toujours morne et claire. La floraison des asphodèles et des acanthes
donne par instants à ces solitudes des aspects de jardin; jardin funèbre
et décoloré, qui se prolonge pendant des lieues sans que jamais rien ne
change. A droite et à gauche, infiniment loin, les deux chaînes de
montagnes continuent de nous suivre; elles forment à la surface de la
terre comme une sorte de double arête, qui est l'une des plus hautes du
monde. Mais aujourd'hui, dans la chaîne de l'Est, parfois des brèches
nous laissent apercevoir l'entrée de ces immenses déserts de sable et de
sel qui ont deux cents lieues de profondeur, et s'en vont jusqu'à la
frontière afghane.
Après quatre heures de route, dans les chaudes grisailles de l'horizon
plein d'éblouissements, apparaît une chose bleue, d'un bleu tellement
bleu que c'est tout à fait anormal; vraiment cela rayonne et cela
fascine; quelque énorme pierre précieuse, dirait-on, quelque turquoise
géante... Et ce n'est que le dôme émaillé d'une vieille petite mosquée
en ruines, dans un lugubre hameau à l'abandon, où les huttes ressemblent
à d'anciens terriers de bête fauve. A l'ombre d'une voûte de boue
séchée, nous nous arrêtons là, pour le repos de midi.
Comme il est long et austère, ce chemin d'Ispahan! Le soir, nos sept ou
huit lieues d'étape se font à travers le silence, et nulle part nous
n'apercevons trace humaine. Deux fois, il y a un nuage de poussière qui
passe très vite devant nous, qui court sur le pâle tapis des basilics et
des serpolets: des gazelles en fuite! A peine reconnues, aussitôt
invisibles, elles ont détalé comme le vent. Et c'est tout jusqu'à la fin
du jour.
Mais, au coucher du soleil, nous arrivons au bord d'une gigantesque
coupure dans nos plateaux désolés, et, au fond, c'est la surprise d'une
fertile plaine où une rivière passe, où des caravanes sont assemblées,
mules et chameaux sans nombre, où une espèce de cité fantastique trône
en l'air, sur un rocher comme on n'en voit nulle part.
Elle n'a qu'une demi-lieue de large, cette vallée en contre-bas, mais
elle paraît indéfiniment longue entre les parois verticales qui, de
chaque côté, l'enferment et la dissimulent.
Tout en y descendant, par de dangereux lacets, on est dans la stupeur de
cette ville perchée. Une ville qui n'a pas besoin de murailles,
celle-là; mais ses habitants, comment peuvent-ils bien s'y
introduire?... Un grand rocher solitaire, qui se lève à plus de soixante
mètres de hauteur, lui sert de base; il a la forme exacte du cimier d'un
casque, très évidé par le bas, très creusé de ravines et de grottes,
mais si élargi par le haut qu'il en est déjà inquiétant; et là-dessus
les hommes ont édifié une incroyable superposition de boue séchée au
soleil, qui semble une gageure contre l'équilibre et le sens commun, des
maisons, qui grimpent les unes sur les autres, qui toutes, comme le
rocher, s'élargissent par le haut, s'épanouissant au-dessus de l'abîme
en balcons avancés et en terrasses. Cela s'appelle Yezdi-Khast, et on
dirait une de ces invraisemblables villes d'oiseaux marins, accrochées
en surplomb aux falaises d'un rivage. Tout cela est si téméraire, et
d'ailleurs si desséché et si vieux, que la chute ne peut manquer d'être
prochaine. Cependant, à chaque balcon, à chacune des petites fenêtres en
pisé ou des simples meurtrières, ou voit du monde, des enfants, des
femmes, qui se penchent et regardent tranquillement ce qui se passe en
bas.
Au pied de la vieille cité fantastique, prête à crouler en cendre, il y
a des cavernes, des souterrains, des trous profonds et béants, d'où l'on
a tiré jadis cette prodigieuse quantité de terre pour l'échafauder si
imprudemment là-haut. Il y a aussi une mosquée, un monumental
caravansérail aux murs décorés d'arceaux en faïence bleue; il y a la
rivière, avec son pont courbé en arc de cercle; il y a la fraîcheur des
ruisseaux, des blés, des jeunes arbres; il y a la vie des caravanes, le
gai remuement des chameliers et des muletiers, l'amas sur l'herbe des
ballots de marchandises, toute l'animation d'un grand lieu de passage.
