Des paysans, accourus à notre aide, pour nous montrer le gué,
retroussent au-dessus de la ceinture leurs longues robes de coton bleu,
entrent dans l'eau bouillonnante et nous les suivons, mouillés
nous-mêmes jusqu'au poitrail des chevaux. Ali-Abad, enfin, se rapproche;
encore une demi-lieue de cimetières, de tombes effondrées; ensuite des
clôtures de jardins, murailles en terre battue, au-dessus desquelles
frissonnent des arbres de nos climats, cerisiers, amandiers ou mûriers,
chargés de petits fruits verts; et enfin nous arrivons à la porte des
remparts, une immense ogive sous laquelle, pour nous voir défiler,
toutes les femmes se sont groupées. Ces donjons, ces murs, ces créneaux,
ce terrifiant appareil de défense, tout cela, de près, fait l'effet d'un
simulacre de forteresse; tout cela n'est qu'en terre battue, tient
debout par miracle, suffit peut-être contre les fusils des nomades,
mais, au premier coup de canon, s'effondrerait comme un château de
cartes.
Au milieu de ces femmes qui regardent en silence, plaquées contre les
battants des portes aux énormes clous de fer, nous entrons pêle-mêle
avec un troupeau de boeufs. Ici, nous ne retrouvons plus les fantômes
noirs à cagoule blanche qui endeuillaient les rues de Chiraz; les longs
voiles sont en étoffe claire, semés de palmes ou de fleurs anciennes, et
forment un harmonieux ensemble de nuances fanées; on les retient avec la
main contre la bouche pour ne montrer que les yeux, mais le vent du
soir, qui s'engouffre avec nous sous l'ogive, les relève, et nous
apercevons plus d'un visage et plus d'un naïf sourire.
Le caravansérail est à la porte même, et ces trous à peu près réguliers,
au-dessous des créneaux dont l'ogive se couronne, sont les fenêtres de
notre logis. Nous grimpons par des escaliers de terre, suivis de la
foule obligeante qui nous apporte nos bagages, qui nous monte des
cruches d'eau, des jattes de lait, des faisceaux de ramilles pour faire
du feu. Et bientôt nous nous chauffons délicieusement, devant une
flambée qui répand une senteur d'aromates.
Nous avons aussi une terrasse intérieure, pour dominer le village,
l'amas des toits en terre pressés entre les remparts. Et maintenant
toutes les femmes, tous les humbles voiles à fleurs déteintes, sont sur
ces toits, leur promenoir habituel; elles ne voient pas au loin, les
dames d'Ali-Abad, puisque les très hautes murailles d'enceinte les
tiennent là comme en prison, mais elles se regardent entre elles et
bavardent d'une maison à l'autre; dans ce village emmuré et perdu,
c'est l'heure de la flânerie du soir, qui serait douce et que l'on
prolongerait s'il faisait moins froid.
Le muezzin chante. Et voici la rentrée des troupeaux; nous l'avons déjà
tant vue partout, cette rentrée compacte et bêlante, que nous ne
devrions plus nous y complaire; mais ici, dans ce lieu resserré,
vraiment elle est spéciale. Par l'ogive d'entrée, le vivant flot noir
fait irruption, déborde comme un fleuve après les pluies. Et, tout de
suite, il se divise en une quantité de branches, de petits ruisseaux qui
coulent dans les ruelles étroites; chaque troupeau connaît sa maison, se
trie de lui-même et n'hésite pas; les chevreaux, les agnelets suivent
leur maman qui sait où elle va; personne ne se trompe, et très vile
c'est fini, les bêlements font silence, le fleuve de toisons noires
s'est absorbé, laissant dans l'air l'odeur des pâturages; toutes les
dociles petites bêtes sont rentrées.
Alors, nous rentrons nous-mêmes, impatients de nous étendre et de
dormir, sous le vent glacé qui souffle, par les trous de nos murs.
Samedi, 5 mai.
Les mêmes voiles à fleurs, dès le soleil levé, sont à la porte du
village pour nous voir partir, et les hommes s'assemblent aussi, tous en
robe bleue, en bonnet noir. De longs rayons roses, traversant l'air
limpide et froid, font resplendir les créneaux, le faîte des tours,
tandis qu'en bas l'ombre matinale demeure sur ces groupes immobiles,
tassés au pied des remparts, qui nous suivent des yeux jusqu'à l'instant
où nous disparaissons, dans un repli de la très proche montagne.
