par ma lettre, s'est hâté de venir. Quelques notables l'accompagnaient,
tous gens cérémonieux et de belles manières, en longue robe, grosses
lunettes rondes et très haut bonnet d'astrakan. On s'est assis dehors,
devant ma niche obscure, sur ma terrasse envahie par l'herbe et fleurie
de coquelicots. Après beaucoup de compliments en langue turque, la
conversation s'est engagée sur les difficultés du voyage:
«Hélas!--m'ont-ils dit, un peu narquois,--nous n'avons pas encore vos
chemins de fer!» Et, comme je les en félicitais, j'ai vu à leur sourire
combien nous étions du même avis sur les bienfaits de cette invention...
Des rideaux de peupliers et d'arbres fruitiers tout fleuris nous
masquaient la ville, dont rien ne se devinait encore; mais on apercevait
des vergers, des foins, des blés verts, un coin de cette plaine heureuse
de Chiraz, qui communique à peine avec le reste du monde et où la vie
est demeurée telle qu'il y a mille ans. Des oiseaux, sur toutes les
branches, chantaient la gaie chanson des nids. En bas, dans la cour où
nos bêtes se reposaient, des muletiers, des garçons du peuple, l'air
calme et sain, les joues dorées de grand air, fumaient nonchalamment au
soleil, comme des gens qui ont le temps de vivre, ou bien jouaient aux
boules, et on entendait leurs éclats de rire. Et je comparais avec les
abords noircis de nos grandes villes, nos gares, nos usines, nos coups
de sifflet et nos bruits de ferraille; nos ouvriers, blêmes sous le
poudrage de charbon, avec des pauvres yeux de convoitise et de
souffrance.
Au moment de prendre congé, le prévôt des marchands m'avait offert une
de ses nombreuses maisons dans Chiraz, une maison toute neuve. Il devait
aussitôt m'en faire tenir la clef, et j'ai commencé d'attendre,
d'attendre sans voir venir, en fumant de longs kalyans sur ma terrasse:
les Orientaux, chacun sait cela, n'ont pas comme nous la notion du
temps.
Vers quatre heures du soir enfin, cette clef m'est arrivée. (Elle était
longue d'un pied deux pouces.) Alors il a fallu congédier et payer mon
tcharvadar avec tous ses gens; aligner, recompter avec eux quantité de
pièces blanches, échanger beaucoup de souhaits et de poignées de main;
ensuite mander une équipe de portefaix (des juifs à longue chevelure),
charger sur leur dos notre bagage, et s'acheminer, derrière eux vers la
ville, qui devait être toute proche, et que l'on n'apercevait toujours
point.
Nous allions mélancoliquement entre des murs très hauts, en brique
grise, en terre battue, où s'ouvrait à peine de loin en loin un trou
grillé, une porte clandestine.
Ils finirent par se rejoindre en voûte sur nos têtes, ces murs qui se
resserraient toujours, et une pénombre de caveau nous enveloppa soudain;
au milieu de ces étroits passages, des petits ruisseaux immondes
coulaient parmi des guenilles, des fientes, des carcasses; on sentait
une odeur d'égout et de souris morte: nous étions dans Chiraz.
En pénombre plus épaisse, on s'est arrêté devant une vieille porte
cloutée de fer, avec un frappoir énorme: c'était ma demeure. D'abord un
couloir sombre, un corps de logis poudreux et croulant; ensuite la
surprise d'une cour ensoleillée, avec de beaux orangers en fleurs autour
d'une piscine d'eau courante; et au fond, la maisonnette, à deux étages,
toute neuve en effet et toute blanche, où me voici enfermé,--pour un
temps que j'ignore,--_car il est plus facile d'entrer à Chiraz que d'en
sortir_: c'est un dicton persan.
DEUXIÈME PARTIE
Mercredi, 25 avril.
Le soleil baissait déjà quand nous avons fait précipitamment notre
première course en ville, aux bazars, pour acheter des coussins et des
tapis. (Dans cette maison d'Hadji-Abbas, les chambres, il va sans dire,
n'avaient rien que leurs quatre murs.)