Voici même, dans un champ, quelques centaines de pains de sucre qui se
reposent par terre, et remonteront ce soir à dos de chameau pour se
rendre dans les villages les plus reculés des oasis,--de très vulgaires
pains de sucre enveloppés de papier bleu comme ceux de chez nous; les
Persans en font une consommation considérable, pour ces petites tasses
de thé très sucré qu'ils s'offrent les uns aux autres du matin au
soir.--(Et ces pains, qui, jusqu'à ces dernières années, étaient fournis
par la France, viennent maintenant tous de l'Allemagne et de la Russie:
j'apprends cela en causant avec des tcharvadars, qui ne me cachent pas
leur pitié un peu dédaigneuse pour notre décadence commerciale.)
Des groupes compacts de chameaux entourent notre caravansérail, et c'est
l'instant où ils jettent ces affreux cris de fureur ou de souffrance,
qui ont l'air de passer à travers de l'eau, qui ressemblent à des
gargouillements de noyé: nous soupons dans ce vacarme, comme au milieu
d'une ménagerie.
Cependant le silence revient à l'heure de la lune, de la pleine lune,
coutumière de fantasmagories et d'éclairages trompeurs, qui magnifie
étrangement la vieille cité saugrenue juchée là-haut dans notre ciel, et
la fait paraître toute rose, mais rigide et glacée.
Jeudi, 10 mai.
Le matin, pour sortir de la grande oasis en contre-bas du désert, il
nous faut cheminer au milieu des trous et des cavernes, au pied même de
la ville perchée, presque dessous, tant elle surplombe; la retombée du
rocher qui la supporte nous maintient là dans une ombre froide, quand le
beau soleil levant rayonne déjà partout. Au-dessus de nos têtes,
beaucoup de ces gens, qui nichent comme les aigles, sont au bord de
leurs terrasses menaçantes, ou bien se penchent à leurs fenêtres
avancées, et laissent tomber à pic leurs regards sur nous.
Contre l'autre paroi de la vallée, l'étroit sentier qui remonte vers les
solitudes est encombré par quelques centaines d'indolents bourriquots
qui ne se garent pas. Nos Persans, en cette occurrence et comme chaque
fois qu'il y a obstacle, nous font prendre le galop en jetant de grands
cris. Effroi et déroute alors parmi les âniers, et, avec tapage, nous
arrivons en haut, dans la plaine aride et grisâtre, au niveau ordinaire
de nos chevauchées.
C'est aujourd'hui la matinée des ânes, car nous en croisons des
milliers, des cortèges d'une lieue de long, qui s'en reviennent
d'Ispahan où ils avaient charroyé des marchandises, et s'en reviennent
en flâneurs, n'ayant plus sur le dos que leur couverture rayée de
Chiraz. Quelques-uns, il est vrai, portent aussi leur maître qui
continue son somme de la nuit, enveloppé dans son caftan de feutre,
étendu à plat ventre sur le dos de la bonne bête, et les bras noués
autour de son cou. Il y a aussi des mamans bourriques, chargées d'un
panier dans lequel on a mis leur petit, né de la veille. Et enfin
d'autres ânons, déjà en état de suivre, gambadent espièglement derrière
leur mère.
Pas trop déserte, la région d'aujourd'hui. Pas trop espacées, les vertes
petites oasis, ayant chacune son hameau à donjons crénelés, au milieu de
quelques peupliers longs et frêles.
La halte de midi est au grand village de Makandbey, où plusieurs
dames-fantômes, perchées au faîte des remparts, regardent dans la triste
plaine, entre les créneaux pointus. Sous les arceaux du caravansérail,
dans la cour, il y a quantité de beaux voyageurs en turban et robe de
cachemire, avec lesquels il faut échanger de cérémonieux saluts; sur
des coussins, des tapis aux couleurs exquises, ils sont assis par
groupes autour des samovars et cuisinent leur thé en fumant leur kalyan.
