doit se coucher le soleil, voici un grand et sinistre village, un
campement plutôt, un amas de huttes grossières et noirâtres, sans une
herbe alentour, ni seulement une mousse verte. Et des femmes, qui
sortent de là, s'avancent pour nous regarder, l'air moqueur et agressif,
un voile sombre cachant la chevelure, très belles, avec d'insolents yeux
peints; plus brunes que les jolies faucheuses de l'oasis, et d'un type
différent... C'est notre première rencontre avec ces nomades, qui vivent
par milliers au sud de la Perse, sur les hauts plateaux, insoumis et
pillards, rançonnant à main armée les villages sédentaires, assiégeant
parfois les villes fortes.
Il est l'heure de la rentrée des troupeaux, et de tous côtés ils se
hâtent vers le gîte, ils descendent des zones plus élevées-où sans doute
l'on trouve des pâturages; par différentes coupures dans les grandes
roches, nous voyons des peuplades de boeufs ou de chèvres dévaler à pic,
couler comme des ruisseaux d'eau noire. Uniformément noir, tout ce
bétail des nomades, de même que la couverture de leurs tristes huttes
et le vêtement de leurs femmes. Et les bergers, qui rentrent aussi,
grands diables farouches et fiers, portent, en plus de la houlette, un
fusil à l'épaule, des sabres et des coutelas plein la ceinture. Le long
de l'affreuse rivière, au crépuscule, dans une vallée trop étroite et
très surplombée, nous croisons tout cela, gens et bêtes, qui jette un
moment la confusion dans notre caravane, et une de nos mules de charge,
piquée par la corne d'un boeuf, s'abat avec son fardeau.
La nuit nous trouve dans un chaos plus horrible que celui d'hier, plus
dangereux parce que c'est un chaos qui se désagrège. Il y a partout des
éboulements récents, des cassures fraîches. Et parfois les énormes
blocs, qui semblent s'être détachés la veille et arrêtés en pleine
chute, surplombent directement nos têtes; le tcharvadar alors, sans dire
un mot, les indique du bout de son doigt levé, et, sous leur menace,
nous passons avec plus de lenteur, gardant un instinctif silence.
Nous nous élevons en remontant le cours des ruisseaux, des cascades, qui
ont à la longue creusé un lit, ou bien qui ont profité des sentes
d'abord tracées par les caravanes; tout le temps, dans l'obscurité de
plus en plus noire, nous entendons l'eau clapoter sous les pieds
bruyante de nos bêtes; et les cris rauques des grenouilles se répondent
de place en place. On a beau se suivre de tout près, on se perd
constamment de vue les uns les autres, au milieu des monstrueuses
pierres.
Nuit d'étoiles; mais c'est surtout Vénus, étonnamment brillante, qui
fidèlement nous jette un peu de clarté. A minuit, nous sommes déjà très
haut, et, par de vagues sentiers qui penchent, qui sont glissants comme
du verre, nous cheminons au-dessus et tout au bord, tout au ras des
gouffres.
Pour finir, nous voici au pied d'une montagne verticale comme celle de
la veille, avec les mêmes affreux petits escaliers en zigzags, aux
marches branlantes. Nos chevaux tout debout, s'accrochant comme des
chèvres, il faut recommencer pendant plus d'une heure la vertigineuse
grimpade, l'invraisemblable course au Brocken, à travers la puanteur des
mules mortes, échelonnées au flanc de cette muraille.
Comme hier aussi, nous avons la joie de l'arrivée brusque au sommet, la
joie de retrouver soudainement une plaine, de la terre et des herbages.
Nous venons de gagner encore, depuis l'étape précédente, environ six
cents mètres d'altitude, et, pour la première fois depuis le départ, une
vraie fraîcheur nous ravit, nous repose délicieusement.
Mais la plaine de ce soir n'est qu'une longue terrasse, au pied d'une
troisième assise de montagnes que l'on voit là tout près; c'est une
sorte de balcon, pourrait-on dire, qui n'a guère qu'une demi-lieue de
profondeur: quelque ancienne fissure des tourmentes géologiques, peu à
peu comblée d'humus, au cours des âges incalculables, et devenue un éden
aérien, une petite Arcadie séparée du reste du monde. Nous traversons
des champs de pavots, dont les fleurs, ouvertes dans la nuit,
ressemblent à de grands calices de soie blanche; ensuite des blés, que
le soleil n'a pas encore mûris comme ceux d'en bas et qui, dans le jour,
doivent être magnifiquement verts.
