Au bord de cette rivière empoisonnée, que nous longeons à l'heure où

doit se coucher le soleil, voici un grand et sinistre village, un

campement plutôt, un amas de huttes grossières et noirâtres, sans une

herbe alentour, ni seulement une mousse verte. Et des femmes, qui

sortent de là, s'avancent pour nous regarder, l'air moqueur et agressif,

un voile sombre cachant la chevelure, très belles, avec d'insolents yeux

peints; plus brunes que les jolies faucheuses de l'oasis, et d'un type

différent... C'est notre première rencontre avec ces nomades, qui vivent

par milliers au sud de la Perse, sur les hauts plateaux, insoumis et

pillards, rançonnant à main armée les villages sédentaires, assiégeant

parfois les villes fortes.

Il est l'heure de la rentrée des troupeaux, et de tous côtés ils se

hâtent vers le gîte, ils descendent des zones plus élevées-où sans doute

l'on trouve des pâturages; par différentes coupures dans les grandes

roches, nous voyons des peuplades de boeufs ou de chèvres dévaler à pic,

couler comme des ruisseaux d'eau noire. Uniformément noir, tout ce

bétail des nomades, de même que la couverture de leurs tristes huttes

et le vêtement de leurs femmes. Et les bergers, qui rentrent aussi,

grands diables farouches et fiers, portent, en plus de la houlette, un

fusil à l'épaule, des sabres et des coutelas plein la ceinture. Le long

de l'affreuse rivière, au crépuscule, dans une vallée trop étroite et

très surplombée, nous croisons tout cela, gens et bêtes, qui jette un

moment la confusion dans notre caravane, et une de nos mules de charge,

piquée par la corne d'un boeuf, s'abat avec son fardeau.

La nuit nous trouve dans un chaos plus horrible que celui d'hier, plus

dangereux parce que c'est un chaos qui se désagrège. Il y a partout des

éboulements récents, des cassures fraîches. Et parfois les énormes

blocs, qui semblent s'être détachés la veille et arrêtés en pleine

chute, surplombent directement nos têtes; le tcharvadar alors, sans dire

un mot, les indique du bout de son doigt levé, et, sous leur menace,

nous passons avec plus de lenteur, gardant un instinctif silence.

Nous nous élevons en remontant le cours des ruisseaux, des cascades, qui

ont à la longue creusé un lit, ou bien qui ont profité des sentes

d'abord tracées par les caravanes; tout le temps, dans l'obscurité de

plus en plus noire, nous entendons l'eau clapoter sous les pieds

bruyante de nos bêtes; et les cris rauques des grenouilles se répondent

de place en place. On a beau se suivre de tout près, on se perd

constamment de vue les uns les autres, au milieu des monstrueuses

pierres.

Nuit d'étoiles; mais c'est surtout Vénus, étonnamment brillante, qui

fidèlement nous jette un peu de clarté. A minuit, nous sommes déjà très

haut, et, par de vagues sentiers qui penchent, qui sont glissants comme

du verre, nous cheminons au-dessus et tout au bord, tout au ras des

gouffres.

Pour finir, nous voici au pied d'une montagne verticale comme celle de

la veille, avec les mêmes affreux petits escaliers en zigzags, aux

marches branlantes. Nos chevaux tout debout, s'accrochant comme des

chèvres, il faut recommencer pendant plus d'une heure la vertigineuse

grimpade, l'invraisemblable course au Brocken, à travers la puanteur des

mules mortes, échelonnées au flanc de cette muraille.

Comme hier aussi, nous avons la joie de l'arrivée brusque au sommet, la

joie de retrouver soudainement une plaine, de la terre et des herbages.

Nous venons de gagner encore, depuis l'étape précédente, environ six

cents mètres d'altitude, et, pour la première fois depuis le départ, une

vraie fraîcheur nous ravit, nous repose délicieusement.

Mais la plaine de ce soir n'est qu'une longue terrasse, au pied d'une

troisième assise de montagnes que l'on voit là tout près; c'est une

sorte de balcon, pourrait-on dire, qui n'a guère qu'une demi-lieue de

profondeur: quelque ancienne fissure des tourmentes géologiques, peu à

peu comblée d'humus, au cours des âges incalculables, et devenue un éden

aérien, une petite Arcadie séparée du reste du monde. Nous traversons

des champs de pavots, dont les fleurs, ouvertes dans la nuit,

ressemblent à de grands calices de soie blanche; ensuite des blés, que

le soleil n'a pas encore mûris comme ceux d'en bas et qui, dans le jour,

doivent être magnifiquement verts.

