Elles sont de diverses conditions, ces femmes qui se promènent et s'en

vont à la cueillette des roses; mais le voile noir, l'aspect funéraire

est le même pour toutes. De près seulement, les différences s'indiquent,

si l'on observe la main, la babouche, les bas plus ou moins fins et bien

tirés. Parfois une plus noble dame, aux bas de soie verte, aux doigts

chargés de bagues, est assise sur une mule blanche, ou une ânesse

blanche, qu'un serviteur tient par la bride et qui est recouverte d'une

houssine frangée d'or. Les enfants de l'invisible belle suivent à pied;

les petits garçons, même les plus bébés, très importants, avec leur

bonnet haut de forme en astrakan et leur robe trop longue; les petites

filles, presque toujours ravissantes, surtout celles d'une douzaine

d'années, que l'on ne masque pas encore, mais qui portent déjà le voile

noir et, dès qu'on les regarde, le ramènent sur leur visage, dans un

effarouchement comique.

Tout ce beau monde disparaît, par les portes ogivales, au fond des

jardins murés où l'on passera le reste du jour. Bientôt nous sommes

seuls avec les gens du commun, dans la campagne gris rose et vert

tendre, sous le ciel exquis. Plus rien à voir; revenons donc vers la

vieille ville de terre et d'émail où nous pénétrerons, par quelque

brèche des remparts.

Il fait tout de suite sombre et étouffant, lorsque l'on rentre dans le

labyrinthe voûté, qui est aujourd'hui presque désert. Une tristesse de

dimanche pèse sur Chiraz, tristesse encore plus sensible ici que sur nos

villes occidentales. Le grand bazar surtout est lugubre, dans

l'obscurité de ses voûtes de briques; les longues avenues où l'on ne

rencontre plus âme qui vive, où toutes les échoppes sont bouchées avec

de vieux panneaux de bois, fermées avec de gros verrous centenaires, ont

un silence et un effroi de catacombe. L'oppression de Chiraz devient

angoissante par une telle journée, et nous sentons l'envie de nous en

aller, coûte que coûte, de reprendre la vie errante, au grand air, dans

beaucoup d'espace...

Aujourd'hui, que faire? Après le repos méridien, allons fumer un kalyan

et prendre un sorbet à la neige chez le bon Hadji-Abbas, qui a promis de

nous conduire un de ces jours au tombeau du poète Saadi et à celui du

noble Hafiz.

Et puis, chez les van L..., où j'ai presque une joie, ce soir, à

retrouver des gens de mon espèce, autour d'une table où fume le thé de

cinq heures. Ils m'apprennent cette fois qu'il y a trois autres

Européens à Chiraz, là-bas dans les jardins de la banlieue: un

missionnaire anglican et sa femme; un jeune médecin anglais, qui vit

solitaire, charitable aux déshérités.--Ensuite madame van L... me confie

son rêve de faire venir un piano; on lui en a promis un démontable, qui

pourrait se charger par fragments sur des mules de caravane!... Un piano

à Chiraz, quelle incohérence! D'ailleurs, non, je ne vois pas cela, ce

piano, même démonté, chevauchant la nuit dans les escaliers chaotiques

de l'Iran.

Au logis, où nous rentrons nous barricader à l'heure du Moghreb, deux

incidents marquent la soirée. Les muezzins, au-dessus de la ville,

finissaient à peine de chanter la prière du soleil couchant, quand mon

serviteur accourt tout ému dans ma chambre: «La dame est là sur le toit,

qui ramasse ses chaussettes vertes!» Et je me précipite avec lui... La

dame est là en effet, plutôt décevante à voir de dos, empaquetée dans

des indiennes communes, et les cheveux couverts d'un foulard... Elle se

retourne et nous regarde, l'oeil narquois, comme pour dire: «Mes voisins,

ne vous gênez donc point!» Elle est septuagénaire et sans dents; c'est

quelque vieille servante... Étions-nous assez naïfs de croire qu'une

belle monterait sur ce toit, au risque d'être vue!