Au bout d'une heure de marche tranquille, des lumières apparaissent
parmi des arbres et, dans le lointain, des chiens de garde se mettent à
aboyer: c'est Konoridjé, le village où nous finirons la nuit; on
distingue bientôt les beaux dattiers qui l'ombragent, sa petite mosquée,
toutes ses terrasses blanches que la lueur des étoiles rend bleuâtres.
Il doit y avoir fête nocturne, car on commence d'entendre les
tambourins, les flûtes et, de temps à autre, le cri de joie des femmes,
qui est strident comme, en Algérie, le cri des Mauresques...
Je ne sais dire quel charme d'Orient et de passé enveloppe ce petit pays
très isolé sur terre et empli de vieilles musiques naïves, à cette heure
de minuit où nous venons le surprendre sous ses hauts palmiers... Mais
mon serviteur, qui est un matelot ignorant les métaphores et n'employant
les mots que dans leur sens absolu, m'exprime en ces termes tout simples
son ravissement craintif: «Il a un air, ce village,... un air
_enchanté_!»
Vendredi, 21 avril.
Au radieux lever du jour, concert éperdu d'hirondelles, de moineaux et
d'alouettes. Limpidité absolue du ciel et des lointains; calme
paradisiaque, dans le village et dans les champs. On est ici à quinze ou
dix-huit cents mètres d'altitude, dans un air si pur que l'on se sent
comme retrempé de vie et de jeunesse. Et c'est un enchantement, que de
se réveiller et de sortir.
Au-dessus des loges en terre battue, où nos muletiers se sont entassés
avec nos bêtes, nous avons dormi dans l'unique chambre haute,--entre des
murs de terre aussi, il va sans dire,--et, ce matin, les toits du
caravansérail nous font un promenoir, tapissé d'herbe comme une prairie.
Sur les terrasses voisines, où l'herbe pousse de même, les hommes sont
prosternés à cette heure pour la première prière de la journée; avec
leurs longues robes serrées à la taille, leurs mancherons qui flottent
et leurs bonnets comme des tiares, ils ont, dans leurs humbles
vêtements, des silhouettes de rois mages. Au delà des vieilles maisons,
aux murs épais, aux portes ogivales, on voit les petits lointains de la
plaine tranquille et fermée, l'étendue des blés verts, où quelques
champs de pavots en fleurs tracent des marbrures blanches,--et toujours,
cette chaîne des montagnes de l'Iran qui semble, à mesure que nous
montons, grandir, pousser vers le ciel, dresser chaque fois devant nous
une assise nouvelle.
Des caravanes arrivent, qui ont cheminé toute la nuit, descendant de
Chiraz ou remontant comme nous de Bender-Bouchir; des sonnailles de
mules, de différents côtés, se mêlent à l'aubade des oiseaux. Les
bergers mènent vers la montagne des troupeaux de chèvres noires. Dans
les chemins du village, des cavaliers galopent, sveltes et moustachus,
armés de ces longs fusils d'autrefois qui partent avec une étincelle de
silex. La vie est ici comme au temps passé. Il a gardé une immobilité
heureuse, ce petit pays perdu, que protègent d'abord les brûlants
déserts, ensuite deux ou trois étages de précipices et de farouches
montagnes.
Oh! le repos de cela! Et le contraste, après l'Inde que nous venons de
quitter, après la pauvre Inde profanée et pillée, en grande exploitation
manufacturière, où déjà sévit l'affreuse contagion des usines et des
ferrailles, où déjà le peuple des villes s'empresse et souffre, au coup
de fouet de ces agités messieurs d'Occident, qui portent casque de liège
et «complet couleur kaki»!
Sous la belle lumière dorée de cinq heures du soir, nous quittons le
village enchanté, pour nous acheminer vers les montagnes du fond, en
traversant le plateau paisible et pastoral que l'on dirait fermé de
toutes parts.
Au moment où nous nous engageons dans les gorges, qui vont nous mener à
un étage plus haut encore, le soleil est couché pour nous, mais les
cimes alentour demeurent magnifiquement roses. Et il y a là, pour garder
cette entrée, un vieux castel aux murs crénelés, avec des veilleurs en
longue robe persane debout sur toutes les tours: on croirait quelque
image du temps des croisades.
