Monter, toujours monter! Depuis le départ, nous avons dû, par

intervalles, redescendre aussi, sans nous en apercevoir, car,

autrement, nous serions bien à cinq ou six mille mètres d'altitude, et

j'estime que nous sommes à trois mille au plus.

Le gîte, cette nuit, s'appelle Myan-Kotal; ce n'est point un village,

mais, une forteresse, perchée en nid d'aigle sur les cimes au milieu des

solitudes; pour les voyageurs et leurs montures, un abri solide contre

les brigands, entre d'épaisses murailles, mais rien de plus.

Dans l'enceinte crénelée, où nous pénétrons par une porte qui aussitôt

se referme, chevaux, mulets, chameaux, sacs de caravane, gisent

confondus, à tout touche. Et, de ces niches en terre battue qui sont les

chambres des caravansérails, une seule reste libre; cette fois il faudra

dormir avec nos gens; pas même la place d'y dresser nos lits de sangle;

d'ailleurs, ça nous est égal, mais vite nous allonger n'importe où; un

ballot sous la tête, une couverture, car l'air est glacé, et pêle-mêle,

avec Ali, avec Abbas, avec nos domestiques persans, dans une promiscuité

complète, tous fauchés à la même minute par un invincible sommeil, sans

en chercher plus, nous perdons conscience de vivre...

Lundi, 23 avril.

Au fond de l'espèce de petite grotte informe, basse et noircie de fumée,

où nous gisons comme des morts, les rayons du soleil filtrent depuis

longtemps par des trous et des lézardes, sans qu'un seul de nous ait

encore bougé. Confusément nous avons entendu des bruits déjà très

familiers: dans la cour, le remuement des matineuses caravanes, les

longs cris à bouche fermée des conducteurs de mules; et, sur les murs,

la grande aubade des hirondelles,--chantée cette fois, il est vrai, avec

une exaltation inusitée par d'innombrables petites gorges en délire.

Cependant nous restons là inertes, une torpeur nous clouant sur le sol,

aux places mêmes où, hier au soir, nous étions tombés.

Mais, quand nous quittons l'ombre de notre tanière, le premier regard

jeté au dehors est pour nous causer stupeur et vertige; arrivés en

pleine nuit, nous n'avions soupçonné rien de pareil; les aéronautes, qui

s'éveillent au matin après une ascension nocturne, doivent éprouver de

ces surprises trop magnifiques et presque terrifiantes.

Autour de nous, plus rien pour masquer à nos yeux le déploiement infini

des choses; d'un seul coup d'oeil, ici, nous prenons soudainement

conscience de l'extrême hauteur où nous a conduits notre marche

ascendante, à travers tant de défilés et tant de gouffres, et durant

tant de soirs; nous avions dormi dans un nid d'aigles, car nous dominons

la Terre. Sous nos pieds, dévale un chaos de sommets,--qui furent jadis

courbés tous dans le même sens par l'effort des tempêtes cosmiques. Une

lumière incisive, absolue, terrible, descend du ciel qui ne s'était

jamais révélé si profond; elle baigne toute cette tourmente de montagnes

inclinées; avec la même précision jusqu'aux dernières limites de la vue,

elle détaille les roches, les gigantesques crêtes. Vus ensemble et de si

haut, tous ces alignements de cimes, tranchantes et comme couchées par

le vent, ont l'air de fuir dans une même direction, imitent une houle

colossale soulevée sur un océan de pierre, et cela simule si bien le

mouvement que l'on est presque dérouté par tant d'immobilité et de

silence.--Mais il y a des cent et des cent mille ans que cette tempête

est finie, s'est figée, et ne fait plus de bruit.--D'ailleurs, rien de

vivant ne s'indique nulle part; aucune trace humaine, aucune apparence

de forêt ni de verdure; les rochers sont seuls et souverains; nous

planons sur de la mort, mais de la mort lumineuse et splendide...

La forteresse, maintenant, est tranquille et presque déserte, les autres

caravanes parties. Dans un coin de la cour murée, où ne gisent plus que

nos harnais et nos bagages, deux personnages en longue robe, les

gardiens du lieu, fument leur kalyan, les yeux à terre et sans mot dire,

indifférents à ces aspects d'immensité qu'ils ne savent plus voir.