On circule dans cette ville comme dans un dédale souterrain. Les ruelles
couvertes, semées d'immondices et de pourritures, se contournent et se
croisent avec une fantaisie déroutante; par endroits, elles se
resserrent tellement que, si l'on rencontre un cavalier, ou même un
petit âne, il faut se plaquer des deux épaules aux parois pour n'être
point frôlé. Les hommes, en robe sombre, coiffés du haut bonnet
d'astrakan, vous dévisagent sans malveillance. Les femmes glissent et
s'écartent comme de silencieux fantômes, enveloppées toutes, de la tête
aux pieds, dans un voile noir, et la figure cachée par un loup blanc
avec deux trous ronds pour les yeux; mais les petites filles que l'on ne
voile pas encore, très peintes et la chevelure rougie de henneh, sont
presque toutes adorables de beauté fine et de sourire, même les plus
pauvres, qui vont pieds nus et dépenaillées, sous des haillons
charmants. Dans ces mornes et longues murailles, en briques grises ou en
terre grise, jamais ne s'ouvre une fenêtre. Rien que des portes, et
encore y a-t-il un second mur bâti derrière pour les masquer, leur faire
un éternel écran; quelques-unes s'encadrent de vieilles faïences
précieuses, représentant des branches d'iris, des branches de roses,
dont le coloris, avivé par le contraste avec toutes les grisailles
d'alentour, éclate encore de fraîcheur au milieu de tant de vétusté et
de ruines. Oh! les femmes drapées de noir, qui entrent par ces
portes-là, contournent le vieux pan de mur intérieur, et disparaissent
au fond de la maison cachée!...
Dans ma rue en tunnel, qui est la voie par où pénètrent en ville les
caravanes de Bouchir, il y a un petit bazar de juifs, où l'on vend
surtout des légumes et des graines. Mais il faut faire un assez long
chemin dans le labyrinthe pour rencontrer le vrai bazar de Chiraz, qui
est un lieu immense et plein de surprises. Cela commence par des rues
étroites, tortueuses, obscures, où, devant les mille petites échoppes,
il faut se défier des trous et des cloaques. Ensuite viennent de vastes
avenues droites, régulières, voûtées de coupoles rondes qui se succèdent
en séries sans fin, et là, pour la première fois, on se dit que c'est
vraiment une grande ville, celle où l'on est entré comme par des égouts,
sans rien voir. Le long de ces avenues, les marchands sont réunis par
groupes de même métier, ainsi que le veut l'usage oriental.--Et on
devine qu'à Chiraz, la rue des tapis, où nous avions affaire, est un
enchantement pour les yeux!--Dans la rue, plus en pénombre, des
marteleurs de cuivre, où l'on entend le bruit incessant des marteaux,
nous nous sommes ensuite arrêtés pour acheter des buires à notre usage,
des buires ici très communes, mais d'une grâce incomparable, d'une forme
inventée dans les temps très anciens et jamais changée. On vendait aussi
partout des paquets de ces roses roses très odorantes que l'on appelle
chez nous «_roses de tous les mois_», et des branches d'oranger. Des
cavaliers armés obstruaient souvent le chemin, surtout dans le quartier
des harnais, qui est l'un des plus étendus; en ce pays où les voyages et
les transports ne se font que par caravanes, les harnais prennent une
importance capitale, et ils sont de la fantaisie la plus diverse: selles
brodées de soie et d'or, bissacs en laine, brides pour les chevaux ou
les mulets, houssines de velours à paillettes pour les petits ânes que
montent les dames de qualité, coiffures de plumes pour les chameaux.
Dans la rue des marchands de soie, il y avait affluence de ces fantômes
noirs qui représentent ici les femmes, avec beaucoup de petits bébés
comiques et jolis, les yeux allongés jusqu'aux cheveux par des
peintures.
Nous avions fait notre visite au bazar à une heure un peu tardive; des
échoppes se fermaient, le jour baissait sous les voûtes de briques ou de
terre battue. Et, après avoir tant tourné et retourné dans ces passages
couverts qui s'assombrissaient, ç'a été une joie de rencontrer enfin une
place à air libre, éclairée par le beau soleil du soir, le seul coin de
Chiraz peut-être où la vie soit un peu extérieure et gaie sans mystère.
C'est près des remparts de la ville, cette place, et, au fond, il y a
une mosquée dont l'immense portique est entièrement rose, sous son
revêtement de vieil émail. Çà et là, des tendelets pour les marchands de
fruits, de fleurs et de gâteaux. Et, juste en face de ces belles portes
si roses, que je ne puis espérer franchir jamais, un vieux petit café,
délabré et charmant, devant lequel nous nous sommes assis, sous des
arbres, pour fumer en plein air le dernier kalyan du jour. (Le nom de
_café_ est du reste impropre, puisque le thé, dans des tasses en
miniature, est seul d'usage à Chiraz.) Un cercle s'est aussitôt formé
autour de nous, mais ces curieux étaient courtois et discrets, répondant
par de jolis sourires un peu félins lorsqu'on les regardait en face.