Au bout d'une heure de marche tranquille, des lumières apparaissent

parmi des arbres et, dans le lointain, des chiens de garde se mettent à

aboyer: c'est Konoridjé, le village où nous finirons la nuit; on

distingue bientôt les beaux dattiers qui l'ombragent, sa petite mosquée,

toutes ses terrasses blanches que la lueur des étoiles rend bleuâtres.

Il doit y avoir fête nocturne, car on commence d'entendre les

tambourins, les flûtes et, de temps à autre, le cri de joie des femmes,

qui est strident comme, en Algérie, le cri des Mauresques...

Je ne sais dire quel charme d'Orient et de passé enveloppe ce petit pays

très isolé sur terre et empli de vieilles musiques naïves, à cette heure

de minuit où nous venons le surprendre sous ses hauts palmiers... Mais

mon serviteur, qui est un matelot ignorant les métaphores et n'employant

les mots que dans leur sens absolu, m'exprime en ces termes tout simples

son ravissement craintif: «Il a un air, ce village,... un air

_enchanté_!»

Vendredi, 21 avril.

Au radieux lever du jour, concert éperdu d'hirondelles, de moineaux et

d'alouettes. Limpidité absolue du ciel et des lointains; calme

paradisiaque, dans le village et dans les champs. On est ici à quinze ou

dix-huit cents mètres d'altitude, dans un air si pur que l'on se sent

comme retrempé de vie et de jeunesse. Et c'est un enchantement, que de

se réveiller et de sortir.

Au-dessus des loges en terre battue, où nos muletiers se sont entassés

avec nos bêtes, nous avons dormi dans l'unique chambre haute,--entre des

murs de terre aussi, il va sans dire,--et, ce matin, les toits du

caravansérail nous font un promenoir, tapissé d'herbe comme une prairie.

Sur les terrasses voisines, où l'herbe pousse de même, les hommes sont

prosternés à cette heure pour la première prière de la journée; avec

leurs longues robes serrées à la taille, leurs mancherons qui flottent

et leurs bonnets comme des tiares, ils ont, dans leurs humbles

vêtements, des silhouettes de rois mages. Au delà des vieilles maisons,

aux murs épais, aux portes ogivales, on voit les petits lointains de la

plaine tranquille et fermée, l'étendue des blés verts, où quelques

champs de pavots en fleurs tracent des marbrures blanches,--et toujours,

cette chaîne des montagnes de l'Iran qui semble, à mesure que nous

montons, grandir, pousser vers le ciel, dresser chaque fois devant nous

une assise nouvelle.

Des caravanes arrivent, qui ont cheminé toute la nuit, descendant de

Chiraz ou remontant comme nous de Bender-Bouchir; des sonnailles de

mules, de différents côtés, se mêlent à l'aubade des oiseaux. Les

bergers mènent vers la montagne des troupeaux de chèvres noires. Dans

les chemins du village, des cavaliers galopent, sveltes et moustachus,

armés de ces longs fusils d'autrefois qui partent avec une étincelle de

silex. La vie est ici comme au temps passé. Il a gardé une immobilité

heureuse, ce petit pays perdu, que protègent d'abord les brûlants

déserts, ensuite deux ou trois étages de précipices et de farouches

montagnes.

Oh! le repos de cela! Et le contraste, après l'Inde que nous venons de

quitter, après la pauvre Inde profanée et pillée, en grande exploitation

manufacturière, où déjà sévit l'affreuse contagion des usines et des

ferrailles, où déjà le peuple des villes s'empresse et souffre, au coup

de fouet de ces agités messieurs d'Occident, qui portent casque de liège

et «complet couleur kaki»!

Sous la belle lumière dorée de cinq heures du soir, nous quittons le

village enchanté, pour nous acheminer vers les montagnes du fond, en

traversant le plateau paisible et pastoral que l'on dirait fermé de

toutes parts.

Au moment où nous nous engageons dans les gorges, qui vont nous mener à

un étage plus haut encore, le soleil est couché pour nous, mais les

cimes alentour demeurent magnifiquement roses. Et il y a là, pour garder

cette entrée, un vieux castel aux murs crénelés, avec des veilleurs en

longue robe persane debout sur toutes les tours: on croirait quelque

image du temps des croisades.

