de sa montagne morte, il ne laisse plus de doutes sur ses proportions
colossales; ses terrasses, qui dépassent cinq ou six fois la hauteur
coutumière, au lieu d'être, comme partout ailleurs, en terre battue que
les pluies ne tarderont pas à détruire, sont faites en blocs
cyclopéens, d'une durée éternelle; et ces longues choses, qui de loin
nous faisaient l'effet de mâts de navire, sont des colonnes monolithes,
étonnamment sveltes et hardies,--qui devaient supporter jadis les
plafonds en bois de cèdre, la charpente des prodigieux palais.
Nous arrivons maintenant à des escaliers en pierre dure et luisante,
assez larges pour faire passer de front toute une armée; là, nous
mettons pied à terre, pour monter à ces terrasses d'où les colonnes
s'élancent. Je ne sais quelle idée vient à nos Persans de faire monter
aussi derrière nous les chevaux, qui d'abord ne veulent pas, qui se
débattent, meurtrissant à coups de sabots les marches magnifiques, et
notre entrée est bruyante, au milieu de ce recueillement infini.
Nous voici sur ces terrasses, qui nous réservaient la surprise d'être
beaucoup plus immenses qu'elles ne le paraissaient d'en bas. C'est une
esplanade assez étendue pour supporter une ville, et sur laquelle, en
son temps, les grandes colonnes monolithes étaient multipliées comme les
arbres d'une forêt. Il n'en reste plus debout qu'une vingtaine, de ces
colonnes dont chacune était une merveille, et les autres, en tombant,
ont jonché les dalles de leurs tronçons; quantité de débris superbes se
dressent aussi, en mêlée confuse, dans cette solitude pavée de larges
pierres: des pylônes sculptés minutieusement, des pans de murs couverts
d'inscriptions et de bas-reliefs. Et tout cela est d'un gris foncé,
uniforme, étrange, inusité dans les ruines, d'un gris que la patine des
siècles ne saurait produire, mais qui est dû évidemment à la couleur
même d'on ne sait quelle matière rare en laquelle ces palais étaient
construits.
On est dominé de près, ici, par cette chaîne d'énormes rochers couleur
de basane, que, depuis notre départ du village, nous apercevions comme
une muraille; mais on domine, de l'autre côté, toutes ces plaines
d'herbes et de fleurs, au fond desquelles se dessine l'inquiétante
montagne carrée, avec ses deux gardiens accroupis; deux ou trois petits
hameaux, bien humbles, chacun dans son bouquet de peupliers,
apparaissent aussi au loin, sortes d'îlots perdus dans cette mer de
foins odorants et d'orges vertes; et la paix suprême, la paix des mondes
à jamais abandonnés, plane sur ces prairies d'avril,--qui ont connu,
dans les temps, des somptuosités sardanapalesques, puis des incendies,
des massacres, le déploiement des grandes armées, le tourbillon des
grandes batailles.
Quant à l'esplanade où nous venons de monter, elle est un lieu
d'indicible mélancolie, à cette heure, à cette approche du soir; il y
souffle un vent suave et léger, il y tombe une lumière à la fois très
nette et très douce; on dirait que les deux mille mètres d'altitude,
plus encore sur ces terrasses que dans la plaine alentour, nous sont
rendus sensibles par la fraîcheur de l'air, par la pureté et l'éclat
discret des rayons, par la transparence des ombres. Entre ces dalles,
qui furent couvertes de tapis de pourpre au passage des rois, croissent
à présent les très fines graminées, amies des lieux secs et tranquilles,
fleurissent le serpolet et la menthe sauvage; et des chèvres, qui
paissent sur l'emplacement des salles de trône, avivent et répandent, en
broutant, le parfum des aromates champêtres.--Mais c'est surtout cette
lumière, qui ne ressemble pas à la lumière d'ailleurs; l'éclairage de ce
soir est comme un reflet d'apothéose sur tant de vieux bas-reliefs, et
d'antiques silhouettes humaines, éternisées là dans les pierres...