Le défilé de cette fois est d'un abord moins farouche que ceux des
précédentes nuits; entre des parois tapissées d'arbres, d'herbages et de
fleurs, notre chemin monte, pas trop raide ni dangereux.
Et, sans grande peine, nous voici bientôt parvenus à un plateau immense,
tout embaumé du parfum des foins. Nous n'avions pas encore rencontré
cette vraie fraîcheur que l'on respire là, et qui est, comme chez nous,
celle des beaux soirs de mai. Avec cette route, toujours ascendante
depuis le départ, c'est comme si l'on s'avançait à pas de géant vers le
Nord. Nous en aurons pour quatre heures, à cheminer dans cette plaine
suspendue, avant d'arriver à l'étape, et, après les chaos de pierre où
il avait fallu se débattre les autres soirs, c'est une surprise d'aller
maintenant par de faciles sentiers, parmi les trèfles à fleurs roses et
les folles avoines. Cependant, lorsqu'il fait nuit close, le sentiment
nous vient peu à peu d'être au milieu d'une bien vaste solitude; nos
campagnes d'Europe n'ont jamais ainsi, durant des lieues, tant d'espace
vide ni tant de silence;--et nous nous souvenons tout à coup que
l'endroit est mal famé.
Neuf heures du soir. Instinctivement on assure son revolver: cinq hommes
armés de fusils, qui attendaient au bord du chemin assis dans les
herbes, viennent de se lever et nous entourent. Ils sont, disent-ils,
d'honnêtes veilleurs, envoyés de Kazeroun, le village prochain, pour
protéger les gens qui voyagent. Depuis quelque temps, à ce qu'ils nous
content, toutes les nuits on dévalise les caravanes, et six muletiers,
la nuit dernière, ont été détroussés ici même. Ils vont donc,
d'autorité, nous faire escorte pendant deux ou trois lieues.
Cela semble un peu louche, et les étoiles, d'ailleurs, éclairent mal,
pour voir leurs visages. Cependant ils ont plutôt l'allure bon enfant;
on accepte de faire route ensemble, eux à pied, nous au petit pas de nos
bêtes; on fume deux à deux à la même cigarette, ce-qui est ici un usage
de politesse, et on cause.
Une heure et demie plus tard, cinq autres personnages, pareillement
armés et au guet, surgissent de même d'entre les hautes herbes et
viennent à nous. Ce sont donc bien des veilleurs, en effet, et nous
allons changer d'escorte. Les premiers, après avoir demandé chacun deux
crans[1] pour salaire, nous confient aux soins des nouveaux, puis se
retirent avec force saluts.
De temps à autre, un ruisseau d'eau vive traverse le semblant de chemin
que nous suivons, toujours dans les foins verts; et alors on s'arrête,
on enlève le mors des chevaux ou des mules pour les laisser boire. Il y
a des myriades d'étoiles au ciel; et l'air s'emplit de lucioles,
tellement semblables à des étincelles que l'on s'étonne presque, en les
voyant partout paraître, de n'entendre pas le crépitement léger du feu.
Vers minuit, marchant à la file au milieu des pavots blancs, qui nous
frôlent de leurs grandes fleurs, nous apercevons tout là-bas quelques
lumières; puis voici d'immenses jardins enclos; c'est enfin Kazeroun. Et
nous saluons les premiers peupliers, dont les hautes flèches se
détachent, très reconnaissables, sur le ciel nocturne, nous annonçant
les zones vraiment tempérées que nous venons enfin d'atteindre.
Les caravansérails, par ici, prennent le nom de _jardin_; et, dans cette
région édénique de l'éternel beau temps, ce sont des _jardins_, en
effet, que l'on offre aux voyageurs comme lieu de repos.
Une grande porte ogivale nous donne accès dans l'espèce de bocage muré
qui sera notre gîte de la nuit; c'est presque un bois, aux allées
droites, dont les beaux arbres sont tous des orangers en fleurs; on est
grisé de parfum dès qu'on entre. Aux premiers plans, des voyageurs de
caravane, assis çà et là par groupe sur des tapis, cuisinent leur thé
au-dessus d'un feu de branches, et les allées au fond se perdent dans
le noir.
L'hôte, cependant, juge que des Européens ne peuvent pas, comme les gens
du pays, dormir en plein air sous des orangers, et fait monter nos lits
de sangle, au-dessus de la grande ogive d'entrée, dans une chambrette où
le sommeil tout de suite nous anéantit.