Le défilé de cette fois est d'un abord moins farouche que ceux des

précédentes nuits; entre des parois tapissées d'arbres, d'herbages et de

fleurs, notre chemin monte, pas trop raide ni dangereux.

Et, sans grande peine, nous voici bientôt parvenus à un plateau immense,

tout embaumé du parfum des foins. Nous n'avions pas encore rencontré

cette vraie fraîcheur que l'on respire là, et qui est, comme chez nous,

celle des beaux soirs de mai. Avec cette route, toujours ascendante

depuis le départ, c'est comme si l'on s'avançait à pas de géant vers le

Nord. Nous en aurons pour quatre heures, à cheminer dans cette plaine

suspendue, avant d'arriver à l'étape, et, après les chaos de pierre où

il avait fallu se débattre les autres soirs, c'est une surprise d'aller

maintenant par de faciles sentiers, parmi les trèfles à fleurs roses et

les folles avoines. Cependant, lorsqu'il fait nuit close, le sentiment

nous vient peu à peu d'être au milieu d'une bien vaste solitude; nos

campagnes d'Europe n'ont jamais ainsi, durant des lieues, tant d'espace

vide ni tant de silence;--et nous nous souvenons tout à coup que

l'endroit est mal famé.

Neuf heures du soir. Instinctivement on assure son revolver: cinq hommes

armés de fusils, qui attendaient au bord du chemin assis dans les

herbes, viennent de se lever et nous entourent. Ils sont, disent-ils,

d'honnêtes veilleurs, envoyés de Kazeroun, le village prochain, pour

protéger les gens qui voyagent. Depuis quelque temps, à ce qu'ils nous

content, toutes les nuits on dévalise les caravanes, et six muletiers,

la nuit dernière, ont été détroussés ici même. Ils vont donc,

d'autorité, nous faire escorte pendant deux ou trois lieues.

Cela semble un peu louche, et les étoiles, d'ailleurs, éclairent mal,

pour voir leurs visages. Cependant ils ont plutôt l'allure bon enfant;

on accepte de faire route ensemble, eux à pied, nous au petit pas de nos

bêtes; on fume deux à deux à la même cigarette, ce-qui est ici un usage

de politesse, et on cause.

Une heure et demie plus tard, cinq autres personnages, pareillement

armés et au guet, surgissent de même d'entre les hautes herbes et

viennent à nous. Ce sont donc bien des veilleurs, en effet, et nous

allons changer d'escorte. Les premiers, après avoir demandé chacun deux

crans[1] pour salaire, nous confient aux soins des nouveaux, puis se

retirent avec force saluts.

De temps à autre, un ruisseau d'eau vive traverse le semblant de chemin

que nous suivons, toujours dans les foins verts; et alors on s'arrête,

on enlève le mors des chevaux ou des mules pour les laisser boire. Il y

a des myriades d'étoiles au ciel; et l'air s'emplit de lucioles,

tellement semblables à des étincelles que l'on s'étonne presque, en les

voyant partout paraître, de n'entendre pas le crépitement léger du feu.

Vers minuit, marchant à la file au milieu des pavots blancs, qui nous

frôlent de leurs grandes fleurs, nous apercevons tout là-bas quelques

lumières; puis voici d'immenses jardins enclos; c'est enfin Kazeroun. Et

nous saluons les premiers peupliers, dont les hautes flèches se

détachent, très reconnaissables, sur le ciel nocturne, nous annonçant

les zones vraiment tempérées que nous venons enfin d'atteindre.

Les caravansérails, par ici, prennent le nom de _jardin_; et, dans cette

région édénique de l'éternel beau temps, ce sont des _jardins_, en

effet, que l'on offre aux voyageurs comme lieu de repos.

Une grande porte ogivale nous donne accès dans l'espèce de bocage muré

qui sera notre gîte de la nuit; c'est presque un bois, aux allées

droites, dont les beaux arbres sont tous des orangers en fleurs; on est

grisé de parfum dès qu'on entre. Aux premiers plans, des voyageurs de

caravane, assis çà et là par groupe sur des tapis, cuisinent leur thé

au-dessus d'un feu de branches, et les allées au fond se perdent dans

le noir.

L'hôte, cependant, juge que des Européens ne peuvent pas, comme les gens

du pays, dormir en plein air sous des orangers, et fait monter nos lits

de sangle, au-dessus de la grande ogive d'entrée, dans une chambrette où

le sommeil tout de suite nous anéantit.