Nous sommes à l'avant-dernier jour du carême de la Perse, et ce sera
demain l'anniversaire de la mort d'Ali[3]; aussi l'enthousiasme
religieux est-il extrême à Makandbey. Sur la place, devant l'humble
mosquée aux ogives de terre battue, une centaine d'hommes, rangés en
cercle autour d'un derviche qui psalmodie, poussent des gémissements et
se frappent la poitrine. Ils ont tous mis à nu leur épaule et leur sein
gauches; ils se frappent si fort que la chair est tuméfiée et la peau
presque sanglante; on entend les coups résonner creux dans leur thorax
profond. Le vieil homme qu'ils écoutent leur raconte, en couplets
presque chantés, la Passion de leur prophète, et ils soulignent les
phrases plus poignantes de la mélopée en jetant des cris de désespoir ou
en simulant des sanglots. De plus en plus il s'exalte, le vieux derviche
au regard de fou; voici qu'il se met à chanter comme les muezzins, d'une
voix fêlée qui chevrote, et les coups redoublent contre les poitrines
nues. Toutes les dames-fantômes maintenant sont arrivées sur les toits
alentour; elles couronnent les terrasses et les murs branlants. Le
cercle des hommes se resserre, pour une sorte de danse terrible, avec
des bonds sur place, des trépignements de frénésie. Et tout à coup, ils
s'étreignent les uns les autres, pour former une compacte chaîne ronde,
chacun enlaçant du bras gauche son voisin le plus proche, mais
continuant à se meurtrir furieusement de la main droite, dans une
croissante ivresse de douleur. Il en est dont le délire est hideux à
faire pitié; d'autres, qui arrivent au summum de la beauté humaine, tous
les muscles en paroxysme d'action, et les yeux enflammés pour la tuerie
ou le martyre. Des cris aigus et de caverneux rauquements de bête
sortent ensemble de cet amas de corps emmêlés; la sueur et les gouttes
de sang coulent sur les torses fauves. La poussière se lève du sol et
enveloppe de son nuage ce lieu où darde un cuisant soleil. Sur les murs
de la petite place sauvage, les femmes à cagoule sont comme pétrifiées.
Et, au-dessus de tout, les cimes des montagnes, les neiges montent dans
le ciel idéalement bleu.
* * * * *
Durant l'après-midi, nous voyageons à travers un pays de moins en moins
désolé, rencontrant des villages, des champs de blé et d'orge, des
vergers enclos de murs. Le soir, enfin, nous apercevons une grande
ville, dans un simulacre d'enceinte formidable, et c'est Koumichah, qui
n'est plus qu'à huit ou neuf heures d'Ispahan.
En Perse, les abords d'une ville sont toujours plus difficiles et
dangereux pour les chevaux que la rase campagne. Et, avant d'arriver à
la porte des remparts, nous peinons une demi-heure dans des sentiers à
se rompre le cou, semés de carcasses de chameaux ou de mulets; c'est au
milieu des ruines, des éboulis, des détritus; et, toujours, à droite ou
à gauche, nous guettent ces trous béants d'où l'on a retiré la terre à
bâtir, pour les forteresses, les maisons et les mosquées.
Le soleil est couché lorsque nous passons cette porte ogivale, qui
semblait tout le temps se dérober devant nous. La ville, alors, que ses
murailles dissimulaient presque, enchante soudainement nos yeux. Elle
est de ce même gris rose que nous avions déjà vu à Chiraz, à Abadeh, et
aussi dans chacun des villages du chemin, puisque c'est toujours la même
terre argileuse qui sert à tout construire, mais elle se développe et
s'étage sur les ondulations du sol à la manière d'un décor de féerie. Et
comment peut-on oser, avec de la terre, édifier tant de petits dômes, et
les enchevêtrer, les superposer en pyramides? Comment tiennent debout,
et résistent aux pluies, tant d'arcades, de grandes ogives élégantes,
qui ne sont que de la boue séchée, et tant de minarets, avec leurs
galeries comme frangées de stalactites? Tout cela, bien entendu, est
sans arêtes vives, sans contours précis; l'ombre et la lumière s'y
fondent doucement, parmi des formes toujours molles et rondes. Sur les
monuments, pas de faïences bleues, pas d'arbres dans les jardins, rien
pour rompre la teinte uniforme de ce déploiement de choses, toutes
pétries de la même argile rosée. Mais le jeu des nuances est en bas,
dans les rues pleines de monde: des hommes en robe bleue, des hommes en
robe verte; des groupes de femmes voilées, groupes intensément noirs,
avec ces taches d'un blanc violent que font les masques cachant les
visages. Et il est surtout en haut, le jeu magnifique, le heurt des
couleurs, il est au-dessus de l'amas des coupoles grises et des arcades
grises: à ce crépuscule, les inaccessibles montagnes alentour étalent
des violets somptueux de robe d'évêque, des violets zébrés d'argent par
des coulées de neige; et, sur le ciel qui devient vert, des petits
nuages orange semblent prendre feu, se mettent à éclairer comme des
flammes... Nous sommes toujours à près de deux mille mètres d'altitude,
dans l'atmosphère pure des sommets, et le voisinage des grands déserts
sans vapeur d'eau augmente encore les transparences, avive
fantastiquement l'éclat des soirs.