Deux heures plus tard; la nuit est close et la chanson des chouettes

commencée sur tous les vieux murs d'alentour. A la lumière des bougies,

fenêtres ouvertes sur de l'obscurité diaphane, je prends le frugal repas

du soir, en compagnie de mon serviteur français, qui est resté mon

commensal par habitude contractée dans les caravansérails du chemin. Un

pauvre moineau, d'une allure affolée, entre tout à coup et vient se

jeter sur un bouquet de ces roses-de-tous-les-mois, si communes à

Chiraz, qui ornait le très modeste couvert. Atteint de quelque blessure

qui ne se voit pas, il a l'air de beaucoup souffrir, et tout son petit

corps tremble. N'y pouvant rien, nous nous contentons de ne plus bouger,

pour au moins ne pas lui faire peur. Et l'instant d'après, voici qu'il

râle, à cette même place, là sous nos yeux; il est fini, sa tête retombe

dans les roses. «C'est quelque _mauvaise bête_ qui l'aura piqué»,

conclut mon brave compagnon de table. Peut-être, ou bien quelque chat,

en maraude nocturne, aura commis ce crime. Mais je ne sais dire pourquoi

cette toute petite agonie, sur ces fleurs, a été si triste à regarder,

et mes deux Persans, qui nous servaient, y voient un présage funeste.

Samedi, 28 avril.

Le vizir de Chiraz ne revient toujours pas, et cela encore est pour

retarder mon départ, car j'ai besoin de causer avec lui, et qu'il me

fournisse des soldats, une escorte de route.

Cependant, grâce à M. van L..., je réussis ce matin à traiter avec un

loueur de chevaux pour continuer le voyage. Long et pénible contrat, qui

finit par être signé et paraphé au bout d'une heure. Ce serait pour

mardi prochain, le départ, et en douze ou treize journées, inch'Allah!

nous arriverions à Ispahan. Mais j'ai trop de monde, trop de bagages

pour le nombre de bêtes que l'on doit me fournir, et qu'il est,

paraît-il, impossible d'augmenter. Cela m'oblige donc à congédier l'un

de mes domestiques persans. Et j'envoie revendre au bazar mille choses

achetées à Bouchir: vaisselle, lits de sangle, etc. Tant pis, on

s'arrangera toujours pour manger et dormir; il faut conclure, et que ça

finisse!

C'est aujourd'hui mon rendez-vous avec l'aimable Chirazien qui m'a

proposé une promenade aux mosquées, par les toits. Après que nous avons

fait ensemble un long trajet dans le dédale obscur, les escaliers

intérieurs d'une maison en ruines nous donnent accès sur une région de

la ville où des centaines de toits en terre communiquent ensemble,

forment une sorte de vaste et triste promenoir, dévoré de lumière et

tout bossué comme par le travail d'énormes taupes; l'herbe jaunie, pelée

par endroits, y est semée de fientes, d'immondices et de carcasses, plus

encore que n'était le sol des rues. En ce moment où le soleil du soir

brûle encore, on aperçoit à peine, dans les lointains de cet étrange

petit désert, deux ou trois chats qui maraudent, deux ou trois Persans

en longue robe qui observent ou qui rêvent. Mais tous les dômes des

mosquées sont là; précieusement émaillés de bleu et de vert, ils

semblent des joyaux émergeant de cet amas de boue séchée qui est la

ville de Chiraz. Il y a aussi, par endroits, de larges excavations

carrées, d'où monte la verdure des orangers et des platanes, et qui sont

les cours très encloses, les petits jardins des maisons de riches.

Ce lieu, solitaire dans le jour, doit être fréquenté aux heures

discrètes du crépuscule et de la nuit, car des pas nombreux ont foulé le

sol, et des sentiers battus s'en vont dans tous les sens. Les Chiraziens

se promènent sur les maisons, sur les rues, sur la ville, et ils se

servent de leurs toits comme de dépotoirs; on y trouve de tout,--même un

cheval mort que voici, déjà vidé par les corbeaux. C'est au-dessous de

cette croûte de terre, de cette espèce de carapace où nous sommes, que

se déploie toute l'activité de Chiraz; la vie y est souterraine, un peu

étouffée, mais ombreuse et fraîche, d'ailleurs très abritée des averses,

tandis qu'ici, en haut, on est exposé, comme dans nos villes d'Occident,

aux fantaisies du ciel.