Samedi, 22 avril.

La chambrette, comme toutes celles des caravansérails, était absolument

vide et d'une malpropreté sans nom. Le soleil levant nous révèle ses

parois de terre noircies par la fumée, et couvertes d'inscriptions en

langue persane; son plan cher semé d'immondices, épluchures, vieilles

salades, plumes et fientes de hiboux. Mais, par les crevasses du toit où

l'herbe pousse, par les trous du mur sordide, entrent des rayons d'or,

des senteurs d'oranger, des aubades d'hirondelles; alors, qu'importe le

gîte, puisque l'on peut tout de suite descendre, s'évader dans la

splendeur?

En bas, le merveilleux bocage est en pleine gloire du matin, sous le

ciel incomparable où vibre la chanson éperdue des alouettes. On respire

un air à la fois tiède et vivifiant, d'une suavité exquise. Les grands

orangers, au feuillage épais, étendent une ombre d'un noir bleu sur le

sol jonché de leurs fleurs. Tous les gens de caravane, qui ont campé

cette nuit dans les allées, s'éveillent voluptueusement, étendus encore

sur leurs beaux tapis d'Yezd ou de Chiraz; ils ne repartiront, comme

nous-mêmes, qu'à la tombée du soleil; nous sommes donc appelés à passer

l'après-midi ensemble et à lier connaissance, dans cet enclos délicieux

et frais qui est l'hôtellerie.

Bientôt arrivent de la ville les marchands de pâtisserie et les

bouilleurs de thé; ils installent à l'ombre leurs samovars, leurs

minuscules tasses dorées; ils préparent les _kalyans_ à long-tuyau, qui

sont les narghilés de la Perse et dont la fumée répand un parfum

endormeur.

Et, tandis qu'alentour paissent nos chevaux et nos mules, la journée

s'écoule, pour nous comme pour nos compagnons de hasard, dans un long

repos sous les branches, à fumer, à rêver en demi-sommeil, à s'offrir

les uns aux autres, en des tasses toutes petites, ce thé bien sucré qui

est le breuvage habituel des Persans. La paix de midi surtout est

charmante, sous ces orangers qui maintiennent ici leur crépuscule vert,

pendant qu'au dehors le soleil étincelle et brûle, inonde de feu les

arides montagnes entre lesquelles Kazeroun est enfermée.

Dans ma petite caravane, nous commençons tous à nous connaître; mon

tcharvadar Abbas et son frère Ali sont devenus mes camarades de _kalyan_

et de causerie; tout semble de plus en plus facile, le paquetage de

chaque soir, l'organisation des partances; et combien on se fait vite à

la saine vie errante, même aux gîtes misérables et toujours changés, où

l'on arrive chaque fois, harassés d'une bonne fatigue, au milieu de la

nuit noire!...

A quatre heures, nous nous apprêtons à repartir, très tranquillement

sous ces orangers. Pour spectateurs de ce départ, deux ou trois

personnages qui fument leur kalyan par terre, deux ou trois bébés

curieux, d'innombrables et joyeuses hirondelles. A cause des brigands,

quatre gardes bien armés, fournis par le chef du pays, chemineront avec

nous, et, à la file, nous nous engageons sous l'ogive noire et croulante

qui est la porte du jardin charmant.

D'abord il faut traverser Kazeroun, que nous n'avions pas vue hier au

soir. Petite ville du temps passé, qui persiste immuable, au milieu de

ses peupliers et de ses palmiers verts. A l'entrée, des enfants, parmi

les hautes herbes fleuries,--des tout petits garçons qui portent déjà de

longues robes comme les hommes et de hauts bonnets noirs,--jouent avec

des chevreaux, se roulent dans les folles avoines et les marguerites.

Quelques coupoles d'humbles mosquées blanches. Des maisons très fermées,

dont les toits en terrasse sont garnis d'herbes et de fleurs comme des

prairies. Des jardins surtout, des bocages d'orangers, enclos de grands

murs jaloux, avec de vieilles portes ogivales. Il y a de beaux cavaliers

en armes qui caracolent dans les chemins. Mais les femmes sont de

mystérieux fantômes en deuil; le voile noir, qui ensevelit leur visage

et leur corps, laisse à peine paraître le pantalon bouffant, toujours

vert ou jaune, et les bas de même couleur, souvent bien tirés sur des

chevilles délicates. Nous n'étions habitués jusqu'ici qu'aux paysannes,

qui vont à visage découvert; c'est la première fois que nous arrivons

dans une ville, pour rencontrer des citadines un peu élégantes.