Tout de suite nous voici engagés dans des gorges sauvages, étroites et
profondes, que surplombent des roches penchées, des cimes menaçantes.
Chose rare en Perse, il y a là des broussailles, des aubépines fleuries
qui embaument le printemps, et même des arbres, de grands chênes; cela
nous change pour une heure de nos éternelles solitudes d'herbages et de
pierres. Comme le lieu, paraît-il, est un repaire de brigands, mes
cavaliers de Chiraz ont jugé bon de s'adjoindre trois vigoureux jeunes
hommes d'Ali-Abad. Ils vont à pied, ceux-ci, chargés de longs fusils à
silex, de poires à poudre, de coutelas et d'amulettes; cependant ils
retardent à peine notre marche, tant ils sont alertes et bons coureurs.
«Allez, allez,--nous disent-ils tout le temps,--trottez, ne vous gênez
en rien, cela ne nous fatigue pas.» Pour courir mieux, ils ont relevé,
dans une lanière de cuir qui leur serre les reins, les deux pans de leur
robe bleue, mettant à nu leurs cuisses brunes et musclées; ainsi ils
ressemblent aux princes en chasse des bas-reliefs de Persépolis, qui
arrangeaient exactement de la même manière leur robe dans leur ceinture,
pour aller combattre les lions ou les monstres.
Et ils gambadent en route, trouvant le moyen de poursuivre les cailles,
les perdrix qui se lèvent de tous côtés,--et encore de nous apporter en
courant des brins de basilic, des petits bouquets d'aromates, présentés
avec des sourires à belles dents blanches. C'est à peine si la sueur
perle sous leurs bonnets lourds.
Brusquement les gorges s'ouvrent, et le désert se déploie devant nous,
lumineux, immense, infini. Le danger, nous dit-on, est passé, les
détrousseurs n'opérant que dans les ravins de la montagne. Nous pouvons
donc ici remercier nos trois gardes d'Ali-Abad, et prendre le galop dans
l'espace; nos chevaux d'ailleurs ne demandent pas mieux, agacés qu'ils
étaient de se sentir retenus à cause de ces piétons, coureurs à deux
jambes seulement; ils partent comme pour une fantasia; ceux que montent
mes cavaliers de Chiraz, moins rapides et plus capricieux, ont l'air de
galoper voluptueusement et recourbent leur cou très long avec la grâce
des cygnes. Pas de routes tracées, pas de clôtures, pas de limites, rien
d'humain nulle part; vive l'espace libre qui est à tout le monde et
n'est à personne! Le désert, que bordent au loin, très au loin, de
droite et de gauche, des cimes neigeuses, s'en va devant nous, s'en va
comme vers des horizons fuyants que l'on n'atteindra jamais. Le désert
est traversé d'ondulations douces, pareilles aux longues houles de
l'Océan quand il fait calme. Le désert est d'une pâle nuance verte, qui
semble çà et là saupoudrée d'une cendre un peu violette;--et cette
cendre est la floraison d'étranges et tristes petites plantes qui, au
soleil trop brûlant et au vent trop froid, ouvrent des calices
décolorés, presque gris, mais qui embaument, dont la sève même est un
parfum. Le désert est attirant, le désert est charmeur, le désert sent
bon; son sol ferme et sec est tout feutré d'aromates.
L'air est si vivifiant que l'on dirait nos chevaux infatigables; ils
galopent ce matin, légers et joyeux, avec un cliquetis d'ornements de
cuivre et avec de fantasques envolées de crinière. Nos cavaliers de
Chiraz ne peuvent pas suivre; les voilà distancés, bientôt invisibles
derrière nous, dans les lointains de l'étendue pâlement verte et
pâlement irisée qui n'a pas l'air de finir. Tant pis! On voit si loin de
tous côtés, et le vide est si profond, quelle surprise pourrions-nous
bien craindre?
Rencontré une nombreuse compagnie de taureaux noirs et de vaches noires,
qu'aucun berger ne surveille; quelques-uns des jeunes mâles, en nous
voyant approcher, commencent à sauter et à décrire des courbes folles,
mais rien que par gaieté et pour faire parade, sans la moindre idée de
foncer sur nous, qui ne leur en voulons pas.