Tous ces gens d'ici ont l'air accueillant et doux, la figure fine, les
yeux grands, le regard à la fois vif et rêveur.
Et je suis rentré chez moi, pour procéder avant la nuit à mon
installation éphémère, dans le corps de logis tout neuf, derrière la
cour: au rez-de-chaussée, mes domestiques; au premier, ma chambre; au
second étage, mon salon. Partout des murs bien blancs, où des séries
d'ogives sont ménagées en creux, formant des niches où l'on pose les
objets. Et, pour soutenir les plafonds en terre battue, un alignement de
jeunes troncs de peupliers, soigneusement équarris et bien égaux.
Mon salon, en dix minutes, s'est organisé, avec des tapis, des coussins
jetés par terre, des tentures accrochées à la muraille par de vieux
clous, et, à la place d'honneur, les belles armes que me donna l'Iman de
Mascate, le jour de mon récent passage, son poignard à fourreau d'argent
et son sabre à gaine d'or.
Mais la nuit, qui arrivait dans son grand suaire de silence, a eu tôt
fait d'interrompre notre puéril amusement d'installation, et de rendre
sinistre ma demeure, trop enclose au milieu de si inconnaissables
entours.
En entrant, nous avons tiré les lourds verrous de la porte qui donne sur
les dehors noirs; mais nous ignorons encore tous les quartiers, recoins
et dépendances de la vaste maison; nul de nous n'a exploré le vieux
corps de logis à deux étages qui est adossé à la rue, ni les immenses
greniers à foin, chais et souterrains qui s'ouvrent derrière nos
chambres...
Quant aux autres logis humains qui nous enserrent, il va sans dire que
tout est combiné pour qu'il nous soit impossible d'y plonger un regard.
Qui habite là, et que s'y passe-t-il? Nous ne saurons jamais. Par nos
fenêtres, qui ont vue sur notre cour très haut murée, on n'apercevait,
quand il faisait clair, rien de ces maisons voisines; rien que la tête
des peupliers qui ombragent les petits jardins, et les toits en terre
battue où l'herbe pousse, où les chats se promènent;--ensuite, dans le
lointain, par-dessus le faîte des vieilles constructions couleur de
poussière, la ligne de ces montagnes nues qui enferment de toutes parts
la verte plaine.
A présent donc, il fait nuit. Mes serviteurs, après tant de fatigantes
veilles, dorment profondément, dans la bonne quiétude d'un voyage
accompli et l'assurance de ne pas recommencer demain les chevauchées
nocturnes.
Belle nuit d'étoiles, qui va se refroidissant très vite et que ne
trouble aucun bruit humain. On n'entend que la voix douce et retenue des
chouettes, qui s'appellent et se répondent de différents côtés,
au-dessus de l'inquiétante torpeur de Chiraz...
Jeudi, 26 avril.
«Allah ou Akbar!... Allah ou Akbar!...» C'est l'éternelle psalmodie de
l'Islam qui m'éveille avant jour; la voix du muezzin de mon quartier, du
haut de quelque toit proche, chante éperdument dans la pâleur de l'aube.
Et, aussitôt après, des sonnailles, très argentines et charmantes,
commencent à monter jusqu'à moi, de la petite ruelle noire: l'entrée des
caravanes. Grosses cloches au son grave, pendues au poitrail des mules,
petites clochettes passées en guirlande autour de leur cou, carillonnent
ensemble, et ce bruit joyeux, tantôt assourdi, tantôt amplifié par la
résonance des voûtes, s'infiltre peu à peu dans tout le labyrinthe
souterrain de Chiraz, chassant le sommeil et le silence de la nuit. Cela
dure très longtemps; des centaines de mules doivent défiler devant ma
porte,--et défileront sans doute ainsi chaque matin, pour m'annoncer le
jour, car l'heure des caravanes est immuable. Et c'est par mon quartier
qu'elles entrent en ville, toutes celles qui arrivent d'en bas, des
bords du golfe Persique, de la région torride située au niveau normal de
la Terre.