Oh! mon saisissement d'être accueilli, dès l'entrée, par deux de ces
mornes géants dont l'aspect, à moi connu de très bonne heure, avait
hanté mon enfance: corps de taureau ailé, et tête d'homme à longue barbe
frisée, sous une tiare de roi mage!--Je me complais trop sans doute à
revenir sur mes impressions d'enfant; mais c'est qu'elles ont été les
plus mystérieuses, en même temps que les plus vives.--Donc, je les avais
rencontrés pour la première fois vers ma douzième année, ces géants
gardiens de tous les palais d'Assyrie, et c'était dans les images de
certaine partition de _Sémiramis_, très souvent ouverte en ce temps-là
sur mon piano; tout de suite ils avaient symbolisé à mes yeux la lourde
magnificence de Ninive ou de Babylone. Quant à ceux de leurs pareils
qui, de nos jours, restaient peut-être encore debout là-bas dans les
ruines, je me les représentais entourés de ces fleurettes délicates,
particulières au sol pierreux d'un domaine de campagne appelé «la
Limoise,» lequel, à la même époque, jouait un grand rôle dans mes
rêveries d'exotisme... Et voici précisément que je retrouve aujourd'hui,
aux pieds de ceux qui m'accueillent, le thym, la menthe et la
marjolaine, toute la petite flore de mes bois, sous ce climat semblable
au nôtre.
Les deux géants ailés, qui me reçoivent au seuil de ces palais, c'est
Xerxès qui eut la fantaisie de les poster ici en vedette.--Et ils me
révèlent sur leur souverain des choses intimes que je ne m'attendais
point à jamais surprendre; en les contemplant, mieux qu'en lisant dix
volumes d'histoire, je conçois peu à peu combien fut majestueuse,
hiératique et superbe, la vision de la vie dans les yeux de cet homme à
demi légendaire.
Mais les immenses salles dont ils gardaient les abords n'existent plus
depuis tantôt vingt-trois siècles, et on ne peut qu'idéalement les
reconstituer. En beaucoup plus grandiose, elles devaient ressembler à ce
que l'on voit encore dans les vieilles demeures princières du moyen âge
persan: une profusion de colonnes, d'une finesse extrême en comparaison
de leur longueur, des espèces de grandes tiges de roseau, soutenant très
haut en l'air un toit plat.--Les hommes d'ici furent, je crois, les
seuls à imaginer la colonne élancée, la sveltesse des formes, dans
cette antiquité où l'on faisait partout massif et puissamment
trapu.--Toujours suivis de nos chevaux, dont les pas résonnent trop sur
les dalles, nous nous avançons au coeur des palais, vers les quartiers
magnifiques de Darius. Les colonnes brisées jonchent le sol; il en reste
debout une vingtaine peut-être, qui de loin en loin s'élèvent
solitairement, toutes droites et toutes minces, dans le ciel pur; elles
sont cannelées du haut en bas; leur socle est taillé en monstrueux
calice de fleur, et leur chapiteau très débordant, qui paraît en
équilibre instable dans l'air, représente, sur chacune de ses quatre
faces, la tête et le poitrail d'un boeuf. Comment tiennent-elles encore,
si audacieuses et si longues, depuis deux mille ans que les charpentes
de cèdre ne sont plus là-haut pour les relier les unes aux autres?
Les esplanades se superposent, les escaliers se succèdent à mesure que
l'on approche des salles où trôna le roi Darius. Et la face de chaque
assise nouvelle est toujours couverte de patients bas-reliefs,
représentant des centaines de personnages, aux nobles raideurs, aux
barbes et aux chevelures frisées en petites boucles: des phalanges
d'archers, tous pareils et inscrits de profil; des défilés rituels, des
monarques s'avançant sous de grands parasols que tiennent des esclaves;
des taureaux, des dromadaires, des monstres. En quelle pierre
merveilleuse tout cela a-t-il été ciselé, pour que tant de siècles
n'aient même pu rien dépolir? Les plus durs granits de nos églises,
après trois ou quatre cents ans, n'ont plus une arête vive; les
porphyres byzantins, les marbres grecs exposés au grand air sont usés et
frustes; ici, toutes ces étranges figures, on dirait qu'elles sortent à
peine de la main des sculpteurs. Les archéologues ont discuté, sans
tomber d'accord sur la provenance de cette matière très spéciale, qui
est d'un grain si fin, et d'une si monotone couleur de souris; qui
ressemble à une sorte de silex, de pierre à fusil d'une nuance très
foncée; les ciseaux devaient s'y émousser comme sur du métal; de plus,
c'était aussi cassant que du jade, car on voit de grands bas-reliefs qui
ont éclaté du haut en bas,--sous l'action indéfinie des soleils d'été
peut-être, ou bien, dans les temps, sous le heurt des machines de
guerre.
