Voici maintenant, dans un ravin, un torrent qu'il nous faut franchir.

Des paysans, accourus à notre aide, pour nous montrer le gué,

retroussent au-dessus de la ceinture leurs longues robes de coton bleu,

entrent dans l'eau bouillonnante et nous les suivons, mouillés

nous-mêmes jusqu'au poitrail des chevaux. Ali-Abad, enfin, se rapproche;

encore une demi-lieue de cimetières, de tombes effondrées; ensuite des

clôtures de jardins, murailles en terre battue, au-dessus desquelles

frissonnent des arbres de nos climats, cerisiers, amandiers ou mûriers,

chargés de petits fruits verts; et enfin nous arrivons à la porte des

remparts, une immense ogive sous laquelle, pour nous voir défiler,

toutes les femmes se sont groupées. Ces donjons, ces murs, ces créneaux,

ce terrifiant appareil de défense, tout cela, de près, fait l'effet d'un

simulacre de forteresse; tout cela n'est qu'en terre battue, tient

debout par miracle, suffit peut-être contre les fusils des nomades,

mais, au premier coup de canon, s'effondrerait comme un château de

cartes.

Au milieu de ces femmes qui regardent en silence, plaquées contre les

battants des portes aux énormes clous de fer, nous entrons pêle-mêle

avec un troupeau de boeufs. Ici, nous ne retrouvons plus les fantômes

noirs à cagoule blanche qui endeuillaient les rues de Chiraz; les longs

voiles sont en étoffe claire, semés de palmes ou de fleurs anciennes, et

forment un harmonieux ensemble de nuances fanées; on les retient avec la

main contre la bouche pour ne montrer que les yeux, mais le vent du

soir, qui s'engouffre avec nous sous l'ogive, les relève, et nous

apercevons plus d'un visage et plus d'un naïf sourire.

Le caravansérail est à la porte même, et ces trous à peu près réguliers,

au-dessous des créneaux dont l'ogive se couronne, sont les fenêtres de

notre logis. Nous grimpons par des escaliers de terre, suivis de la

foule obligeante qui nous apporte nos bagages, qui nous monte des

cruches d'eau, des jattes de lait, des faisceaux de ramilles pour faire

du feu. Et bientôt nous nous chauffons délicieusement, devant une

flambée qui répand une senteur d'aromates.

Nous avons aussi une terrasse intérieure, pour dominer le village,

l'amas des toits en terre pressés entre les remparts. Et maintenant

toutes les femmes, tous les humbles voiles à fleurs déteintes, sont sur

ces toits, leur promenoir habituel; elles ne voient pas au loin, les

dames d'Ali-Abad, puisque les très hautes murailles d'enceinte les

tiennent là comme en prison, mais elles se regardent entre elles et

bavardent d'une maison à l'autre; dans ce village emmuré et perdu,

c'est l'heure de la flânerie du soir, qui serait douce et que l'on

prolongerait s'il faisait moins froid.

Le muezzin chante. Et voici la rentrée des troupeaux; nous l'avons déjà

tant vue partout, cette rentrée compacte et bêlante, que nous ne

devrions plus nous y complaire; mais ici, dans ce lieu resserré,

vraiment elle est spéciale. Par l'ogive d'entrée, le vivant flot noir

fait irruption, déborde comme un fleuve après les pluies. Et, tout de

suite, il se divise en une quantité de branches, de petits ruisseaux qui

coulent dans les ruelles étroites; chaque troupeau connaît sa maison, se

trie de lui-même et n'hésite pas; les chevreaux, les agnelets suivent

leur maman qui sait où elle va; personne ne se trompe, et très vile

c'est fini, les bêlements font silence, le fleuve de toisons noires

s'est absorbé, laissant dans l'air l'odeur des pâturages; toutes les

dociles petites bêtes sont rentrées.

Alors, nous rentrons nous-mêmes, impatients de nous étendre et de

dormir, sous le vent glacé qui souffle, par les trous de nos murs.

Samedi, 5 mai.

Les mêmes voiles à fleurs, dès le soleil levé, sont à la porte du

village pour nous voir partir, et les hommes s'assemblent aussi, tous en

robe bleue, en bonnet noir. De longs rayons roses, traversant l'air

limpide et froid, font resplendir les créneaux, le faîte des tours,

tandis qu'en bas l'ombre matinale demeure sur ces groupes immobiles,

tassés au pied des remparts, qui nous suivent des yeux jusqu'à l'instant

où nous disparaissons, dans un repli de la très proche montagne.