N'étaient les hirondelles qui chantent, on n'entendrait rien, au milieu

du grand vide sonore.

Tout est solide, rude et fruste, dans ce caravansérail aérien; les

murailles délabrées ont cinq ou six pieds d'épaisseur; les vieilles

portes disjointes, bardées de fer, avec des verrous gros comme des bras,

racontent des sièges et des défenses.--De plus, c'est ici une étonnante

ville d'hirondelles: le long de tous les toits, de toutes les corniches,

les nids s'alignent en rangs multiples, formant comme de vraies petites

rues; des nids très clos, avec seulement une porte minuscule. Et, comme

c'est la saison de réparer, de pondre, les petites bêtes s'agitent, très

en affaires, chacune rapportant quelque chose au logis, et rentrant sans

se tromper, tout droit, dans sa propre maison,--qui n'est pourtant pas

numérotée.

L'heure toujours morne de midi nous attire de farouches compagnons,

cavaliers très armés, voyageurs qui en passant s'arrêtent à la

forteresse, pour un moment de repos et de fumerie à l'ombre. Tout près

de nous, sous des ogives de pierre, ils s'installent avec force saluts

courtois. Bonnets noirs et barbes noires; sombres figures assyriennes,

hâlées par le vent des montagnes; longues robes bleues, retenues aux

reins par une ceinture de cartouches. Ils sentent la bête fauve et la

menthe du désert. Pour s'asseoir ou s'étendre, ils ont de merveilleux

tapis, qui étaient plies sous la selle de leurs chevaux; ce sont les

femmes, nous disent-ils, qui savent ainsi teindre et tisser la

laine,--dans cette Chiraz très haut montée, presque un peu fantastique,

où nous entrerons sans doute enfin demain soir... Et bientôt la fumée

endormeuse des kalyans nous enveloppe, s'élève dans l'air vif et pur des

sommets. Au milieu de la cour, dans le carré vide que le soleil inonde,

il y a l'incessant tourbillon des hirondelles, dont les petites ombres

rapides tracent des hiéroglyphes par milliers sur la blancheur du sol.

Tandis qu'au-dessous de nous, c'est toujours le vertige des cimes, la

gigantesque houle pétrifiée, que l'on dirait encore en mouvement, qui a

l'air de passer et de fuir...

A quatre heures, nous devions nous remettre en route; mais où donc est

Abbas? Il était allé chercher nos bêtes, qui broutaient parmi les

rochers d'alentour, et il ne reparaît plus. Alors on s'émeut; tous mes

gens, dans diverses directions, se mettent à battre la montagne; bientôt

leurs cris, leurs longs cris chantants qui se répondent, troublent le

silence habituel des sommets. Enfin on le retrouve, cet Abbas qui était

perdu; il revient de loin, ramenant une mule échappée. Pour quatre

heures et demie, le départ va pouvoir s'organiser.

J'avais demandé les trois soldats d'escorte que j'ai le droit, d'après

l'ordre du gouverneur de Bouchir, de réquisitionner sur mon passage;

mais, comme il n'y en a pas dans le pays, j'ai accepté, pour en tenir

lieu, trois pâtres d'alentour, et voici qu'on me les présente: figures

sauvages, cheveux épars sur les épaules, types accomplis de brigands;

robes loqueteuses en vieilles étoffes d'un archaïsme adorable; longs

fusils à pierre, où pend un jeu d'amulettes; à la ceinture, tout un

arsenal de coutelas.

Et nous partons à la file, sur des éboulis, par des sentiers à se rompre

le cou, en la compagnie obstinée d'un troupeau de buffles dont les

cornes tout le temps nous frôlent. Dans l'absolue pureté de l'espace,

les derniers lointains se détaillent; l'énorme tourmente des monts et

des abîmes se révèle entière à nous, s'étale docilement sous nos

regards. Çà et là, dans les replis des grandes lames géologiques, un peu

roses au soleil du soir, dorment des nappes admirablement bleues qui

sont des lacs. Nous dominons tout; nos yeux s'emplissent d'immensité

comme ceux des aigles qui planent; nos poitrines s'élargissent pour

aspirer plus d'air vierge.