Et ces ruines muettes racontent leur histoire par d'innombrables
inscriptions, leur histoire et celle du monde; le moindre bloc voudrait
parler, à qui saurait lire les primitives écritures. Il y a d'abord les
mystérieux caractères cunéiformes, qui faisaient partie de
l'ornementation initiale; ils alignent partout leurs milliers de petits
dessins serrés et précis, sur les socles, sur les frises, entre les
moulures parfaites qui leur servent de cadre. Et puis, semées au hasard,
il y a les réflexions de tous ceux qui sont venus, au cours des âges,
attirés ici par ce grand nom de Persépolis; de simples notes, ou bien
des sentences, des poésies anciennes sur la vanité des choses de ce
monde, en grec, en koufique, en syriaque, en persan, en indoustani, ou
même en chinois. «_Où sont-ils les souverains qui régnèrent dans ce
palais jusqu'au jour où la Mort les invita à boire à sa coupe? Combien
de cités furent bâties le matin, qui tombèrent en ruines le soir?_»
écrivait là, en arabe, il y a environ trois siècles, un poète passant,
qui signait: «_Ali, fils de sultan Khaled..._» Quelquefois, rien qu'un
millésime, avec un nom; et voici des signatures d'explorateurs français
de 1826 et de 1830,--dates qui nous semblent déjà presque lointaines, et
qui cependant sont d'hier, en comparaison de celles gravées sur tous ces
cartouches de rois...
Le pavage sur lequel on marche est particulièrement exquis; chaque
brisure, chaque joint des pierres est devenu un minuscule jardin de ces
toutes petites plantes qu'affectionnent les chèvres, et qui embaument la
main lorsqu'on les froisse.
Derrière les salles d'apparat, aux colonnades ouvertes, on arrive à des
constructions plus compliquées, plus enchevêtrées, qui couvent plus de
mystère; ce devaient être des chambres, des appartements profonds; les
fragments de murs se multiplient et aussi les pylônes aux contours un
peu égyptiens, qui ont pour architrave des feuilles de fleurs. On se
sent là plus entouré, plus enclos, et, si l'on peut dire, plus dans
l'ombre de tout ce colossal passé. Ces quartiers abondent en admirables
grands bas-reliefs, d'une conservation stupéfiante. Les personnages ont
gardé, sur leurs robes assyriennes ou sur leurs chevelures soigneusement
calamistrées, le luisant des marbres neufs; les uns se tiennent assis,
dans des attitudes de dignité impérative, d'autres tirent de l'arc, ou
luttent avec des monstres. Ils sont de taille humaine, le profil
régulier et le visage noble. On en voit partout, sur des pans de
muraille qui semblent aujourd'hui plantés sans ordre; on les a tout
autour de soi, en groupes intimidants; et cette couleur de la pierre;
toujours ce même gris sombre, donne quelque chose de funèbre à leur
compagnie. Des cartouches, criblés de petites légendes en cunéiformes,
présentent des surfaces tellement lisses que l'on y aperçoit sa propre
silhouette, réfléchie comme sur un miroir d'étain. Et on est confondu de
savoir l'âge de ces ciselures si fraîches, de se dire que ces plaques
polies sont les mêmes qui, à cette même place, reflétèrent des figures,
des beautés, des magnificences évanouies depuis plus de deux mille ans.
Un fragment quelconque de telles pierres, que l'on emporterait avec soi,
deviendrait une pièce incomparable pour un musée; et tout cela est à la
merci du premier ravisseur qui pénétrerait dans ces vastes solitudes,
tout cela n'est gardé que par les deux géants pensifs, en sentinelle
là-bas sur le seuil.
Plus loin, Persépolis se continue vaguement, en sculptures plus
détruites, en débris plus éboulés et plus informes, jusqu'au pied de la
triste montagne couleur de cuir, qui doit être elle-même forée et
travaillée jusqu'en ses tréfonds les plus secrets, car on y aperçoit çà
et là de grands trous noirs, d'une forme régulière, avec frontons et
pilastres taillés à même le roc, qui bâillent à différentes hauteurs et
qui sont des bouches de sépulcre. Dans les souterrains d'alentour
sommeillent sans doute tant de richesses ou de reliques étranges!