Tout de suite nous voici engagés dans des gorges sauvages, étroites et

profondes, que surplombent des roches penchées, des cimes menaçantes.

Chose rare en Perse, il y a là des broussailles, des aubépines fleuries

qui embaument le printemps, et même des arbres, de grands chênes; cela

nous change pour une heure de nos éternelles solitudes d'herbages et de

pierres. Comme le lieu, paraît-il, est un repaire de brigands, mes

cavaliers de Chiraz ont jugé bon de s'adjoindre trois vigoureux jeunes

hommes d'Ali-Abad. Ils vont à pied, ceux-ci, chargés de longs fusils à

silex, de poires à poudre, de coutelas et d'amulettes; cependant ils

retardent à peine notre marche, tant ils sont alertes et bons coureurs.

«Allez, allez,--nous disent-ils tout le temps,--trottez, ne vous gênez

en rien, cela ne nous fatigue pas.» Pour courir mieux, ils ont relevé,

dans une lanière de cuir qui leur serre les reins, les deux pans de leur

robe bleue, mettant à nu leurs cuisses brunes et musclées; ainsi ils

ressemblent aux princes en chasse des bas-reliefs de Persépolis, qui

arrangeaient exactement de la même manière leur robe dans leur ceinture,

pour aller combattre les lions ou les monstres.

Et ils gambadent en route, trouvant le moyen de poursuivre les cailles,

les perdrix qui se lèvent de tous côtés,--et encore de nous apporter en

courant des brins de basilic, des petits bouquets d'aromates, présentés

avec des sourires à belles dents blanches. C'est à peine si la sueur

perle sous leurs bonnets lourds.

Brusquement les gorges s'ouvrent, et le désert se déploie devant nous,

lumineux, immense, infini. Le danger, nous dit-on, est passé, les

détrousseurs n'opérant que dans les ravins de la montagne. Nous pouvons

donc ici remercier nos trois gardes d'Ali-Abad, et prendre le galop dans

l'espace; nos chevaux d'ailleurs ne demandent pas mieux, agacés qu'ils

étaient de se sentir retenus à cause de ces piétons, coureurs à deux

jambes seulement; ils partent comme pour une fantasia; ceux que montent

mes cavaliers de Chiraz, moins rapides et plus capricieux, ont l'air de

galoper voluptueusement et recourbent leur cou très long avec la grâce

des cygnes. Pas de routes tracées, pas de clôtures, pas de limites, rien

d'humain nulle part; vive l'espace libre qui est à tout le monde et

n'est à personne! Le désert, que bordent au loin, très au loin, de

droite et de gauche, des cimes neigeuses, s'en va devant nous, s'en va

comme vers des horizons fuyants que l'on n'atteindra jamais. Le désert

est traversé d'ondulations douces, pareilles aux longues houles de

l'Océan quand il fait calme. Le désert est d'une pâle nuance verte, qui

semble çà et là saupoudrée d'une cendre un peu violette;--et cette

cendre est la floraison d'étranges et tristes petites plantes qui, au

soleil trop brûlant et au vent trop froid, ouvrent des calices

décolorés, presque gris, mais qui embaument, dont la sève même est un

parfum. Le désert est attirant, le désert est charmeur, le désert sent

bon; son sol ferme et sec est tout feutré d'aromates.

L'air est si vivifiant que l'on dirait nos chevaux infatigables; ils

galopent ce matin, légers et joyeux, avec un cliquetis d'ornements de

cuivre et avec de fantasques envolées de crinière. Nos cavaliers de

Chiraz ne peuvent pas suivre; les voilà distancés, bientôt invisibles

derrière nous, dans les lointains de l'étendue pâlement verte et

pâlement irisée qui n'a pas l'air de finir. Tant pis! On voit si loin de

tous côtés, et le vide est si profond, quelle surprise pourrions-nous

bien craindre?

Rencontré une nombreuse compagnie de taureaux noirs et de vaches noires,

qu'aucun berger ne surveille; quelques-uns des jeunes mâles, en nous

voyant approcher, commencent à sauter et à décrire des courbes folles,

mais rien que par gaieté et pour faire parade, sans la moindre idée de

foncer sur nous, qui ne leur en voulons pas.