Tous les monuments de vieille faïence, que d'en bas l'on apercevait si

mal,--grands dômes arrondis et renflés en forme d'oeuf, tours carrées, ou

petits obélisques imitant des colonnes torses et des fuseaux,--se

dressent dégagés et éclatants, au loin ou auprès, sur cette espèce de

prairie factice. Prairie du reste malpropre et râpée, dans les

entrailles de laquelle on entend comme le bourdonnement d'une ruche

humaine; des galops de chevaux, des sonneries de caravanes, des cris de

marchands, des voix confuses, vous arrivent d'en dessous, des rues

couvertes, des tunnels qui s'entrecroisent dans l'immense taupinière.

Ces toits qui communiquent ensemble sont souvent d'inégale hauteur, et

alors il y a des montées, des descentes, de dangereuses glissades; il y

a des trous aussi, nombre de crevasses et d'éboulements dans les

quartiers en ruines; mais les longues avenues droites des bazars

fournissent des chemins faciles, où chacune des ouvertures, par où les

gens d'en dessous respirent, vous envoie au passage une clameur

imprévue. Pour nous rapprocher d'une grande mosquée toute bleue, la

plus ancienne et la plus vénérée de Chiraz, nous cheminons en ce moment

au-dessus du bazar des cuivres, entendant, comme dans les profondeurs du

sol, un extraordinaire tapage, le bruit d'un millier de marteaux.

De temps à autre, la vue plonge dans quelque cour, où il serait impoli

de beaucoup regarder; les murs de terre, croulants comme partout, y sont

ornés de faïences anciennes aux nuances rares, et on y aperçoit des

orangers, des rosiers couverts de fleurs. Mais le soleil de Perse darde

un peu trop sur ces toits semés de détritus, où l'herbe est roussie

comme en automne, et vraiment on envie la foule d'en dessous, qui

circule à l'ombre.

Vue de près elle n'est plus qu'une ruine, la belle mosquée sainte,

devant laquelle nous voici arrivés; sous son étourdissant luxe d'émail,

elle croule, elle s'en va,--et, bien entendu, jamais ne sera réparée.

Aux différents bleus qui dominent dans son revêtement de faïence, un peu

de jaune, un peu de vert se mêlent, juste assez pour produire de loin

une teinte générale de vieille turquoise. Quelques branches d'iris et

quelques branches de roses éclatent aussi, çà et là, dans cet ensemble;

les maîtres émailleurs les ont jetées, comme par hasard, au travers des

grandes inscriptions religieuses, en lettres blanches sur fond bleu de

roi, qui encadrent les portes et courent tout le long des frises. Mais

par où peut-on bien y entrer, dans cette mosquée? D'où nous sommes, les

portiques, toute la base, semblent disparaître dans des amas de terre et

de décombres; les maisons centenaires d'alentour, éboulées aux trois

quarts, ont commencé de l'ensevelir.

* * * * *

Quand je rentre chez moi, passant par le petit bazar juif de mon

quartier, toutes les échoppes sont fermées, et les marchands se tiennent

assis devant les portes, quelque livre mosaïque à la main: c'est le jour

du sabbat; je n'y pensais plus. Ici, les gens d'Israël se reconnaissent

à une tonsure obligée, derrière, depuis la nuque jusqu'au sommet de la

tête.

Dimanche, 29 avril.

De bon matin dans la campagne, avec Hadji-Abbas, pour aller avant

l'ardeur du soleil visiter le tombeau du poète Saadi et le tombeau du

poète Hafiz.

D'abord nous suivons cette route d'Ispahan, que sans doute, dans deux ou

trois jours, nous prendrons pour ne plus jamais revenir; elle est large

et droite, entre des mosquées, de paisibles cimetières aux cyprès noirs,

et des jardins d'orangers dont les longs murs en terre sont ornés

d'interminables séries d'ogives; quantité de ruisseaux et de fossés la

traversent, mais cela est sans importance, puisqu'il n'y a point à y

faire passer de voitures. Les oiseaux chantent le printemps et, comme

toujours, il fait adorablement beau sous un ciel d'une limpidité rare.

Au pied des énormes montagnes de pierre qui limitent de tous côtés la

vue, on aperçoit, sur de plus proches collines, une mince couche de

verdure, et ce sont les vignes qui produisent le célèbre vin de

Chiraz,--dont les Iraniens, en cachette, abusent quelquefois malgré le

Coran. Cette route du Nord est beaucoup plus fréquentée que celle de

Bouchir, par où nous sommes venus; aussi voyons-nous, dans les champs,

des centaines de chameaux entravés, debout ou accroupis au milieu

d'innombrables ballots de caravane: cela remplace en ce pays

d'immobilité heureuse, les ferrailles et les monceaux de charbon aux

abords de nos grandes villes.