Le soleil baisse, allongeant les ombres des colonnes et des géants, sur
ce sol qui fut un pavé royal; ces choses, lasses de durer, lasses de se
fendiller au souffle des siècles, voient encore un soir...
Ils observent toujours avec attention, les deux géants à barbe frisée,
l'un tournant sa large face meurtrie vers la nécropole de la montagne;
l'autre sondant les lointains de cette plaine, par où arrivèrent jadis
les guerriers, les conquérants, arbitres du monde. Mais, à présent,
aucune armée ne viendra plus dans ce lieu délaissé, devant ces hautains
palais; cette région de la terre est rendue pour jamais au calme
pastoral et au silence...
Les chèvres, qui broutaient dans les ruines, rappelées par leur pâtre en
armes, se rassemblent et vont s'en aller, car voici bientôt l'heure
dangereuse pour les troupeaux, l'heure des panthères. Je désirerais
rester, moi, jusqu'à la nuit close, au moins jusqu'au lever de la lune;
mais les deux bergers mes guides refusent absolument; ils ont peur, peur
des brigands ou des fantômes, on ne sait de quoi, et ils tiennent à
être rentrés avant la fin du jour dans leur petit hameau, derrière leurs
murs en terre, cependant crevés de toutes parts. Donc, nous reviendrons
demain, et pour cette fois il faut partir, à la suite des chèvres qui
déjà s'éloignent dans les prairies sans fin. Nous repassons entre les
deux géants, qui virent jadis entrer et sortir tant de rois et de
cortèges. Mais nos chevaux, qui déjà n'avaient pas voulu monter les
escaliers de Xerxès et de Darius, naturellement veulent encore moins les
redescendre; ils se défendent, essayent de s'échapper; et c'est tout à
coup, pour finir, une belle scène de vie, de lutte et de muscles tendus,
au milieu du silence de ces colossales choses mortes,--tandis que se
lève un grand vent frais, un vent de soir de mai, qui nous amène, des
prairies d'en bas, une suave odeur d'herbes.
Ayant retraversé la longue plaine unie, les foins, les orges, les champs
de pavots, nous rentrons au crépuscule dans les ruelles du hameau perdu,
et enfin dans notre gîte de terre, sans portes ni fenêtres. Un vent
vraiment très froid agite les peupliers du dehors et les abricotiers du
jardinet sauvage; le jour meurt dans un admirable ciel bleu vert, où
s'effiloquent des petits nuages d'un rose de corail, et on entend des
vocalises de bergers qui appellent à la prière du soir.
TROISIÈME PARTIE
Vendredi, 4 mai.
Départ à l'aube pure et froide, à travers les grandes fleurs blanches
des pavots, qui sont tout humides de la rosée de Mai. Pour la première
fois depuis Chiraz, mes Persans ont mis leur burnous et enfoncé
jusqu'aux oreilles leur bonnet de Mage.
Ayant retraversé la plaine, nous montons en passant faire nos adieux aux
grands palais du silence. Mais la lumière du matin, qui ne manque jamais
d'accentuer toutes les vétustés, toutes les décrépitudes, nous montre,
plus anéanties que la veille, les splendeurs de Darius et de Xerxès;
plus détruits, les majestueux escaliers; plus lamentable, par terre, la
jonchée des colonnes. Seuls, les étonnants bas-reliefs, en ce silex gris
que n'éraillent point les siècles, supportent sans broncher l'éclairage
du soleil levant: princes aux barbes bouclées, guerriers ou prêtres, en
pleine lumière crue, luisent d'un poli aussi neuf que le jour où parut
comme un ouragan la horde macédonienne.
En foulant ce vieux sol de mystère, mon pied heurte un morceau de bois à
demi enfoui, que je fais dégager pour le voir; c'est un fragment de
quelque poutre qui a dû être énorme, en cèdre indestructible du Liban,
et,--il n'y a pas à en douter,--cela vient de la charpente de Darius...