Il est encore sur terre des lieux ignorant la vapeur, les usines, les

fumées, les empressements, la ferraille. Et, de tous ces recoins du

monde, épargnés par le fléau du progrès, c'est la Perse qui renferme les

plus adorables, à nos yeux d'Européens, parce que les arbres, les

plantes, les oiseaux et le printemps y paraissent tels que chez nous; on

s'y sent à peine dépaysé, mais plutôt revenu en arrière, dans le recul

des âges.

Après les derniers vergers de Kazeroun, nous cheminons deux heures en

silence, à travers une plaine admirable de fertilité et de fraîcheur;

des orges, des blés, des pâturages, qui font songer à la «Terre

Promise»; une odeur de foins et d'aromates, qui embaume l'air du soir...

Nous oublions l'altitude à laquelle nous sommes, quand des abîmes

s'ouvrent brusquement à notre droite: une autre vaste plaine, très en

contre-bas de nous, avec un beau lac de saphir bleu, le tout enfermé

entre des montagnes moins terribles que celles des précédents jours, et

rappelant nos Pyrénées dans leurs parties restées les plus sauvages.

C'est le lac où finit de se perdre la rivière d'Ispahan; comme pour

isoler davantage la cité des vieilles magnificences, la rivière qui y

passe ne se rend à aucun fleuve, à aucun estuaire, mais vient se jeter

dans cette nappe d'eau sans issue, aux abords inhabités.

Ce lac et cette plaine, nous les dominons de très haut, bien qu'ils

soient déjà sans doute à près de deux mille mètres au-dessus de la

surface des mers. Et un étrange grouillement noirâtre s'indique là

partout dans les herbages; l'agitation d'une nuée d'insectes, dirait-on

d'abord, des hauteurs où notre petite caravane passe; mais ce sont des

nomades, assemblés là par légions, pêle-mêle avec leur bétail. Vêtements

noirs, comme toujours, tentes noires et troupeaux noirs; milliers de

moutons et de chèvres, dont la laine sert à tisser les tapis de la

Perse, ses innombrables couvertures, sacs, bissacs et objets de

campement. Chaque année, en avril, s'opère une immense migration de

toutes les tribus errantes, vers les hauts plateaux herbeux du Nord, et,

en automne, elles redescendent dans les parages du Golfe Persique. Leur

mouvement d'ensemble est commencé; mon tcharvadar m'annonce que leur

avant-garde nous précède dans les gorges qui montent à Chiraz, et qu'il

faut nous attendre demain à passer au milieu d'eux: mauvaises gens,

d'ailleurs, et mauvaises rencontres à faire.

A la tombée de la nuit, nous devons nous engager à nouveau dans les

montagnes, pour nous élever de six ou huit cents mètres encore jusqu'à

l'étape prochaine. D'en bas, de la plaine envahie ce soir par tant de

bêtes brouteuses, tant de farouches bergers, une clameur de vie intense

et primitive commence de monter vers nous; on entend bêler, beugler,

hennir; les chiens de garde jettent de longs aboiements; les hommes

aussi lancent des appels, ou simplement donnent de la voix sans but, par

exubérance, comme les animaux crient. Et l'air, de plus en plus sonore à

mesure que le crépuscule nous enveloppe, s'emplit de la symphonie

terrible.

Des flambées de branches s'allument partout, dans les lointains, aux

bivouacs des nomades, nous révélant des présences humaines où l'on n'en

soupçonnait pas, dans toutes les gorges, sur tous les plateaux. Nous

passons en plein dans l'orbite des tribus errantes. Et, quand nous

jetons un dernier coup d'oeil au-dessous de nous, sur la plaine et le lac

assombris, on y voit maintenant briller des feux par myriades, donnant

l'illusion d'une ville au déploiement sans fin.