Vers l'heure du couchant, étant descendus d'environ cinq cents mètres,

nous nous trouvons en vue tout à coup d'un plateau herbeux, vaste et uni

comme une petite mer, entre des chaînes de montagnes verticales qui

l'enferment dans leurs murailles. L'herbe, si verte, y est criblée de

points noirs, comme si des nuées de mouches étaient venues s'y abattre:

les nomades! Leur clameur commence de monter jusqu'à nous. Ils sont là

par milliers, avec d'innombrables tentes noires, d'innombrables

troupeaux de buffles noirs, de boeufs noirs, de chèvres noires. Et nous

devrons passer au milieu d'eux.

Nous mettons une heure et demie à traverser péniblement cette plaine, où

les pieds de nos bêtes s'enfoncent dans la terre molle et grasse.

L'herbe est épaisse, plantureuse; le sol traître, coupé de flaques d'eau

et de marécages. Les nomades ne cessent de nous entourer, les femmes

s'attroupant pour nous voir, les jeunes hommes venant caracoler à nos

côtés sur des chevaux qui ont l'air de bêtes sauvages.

Si riche que soit ce tapis vert, étendu magnifiquement partout, comment

suffit-il à nourrir tant et tant de parasites, qui ne vivent que de lui,

et dont les mâchoires, par myriades, ne sont occupées qu'à le tondre

sans trêve? L'eau qui entretient ce luxe d'herbages, l'eau abondante et

sournoise, cachée par les joncs ou les graminées fines, clapote

constamment sous nos pas. Et tout à coup une de nos mules, les jambes de

devant plongées jusqu'aux genoux dans la vase, s'abat avec sa charge;

alors un essaim de jeunes nomades, en tuniques noires, comme un vol de

corbeaux sur une bête qui meurt, s'élance avec des cris;--mais c'est

pour nous venir en aide; très vite et habilement ils détachent les

courroies, débarrassent la bête tombée et la remettent debout; je n'ai

qu'à dire un grand merci à la ronde, en distribuant des pièces blanches,

que l'on ne me demandait même pas et que l'on accepte non sans quelque

hauteur. Qui donc prétendait qu'ils sont mauvais, ces gens-là, et

dangereux sur le chemin?

Il est presque nuit quand nous arrivons au bout de l'humide et verte

plaine, au pied d'une colossale muraille de roches surplombantes, d'où

jaillit en bouillonnant une rivière qu'il faut passer à gué, dans l'eau

jusqu'au poitrail des chevaux. Un village est là blotti dans un

renfoncement, tout contre la base de l'abrupte montagne, un village en

pierres, avec rempart et donjon crénelé: toutes choses que l'on

distinguerait à peine,--tant il fait brusquement sombre sous la retombée

de ces roches terribles,--si des feux de joie, qui flambent rouge,

n'éclairaient les maisons, la mosquée, les murs et les créneaux. Autour

de ces feux, sonnent des musettes, battent des tambourins, et on entend

aussi le cri strident des femmes; c'est une noce, un grand mariage.

Nous changeons ici notre garde, laissant nos trois bergers armés, venus

avec nous du nid d'aigle de Myan-Kotal, pour en prendre trois autres,

gens de la noce, qui se font beaucoup tirer l'oreille avant de se mettre

en selle. Et la nuit est close quand nous nous engageons, pour quatre

heures de route au moins, dans une forêt sombre.

Voici le froid, le vrai froid, que nous n'avions pas assez prévu, et,

sous nos légers vêtements, nous commençons à souffrir. Deux de nos

nouveaux gardes, profitant des fourrés obscurs, tournent bride et

disparaissent; un seul nous reste, qui chemine à mes côtés et sans

doute nous sera fidèle jusqu'à l'étape. Cette forêt est sinistre; et

d'ailleurs mal famée; nos gens ne parlent pas et regardent beaucoup

derrière eux. Les vieux arbres, rabougris et tordus, tout noirs à cette

heure, se groupent bizarrement parmi les rochers; à la clarté indécise

des étoiles, nous suivons de vagues sentes, blanchâtres sur le sol gris:

il y a de tristes clairières qui rendent plus inquiétante ensuite la

replongée sous bois; il y a des trous, des ravins; on monte, on descend;

tout est plein de cachettes et favorable aux embûches.