Samedi, 22 avril.
La chambrette, comme toutes celles des caravansérails, était absolument
vide et d'une malpropreté sans nom. Le soleil levant nous révèle ses
parois de terre noircies par la fumée, et couvertes d'inscriptions en
langue persane; son plan cher semé d'immondices, épluchures, vieilles
salades, plumes et fientes de hiboux. Mais, par les crevasses du toit où
l'herbe pousse, par les trous du mur sordide, entrent des rayons d'or,
des senteurs d'oranger, des aubades d'hirondelles; alors, qu'importe le
gîte, puisque l'on peut tout de suite descendre, s'évader dans la
splendeur?
En bas, le merveilleux bocage est en pleine gloire du matin, sous le
ciel incomparable où vibre la chanson éperdue des alouettes. On respire
un air à la fois tiède et vivifiant, d'une suavité exquise. Les grands
orangers, au feuillage épais, étendent une ombre d'un noir bleu sur le
sol jonché de leurs fleurs. Tous les gens de caravane, qui ont campé
cette nuit dans les allées, s'éveillent voluptueusement, étendus encore
sur leurs beaux tapis d'Yezd ou de Chiraz; ils ne repartiront, comme
nous-mêmes, qu'à la tombée du soleil; nous sommes donc appelés à passer
l'après-midi ensemble et à lier connaissance, dans cet enclos délicieux
et frais qui est l'hôtellerie.
Bientôt arrivent de la ville les marchands de pâtisserie et les
bouilleurs de thé; ils installent à l'ombre leurs samovars, leurs
minuscules tasses dorées; ils préparent les _kalyans_ à long-tuyau, qui
sont les narghilés de la Perse et dont la fumée répand un parfum
endormeur.
Et, tandis qu'alentour paissent nos chevaux et nos mules, la journée
s'écoule, pour nous comme pour nos compagnons de hasard, dans un long
repos sous les branches, à fumer, à rêver en demi-sommeil, à s'offrir
les uns aux autres, en des tasses toutes petites, ce thé bien sucré qui
est le breuvage habituel des Persans. La paix de midi surtout est
charmante, sous ces orangers qui maintiennent ici leur crépuscule vert,
pendant qu'au dehors le soleil étincelle et brûle, inonde de feu les
arides montagnes entre lesquelles Kazeroun est enfermée.
Dans ma petite caravane, nous commençons tous à nous connaître; mon
tcharvadar Abbas et son frère Ali sont devenus mes camarades de _kalyan_
et de causerie; tout semble de plus en plus facile, le paquetage de
chaque soir, l'organisation des partances; et combien on se fait vite à
la saine vie errante, même aux gîtes misérables et toujours changés, où
l'on arrive chaque fois, harassés d'une bonne fatigue, au milieu de la
nuit noire!...
A quatre heures, nous nous apprêtons à repartir, très tranquillement
sous ces orangers. Pour spectateurs de ce départ, deux ou trois
personnages qui fument leur kalyan par terre, deux ou trois bébés
curieux, d'innombrables et joyeuses hirondelles. A cause des brigands,
quatre gardes bien armés, fournis par le chef du pays, chemineront avec
nous, et, à la file, nous nous engageons sous l'ogive noire et croulante
qui est la porte du jardin charmant.
D'abord il faut traverser Kazeroun, que nous n'avions pas vue hier au
soir. Petite ville du temps passé, qui persiste immuable, au milieu de
ses peupliers et de ses palmiers verts. A l'entrée, des enfants, parmi
les hautes herbes fleuries,--des tout petits garçons qui portent déjà de
longues robes comme les hommes et de hauts bonnets noirs,--jouent avec
des chevreaux, se roulent dans les folles avoines et les marguerites.
Quelques coupoles d'humbles mosquées blanches. Des maisons très fermées,
dont les toits en terrasse sont garnis d'herbes et de fleurs comme des
prairies. Des jardins surtout, des bocages d'orangers, enclos de grands
murs jaloux, avec de vieilles portes ogivales. Il y a de beaux cavaliers
en armes qui caracolent dans les chemins. Mais les femmes sont de
mystérieux fantômes en deuil; le voile noir, qui ensevelit leur visage
et leur corps, laisse à peine paraître le pantalon bouffant, toujours
vert ou jaune, et les bas de même couleur, souvent bien tirés sur des
chevilles délicates. Nous n'étions habitués jusqu'ici qu'aux paysannes,
qui vont à visage découvert; c'est la première fois que nous arrivons
dans une ville, pour rencontrer des citadines un peu élégantes.