Vers neuf heures du matin, à une lieue peut-être sur la gauche, dans une

plaine en contre-bas, de grandes ruines surgissent; des ruines

Achéménides sans doute, car les colonnes encore debout, sur les éboulis

de pierres, sont fines et sveltes comme à Persépolis. Qu'est-ce que ce

palais, et quel prince magnifique habitait là, dans les temps? Les

connaît-on, ces ruines, quelqu'un les a-t-il explorées? Nous dédaignons

de faire le détour et de nous arrêter; ce matin, il nous faut fournir

une rapide étape de cinq heures, et nous sommes tout à l'ivresse

physique d'aller en avant dans l'espace. Le soleil qui monte brûle un

peu nos têtes; mais, pour nous rafraîchir, un vent souffle, qui a passé

sur les neiges; des cimes blanches continuent de nous suivre des deux

côtés de ces plaines, qui sont comme une sorte d'avenue mondiale, large

de plusieurs lieues, et longue, on ne sait combien...

A onze heures, une tache plus franchement verte se dessine là-bas, et

vite grandit; pour nos yeux déjà habitués aux oasis de l'Iran, cela

indique un coin où passe un ruisseau, un coin que l'on cultive, un

groupement humain. En effet, des remparts, des créneaux se mêlent à ces

verdures toutes fraîches et frileuses; c'est un pauvre hameau, qui

s'appelle Kader-Abad, et qui se donne des airs de citadelle avec ses

murailles en terre croulante. Là, nous prenons le repas de midi, sur des

tapis de Chiraz, dans le jardinet de l'humble caravansérail, à l'ombre

de mûriers grêles, effeuillés par les gelées du printemps. Et le mur,

derrière nous, se garnit peu à peu de têtes de femmes et de petites

filles, qui émergent timidement une à une, pour nous regarder.

Nous allions repartir, quand une rumeur emplit le village; tout le monde

court; il se passe quelque chose... C'est, nous dit-on, une grande dame

qui arrive, une très grande dame, même une princesse, avec sa suite.

Elle voyage depuis une semaine, elle se rend à Ispahan, et, pour cette

nuit, elle compte demander à Kader-Abad la protection de ses murs.

En effet, voici une troupe de cavaliers, ses gardes, qui la précèdent,

montés sur de beaux chevaux, avec des selles brodées, frangées d'or. Et,

dans la porte à donjon du rempart, une chose tout à fait extraordinaire

s'encadre: un carrosse! Un carrosse à rideaux de soie pourpre, qui roule

dételé, traîné par une équipe de bergers; il est venu de Chiraz,

paraît-il, par des chemins plus longs mais moins dangereux que les

nôtres; cependant une roue s'est rompue, il a fallu renforcer tous les

ressorts avec des cordes, le trajet n'a pas été sans peine. Et, derrière

la voiture endommagée, la belle mystérieuse s'avance d'un pas

tranquille. Jeune ou vieille, qui pourrait le dire? Bien entendu, c'est

un fantôme, mais un fantôme qui a de la grâce; elle est tout enveloppée

de soie noire, avec un loup blanc sur le visage, mais ses petits pieds

sont élégamment chaussés, et sa main fine, qui retient le voile, est

gantée de gris perle. Pour mieux voir, toutes les femmes de Kader-Abad

viennent de monter sur les toits, et les filles brunes d'une tribu

nomade, par là campée, accourent à toutes jambes. Après la dame, ses

suivantes, voilées aussi impénétrablement, arrivent deux par deux sur

des mules blanches, dans des espèces de grandes cages à rideaux rouges.

Et enfin raie vingtaine de mulets ferment la marche, portant des ballots

ou des coffres que recouvrent d'anciens et somptueux tissus aux reflets

de velours.

Nous repartons, nous, tout de suite replongés dans le vaste désert. Du

haut de chacune de ces ondulations, qu'il nous faut constamment gravir

et redescendre, nous apercevons toujours des étendues nouvelles, aussi

vides, aussi inviolées et sauvages, dans une clarté aussi magnifique. On

respire un air suave, froid sous un soleil de splendeur. Le ciel

méridien est d'un bleu violent, et les quelques nuages nacrés qui

passent promènent leurs ombres précises sur le tapis sans fin qui

recouvre ici la terre, un tapis fait de graminées délicates, de

basilics, de serpolets, de petites orchidées rares dont la fleur

ressemble à une mouche grise... Nous cheminons entre deux et trois mille

mètres de haut. Pas une caravane, ce soir, pas une rencontre.