Vers neuf heures du matin, à une lieue peut-être sur la gauche, dans une
plaine en contre-bas, de grandes ruines surgissent; des ruines
Achéménides sans doute, car les colonnes encore debout, sur les éboulis
de pierres, sont fines et sveltes comme à Persépolis. Qu'est-ce que ce
palais, et quel prince magnifique habitait là, dans les temps? Les
connaît-on, ces ruines, quelqu'un les a-t-il explorées? Nous dédaignons
de faire le détour et de nous arrêter; ce matin, il nous faut fournir
une rapide étape de cinq heures, et nous sommes tout à l'ivresse
physique d'aller en avant dans l'espace. Le soleil qui monte brûle un
peu nos têtes; mais, pour nous rafraîchir, un vent souffle, qui a passé
sur les neiges; des cimes blanches continuent de nous suivre des deux
côtés de ces plaines, qui sont comme une sorte d'avenue mondiale, large
de plusieurs lieues, et longue, on ne sait combien...
A onze heures, une tache plus franchement verte se dessine là-bas, et
vite grandit; pour nos yeux déjà habitués aux oasis de l'Iran, cela
indique un coin où passe un ruisseau, un coin que l'on cultive, un
groupement humain. En effet, des remparts, des créneaux se mêlent à ces
verdures toutes fraîches et frileuses; c'est un pauvre hameau, qui
s'appelle Kader-Abad, et qui se donne des airs de citadelle avec ses
murailles en terre croulante. Là, nous prenons le repas de midi, sur des
tapis de Chiraz, dans le jardinet de l'humble caravansérail, à l'ombre
de mûriers grêles, effeuillés par les gelées du printemps. Et le mur,
derrière nous, se garnit peu à peu de têtes de femmes et de petites
filles, qui émergent timidement une à une, pour nous regarder.
Nous allions repartir, quand une rumeur emplit le village; tout le monde
court; il se passe quelque chose... C'est, nous dit-on, une grande dame
qui arrive, une très grande dame, même une princesse, avec sa suite.
Elle voyage depuis une semaine, elle se rend à Ispahan, et, pour cette
nuit, elle compte demander à Kader-Abad la protection de ses murs.
En effet, voici une troupe de cavaliers, ses gardes, qui la précèdent,
montés sur de beaux chevaux, avec des selles brodées, frangées d'or. Et,
dans la porte à donjon du rempart, une chose tout à fait extraordinaire
s'encadre: un carrosse! Un carrosse à rideaux de soie pourpre, qui roule
dételé, traîné par une équipe de bergers; il est venu de Chiraz,
paraît-il, par des chemins plus longs mais moins dangereux que les
nôtres; cependant une roue s'est rompue, il a fallu renforcer tous les
ressorts avec des cordes, le trajet n'a pas été sans peine. Et, derrière
la voiture endommagée, la belle mystérieuse s'avance d'un pas
tranquille. Jeune ou vieille, qui pourrait le dire? Bien entendu, c'est
un fantôme, mais un fantôme qui a de la grâce; elle est tout enveloppée
de soie noire, avec un loup blanc sur le visage, mais ses petits pieds
sont élégamment chaussés, et sa main fine, qui retient le voile, est
gantée de gris perle. Pour mieux voir, toutes les femmes de Kader-Abad
viennent de monter sur les toits, et les filles brunes d'une tribu
nomade, par là campée, accourent à toutes jambes. Après la dame, ses
suivantes, voilées aussi impénétrablement, arrivent deux par deux sur
des mules blanches, dans des espèces de grandes cages à rideaux rouges.
Et enfin raie vingtaine de mulets ferment la marche, portant des ballots
ou des coffres que recouvrent d'anciens et somptueux tissus aux reflets
de velours.
Nous repartons, nous, tout de suite replongés dans le vaste désert. Du
haut de chacune de ces ondulations, qu'il nous faut constamment gravir
et redescendre, nous apercevons toujours des étendues nouvelles, aussi
vides, aussi inviolées et sauvages, dans une clarté aussi magnifique. On
respire un air suave, froid sous un soleil de splendeur. Le ciel
méridien est d'un bleu violent, et les quelques nuages nacrés qui
passent promènent leurs ombres précises sur le tapis sans fin qui
recouvre ici la terre, un tapis fait de graminées délicates, de
basilics, de serpolets, de petites orchidées rares dont la fleur
ressemble à une mouche grise... Nous cheminons entre deux et trois mille
mètres de haut. Pas une caravane, ce soir, pas une rencontre.