Une alerte, à dix heures: des cavaliers, qui ne sont pas des nôtres,

trottent derrière nous, s'approchent comme s'ils nous poursuivaient. On

s'arrête, et on les met en joue. Et puis on se reconnaît à la voix; ce

sont ces mêmes voyageurs qui nous avaient pris pour compagnons hier au

soir. Pourquoi avaient-ils disparu tout le jour, et d'où surgissent-ils

à présent? On accepte quand même de voyager ensemble, comme la veille.

Nous sortons de la forêt vers les minuit, pour entrer dans une lande qui

paraît sans fin et où souffle une bise d'hiver. Il y a des choses très

blanches, étendues sur le sol: des tables de pierre, des linceuls,

quoi?--Ah! de la neige, des plaques de neige, partout!

Nous sommes enfin sur ces hauts plateaux d'Asie, vers lesquels nous

montions depuis sept jours; cette lande a tout l'air de voisiner avec le

ciel, qui a pris l'aspect d'un velum de soie noire, et où les étoiles

élargies brillent presque sans rayons, comme si, entre elles et nous,

quelque chose de très raréfié, de très diaphane, à peine s'interposait.

L'onglée aux pieds, l'onglée aux mains, engourdis quand même d'un

invincible sommeil après toute la fatigue amassée des précédentes nuits,

nous connaissons, pour la première fois depuis le départ, une vraie

souffrance; à chaque instant, les rênes s'échappent de nos doigts

raidis, qui s'ouvrent malgré nous, comme s'ils étaient morts.

Une heure du matin. Tout engourdis et glacés, je crois que nous dormions

à cheval, car nous n'avions pas vu poindre le caravansérail, et il est

pourtant là bien près, devant nous; espèce de château fort aux murs

crénelés, qui donne l'impression de quelque chose de gigantesque et de

fantastique, planté tout seul au milieu de cette rase solitude;

alentour, des centaines de formes grisâtres, posées sur la lande,

ressemblent à un semis de grosses pierres, mais il s'en échappe un vague

bruissement de respiration et une senteur de vie: ce sont des chameaux

couchés, et des chameliers gardiens, qui dorment roulés dans des

couvertures, parmi d'innombrables ballots de marchandises. Deux ou trois

routes de caravanes se croisent au pied de ce caravansérail fortifié; il

y a ici, paraît-il, un va-et-vient continuel, et sans doute, à

l'intérieur, tout est plein. Cependant on nous ouvre les portes

hérissées de fer, que nous avons fait résonner aux coups d'un lourd

frappoir: nous entrons dans une cour, où bêtes et gens pêle-mêle gisent

comme sur un champ de bataille après la déroute; et, plus rapide encore

qu'hier, est notre écroulement dans le sommeil, au fond d'une niche en

terre battue où nous nous étendons sans contrôle, insouciants de la

promiscuité, des immondices, et de la vermine probable.

Mardi, 24 avril.

Au soleil de neuf heures du matin, nous tenons conseil, mon tcharvadar

et moi, dans le château fort, sous les ogives de la cour. Finies, les

discussions entre nous deux; bons amis tout à fait; et il n'allume

jamais son kalyan sans m'offrir un peu de fumée.

Même presse qu'hier au soir, dans cette cour. Mules couchées, mules

debout; milliers de sacs de caravane, toujours pareils, toujours en

laine grise, rayée de noir et de blanc, et sur lesquels la terre des

chemins a jeté sa nuance rousse: un ensemble qui est de couleur triste

et neutre, mais où tranche çà et là quelque tapis merveilleux, étendu

comme chose commune sous un groupe d'indolents fumeurs.

De mon conciliabule avec Abbas, il résulte que nous quitterons en plein

jour ce château de Kham-Simiane, pour faire les dix ou douze lieues qui

nous séparent encore de Chiraz. Le temps est frais, le soleil n'est

plus dangereux comme en bas, et j'en ai assez d'être un voyageur

nocturne.

Donc, après le kalyan de midi, on dispose la caravane, et il est à peine

deux heures quand nous sortons des grands murs crénelés. L'âpre solitude

se déroule aussitôt, triste et stérile dans une clarté intense, sous un

ciel tout bleu. Çà et là des plaques de neige ressemblent à des draps

blancs étendus sur le sol. Un aigle plane. Le soleil brûle et le vent

est glacé. Nous sommes à près de trois mille mètres d'altitude.