Sur la fin du jour, les deux chaînes de montagnes qui nous suivaient

depuis le matin se rapprochent; avec une netteté qui déroute les yeux,

elles nous montrent la tourmente de leurs sommets, dans des bleus

sombres et des violets admirables passant au rose; on dirait des

châteaux pour les génies, des tours de Babel, des temples, des cités

apocalyptiques, les ruines d'un monde; et les neiges, qui dorment là

dans tous les replis des abîmes, nous envoient du vrai froid.

Cependant une nouvelle tache verte, dans le lointain, nous appelle, nous

indique le gîte du soir: la toujours pareille petite oasis, les blés,

les quelques peupliers, et, au milieu, les créneaux d'un rempart.

C'est Abas-Abad. Mais le caravansérail est plein, il abrite une riche

caravane de marchands, et, à prix d'or, nous n'y trouverions pas place.

Il faut donc chercher asile chez de très humbles gens, qui possèdent

deux chambres en terre au-dessus d'une étable, et consentent à nous en

céder une; la famille, qui est nombreuse, les garçons, les filles, se

transporteront dans l'autre, abandonnée à cause d'un trou dans le toit,

qui laisse entrer la froidure. Par un escalier usé où l'on glisse, nous

montons à ce gîte sauvage, enfumé et noir; on s'empresse d'enlever les

pauvres matelas, les cruches, les jarres, les gâteaux de froment, les

fusils à pierre, les vieux sabres, et de chasser les poules avec leurs

petits. Ensuite, il s'agit de nous faire du feu, car l'air est glacé. En

ce pays sans forêts, sans broussailles, on se chauffe avec une espèce de

chardon, qui pousse comme les madrépores en forme de galette épineuse;

les femmes vont le ramasser dans la montagne et le font sécher pour

l'hiver. Dans l'âtre, on en jette plusieurs pieds, qui pétillent et

brûlent avec mille petites flammes gaies. Le chat de la maison, qui

d'abord avait déménagé avec ses maîtres, prend le parti de revenir se

chauffer à notre feu et accepte de souper avec nous. Les deux plus

jeunes filles, de douze à quinze ans, que notre déballage avait rendues

muettes de stupeur, arrivent aussi sur la pointe des pieds et ne peuvent

plus s'arracher à la contemplation de notre repas. D'ailleurs si drôles,

toutes deux, qu'il n'y a pas moyen de leur en vouloir, et si

impeccablement jolies, sous leurs voiles de perse aux dessins surannés,

avec leurs joues rouges et veloutées comme des pêches de septembre,

leurs yeux presque trop longs et trop grands, dont les coins se perdent

dans leurs noirs bandeaux à la Vierge,--et surtout leur mine honnête,

chaste et naïve. Au moment de notre coucher seulement, elles se

retirent, après avoir jeté de nouveaux pieds de chardon dans le feu;

alors le froid et le solennel silence, qui émanent des cimes proches et

de leurs neiges, s'épandent avec la nuit sur les solitudes alentour,

enveloppent bientôt le petit village de terre, notre chambrette

misérable, et notre bon sommeil sans rêves.

Dimanche, 6 mai.

Dès le matin, nous retrouvons la joie de la vitesse et de l'espace, dans

le désert toujours pareil, entre les deux chaînes de hauts sommets

garnis de neige. Le désert est comme marbré par ses différentes zones de

fleurs. Mais ce n'est plus l'éclat des plaines du Maroc ou de la

Palestine, qui, au printemps, se couvrent de glaïeuls roses, de liserons

bleus, d'anémones rouges. Il semble qu'ici tout se décolore, sous les

rayons d'un soleil trop rapproché et trop clair: des serpolets d'une

nuance indécise, des pâquerettes d'un jaune atténué, de pâles iris dont

le violet tourne au gris perle, des orchidées à fleurs grises, et mille

petites plantes inconnues, que l'on dirait passées dans la cendre.

Nous avons pris le parti de laisser derrière nous nos bêtes de charge,

avec nos inutiles et flâneurs cavaliers de Chiraz; la confiance entière

nous est venue, et nous allons de l'avant.