C'est donc aujourd'hui la grande solennité religieuse des Persans,
l'anniversaire du martyre de leur khalife. Dans les mosquées, des
milliers d'hommes gémissent ensemble; on entend de loin leurs voix, en
un murmure confus qui imite le bruit de la mer.
Aussitôt l'arrivée au caravansérail, il faut se hâter vers le lieu
saint, pour voir encore un peu de cette fête, qui doit se terminer avant
la nuit close. Personne, d'abord, ne veut me conduire. Deux hommes, de
figure énergique et d'épaules solides, longtemps indécis, consentent
cependant à prix d'or. Mais l'un estime que je dois prendre une robe à
lui et un de ses bonnets d'astrakan; l'autre déclare que ce sera plus
périlleux, et qu'il faut bravement garder mon costume d'Europe. Après
tout, je reste comme je suis, et nous partons ensemble pour la grande
mosquée, marchant vite, car il se fait tard. Nous voici, à la nuit
tombante, dans le dédale sinistre dont j'avais prévu les aspects: murs
sans fenêtres, murs de hautes prisons, avec, de loin en loin seulement,
quelque porte bardée de fer; murs qui de temps à autre se rejoignent par
le haut, vous plongeant dans cette obscurité souterraine si chère aux
villes persanes. Montées, descentes, puits sans margelle, précipices et
oubliettes. Aux premiers moments, nous ne rencontrons personne, et c'est
comme une course crépusculaire dans des catacombes abandonnées. Et puis,
approchant du foyer d'une de ces clameurs, semblables au bruit des
plages, dont la ville ce soir est remplie, nous commençons de croiser
des groupes d'hommes, qui viennent tous du même côté, et dont la
rencontre est presque terrible. Ils sortent de la grande mosquée,
principal centre des cris et des lamentations, où la fête de deuil va
bientôt finir; par dix, par vingt ou trente, ils s'avancent en masse
compacte, enlacés et courant, tête renversée en arrière, ne regardant
rien; on voit le blanc de leurs yeux, ouverts démesurément, dont la
prunelle trop levée semble entrer dans le front. Les bouches aussi sont
ouvertes et exhalent un rugissement continu; toutes les mains droites
frappent à grands coups les poitrines sanglantes. On a beau se ranger le
long des murs, ou dans les portes si l'on en trouve, on est lourdement
frôlé. Ils sentent la sueur et le fauve; ils passent d'un élan
irrésistible et aveugle comme la poussée de la houle.