Sur la fin du jour, les deux chaînes de montagnes qui nous suivaient
depuis le matin se rapprochent; avec une netteté qui déroute les yeux,
elles nous montrent la tourmente de leurs sommets, dans des bleus
sombres et des violets admirables passant au rose; on dirait des
châteaux pour les génies, des tours de Babel, des temples, des cités
apocalyptiques, les ruines d'un monde; et les neiges, qui dorment là
dans tous les replis des abîmes, nous envoient du vrai froid.
Cependant une nouvelle tache verte, dans le lointain, nous appelle, nous
indique le gîte du soir: la toujours pareille petite oasis, les blés,
les quelques peupliers, et, au milieu, les créneaux d'un rempart.
C'est Abas-Abad. Mais le caravansérail est plein, il abrite une riche
caravane de marchands, et, à prix d'or, nous n'y trouverions pas place.
Il faut donc chercher asile chez de très humbles gens, qui possèdent
deux chambres en terre au-dessus d'une étable, et consentent à nous en
céder une; la famille, qui est nombreuse, les garçons, les filles, se
transporteront dans l'autre, abandonnée à cause d'un trou dans le toit,
qui laisse entrer la froidure. Par un escalier usé où l'on glisse, nous
montons à ce gîte sauvage, enfumé et noir; on s'empresse d'enlever les
pauvres matelas, les cruches, les jarres, les gâteaux de froment, les
fusils à pierre, les vieux sabres, et de chasser les poules avec leurs
petits. Ensuite, il s'agit de nous faire du feu, car l'air est glacé. En
ce pays sans forêts, sans broussailles, on se chauffe avec une espèce de
chardon, qui pousse comme les madrépores en forme de galette épineuse;
les femmes vont le ramasser dans la montagne et le font sécher pour
l'hiver. Dans l'âtre, on en jette plusieurs pieds, qui pétillent et
brûlent avec mille petites flammes gaies. Le chat de la maison, qui
d'abord avait déménagé avec ses maîtres, prend le parti de revenir se
chauffer à notre feu et accepte de souper avec nous. Les deux plus
jeunes filles, de douze à quinze ans, que notre déballage avait rendues
muettes de stupeur, arrivent aussi sur la pointe des pieds et ne peuvent
plus s'arracher à la contemplation de notre repas. D'ailleurs si drôles,
toutes deux, qu'il n'y a pas moyen de leur en vouloir, et si
impeccablement jolies, sous leurs voiles de perse aux dessins surannés,
avec leurs joues rouges et veloutées comme des pêches de septembre,
leurs yeux presque trop longs et trop grands, dont les coins se perdent
dans leurs noirs bandeaux à la Vierge,--et surtout leur mine honnête,
chaste et naïve. Au moment de notre coucher seulement, elles se
retirent, après avoir jeté de nouveaux pieds de chardon dans le feu;
alors le froid et le solennel silence, qui émanent des cimes proches et
de leurs neiges, s'épandent avec la nuit sur les solitudes alentour,
enveloppent bientôt le petit village de terre, notre chambrette
misérable, et notre bon sommeil sans rêves.
Dimanche, 6 mai.
Dès le matin, nous retrouvons la joie de la vitesse et de l'espace, dans
le désert toujours pareil, entre les deux chaînes de hauts sommets
garnis de neige. Le désert est comme marbré par ses différentes zones de
fleurs. Mais ce n'est plus l'éclat des plaines du Maroc ou de la
Palestine, qui, au printemps, se couvrent de glaïeuls roses, de liserons
bleus, d'anémones rouges. Il semble qu'ici tout se décolore, sous les
rayons d'un soleil trop rapproché et trop clair: des serpolets d'une
nuance indécise, des pâquerettes d'un jaune atténué, de pâles iris dont
le violet tourne au gris perle, des orchidées à fleurs grises, et mille
petites plantes inconnues, que l'on dirait passées dans la cendre.
Nous avons pris le parti de laisser derrière nous nos bêtes de charge,
avec nos inutiles et flâneurs cavaliers de Chiraz; la confiance entière
nous est venue, et nous allons de l'avant.