Voici cependant là-bas une multitude en marche, qui va croiser notre

route; ce sont des nomades, gens de mauvais renom, c'est une tribu qui

change de pâturage. En tête s'avancent les hommes armés, qui ont de

belles allures de bandits; nos Persans imaginent de passer ventre à

terre au milieu d'eux, en jetant de grands cris sauvages pour exciter

les chevaux; et on se range, on nous fait place. En traversant la cohue

du bétail qui vient ensuite, nous reprenons le trot tranquille. Au petit

pas, enfin, nous croisons l'arrière-garde, composée des femmes et des

petits,--petits enfants, petits chameaux, petits cabris, pêle-mêle dans

une promiscuité comique et gentille;--d'un même panier, sur le dos d'une

mule, nous voyons sortir la tête d'un bébé et celle d'un ânon qui vient

de naître, et on ne sait qui est le plus joli, du petit nomade qui

roule ses yeux noirs, ou du petit âne au poil encore tout frisé qui

remue ses grandes oreilles, l'un et l'autre du reste nous regardant avec

la même candeur étonnée.

Après quatre heures de route, halte au village désolé de Dehbid (deux

mille six cents mètres d'altitude). Au milieu de la plaine grise, une

lourde forteresse antique, datant des rois Sassanides, contre laquelle

de misérables huttes en terre se tiennent blotties, comme par crainte

des rafales qui balayent ces hauts plateaux. Un vent glacé, des neiges

proches, et une étincelante lumière.

Cependant nos bêtes de charge, distancées depuis le matin, ne nous

rejoignent point, non plus que nos cavaliers de Chiraz. Tout le jour,

nous les attendons comme soeur Anne, montés sur le toit du caravansérail,

interrogeant l'horizon: des caravanes apparaissent, des mules, des

chameaux, des ânes, des bêtes et des gens de toute espèce, mais les

nôtres point. A l'heure où les ombres des grandes montagnes s'allongent

démesurément sur le désert, l'un des cavaliers enfin arrive: «Ne vous

inquiétez pas, dit-il, ils ont pris un autre chemin, de nous connu;

dormez ici, comme je vais faire moi-même; demain vous les retrouverez à

quatre heures plus loin, au caravansérail de Khan-Korrah.»

Donc, dormons à Dehbid; il n'y a que ce parti à prendre, en effet, car

voici bientôt l'enveloppement solennel de la nuit. Mais qu'on apporte

beaucoup de chardons secs, dans l'âtre où nous allumerons notre feu.

Le muezzin jette ses longs appels chantés. Les oiseaux, cessant de

tournoyer, se couchent dans les branches de quelques peupliers

rabougris, qui sont les seuls arbres à bien des lieues alentour. Et des

petites filles d'une douzaine d'années se mettent à danser en rond,

comme celles de chez nous les soirs de mai; petites beautés persanes que

l'on voilera bientôt, petites fleurs d'oasis destinées à se faner dans

ce village perdu. Elles dansent, elles chantent; tant que dure le

transparent crépuscule, elles continuent leur ronde, et leur gaîté

détonne, dans l'âpre tristesse de Dehbid...

Lundi, 7 mai.

Le soleil va se lever quand nous jetons notre premier regard au dehors,

par les trous de notre mur de terre. Une immense caravane, qui vient

d'arriver, est au repos sur l'herbe toute brillante de gelée blanche;

les dos bossus des chameaux, les pointes de leurs selles se détachent

sur l'Orient clair, sur le ciel idéalement pur du matin, et, pour nos

yeux mal éveillés, tout cela d'abord se confond avec les montagnes

pointues--qui sont pourtant si loin, là-bas, au bout des vastes plaines.

Nous repartons dans le désert monotone, où quelques asphodèles

commencent d'apparaître, dressant leurs quenouilles blanches au-dessus

des petites floraisons grisâtres ou violacées que nous avions coutume de

voir.