Mais, dès que nous entrons pour tout de bon dans le défilé obscur, plus

de lumières, plus de bruits de voix, plus rien: les nomades n'y sont pas

encore, et l'habituelle solitude est retrouvée. Au-dessus de nos têtes,

d'étranges rochers criblés de trous ressemblent dans l'ombre à des

efflorescences de pierres, à des madrépores, à de colossales éponges

noires. Et, pendant deux heures, il faut recommencer l'effarante

gymnastique des nuits d'avant, la montée presque verticale au milieu des

roches croulantes, nos chevaux et nos mules tout debout dans des

escaliers au-dessus des gouffres; il faut réentendre, sur les cailloux

qui s'arrachent, le crissement des sabots affolés cherchant à se

cramponner à toutes les saillies solides,--et subir l'incessante

secousse, le continuel «temps de rein» de la bête qui s'enlève à la

force des pieds de devant, dans la frayeur de glisser, de rouler

jusqu'en bas, en avalanche, au fond de l'abîme.

A dix heures enfin, nous avons trêve, à l'entrée d'une vallée

d'herbages, en pente adoucie. Et voici un petit fort carré, dans lequel

une lumière brille. C'est un poste de soldats veilleurs, contre les

brigands et les nomades. On fait halte et l'on entre, d'autant plus

qu'il faut ici changer d'escorte, laisser nos quatre hommes pris à

Kazeroun, les remplacer par quatre autres plus reposés et alertes.

On menait joyeuse veillée, à l'intérieur de ce fort perdu; autour du

samovar bouillant, on fumait, on chantait des chansons; et on nous offre

aussitôt du thé, dans des tasses minuscules. Il y avait là trois

voyageurs, cavaliers à longs fusils, se rendant comme nous à Chiraz; ils

nous proposent d'aller de compagnie, et nous repartons en cavalcade

nombreuse.

Après l'affreux chaos dont nous sortons à peine, cela repose presque

voluptueusement de cheminer dans cette vallée nouvelle, sur un terrain

uni, feutré de fleurs et de mousses. Par une pente légèrement

ascendante, on dirait que l'on s'en va vers quelque palais enchanté,

tant la route est exquise, au grand calme du milieu de la nuit. C'est

comme une avenue très arrangée, pour des promenades de princesses de

féerie; une interminable avenue, entre des parois tapissées de fleurs à

profusion. Il y a aussi beaucoup d'arbres qui, dans l'obscurité,

ressemblent à nos chênes; des arbres tout à fait énormes, qui doivent

vivre là depuis des siècles; mais ils sont clairsemés discrètement sur

les pelouses, ou bien ils se groupent en bosquets, avec un art

supérieur. On n'entend plus marcher la caravane, sur ces épais tapis

verts. De-ci, de-là, du haut des branches, les chouettes nous envoient

quelque petite note isolée, que l'on dirait sortie d'une flûte de

roseau. Il fait frais, de plus en plus frais, presque trop pour nous qui

arrivons à peine des régions torrides d'en bas, mais cela réveille et

cela vivifie. Et des arbustes, tout fleuris en touffes blanches,

laissent dans l'air des traînées de parfum. Il y a grande fête

silencieuse d'étoiles au-dessus de tout cela, grand luxe de

scintillements. Et bientôt commence une pluie de météores; sans doute

parce que nous sommes ici plus près du ciel, ils sont plus lumineux

qu'ailleurs; ils font comme des petits éclairs, ils laissent des

sillages qui persistent, et parfois on croit entendre un bruit de fusée

quand ils passent.

De tant de lieux traversés en pleine naît, et que jamais on ne revoit le

lendemain, que jamais on ne peut vérifier à la clarté du jour, pas un ne

ressemblait à celui-ci; nous n'avions point rencontré encore cette sorte

de paix, cette forme de mystère... La majesté de ces grands arbres que

n'agite aucun souffle, cette vallée qui ne finit pas, cette transparence

bleuâtre des ténèbres, peu à peu suggèrent à l'imagination un rêve du

paganisme grec: le séjour des Ombres bienheureuses devait être ainsi; à

mesure que l'heure passe, les Champs Élyséens s'évoquent de plus en

plus, les bocages souverainement tranquilles où dialoguaient les

morts...

Mais, à minuit, le charme brusquement tombe; une nouvelle tourmente de

rochers nous barre le chemin; une petite lumière, qui s'aperçoit à peine

tout en haut, indique le caravansérail qu'il s'agit d'atteindre, et il

faut recommencer une folle grimpade, au milieu du fracas des pierres qui

s'écrasent, se désagrègent et roulent; il faut endurer encore toutes les

secousses, tous les heurts sur nos bêtes infatigables, qui butent à

chaque pas, glissent parfois des quatre pieds ensemble, mais en somme ne

tombent guère.

Vers Ispahan · 第 2 / 17 段