Il est encore sur terre des lieux ignorant la vapeur, les usines, les
fumées, les empressements, la ferraille. Et, de tous ces recoins du
monde, épargnés par le fléau du progrès, c'est la Perse qui renferme les
plus adorables, à nos yeux d'Européens, parce que les arbres, les
plantes, les oiseaux et le printemps y paraissent tels que chez nous; on
s'y sent à peine dépaysé, mais plutôt revenu en arrière, dans le recul
des âges.
Après les derniers vergers de Kazeroun, nous cheminons deux heures en
silence, à travers une plaine admirable de fertilité et de fraîcheur;
des orges, des blés, des pâturages, qui font songer à la «Terre
Promise»; une odeur de foins et d'aromates, qui embaume l'air du soir...
Nous oublions l'altitude à laquelle nous sommes, quand des abîmes
s'ouvrent brusquement à notre droite: une autre vaste plaine, très en
contre-bas de nous, avec un beau lac de saphir bleu, le tout enfermé
entre des montagnes moins terribles que celles des précédents jours, et
rappelant nos Pyrénées dans leurs parties restées les plus sauvages.
C'est le lac où finit de se perdre la rivière d'Ispahan; comme pour
isoler davantage la cité des vieilles magnificences, la rivière qui y
passe ne se rend à aucun fleuve, à aucun estuaire, mais vient se jeter
dans cette nappe d'eau sans issue, aux abords inhabités.
Ce lac et cette plaine, nous les dominons de très haut, bien qu'ils
soient déjà sans doute à près de deux mille mètres au-dessus de la
surface des mers. Et un étrange grouillement noirâtre s'indique là
partout dans les herbages; l'agitation d'une nuée d'insectes, dirait-on
d'abord, des hauteurs où notre petite caravane passe; mais ce sont des
nomades, assemblés là par légions, pêle-mêle avec leur bétail. Vêtements
noirs, comme toujours, tentes noires et troupeaux noirs; milliers de
moutons et de chèvres, dont la laine sert à tisser les tapis de la
Perse, ses innombrables couvertures, sacs, bissacs et objets de
campement. Chaque année, en avril, s'opère une immense migration de
toutes les tribus errantes, vers les hauts plateaux herbeux du Nord, et,
en automne, elles redescendent dans les parages du Golfe Persique. Leur
mouvement d'ensemble est commencé; mon tcharvadar m'annonce que leur
avant-garde nous précède dans les gorges qui montent à Chiraz, et qu'il
faut nous attendre demain à passer au milieu d'eux: mauvaises gens,
d'ailleurs, et mauvaises rencontres à faire.
A la tombée de la nuit, nous devons nous engager à nouveau dans les
montagnes, pour nous élever de six ou huit cents mètres encore jusqu'à
l'étape prochaine. D'en bas, de la plaine envahie ce soir par tant de
bêtes brouteuses, tant de farouches bergers, une clameur de vie intense
et primitive commence de monter vers nous; on entend bêler, beugler,
hennir; les chiens de garde jettent de longs aboiements; les hommes
aussi lancent des appels, ou simplement donnent de la voix sans but, par
exubérance, comme les animaux crient. Et l'air, de plus en plus sonore à
mesure que le crépuscule nous enveloppe, s'emplit de la symphonie
terrible.
Des flambées de branches s'allument partout, dans les lointains, aux
bivouacs des nomades, nous révélant des présences humaines où l'on n'en
soupçonnait pas, dans toutes les gorges, sur tous les plateaux. Nous
passons en plein dans l'orbite des tribus errantes. Et, quand nous
jetons un dernier coup d'oeil au-dessous de nous, sur la plaine et le lac
assombris, on y voit maintenant briller des feux par myriades, donnant
l'illusion d'une ville au déploiement sans fin.