Ensuite, par des sentiers de traverse, nous chevauchons vers le parc

funéraire où repose, depuis tantôt six cents ans, le poète anacréontique

de la Perse. On sait la destinée de cet Hafiz, qui commença par

humblement pétrir du pain, dans quelque masure en terre de la Chiraz du

XIVe siècle, mais qui chantait d'intuition, comme les oiseaux;

rapidement il fut célèbre, ami des vizirs et des princes, et charma le

farouche Tamerlan lui-même. Le temps n'a pu jeter sur lui aucune cendre;

de nos jours encore ses sonnets, populaires à l'égal de ceux de Saadi,

font la joie des lettrés de l'Iran aussi bien que des plus obscurs

tcharvadars, qui les redisent en menant leur caravane.

Il dort, le poète, sous une tombe en agate gravée, au milieu d'un grand

enclos exquis, où nous trouvons des allées d'orangers en fleurs, des

plates-bandes de roses, des bassins et de frais jets d'eau. Et ce

jardin, d'abord réservé à lui seul, est devenu, avec les siècles, un

idéal cimetière; car ses admirateurs de marque ont été, les uns après

les autres, admis sur leur demande à dormir auprès de lui, et leurs

tombes blanches se lèvent partout au milieu des fleurs. Les rossignols,

qui abondent par ici, doivent chaque soir accorder leurs petites voix de

cristal en l'honneur de ces heureux morts, des différentes époques,

réunis dans une commune adoration pour l'harmonieux Hafiz, et couchés en

sa compagnie.

Il y a aussi, dans le jardin, des kiosques à coupole, pour prier ou

rêver. Les parois en sont entièrement revêtues d'émaux de toutes les

nuances de bleu, depuis l'indigo sombre jusqu'à la turquoise pâle,

formant des dessins comme ceux des vieilles broderies; de précieux tapis

anciens y sont étendus par terre, et les plafonds, ouvragés en mille

facettes, en mille petits compartiments géométriques, ont l'air d'avoir

été composés par des abeilles. On entretient là, dans une quantité de

vases, d'éternels bouquets, et, ce matin, de pieux personnages sont

occupés à les renouveler: des roses, des gueules-de-lion, des lys,

toutes les fleurs d'autrefois, dans nos climats, celles que

connaissaient nos pères; mais surtout des roses, d'énormes touffes de

roses.

Et enfin, au point d'où l'on a plus agréablement vue sur cette Chiraz,

la «reine de l'Iran», une grande salle, ouverte de tous côtés, a été

jadis construite pour abriter du soleil les visiteurs contemplatifs; ce

n'est rien qu'un toit plat, très peinturluré, soutenu à une excessive

hauteur par quatre de ces colonnes persanes, si sveltes et si longues,

dont le chapiteau ressemble lui aussi aux ruches des abeilles ou des

frelons. Sur des tapis de prière, deux ou trois vieillards se tiennent

là, qui font vignette du temps passé, au pied de ces étranges colonnes;

leurs bonnets d'astrakan sont hauts comme des tiares, et ils fument des

kalyans dont la carafe ciselée pose sur un trépied de métal. Devant eux,

le pays qui fut chanté par Hafiz resplendit, inchangeable, dans la

lumière du matin. Entre les flèches sombres des cyprès d'alentour, et au

delà des champs de pavots blancs, des champs de pavots violets, qui

mêlent leurs teintes en marbrures douces, dans le clair lointain, la

ville de boue séchée déploie ses grisailles molles et roses, fait luire

au soleil ses mosquées de faïence, ses dômes renflés comme des turbans

et diaprés de bleus incomparables. Tout ce que l'on voit est idéalement

oriental, ces jardins, ces kiosques d'émail; au premier plan, ces

colonnes, ces vieillards à silhouette de mage, et là-bas, derrière les

cyprès noirs, cette ville telle qu'il n'en existe plus. On est comme

dans le cadre d'une ancienne miniature persane, agrandie jusqu'à

l'immense et devenue à peu près réelle. Une odeur suave s'exhale des

orangers et des roses; l'heure a je ne sais quoi d'arrêté et d'immobile,

le temps n'a plus l'air de fuir... Oh! être venu là, avoir vu cela par

un pareil matin!... On oublie tout ce qu'il a fallu endurer pendant le

voyage, les grimpades nocturnes, les veilles, la poussière et la

vermine; on est payé de tout... Il y a vraiment quelque chose, dans ce

pays de Chiraz, un mystère, un sortilège, indicible pour nous et qui

s'échappe entre nos phrases occidentales. Je conçois en ce moment

l'enthousiasme des poètes de la Perse, et l'excès de leurs images, qui

seules, pour rendre un peu cet enchantement des yeux, avaient à la fois

assez d'imprécision et assez de couleur.