Dans un repli du terrain, il y a un hameau farouche; une dizaine de

huttes construites avec des quartiers de rocher, basses, écrasées contre

la terre, par frayeur des rafales qui doivent balayer ces hauts

plateaux. Alentour, quelques saules à peine feuillus, grêles et couchés

par le vent. Ensuite et jusqu'à l'infini, plus rien, dans ce lumineux

désert.

Vers Chiraz, où nous arriverons enfin ce soir, nous descendons fort

tranquillement par d'insensibles pentes; nous sommes inondés de lumière;

les neiges peu à peu disparaissent, et nous sentons d'heure en heure les

souffles s'attiédir. Nous ne rencontrons rien de vivant, que de grands

vautours chauves, posés sur cette route des caravanes dans l'attente des

bêtes qui tombent de fatigue et qu'on leur abandonne; ils se lèvent à

notre approche, à peine effrayés; se posent à nouveau et nous suivent

des yeux. Les fleurettes pâles, les plantes rases, d'abord clairsemées

sur ces steppes, se multiplient, se rejoignent, finissent par former des

tapis odorants sous nos pas. Puis, commencent les broussailles de chez

nous, les tamarins, les aubépines prêtes à fleurir, les épines noires

déjà en fleurs. Le coucou chante, et on se croirait dans nos landes de

France, n'étaient ces horizons qui se déploient toujours, si vastes, si

primitifs: la Gaule devait avoir de ces aspects de beauté paisible, aux

printemps anciens... Et voici maintenant une rivière, adorablement

limpide, une rivière de cristal. Des osiers en rideau et quelques petits

saules ont poussé au bord; elle s'en va sur un lit de cailloux blancs,

toute seule et comme ignorée dans la timide verdure de ses oseraies,

traversant cette immensité sauvage; sans doute elle doit finir par se

précipiter, en séries de cascades, dans des régions moins hautes et

moins pures, et se souiller à mille contacts; mais ici, passant au

milieu de ce vaste cadre sans âge, qui doit être tel depuis le

commencement des temps, elle a je ne sais quoi de virginal et de sacré,

cette eau si claire.

Après trois heures de marche, une petite tour crénelée surgit toute

seule au bord de notre chemin: un poste de veilleurs, où nous comptions

prendre deux soldats de renfort. En passant, nous nous arrêtons pour

héler à longs cris; mais rien ne bouge et la porte reste close. Entre

deux créneaux cependant, au sommet de la tour, finit par se dresser la

tête d'un vieillard à chevelure blanche, coiffé d'un haut bonnet de

magicien: «Des soldats, dit-il d'un ton de moquerie, vous voulez des

soldats? Eh bien! ils sont tous partis dans la campagne à la recherche

des brigands qui nous ont volé quatre ânes. Il n'y en a plus, vous vous

en passerez, bon voyage!»

Au coucher du soleil, halte pour le repas du soir, sur de vieux bancs

hospitaliers, à la porte d'un caravansérail, d'un château fort isolé

comme était Kham-Simiane, qui commande l'entrée d'une plaine nouvelle...

Et c'est enfin la plaine de Chiraz, celle que jadis tant chantèrent les

poètes, c'est le pays de Saadi, le pays des roses.

Vue d'ici, elle paraît délicieusement paisible et sauvage, cette haute

oasis où nous allons nous enfoncer au crépuscule; l'herbe y est épaisse

et semée de fleurs; les peupliers par groupes y simulent des charmilles,

d'un vert doux et profond; les mêmes nuances que chez nous en avril sont

répandues sur les arbres et les prairies; mais il y a dans l'atmosphère

des limpidités que nous ne connaissons pas, et, au-dessus de l'éden de

verdure déjà plongé dans l'ombre, les grandes montagnes emprisonnantes

se colorent à cette heure en des rouges de corail tout à fait étrangers

aux paysages de nos climats.