A midi, sous un soleil devenu tout à coup torride, nous retrouvons au

point indiqué nos bêtes et nos gens qui étaient perdus. Mais quel

sinistre lieu de rendez-vous que ce caravansérail de Khan-Korrah! Pas le

moindre village dans les environs. Au milieu d'une absolue solitude et

d'un steppe de pierre, ce n'est qu'une haute enceinte crénelée, une

place où l'on peut dormir à l'abri des attaques nocturnes, derrière des

murs. Aux abords, gisent une douzaine de squelettes, carcasses de cheval

ou de chameau, et quelques bêtes plus fraîchement mortes, sur lesquelles

des vautours sont posés. D'énormes molosses et trois hommes à figure

farouche, armés jusqu'aux dents, gardent cette forteresse, où nous

entrons pour un temps de repos à l'ombre. Intérieurement la cour est

jonchée d'immondices, et des carcasses de mules achèvent d'y pourrir:

les bêtes avaient agonisé là, après quelque étape forcée, et on n'a pas

pris la peine de les jeter dehors, s'en remettant aux soins des

vautours; à cette heure brûlante, un essaim de mouches les enveloppe.

Il gèlera sans doute cette nuit, mais la chaleur en ce moment est à

peine tolérable, et notre sommeil méridien est troublé par ces mêmes

mouches bleues qui, avant notre venue, étaient assemblées sur les

pourritures.

Cinq heures de route l'après-midi, à travers les solitudes grises, sous

un soleil de plomb, pour aller coucher au caravansérail de Surmah, près

d'une antique forteresse Sassanide, au pied des neiges.

Mardi, 8 mai.

Les taches vertes des petites oasis aujourd'hui se font plus nombreuses,

des deux côtés de notre chemin. Sur le sol aride, une quantité de

ruisseaux de cristal, issus de la fonte des neiges, et canalisés,

divisés jalousement par la main des hommes, s'en vont çà et là porter la

vie aux quelques défrichements épars dans ces hautes plaines.

Vers dix heures du matin, nous arrivons dans une ville, la première

depuis Chiraz. Elle s'appelle Abadeh. Ses triples remparts, en terre

cuite et en terre battue, qui commencent de crouler par endroits, sont

d'une hauteur excessive, surmontés de créneaux féroces et ornés de

briques d'émail bleu qui dessinent des arcades. Ses portes s'agrémentent

de cornes de gazelle, disposées en couronne au-dessus de l'ogive. Il y a

un grand bazar couvert, où l'animation est extrême; on y vend des tapis,

des laines tissées et en écheveaux, des cuirs travaillés, des fusils à

pierre, des grains, des épices venues de l'Inde. Aujourd'hui se tient

aussi, dans les rues étroites, une foire au bétail; tout est encombré de

moutons et de chèvres. Les femmes d'Abadeh ne portent point le petit

masque blanc percé de trous, mais leur voile est on ne peut plus

dissimulateur: il n'est pas noir comme à Chiraz, ni à bouquets et à

ramages comme dans les campagnes, mais toujours bleu, très long,

s'élargissant vers le sol et formant traîne; pour se conduire, on risque

un coup d'oeil, de temps à autre, entre les plis discrets. Les belles

ainsi voilées ressemblent à de gracieuses madones n'ayant pas de figure.

On nous regarde naturellement beaucoup dans cette ville, mais sans

malveillance, et les enfants nous suivent en troupe, avec de jolis yeux

de curiosité contenue.

Nous pensions repartir après une halte de deux heures, mais le maître de

nos chevaux s'y refuse, déclarant que ses bêtes sont trop fatiguées et

qu'il faut coucher ici.

Donc, le mélancolique soir nous trouve au caravansérail d'Abadeh, assis

devant la porte que surmonte une rangée de cornes de gazelle. Derrière

nous, les grands murs crénelés qui s'assombrissent découpent leurs dents

sur le ciel d'or vert. Et nous avons vue sur la plaine des sépultures:

un sol gris où aucune herbe ne pousse; d'humbles mausolées en brique

grise, petites coupoles ou simples tables funéraires; jusqu'au lointain,

toujours des tombes, pour la plupart si vieilles que personne sans doute

ne les connaît plus. Des madones bleues au voile traînant se promènent

là par groupes; dans le crépuscule qui vient, elles prennent plus que

jamais leurs airs de fantôme. L'horizon est fermé là-bas par des cimes

de quatre ou cinq mille mètres de haut, dont les neiges, à cette heure,

bleuissent et donnent froid à regarder.

Dès que la première étoile s'allume au ciel limpide, les madones se

dispersent lentement vers la ville, et les portes, derrière elles, se

ferment. En ces pays, quand la nuit approche, la vie se glace; tout de

suite on sent rôder la tristesse et l'indéfinissable peur...

Mercredi, 9 mai.

Vers Ispahan · 第 8 / 17 段