* * * * *

Plus loin est le tombeau de ce Saadi, qui naquit à Chiraz vers l'année

1194 de notre ère, environ deux siècles avant Hafiz, et qui guerroya en

Palestine contre les croisés. Plus simple, avec plus de souffle et moins

d'hyperboles que son successeur, il a davantage pénétré dans notre

Occident, et je me rappelle avoir été charmé, en ma prime jeunesse, par

quelques passages traduits de son «Pays des roses». Ici, les petits

enfants mêmes redisent encore ses vers.--Patrie enviable pour tous les

poètes, cette Perse où rien ne change, ni les formes de la pensée ni le

langage, et où rien ne s'oublie! Chez nous, à part des lettrés, qui se

souvient de nos trouvères, contemporains de Saadi; qui se souvient

seulement de notre merveilleux Ronsard?

Toutefois le cheik Saadi ne possède qu'un tombeau modeste; il n'a point,

comme Hafiz, une dalle en agate, mais rien qu'une pierre blanche, dans

un humble kiosque funéraire, et tout cela, qui fut cependant réparé au

siècle dernier, sent déjà la vétusté et l'abandon. Mais il y a tant de

roses dans le bocage alentour, tant de buissons de roses! En plus de

celles qui furent plantées pour le poète, il y en a aussi de sauvages,

formant une haie le long du sentier délaissé qui mène chez lui. Et les

arbres de son petit bois sont pleins de nids de rossignols.

* * * * *

Quand nous rentrons dans Chiraz, après la pure lumière et la grande

paix, c'est brusquement la pénombre et l'animation souterraines; l'odeur

de moisissure, de fiente et de souris morte, succédant au parfum des

jardins. Les yeux encore emplis de soleil, on y voit mal, au premier

moment, pour se garer des chevaux et des mules.

Nous arrivons par le bazar des selliers, qui est le plus luxueux de la

ville et ressemble à une interminable nef d'église.--Il fut construit à

l'époque de la dernière splendeur de Chiraz, au milieu du XVIIIe

siècle, par un régent de la Perse appelé Kerim-Khan, qui avait établi sa

capitale ici même, ramenant le faste et la prospérité d'autrefois dans

ces vieux murs.--C'est une longue avenue, tout en briques d'un gris

d'ardoise, très haute de plafond et voûtée en série sans fin de petites

coupoles; un peu de lumière y descend par des ogives ajourées; un rayon

de soleil quelquefois y tombe comme une flèche d'or, tantôt sur un tapis

soyeux et rare, tantôt sur une selle merveilleusement brodée, ou bien

sur un groupe de femmes,--toujours fantômes noirs au petit masque

blanc,--qui marchandent à voix basse des bouquets de roses.

* * * * *

L'après-midi, par spéciale et grande faveur, je suis admis à pénétrer

dans la cour de la mosquée de Kerim-Khan. De jour en jour je vois tomber

autour de moi les méfiances; si je restais, sans doute finirais-je par

visiter les lieux les plus défendus, tant les gens ici me semblent

aimables et débonnaires.

D'un bout à l'autre de l'Iran, la conception des portiques de mosquées

ou d'écoles est invariable; toujours une gigantesque ogive, ouverte dans

toute la hauteur d'un carré de maçonnerie dont aucune moulure, aucune

frise ne vient rompre les lignes simples et sévères, mais dont toute la

surface unie est, du haut en bas, revêtue d'émaux admirables, diaprée,

chamarrée comme un merveilleux brocart.