Après les ruelles étroites, lorsqu'un arceau ogival nous donne accès
dans la cour de la mosquée, ce lieu nous paraît immense. Deux ou trois
mille hommes sont là, pressés les uns contre les autres et donnant de la
voix: «Hassan, Hussein! Hassan, Hussein[4]!» hurlent-ils tous ensemble,
avec une sorte de cadence formidable. Au fond, dominant tout, la seconde
grande ogive, ornée des inévitables faïences bleues, s'ouvre sur le
sanctuaire obscur. Au faîte des murailles d'enceinte et au bord de
toutes les terrasses d'alentour, les femmes perchées, immobiles et
muettes, semblent un vol d'oiseaux noirs qui se serait abattu sur la
ville. Dans un coin, un vieillard, abrité du remous humain par le tronc
d'un mûrier centenaire, frappe comme un possédé sur un monstrueux
tambour: trois par trois, des coups assourdissants, et battus très vite
comme pour faire danser on ne sait quoi d'énorme;--or, la chose qui
danse en mesure est une sorte de maison soutenue en l'air, au bout de
longs madriers, par des centaines de bras, et agitée frénétiquement
malgré sa lourdeur. La maison dansante est toute recouverte de vieux
velours de Damas et de soies aux broderies archaïques; elle oscille à
dix pieds au-dessus de la foule, au-dessus des têtes levées, des yeux
égarés, et par instants elle tourne, les fidèles qui la portent se
mettant à courir en cercle dans la mêlée compacte, elle tourne, elle
tourbillonne à donner le vertige. Dedans, il y a un muezzin en délire,
qui se cramponne pour ne pas tomber et dont les vocalises aiguës percent
tout le fracas d'en dessous; chaque fois qu'il prononce le nom du
prophète de l'Iran, un cri plus affreux s'échappe de toutes les gorges,
et des poings cruels s'abattent sur toutes les poitrines, d'un heurt
caverneux qui couvre le son du tambour. Des hommes, qui ont jeté leur
bonnet, se sont fait au milieu de la chevelure des entailles saignantes;
la sueur et les gouttes de sang ruissellent sur toutes les épaules; près
de moi, un jeune garçon, pour s'être frappé trop fort, vomit une bave
rouge dont je suis éclaboussé.
D'abord on n'avait pas pris garde à ma présence, et je m'étais plaqué
contre le mur, derrière mes deux guides inquiets. Mais un enfant lève
par hasard les yeux vers moi, devine un étranger et donne l'alarme;
d'autres visages aussitôt se retournent, il y a une minute d'arrêt dans
les plus proches lamentations, une minute de silence et de stupeur...
«Viens!» disent mes deux hommes, m'entourant de leurs bras pour
m'entraîner dehors, et nous sortons à reculons, face à la foule, comme
les dompteurs, lorsqu'ils sortent des cages, font face aux bêtes... Dans
la rue, on ne nous poursuit pas...
* * * * *
Le soir, vers neuf heures, quand un silence de cimetière est retombé sur
la ville, épuisée par tant de cris et de lamentations, je sors à nouveau
du caravansérail, ayant obtenu d'être convié, chez un notable bourgeois,
à une veillée religieuse très fermée.
Koumichah, muette et toute rose sous la lune, est devenue solennelle
comme une immense nécropole. Personne nulle part; c'est la lune seule
qui est maîtresse de la ville en terre séchée, c'est la lune qui est
reine sur les mille petites coupoles aux contours amollis, sur le
labyrinthe des passages étroits, sur les amas de ruines et sur les
fondrières.
Mais, si les rues sont désertes, on veille dans toutes les maisons,
derrière les doubles portes closes; on veille, on se lamente, et on
prie.
Après un long trajet dans le silence, entre deux porteurs de lanterne,
j'arrive à la porte mystérieuse de mon hôte. C'est dans son petit jardin
muré que se tient la veillée de deuil, à la lueur de la lune et de
quelques lampes suspendues aux branches des jasmins ou des treilles.
Devant la maison cachée, par terre, on a étendu des tapis, sur lesquels
vingt ou trente personnages, coiffés du haut bonnet noir, fument leur
kalyan, assis en cercle; au milieu d'eux, un large plateau, contenant
une montagne de roses sans tige,--roses persanes, toujours
délicieusement odorantes,--et un samovar, pour le thé que des serviteurs
renouvellent sans cesse, dans les tasses en miniature. Vu le caractère
religieux de cette soirée, ma présence directe au jardin serait une
inconvenance; aussi m'installe-t-on seul, avec mon kalyan, dans
l'appartement d'honneur, d'où je puis tout voir et tout entendre par la
porte laissée ouverte.
L'un des invités monte sur un banc de pierre, au milieu des rosiers tout
roses de fleurs, et raconte avec des larmes dans la voix la mort de cet
Ali, khalife si vénéré des Persans, en mémoire duquel nous voici
assemblés. Les assistants, il va sans dire, soulignent son récit par des
plaintes et des sanglots, mais surtout par des exclamations de stupeur
incrédule; ils ont entendu cela mille fois, et cependant ils ont l'air
de s'écrier: «En croirai-je mes oreilles? Une telle abomination,
vraiment est-ce possible?» Le conteur, quand il a fini, se rassied près
du samovar, et, tandis qu'on renouvelle le feu des kalyans, un autre
prend sa place sur le banc du prêche, pour recommencer dans tous ses
détails l'histoire de l'inoubliable crime.