Mais, dès que nous entrons pour tout de bon dans le défilé obscur, plus
de lumières, plus de bruits de voix, plus rien: les nomades n'y sont pas
encore, et l'habituelle solitude est retrouvée. Au-dessus de nos têtes,
d'étranges rochers criblés de trous ressemblent dans l'ombre à des
efflorescences de pierres, à des madrépores, à de colossales éponges
noires. Et, pendant deux heures, il faut recommencer l'effarante
gymnastique des nuits d'avant, la montée presque verticale au milieu des
roches croulantes, nos chevaux et nos mules tout debout dans des
escaliers au-dessus des gouffres; il faut réentendre, sur les cailloux
qui s'arrachent, le crissement des sabots affolés cherchant à se
cramponner à toutes les saillies solides,--et subir l'incessante
secousse, le continuel «temps de rein» de la bête qui s'enlève à la
force des pieds de devant, dans la frayeur de glisser, de rouler
jusqu'en bas, en avalanche, au fond de l'abîme.
A dix heures enfin, nous avons trêve, à l'entrée d'une vallée
d'herbages, en pente adoucie. Et voici un petit fort carré, dans lequel
une lumière brille. C'est un poste de soldats veilleurs, contre les
brigands et les nomades. On fait halte et l'on entre, d'autant plus
qu'il faut ici changer d'escorte, laisser nos quatre hommes pris à
Kazeroun, les remplacer par quatre autres plus reposés et alertes.
On menait joyeuse veillée, à l'intérieur de ce fort perdu; autour du
samovar bouillant, on fumait, on chantait des chansons; et on nous offre
aussitôt du thé, dans des tasses minuscules. Il y avait là trois
voyageurs, cavaliers à longs fusils, se rendant comme nous à Chiraz; ils
nous proposent d'aller de compagnie, et nous repartons en cavalcade
nombreuse.
Après l'affreux chaos dont nous sortons à peine, cela repose presque
voluptueusement de cheminer dans cette vallée nouvelle, sur un terrain
uni, feutré de fleurs et de mousses. Par une pente légèrement
ascendante, on dirait que l'on s'en va vers quelque palais enchanté,
tant la route est exquise, au grand calme du milieu de la nuit. C'est
comme une avenue très arrangée, pour des promenades de princesses de
féerie; une interminable avenue, entre des parois tapissées de fleurs à
profusion. Il y a aussi beaucoup d'arbres qui, dans l'obscurité,
ressemblent à nos chênes; des arbres tout à fait énormes, qui doivent
vivre là depuis des siècles; mais ils sont clairsemés discrètement sur
les pelouses, ou bien ils se groupent en bosquets, avec un art
supérieur. On n'entend plus marcher la caravane, sur ces épais tapis
verts. De-ci, de-là, du haut des branches, les chouettes nous envoient
quelque petite note isolée, que l'on dirait sortie d'une flûte de
roseau. Il fait frais, de plus en plus frais, presque trop pour nous qui
arrivons à peine des régions torrides d'en bas, mais cela réveille et
cela vivifie. Et des arbustes, tout fleuris en touffes blanches,
laissent dans l'air des traînées de parfum. Il y a grande fête
silencieuse d'étoiles au-dessus de tout cela, grand luxe de
scintillements. Et bientôt commence une pluie de météores; sans doute
parce que nous sommes ici plus près du ciel, ils sont plus lumineux
qu'ailleurs; ils font comme des petits éclairs, ils laissent des
sillages qui persistent, et parfois on croit entendre un bruit de fusée
quand ils passent.
De tant de lieux traversés en pleine naît, et que jamais on ne revoit le
lendemain, que jamais on ne peut vérifier à la clarté du jour, pas un ne
ressemblait à celui-ci; nous n'avions point rencontré encore cette sorte
de paix, cette forme de mystère... La majesté de ces grands arbres que
n'agite aucun souffle, cette vallée qui ne finit pas, cette transparence
bleuâtre des ténèbres, peu à peu suggèrent à l'imagination un rêve du
paganisme grec: le séjour des Ombres bienheureuses devait être ainsi; à
mesure que l'heure passe, les Champs Élyséens s'évoquent de plus en
plus, les bocages souverainement tranquilles où dialoguaient les
morts...
Mais, à minuit, le charme brusquement tombe; une nouvelle tourmente de
rochers nous barre le chemin; une petite lumière, qui s'aperçoit à peine
tout en haut, indique le caravansérail qu'il s'agit d'atteindre, et il
faut recommencer une folle grimpade, au milieu du fracas des pierres qui
s'écrasent, se désagrègent et roulent; il faut endurer encore toutes les
secousses, tous les heurts sur nos bêtes infatigables, qui butent à
chaque pas, glissent parfois des quatre pieds ensemble, mais en somme ne
tombent guère.