Cette première matinée se passe pour moi en vaines conférences avec des
tcharvadars, des muletiers, des loueurs de chevaux, dans l'espoir
d'organiser déjà le départ, car il faut s'y prendre plusieurs jours à
l'avance, et les voyageurs ici sont parfois indéfiniment retardés. Mais
rien ne se conclut, et même rien d'acceptable ne m'est offert. Le
proverbe semble se vérifier: il est plus facile d'entrer à Chiraz que
d'en sortir.
L'après-midi, je vais rendre au prévôt des marchands sa visite. Il
demeure dans mon quartier, et, pour se rendre chez lui, tout le temps on
est dans l'ombre et la tristesse de ces grands murs penchés, qui le plus
souvent se rejoignent en voûte. Une vieille porte de prison, que masque
un écran intérieur en maçonnerie croulante: c'est chez lui. Ensuite un
petit jardin plein de roses, avec des allées droites à la mode
d'autrefois, un bassin, un jet d'eau; et la maison s'ouvre au fond, très
ancienne et très orientale.
Le salon d'Hadji-Abbas: plafond en arabesques bleu et or, avec des
branches de roses aux nuances effacées par les ans; murs extrêmement
travaillés, divisés en petites facettes, creusés en petites grottes avec
des retombées de stalactites, tout cela devenu d'une couleur de vieil
ivoire, que rehaussent des filets d'or terni; par terre, des coussins et
d'épais tapis merveilleux. Et les fenêtres découpées donnent sur les
roses du jardin très caché et sans vue, où le jet d'eau mène son bruit
tranquille.
Il y a deux tabourets au milieu du salon, un pour Hadji-Abbas, qui
depuis hier a teint sa barbe blanche en rouge ardent; l'autre pour moi.
Les fils de mon hôte, des voisins, des notables, tous gens en longue
robe et haut bonnet noir comme en portaient les magiciens, arrivent
successivement, très silencieux, et forment cercle le long des jolies
murailles fanées, en s'asseyant sur les tapis; les serviteurs apportent
du thé, dans de très anciennes petites tasses de Chine, et puis des
sorbets à la neige de montagne, et enfin les inévitables kalyans, où
tous nous devons fumer à la ronde. On m'interroge sur Stamboul, où l'on
sait que j'ai habité. Ensuite, sur l'Europe, et, tour à tour, la naïveté
ou la profondeur imprévue des questions me donne plus que jamais à
entendre combien ces gens-là sont loin de nous. La conversation, à la
fin, dévie vers la politique et les dernières menées anglaises autour de
Koueït:--«S'il faut, disent-ils, que notre pays soit asservi un jour, au
moins que ce ne soit pas par ceux-là! Nous n'avons, hélas! que cent
mille soldats en Perse; mais tous les nomades sont armés; et moi-même,
mes fils, mes serviteurs, tout ce qu'il y a d'hommes valides dans les
villes ou les campagnes, prendrons, des fusils quand il s'agira des
Anglais!»
Le bon Hadji-Abbas me conduit ensuite chez deux ou trois notables, qui
ont des maisons plus belles que la sienne, et de plus beaux jardins,
avec des allées d'orangers, de cyprès et de roses. Mais combien ici la
vie est cachée, défiante, secrète! Ils seraient charmants, ces jardins,
s'ils n'étaient si jalousement enfermés et sans vue; pour que les femmes
puissent s'y promener dévoilées, on les entoure de trop grands murs, que
l'on essaie vainement d'égayer en y dessinant des ogives; en les ornant
de céramiques: ce sont toujours des murs de prison.
Le gouverneur de la province, que je comptais voir aujourd'hui et prier
de me faciliter la route d'Ispahan, est absent pour quelques jours.
Et je garde pour la fin ma visite à un jeune ménage hollandais, les van
L..., qui vivent ici dans un isolement de Robinson. Ils habitent une
ancienne maison de pacha,--au fond d'un vieux jardin très muré, il va
sans dire;--et c'est tellement imprévu d'y retrouver tout à coup un
petit coin d'Europe, d'aimables gens qui parlent votre langue! Ils sont
d'ailleurs si accueillants que, dès la première minute, une gentille
intimité de bon aloi s'établit entre les exilés que nous sommes. Depuis
deux ou trois ans, ils résident à Chiraz, où M. van L... dirige la
Banque impériale persane. Ils me confient leurs difficultés de chaque
jour, que je n'imaginais pas, dans cette ville où sont inconnues les
choses les plus utiles à l'existence telle que nous l'entendons, et où
il faut prévoir deux mois à l'avance ce dont on aura besoin, pour le
faire venir par la voie de Russie ou la voie des Indes; ce qu'ils me
disent est pour augmenter le sentiment que j'avais déjà, d'être ici dans
un monde quasi lunaire.