Je le soulève et le retourne. Un des côtés est noirci, s'émiette
carbonisé: le feu mis par la torche d'Alexandre!... La trace en
subsiste, de ce feu légendaire, elle est là entre mes mains, encore
visible après plus de vingt-deux siècles!... Pendant un instant, les
durées antérieures s'évanouissent pour moi; il me semble que c'était
hier, cet incendie; on dirait qu'un sortilège d'évocation dormait dans
ce bloc de cèdre; beaucoup mieux que la veille, presque en une sorte de
vision, je perçois la splendeur de ces palais, l'éclat des émaux, des
ors et des tapis de pourpre, le faste de ces inimaginables salles, qui
étaient plus hautes que la nef de la Madeleine et dont les enfilades de
colonnes, comme des allées d'arbres géants, s'enfuyaient dans une
pénombre de forêt. Un passage de Plutarque me revient aussi en mémoire;
un passage traduit jadis, au temps de mes études, avec un maussade
ennui, sous la férule d'un professeur, mais qui tout à coup s'anime et
s'éclaire; la description d'une unit d'orgie, dans la ville qui
s'étendait ici, autour de ces esplanades, à la place où sont à présent
ces champs de fleurs sauvages: le Macédonien déséquilibré par un trop
long séjour au milieu de ce luxe à lui si inconnu, le Macédonien ivre et
couronné de roses, ayant à ses côtés la belle Thaïs, conseillère
d'extravagances, et, sur la fin d'un repas, empressé à satisfaire un
caprice de la courtisane, se levant avec une torche à la main pour aller
commettre l'irrémédiable sacrilège, allumer l'incendie, faire un feu de
joie de la demeure des Achéménides. Et alors, les immenses cris
d'ivresse et d'horreur, la flambée soudaine des charpentes de cèdre, le
crépitement des émaux sur la muraille, et la déroute enfin des
gigantesques colonnes, se renversant les unes sur les autres,
rebondissant contre le sol avec un bruit d'orage... Sur le morceau de
poutre qui existe encore et que mes mains touchent, cette partie
noirâtre, c'est pendant cette nuit-là qu'elle fut carbonisée...
* * * * *
L'étape d'aujourd'hui sera de neuf heures, et nous l'allongeons encore
d'un détour, afin de voir de plus près la montagne couleur de basane,
qui se lève derrière Persépolis comme un grand mur en cuir gondolé, et
dans laquelle s'ouvrent les trous noirs, les hypogées des rois
Achéménides.
Pour arriver au pied de ces roches, il faut cheminer à travers des
éboulis sans fin de pierres sculptées, des amas de ruines; les passés
prodigieux ont imprégné ce sol, qui doit être plein de trésors ensevelis
et plein d'ossements.
Il y a trois immenses hypogées, espacés et en ligne, au flanc de la
montagne brune; pour rendre inaccessibles ces tombeaux de Darius et des
princes de sa famille, on a placé la bouche des souterrains à mi-hauteur
de la paroi abrupte, et nous ne pourrions monter là qu'avec des
échelles, des cordes, tout un matériel de siège et d'escalade. L'entrée
monumentale de chacun de ces souterrains est entourée de colonnes et
surmontée de bas-reliefs à personnages, le tout taillé à même le roc; la
décoration paraît inspirée à la fois de l'Égypte et de la Grèce; les
colonnes, les entablements sont ioniens, mais l'aspect d'ensemble
rappelle la lourdeur superbe des portiques de Thèbes.
Au-dessous de ces tombeaux, à la base même de la montagne funéraire,
dans des carrés taillés en creux, d'autres bas-reliefs gigantesques ont
l'air de tableaux d'ans leur cadre, posés çà et là sans ordre. Ils sont
postérieurs aux hypogées et datent des rois Sassanides; les personnages,
de quinze ou vingt pieds de haut, ont eu presque tous la figure mutilée
par les Musulmans, mais différentes scènes de bataille ou de triomphe
imposent encore. On voit surtout un roi Sassanide, l'attitude
orgueilleuse sur son cheval de guerre, et, devant lui, un empereur
romain, reconnaissable à sa toge, un vaincu sans doute, qui
s'agenouille et s'humilie; c'est le plus saisissant et aussi le plus
énorme de tous ces groupes, encadrés par la roche primitive.
Les conquérants d'autrefois s'y entendaient à détruire et on est
confondu aujourd'hui en présence du néant dans lequel tant de villes
fameuses ont pu être d'un seul coup replongées; Carthage par exemple,
et, ici même, au pied de ces palais, cette Istakhar qui avait tant duré,
qui avait été une des gloires du monde et qui au VIIe siècle de notre
ère, sous le dernier roi Sassanide, continuait d'être une grande
capitale: un jour, passa le Khalife Omar, qui ordonna de la supprimer et
de transporter ses habitants à Chiraz; ce fut fait comme il l'avait dit,
et il n'en reste rien, à peine une jonchée de pierres dans l'herbe; on
hésite à en reconnaître la trace.