A travers cette plaine, légèrement descendante, où l'air est de moins en

moins vif, nous reprenons notre marche devenue facile, et environ

quatre lieues plus loin, dans la nuit fraîche et étoilée, de longs murs

de jardins commencent de s'aligner de chaque côté de la route: les

faubourgs de Chiraz! Aucun bruit, aucune lumière et pas de passants; les

abords des vieilles villes d'Islam, sitôt qu'il fait noir, ont toujours

de ces tranquillités exquises dont nous ne savons plus nous faire

l'idée, en Europe...

Ces murs sont ceux des caravansérails, bien qu'ils semblent n'enclore

que des bois de peupliers, et là nous frappons successivement à deux ou

trois grandes portes ogivales, qui s'entr'ouvrent à peine, une voix

répondant de l'intérieur que tout est plein. Les hauts foins, les

graminées, les pâquerettes, envahissent les chemins; dans cette

obscurité et ce silence, tout embaume le printemps.

De guerre lasse, il faut nous contenter d'un caravansérail de pauvres,

où nous trouvons, au-dessus des écuries, une petite niche en terre

battue, qui ne nous change en rien de nos misérables gîtes précédents.

Bien entendu, je ne connais âme qui vive, dans cette ville close où je

ne puis pénétrer ce soir, et où je sais du reste qu'il n'y a point

d'hôtellerie. On m'a donné, à Bender-Bouchir, un beau grimoire cacheté

qui est une lettre de recommandation pour le _prévôt des marchands_,

personnage d'importance à Chiraz; sans doute me procurera-t-il une

demeure...

Mercredi, 25 avril.

Le premier soir tombe, la première nuit vient, au milieu du silence

oppressant de Chiraz. Tout au fond de la grande maison, vide et de bonne

heure verrouillée, où me voici prisonnier, ma chambre donne sur une

cour, où à présent il fait noir. On n'entend rien, que le cri

intermittent des chouettes. Chiraz s'est endormie dans le mystère de ses

triples murs et de ses demeures fermées; on se croirait parmi des ruines

désertes, plutôt qu'entouré d'une ville où respirent dans l'ombre

soixante ou quatre-vingt mille habitants; mais les pays d'Islam ont le

secret de ces sommeils profonds et de ces nuits muettes.

Je me redis à moi-même: «Je suis à Chiraz,» et il y a un charme à

répéter cela;--un charme et aussi une petite angoisse, car enfin cette

ville, en même temps qu'elle reste un débris intact des vieux âges, elle

est bien aussi au nombre des groupements humains les moins accessibles

et les plus séparés; on y éprouve encore cet effroi du dépaysement

suprême, qui devait être familier aux voyageurs de jadis, mais que nos

descendants ne connaîtront bientôt plus, lorsque des voies de

communication rapide sillonneront toute la terre. Comment s'en aller

d'ici, par où fuir, si l'on était pris d'une soudaine nostalgie, d'un

besoin de retrouver, je ne dis pas son pays natal, mais seulement des

hommes de même espèce que soi, et un lieu où la vie serait un peu

modernisée comme chez nous? Comment s'en aller? A travers les contrées

solitaires du Nord, pour rejoindre Téhéran et la mer Caspienne après

vingt ou trente jours de caravane? Ou bien reprendre le chemin par où

l'on est venu, redescendre échelon par échelon les effroyables escaliers

de l'Iran, se replonger au fond de tous les gouffres où l'on ne peut

cheminer que la nuit, dans la chaleur toujours croissante, jusqu'à

l'étuve d'en bas qui est le Golfe Persique, et puis retraverser les

sables brûlants pour atteindre Bender-Bouchir, la ville d'exil et de

fièvre, d'où quelque paquebot vous ramènerait aux Indes? Les deux routes

sont pénibles et longues. Vraiment on se sent perdu dans cette Chiraz,

qui est perchée plus haut que les cimes de nos Pyrénées,--et

qu'enveloppe à cette heure une nuit limpide, mais une nuit tellement

silencieuse et froide...

De cette ville où tout est muré, je n'ai encore pour ainsi dire rien vu,

et je me demande si pendant un séjour prolongé j'en verrai davantage;

j'y suis entré un peu à la manière de ces chevaliers de légende, que

l'on amenait dans des palais par des souterrains, un bandeau sur les

yeux.

Vers Ispahan · 第 3 / 17 段