Le grand portique de Kerim-Khan est conçu dans ce style. Il accuse déjà

une vétusté extrême, bien qu'il n'ait pas encore deux siècles

d'existence, et son revêtement d'émail, d'une fraîcheur à peine ternie,

est tombé par places, laissant des trous pour les fleurettes sauvages et

l'herbe verte. Les quelques Chiraziens, qui ont pris sur eux de m'amener

devant le vénérable seuil, tremblent un peu de me le faire franchir.

Leur hésitation, et le silence de cette mosquée à l'heure qu'ils ont

choisie, rendent plus charmante mon impression d'entrer dans ce lieu

resplendissant et tranquille qui est la sainte cour...

Des lignes architecturales d'une austérité et d'un calme absolus, mais

partout un luxe fou d'émail bleu et d'émail rose, pas une parcelle de

mur qui ne soit minutieusement émaillée; on est dans un mélancolique

palais de lapis et de turquoise, que, çà et là, des panneaux à fleurs

roses viennent éclaircir. La cour immense est presque déserte; dans ses

parois droites et lisses, des séries d'ogives parfaites s'ouvrent pour

former, sur tout le pourtour, des galeries voûtées, des cloîtres, où des

émaux luisent du fond de l'ombre; et au milieu, là-bas, en face de nous

qui arrivons, se dresse, plus haut que tout, un bloc de maçonnerie

grandiosement carré, dans lequel est percée une autre ogive, unique,

celle-ci, et colossale: la porte même du sanctuaire, où l'on n'osera

cependant pas me faire pénétrer.

Deux ou trois vieillards, qui étaient prosternés dans des coins, lèvent

la tête vers l'intrus que je suis, et, me voyant en bonne compagnie

musulmane, retournent à leur prière sans mot dire. Des mendiants, qui

gisaient au soleil, s'approchent, et puis se retirent en me bénissant,

après que je leur ai remis, ainsi qu'on me l'a recommandé, de larges

aumônes. Tout va bien; et nous pouvons nous avancer encore, sur les

vieilles dalles brisées et disjointes où l'herbe pousse, nous aventurer

jusqu'à la piscine des ablutions, au centre de la cour. Ces mille

dessins, si compliqués et pourtant si harmonieux, si reposants à voir,

que les Persans reproduisent depuis des siècles pour leurs velours de

laine ou de soie, ont été prodigués ici, sous l'inaltérable vernis des

faïences; ils recouvrera du haut en fins toutes les murailles; quant à

ces grands panneaux de fleurs, qui, par endroits, viennent rompre la

monotonie des arabesques, chacun d'eux est une merveille de coloris et

de grâce naïve. On dirait que toutes les murailles du vaste enclos ont

été tendues de tapis de Perse aux nuances changeantes. Et les lézardes

profondes, qu'ont faites les tremblements de terre en secouant la

vieille mosquée, simulent des déchirures dans les tissus précieux.

Quand les vieillards qui priaient se sont replongés dans leur rêve, et

quand les mendiants se sont effondrés à nouveau sur les dalles, le

silence, la paix suprême reviennent dans le palais de lapis et de

turquoise. Ce soleil du soir qui rayonne, déjà oblique et rougi, sur la

profusion des émaux à reflets bleus, me fait tout à coup l'effet d'un

très vieux soleil, au déclin de son âge incalculable; et je goûte

âprement le charme d'être, à une heure exquise, dans un lieu lointain,

mystérieux et interdit...

Je ne crois pas que beaucoup d'Européens soient entrés avant moi dans la

cour d'une mosquée de Chiraz.

* * * * *

Notre départ était fixé à demain, mais il paraît que rien ne tient plus;

le tcharvadar, après avoir mieux examiné mes bagages, déclare qu'il y en

a trop et se récuse. Tout est à refaire.

Et je commence à prendre mes habitudes dans cette ville, à sortir seul,

à me reconnaître dans le dédale des ruelles sombres. Là-bas, sur la

place, entre la mosquée rose et les remparts croulants, au petit café où

je me rends chaque soir, on ne reçoit en familier; on m'apporte «mon»

kalyan, après avoir mis dans la carafe, pour en parfumer l'eau claire,

des fleurs d'oranger et deux ou trois roses rouges. Je m'en reviens au

logis dès que tombent ces crépuscules d'avril, tout de suite froids à

cause de l'altitude, et toujours mélancoliques, malgré la joie délirante

des martinets en tourbillon, dont les cris se mêlent au chant des

muezzins dans l'air.

Vers Ispahan · 第 5 / 17 段