Le reste de l'après-midi se passe pour moi en promenade errante dans le
labyrinthe, avec mes trois serviteurs, le Français et les deux Persans,
à la recherche des introuvables mosquées. Je n'ai aucun espoir d'y
entrer; mais au moins je voudrais, du dehors, voir les portiques, les
belles ogives et les précieuses faïences.
Oh! les étonnantes petites rues, semées d'embûches même en plein jour;
quelquefois, en leur milieu, s'ouvre un puits profond, sans la moindre
margelle au bord; ou bien, à la base d'un mur, c'est un soupirail béant
qui donne dans des oubliettes noires. Et partout traînent des loques,
des ordures, des chiens crevés que dévorent les mouches.
Je sais qu'elles existent, ces mosquées, qu'il en est même de célèbres;
et l'on dirait vraiment qu'elles nous fuient ou qu'il y a des
ensorcellements dans leurs entours. Parfois, regardant en l'air, on
aperçoit, par quelque trou dans la voûte des rues, un admirable dôme
vert et bleu, là tout près, qui monte et brille dans le ciel pur. Alors
on se précipite par un couloir d'ombre qui semble y conduire: il est
muré ce couloir; ou bien il finit en amas de terre éboulée. On revient
sur ses pas, on en prend un autre: il vous éloigne et vous égare. On ne
retrouve même plus l'échappée d'air libre où vous était apparu ce dôme
d'émail, on ne sait plus où l'on est... Ces mosquées, décidément, n'ont
pas d'abords, tant elles sont enclavées dans les vieilles maisons en
terre battue, dans les taupinières humaines; on ne doit y arriver que
par des détours sournois, connus des seuls initiés. Et cela rappelle ces
mauvais rêves où, lorsqu'on veut atteindre un but, les difficultés
augmentent à mesure que l'on approche, et les passages se resserrent.
Lassés enfin, nous revenons, sur le soir, au petit café d'hier, que
vraisemblablement nous adopterons. Là, au moins, on respire, on sent de
l'espace devant soi, et il y a,--un peu en recul, il est vrai,--une
mosquée rose qui se laisse regarder. Les gens nous reconnaissent, se
hâtent de nous apporter des tabourets, sous les platanes, des kalyans et
du thé. Des bergers viennent nous vendre des peaux de ces panthères qui
pullulent dans la montagne voisine. Mais l'attroupement pour nous voir
est moindre que la première fois: demain ou après-demain, nous
n'étonnerons plus personne.
Les remparts de Chiraz forment un côté de cette place; élégants et
délabrés comme toutes les choses persanes: hautes murailles droites,
flanquées d'énormes tours rondes, et ornées d'une suite sans fin
d'ogives qui s'y dessinent en creux; les matériaux qui les composent,
terres cuites grises, relevées d'émail jaune et vert, leur donnent
encore l'aspect un peu assyrien; au bout de deux cents mètres, on les
voit mourir en un amas de briques éboulées, que sans doute personne ne
relèvera jamais.
Il y a un va-et-vient continuel devant ce petit café, au déclin du jour:
personnages de toute qualité qui rentrent de la campagne, nobles
cavaliers sur des chevaux fringants, bons petits bourgeois sur des
mulets tout garnis de franges, ou sur de plus modestes ânons. Passent
aussi les lents chameaux qui arrivent de Yezd, de Kerman, du désert
oriental. Les kalyans s'allument de tous côtés autour de nous, et nos
voisins de rêverie, assis sous le même platane, se décident gentiment à
causer. L'un d'eux, auquel je conte alors ma course aux mosquées,
s'engage à me les montrer toutes demain soir, en me faisant faire une
excursion _sur les toits_ de la ville, qui constituent, à ce qu'il
paraît, un promenoir très bien fréquenté, le seul d'où l'on ait une vue
d'ensemble.