Le petit salon, où je veille à l'écart, est exquis d'archaïsme non
voulu; si on l'a ainsi arrangé, tout comme on aurait pu le faire il y a
cinq cents ans, c'est qu'on ne connaît pas, à Koumichah, de mode plus
récente; aucun objet de notre camelote occidentale n'est encore entré
dans cette demeure, et on n'y voit pas trace de ces cotonnades imprimées
dont l'Angleterre a commencé d'inonder l'Asie; les yeux peuvent s'amuser
à inventorier toutes choses sans y rencontrer un indice de nos temps.
Par terre, ce sont les vieux tapis de Perse; pour meubles, des coussins,
et de grands coffres en cèdre, incrustés de cuivre ou de nacre. Dans
l'épaisseur des murs, blanchis à la chaux, ces espèces de petites
niches, de petites grottes à cintre ogival ou frangé, qui remplacent en
ce pays les armoires, sont garnies de coffrets d'argent, d'aiguières, de
coupes; tout cela ancien, tout cela posant sur des carrés de satin aux
broderies surannées. Les portes intérieures, qui me sont défendues, ont
des rideaux baissés, en ces soies persanes si étranges et si
harmonieuses, dont les dessins, volontairement estompés, troubles comme
des cernes, ne ressemblent d'abord qu'à de grandes taches fantasques,
mais finissent par vous représenter, à la façon impressionniste, des
cyprès funéraires.
Dans le jardin, où la veillée se continue, des narrateurs de plus en
plus habiles, ou plus pénétrés, se succèdent sur le banc de pierre; ceux
qui déclament à présent ont des attitudes, des gestes de vraie douleur.
A certains passages, les assistants, avec un cri désolé, se jettent en
avant et heurtent le sol de leur front; ou bien ils découvrent tous
ensemble leur poitrine, déjà meurtrie à la mosquée, et recommencent à se
frapper, en clamant toujours les deux mêmes noms: «Hassan! Hussein!...
Hassan! Hussein!» d'une voix qui s'angoisse. Quelques-uns, une fois
prosternés, ne se relèvent plus. Dans l'allée du fond, sous la retombée
des jasmins du mur, se tiennent les dames-fantômes toutes noires, que
l'on aperçoit à peine, qui jamais ne s'approchent, mais que l'on sait
là, et dont les lamentations prolongent en écho le concert lugubre.
Comme pour les chanteurs du jardin, on a apporté pour moi des roses dans
un plateau, et elles débordent sur les vieux tapis précieux; les jasmins
du dehors aussi embaument, malgré le froid de cette nuit de mai, trop
limpide, avec des étoiles trop brillantes... Et c'est une scène de très
vieux passé oriental, dans un décor intact, défendu par tant de murs,
aux portes verrouillées à cette heure: murs doubles et contournés de
cette maison; murs plus hauts qui enferment le quartier et l'isolent;
murs plus hauts encore qui enveloppent toute cette ville et son
immobilité séculaire,--au milieu des solitudes ambiantes, sans doute
abîmées en ce moment dans l'infini silence et où les neiges doivent être
livides sous la lune...
Vendredi, 11 mai.
Il fait un froid à donner l'onglée, quand notre départ s'organise, au
lever d'un soleil de fête. C'est sur une place, d'où l'on voit les mille
petites coupoles de terre rosée s'arranger en amphithéâtre, avec les
minarets, les ruines, et, tout en haut, les âpres montagnes violettes.
La ville, qui vibrait hier du délire des cris et des lamentations, se
repose à présent dans le frais silence du matin. Un derviche exalté
prêche encore, au coin d'une rue, s'efforçant d'attrouper les quelques
laboureurs qui s'en vont aux champs, la pelle sur le dos, suivis de
leurs ânes. Mais non, personne ne s'arrête plus: il y a temps pour tout,
et aujourd'hui c'est fini.