Je cherchais des yeux, parmi tant d'informes débris, un monument plus
ancien que les autres et plus étrange, que des Zoroastriens émigrés dans
l'Inde m'avaient signalé comme existant toujours. Et voici qu'il
m'apparaît, très proche, farouche et morne sur un bloc de rochers en
piédestal. D'après la description qui m'en avait été faite, je le
reconnais au premier abord, et son identité m'est d'ailleurs confirmée
par la désignation du tcharvadar: «Ateuchka!»--où je retrouve le mot
turc _ateuch_ qui signifie le _feu_. Deux lourdes et naïves pyramides
tronquées, que couronne une dentelure barbare; deux autels jumeaux pour
le culte du feu, qui datent des premiers Mages, qui ont précédé de
plusieurs siècles tout le colossal travail de Persépolis et de la
montagne sculptée; ils étaient déjà des choses très antiques et
vénérables quand les Achéménides firent choix de ce lieu pour y bâtir
leurs palais, leur ville et leurs tombeaux; ils se dressaient là dans
les temps obscurs où les roches aux hypogées étaient encore intactes et
vierges, et où de tranquilles plaines s'étendaient à la place de tant
d'immenses esplanades de pierre; ils ont vu croître et passer des
civilisations magnifiques, et ils demeurent toujours à peu près les
mêmes, sur leur socle, les deux Ateuchkas, inusables et quasi éternels
dans leur solide rudesse. Aujourd'hui les adorateurs du feu, comme on le
sait, disparaissent de plus en plus de leur pays d'origine, et même du
monde; ceux qui restent sont disséminés, un peu comme le peuple
d'Israël; à Yezd, cependant, ville de désert que je laisserai sur la
droite de ma route, ils persistent en groupe assez compact encore; on en
trouve quelques-uns en Arabie, d'autres à Téhéran; et enfin, ils forment
une colonie importante et riche à Bombay, où ils ont installé leurs
grandes tours macabres. Mais, de tous les points de la Terre où leur
destinée les a conduits, ils ne cessent de revenir ici même, en
pèlerinage, devant ces deux pyramides effroyablement vieilles, qui sont
leurs autels les plus sacrés.
A mesure que nous nous éloignons, les trous noirs des hypogées semblent
nous poursuivre comme des regards de mort. Les rois qui avaient imaginé
de placer si haut leur sépulture, voulaient sans doute que leur fantôme,
du seuil de la porte sombre, pût promener encore sur le pays des yeux
dominateurs, continuer d'inspirer la crainte aux vivants.
Pour nous en aller, nous suivons d'abord une mince rivière qui court sur
des cailloux, encaissée et profonde, entre des roseaux et des saules;
c'est une traînée de verdure à demi enfouie dans un repli du terrain, au
milieu d'une si funèbre région de pierres. Et bientôt, perdant de vue
tout cet ossuaire des antiques magnificences, perdant de vue aussi
l'ombreuse petite vallée, nous retrouvons l'habituelle et monotone
solitude: la plaine sans arbres, tapissée d'herbes courtes et de fleurs
pâles, qui se déroule à deux mille mètres de haut, unie comme l'eau d'un
fleuve, entre deux chaînes de montagnes chaotiques, couleur de cendre,
ou bien couleur de cuir et de bête morte.
Nous cheminons là jusqu'à l'heure tout à coup froide du crépuscule.
Et cependant le soleil est encore très haut et brûlant quand nous
commençons d'apercevoir, au bout de cette nappe verte, le village
d'Ali-Abad qui sera notre étape de nuit. Mais quantité de ravins
sournois coupent de place en place la plaine qui semblait si facile; de
dangereuses gerçures du sol, infranchissables pour des cavaliers, nous
obligent à de continuels détours; pris comme dans un labyrinthe, nous
n'avançons pas; et, au fond de ces creux, des cadavres de chevaux,
d'ânes ou de mulets, semés par le passage incessant des caravanes, sont
des rendez-vous d'oiseaux noirs. Ali-Abad reste toujours lointain, et on
dirait un château fort du moyen âge: des murs de trente pieds de haut,
crénelés et flanqués de tours, l'enferment par craintes des nomades et
des panthères.