

d'habiter une telle maison, cachée parmi les ruines et enveloppée de

silence, au coeur d'une ville comme Ispahan!

Mais, hélas! bientôt j'entends courir derrière moi dans la rue, et c'est

le bonhomme qui me rappelle effaré: le seigneur dans la gêne refuse avec

indignation. «Des chrétiens! a-t-il répondu, non pas même pour mille

tomans la journée; qu'ils s'en aillent à Djoulfa ou au diable!»

Il est une heure et demie. A toute extrémité, nous accepterions

n'importe quel gîte, pour nous reposer à l'ombre et en finir.

Dans une maison de pauvres, au-dessus d'une cour où grouillent des

enfants loqueteux, une vieille femme consent à nous louer un taudis,

quatre murs en pisé et un toit de branches, rien de plus; encore

désire-t-elle l'autorisation de son père, fort longue à obtenir, car le

vieillard est en enfance sénile, aveugle et sourd, et il faut lui hurler

longtemps la chose, dans les deux oreilles l'une après l'autre.

A peine étions-nous là, étendus pour un peu de repos, une clameur monte

et commence à nous troubler: la cour est pleine de monde, la rue aussi;

et nous apercevons la vieille femme en sanglots, au milieu de gens qui

vocifèrent et la menacent du poing.

--Qu'est-ce que c'est? lui dit-on, loger des chrétiens! Qu'elle rende

l'argent! Dehors, leurs bagages! Et qu'ils sortent sur l'heure!

--Ça, non, par exemple, nous ne sortirons pas!

Je fais barricader la porte et informer la foule, par la voix d'un

héraut, que je suis prêt à subir toutes les horreurs d'un siège plutôt

que de descendre; ensuite, aux deux lucarnes de la fenêtre, mon

serviteur français et moi, nous montrons braqués nos revolvers,--après

avoir eu soin d'enlever les cartouches pour éviter tous risques

d'accident.

QUATRIÈME PARTIE

Sur un bout de papier, confié à mon Persan le plus fidèle, dans la

première minute du siège, j'ai griffonné ma détresse à l'unique Européen

qui habite Ispahan, le prince D..., consul général de Russie. Ma maison

assiégée se trouve par hasard assez voisine de la sienne, et je vois

arriver aussitôt deux grands diables de cosaques, vêtus de la livrée

officielle russe devant quoi tous les assaillants s'inclinent. Ils me

sont dépêchés en hâte, m'apportant la plus aimable invitation de venir

demeurer chez le prince, et, malgré la crainte d'être indiscret, il ne

me reste vraiment d'autre parti que celui d'accepter. Je consens donc à

rendre la place, et à suivre tête haute mes deux libérateurs galonnés

d'argent, tandis que la foule, en somme pas bien méchante, enfantine

plutôt, s'emploie d'elle-même à transporter mes bagages.

Au fond d'un grand jardin,--plein de roses, il va sans dire, et haut

muré, bien entendu,--se retrouver tout à coup dans un logement vaste,

propre et clair, avec le confort européen dans un cadre oriental, c'est

tout de même un bien-être exquis, un repos inappréciable, après tant de

jours passés dans les niches en terre et la promiscuité des

caravansérails. Le prince et la princesse D... sont d'ailleurs des hôtes

si charmants qu'ils savent, dès la première minute, vous donner

l'illusion qu'on n'est point un chemineau recueilli par aventure, mais

un ami attendu et ne gênant pas.

Dimanche, 13 mai.

Je m'éveille tard, au chant des oiseaux, avec, tout de suite, avant le

retour complet de la pensée, une impression de sécurité et de loisir: le

tcharvadar ne viendra pas ce matin me tourmenter pour le départ; il n'y

aura pas à se remettre en route, par les sentiers mauvais et les

fondrières. Autour de moi, ce ne sont plus les murs troués et noirâtres,

la terre et les immondices; la chambre est spacieuse et blanche, avec

les divans larges et les gais tapis de l'Orient. Le jardin devant ma

porte est une véritables nappe de roses, éclaircie par quelques genêts

jaunes, qui jaillissent çà et là en gerbes d'or, sous un ciel de mai

d'une pureté et d'une profondeur à peu près inconnues à d'autres

climats. Les oiseaux, qui viennent jusqu'au seuil de ma porte faire

leur tapage de fête, sont des mésanges, des bergeronnettes, des

rossignols. Il y a comme un délire de renouveau dans l'air; c'est la

pleine magnificence de ce printemps de la Perse, qui est si éphémère

avant l'été torride; c'est la folle exaltation de cette saison des roses

à Ispahan, qui se hâte d'épuiser toutes les sèves, de donner en quelques

jours toutes les fleurs et tout le parfum.

Vers Ispahan · 第 10 / 17 段