Voici cependant là-bas une multitude en marche, qui va croiser notre
route; ce sont des nomades, gens de mauvais renom, c'est une tribu qui
change de pâturage. En tête s'avancent les hommes armés, qui ont de
belles allures de bandits; nos Persans imaginent de passer ventre à
terre au milieu d'eux, en jetant de grands cris sauvages pour exciter
les chevaux; et on se range, on nous fait place. En traversant la cohue
du bétail qui vient ensuite, nous reprenons le trot tranquille. Au petit
pas, enfin, nous croisons l'arrière-garde, composée des femmes et des
petits,--petits enfants, petits chameaux, petits cabris, pêle-mêle dans
une promiscuité comique et gentille;--d'un même panier, sur le dos d'une
mule, nous voyons sortir la tête d'un bébé et celle d'un ânon qui vient
de naître, et on ne sait qui est le plus joli, du petit nomade qui
roule ses yeux noirs, ou du petit âne au poil encore tout frisé qui
remue ses grandes oreilles, l'un et l'autre du reste nous regardant avec
la même candeur étonnée.
Après quatre heures de route, halte au village désolé de Dehbid (deux
mille six cents mètres d'altitude). Au milieu de la plaine grise, une
lourde forteresse antique, datant des rois Sassanides, contre laquelle
de misérables huttes en terre se tiennent blotties, comme par crainte
des rafales qui balayent ces hauts plateaux. Un vent glacé, des neiges
proches, et une étincelante lumière.
Cependant nos bêtes de charge, distancées depuis le matin, ne nous
rejoignent point, non plus que nos cavaliers de Chiraz. Tout le jour,
nous les attendons comme soeur Anne, montés sur le toit du caravansérail,
interrogeant l'horizon: des caravanes apparaissent, des mules, des
chameaux, des ânes, des bêtes et des gens de toute espèce, mais les
nôtres point. A l'heure où les ombres des grandes montagnes s'allongent
démesurément sur le désert, l'un des cavaliers enfin arrive: «Ne vous
inquiétez pas, dit-il, ils ont pris un autre chemin, de nous connu;
dormez ici, comme je vais faire moi-même; demain vous les retrouverez à
quatre heures plus loin, au caravansérail de Khan-Korrah.»
Donc, dormons à Dehbid; il n'y a que ce parti à prendre, en effet, car
voici bientôt l'enveloppement solennel de la nuit. Mais qu'on apporte
beaucoup de chardons secs, dans l'âtre où nous allumerons notre feu.
Le muezzin jette ses longs appels chantés. Les oiseaux, cessant de
tournoyer, se couchent dans les branches de quelques peupliers
rabougris, qui sont les seuls arbres à bien des lieues alentour. Et des
petites filles d'une douzaine d'années se mettent à danser en rond,
comme celles de chez nous les soirs de mai; petites beautés persanes que
l'on voilera bientôt, petites fleurs d'oasis destinées à se faner dans
ce village perdu. Elles dansent, elles chantent; tant que dure le
transparent crépuscule, elles continuent leur ronde, et leur gaîté
détonne, dans l'âpre tristesse de Dehbid...
Lundi, 7 mai.
Le soleil va se lever quand nous jetons notre premier regard au dehors,
par les trous de notre mur de terre. Une immense caravane, qui vient
d'arriver, est au repos sur l'herbe toute brillante de gelée blanche;
les dos bossus des chameaux, les pointes de leurs selles se détachent
sur l'Orient clair, sur le ciel idéalement pur du matin, et, pour nos
yeux mal éveillés, tout cela d'abord se confond avec les montagnes
pointues--qui sont pourtant si loin, là-bas, au bout des vastes plaines.
Nous repartons dans le désert monotone, où quelques asphodèles
commencent d'apparaître, dressant leurs quenouilles blanches au-dessus
des petites floraisons grisâtres ou violacées que nous avions coutume de
voir.