Tranquillement le jour s'en va, et le crépuscule ramène par degrés sa
tristesse sur ce haut plateau si isolé du monde. Les couleurs
s'éteignent au revêtement d'émail de la belle mosquée d'en face; les
faïences dont elle est couverte représentent des profusions de roses,
des branches de roses, des buissons de roses, que traversent quelques
iris à longues tiges; mais tout cela maintenant se confond en un violet
assombri, et le dôme seul brille encore. Dans l'air presque trop pur,
les martinets noirs tourbillonnent en jetant des cris aigus, comme chez
nous les soirs de printemps: le soleil à peine couché, tout à coup il
fait froid à cause de l'altitude.
Par les petites ruelles déjà ténébreuses, semées de puits et
d'oubliettes, rentrons chez nous.
Là, une fois la porte barrée, c'est l'enfermement, la solitude, le
silence d'un cloître. Et les chouettes commencent de chanter.
Vendredi, 27 avril.
Dig ding dong, dig ding dong, drelin, drelin... L'entrée des
caravanes!... Le carillon, qui est ici la musique habituelle de l'aube,
me réveille encore à moitié cette fois; demain sans doute, j'y serai
fait, comme les gens de Chiraz, et ne l'entendrai plus.
Vendredi aujourd'hui, c'est-à-dire dimanche à la musulmane; donc, rien à
tenter pour l'organisation du départ et tout sera fermé.
Un incident de cette matinée vient prendre de l'importance dans notre
vie austère: mon serviteur m'annonce que, sur un toit de la maison
proche, un toit en terrasse où nous n'avions jamais vu que des chats
pensifs, il y a deux paires de bas en soie verte et de longs pantalons
de dame, étendus à sécher; avant la nuit, quelqu'un remontera bien pour
les enlever, c'est certain, et peut-être, en y veillant, aurons-nous
l'occasion d'apercevoir une de nos mystérieuses voisines...
Pour faire comme les bonnes gens de Chiraz, le vendredi, prenons ce
matin la route de la campagne. (On sort de la ville par les grandes
ogives des portes, ou, si l'on préfère, par les nombreuses brèches des
remparts, où le passage continuel des mules a tracé de vrais sentiers.)
Et alors c'est la plaine, la très vaste plaine entourée de farouches
montagnes de pierre, murée de toutes parts, comme si elle n'était que
l'immense jardin d'un Persan jaloux. Le vert des foins et des blés, le
vert tout frais des peupliers en rideau, tranchent çà et là sur les
grisailles de la campagne; mais on peut dire que ces grisailles, très
douces, très nuancées de rose, dominent dans toute la région de Chiraz,
sur la terre des champs, sur la terre ou sur les briques des murs.
Au-dessus des vieux remparts presque en ruines, qui se reculent peu à
peu derrière nous, de tout petits obélisques fuselés s'élèvent de
distance en distance, revêtus d'émail bleu et vert; et, à mesure qu'on
s'éloigne, les grands dômes des mosquées, émaillés aussi dans les mêmes
couleurs, bleu et vert toujours, commencent d'apparaître et de monter
au-dessus de la ville en terre grise. Dans le ciel pâle et pur, des
nuages blancs s'étirent comme des queues de chat, en gardant des
transparences de mousseline. Vraiment les teintes des choses, en ce pays
aérien, sont parfois tellement délicates que les noms habituels ne
conviennent plus; et la lumière, le calme de cette matinée ont je ne
sais quoi de tendre et de paradisiaque. Cependant tout cela est
triste,--et c'est toujours cet isolement du monde qui en est cause;
c'est cette chaîne de montagnes emprisonnantes, c'est ce mystère des
longs murs, et c'est l'éternel voile noir, l'éternelle cagoule sur le
visage des femmes.
Donc c'est dimanche à la musulmane aujourd'hui, et elles se répandent
toutes dans la plaine claire, ces femmes de Chiraz, qui ressemblent à
des fantômes en deuil; elles s'acheminent toutes, dès le matin, vers les
immenses jardins murés, édens impénétrables pour nous, où elles enlèvent
leur voile et leur masque, pour se promener libres dans les allées
d'orangers, de cyprès et de roses; mais nous ne les verrons point. Sur
le sentier que nous suivons, passent aussi, au carillon de leurs mille
petites cloches, quelques tardives caravanes de mules, qui rentrent en
ville après l'heure. Et dans le lointain on aperçoit la route d'Ispahan,
avec l'habituel cortège des ânons et des chameaux qui font communiquer
ce pays avec la Perse du Nord.