A midi, sous un soleil devenu tout à coup torride, nous retrouvons au
point indiqué nos bêtes et nos gens qui étaient perdus. Mais quel
sinistre lieu de rendez-vous que ce caravansérail de Khan-Korrah! Pas le
moindre village dans les environs. Au milieu d'une absolue solitude et
d'un steppe de pierre, ce n'est qu'une haute enceinte crénelée, une
place où l'on peut dormir à l'abri des attaques nocturnes, derrière des
murs. Aux abords, gisent une douzaine de squelettes, carcasses de cheval
ou de chameau, et quelques bêtes plus fraîchement mortes, sur lesquelles
des vautours sont posés. D'énormes molosses et trois hommes à figure
farouche, armés jusqu'aux dents, gardent cette forteresse, où nous
entrons pour un temps de repos à l'ombre. Intérieurement la cour est
jonchée d'immondices, et des carcasses de mules achèvent d'y pourrir:
les bêtes avaient agonisé là, après quelque étape forcée, et on n'a pas
pris la peine de les jeter dehors, s'en remettant aux soins des
vautours; à cette heure brûlante, un essaim de mouches les enveloppe.
Il gèlera sans doute cette nuit, mais la chaleur en ce moment est à
peine tolérable, et notre sommeil méridien est troublé par ces mêmes
mouches bleues qui, avant notre venue, étaient assemblées sur les
pourritures.
Cinq heures de route l'après-midi, à travers les solitudes grises, sous
un soleil de plomb, pour aller coucher au caravansérail de Surmah, près
d'une antique forteresse Sassanide, au pied des neiges.
Mardi, 8 mai.
Les taches vertes des petites oasis aujourd'hui se font plus nombreuses,
des deux côtés de notre chemin. Sur le sol aride, une quantité de
ruisseaux de cristal, issus de la fonte des neiges, et canalisés,
divisés jalousement par la main des hommes, s'en vont çà et là porter la
vie aux quelques défrichements épars dans ces hautes plaines.
Vers dix heures du matin, nous arrivons dans une ville, la première
depuis Chiraz. Elle s'appelle Abadeh. Ses triples remparts, en terre
cuite et en terre battue, qui commencent de crouler par endroits, sont
d'une hauteur excessive, surmontés de créneaux féroces et ornés de
briques d'émail bleu qui dessinent des arcades. Ses portes s'agrémentent
de cornes de gazelle, disposées en couronne au-dessus de l'ogive. Il y a
un grand bazar couvert, où l'animation est extrême; on y vend des tapis,
des laines tissées et en écheveaux, des cuirs travaillés, des fusils à
pierre, des grains, des épices venues de l'Inde. Aujourd'hui se tient
aussi, dans les rues étroites, une foire au bétail; tout est encombré de
moutons et de chèvres. Les femmes d'Abadeh ne portent point le petit
masque blanc percé de trous, mais leur voile est on ne peut plus
dissimulateur: il n'est pas noir comme à Chiraz, ni à bouquets et à
ramages comme dans les campagnes, mais toujours bleu, très long,
s'élargissant vers le sol et formant traîne; pour se conduire, on risque
un coup d'oeil, de temps à autre, entre les plis discrets. Les belles
ainsi voilées ressemblent à de gracieuses madones n'ayant pas de figure.
On nous regarde naturellement beaucoup dans cette ville, mais sans
malveillance, et les enfants nous suivent en troupe, avec de jolis yeux
de curiosité contenue.
Nous pensions repartir après une halte de deux heures, mais le maître de
nos chevaux s'y refuse, déclarant que ses bêtes sont trop fatiguées et
qu'il faut coucher ici.
Donc, le mélancolique soir nous trouve au caravansérail d'Abadeh, assis
devant la porte que surmonte une rangée de cornes de gazelle. Derrière
nous, les grands murs crénelés qui s'assombrissent découpent leurs dents
sur le ciel d'or vert. Et nous avons vue sur la plaine des sépultures:
un sol gris où aucune herbe ne pousse; d'humbles mausolées en brique
grise, petites coupoles ou simples tables funéraires; jusqu'au lointain,
toujours des tombes, pour la plupart si vieilles que personne sans doute
ne les connaît plus. Des madones bleues au voile traînant se promènent
là par groupes; dans le crépuscule qui vient, elles prennent plus que
jamais leurs airs de fantôme. L'horizon est fermé là-bas par des cimes
de quatre ou cinq mille mètres de haut, dont les neiges, à cette heure,
bleuissent et donnent froid à regarder.
Dès que la première étoile s'allume au ciel limpide, les madones se
dispersent lentement vers la ville, et les portes, derrière elles, se
ferment. En ces pays, quand la nuit approche, la vie se glace; tout de
suite on sent rôder la tristesse et l'indéfinissable peur...
Mercredi, 9 mai.