Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
VERS ISPAHAN
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
* * * * *
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
PIERRE LOTI
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
VERS ISPAHAN
PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
PREMIÈRE PARTIE
PRÉLUDE
Qui veut venir avec moi voir à Ispahan la saison des roses, prenne son
parti de cheminer lentement à mes côtés, par étapes, ainsi qu'au moyen
âge.
Qui veut venir avec moi voir à Ispahan la saison des roses, consente au
danger des chevauchées par les sentiers mauvais où les bêtes tombent, et
à la promiscuité des caravansérails où l'on dort entassés dans une niche
de terre battue, parmi les mouches et la vermine.
Qui veut venir avec moi voir apparaître, dans sa triste oasis, au milieu
de ses champs de pavots blancs et de ses jardins de roses roses, la
vieille ville de ruines et de mystère, avec tous ses dômes bleus, tous
ses minarets bleus d'un inaltérable émail; qui veut venir avec moi voir
Ispahan sous le beau ciel de mai, se prépare à de longues marches, au
brûlant soleil, dans le vent âpre et froid des altitudes extrêmes, à
travers ces plateaux d'Asie, les plus élevés et les plus vastes du
monde, qui furent le berceau des humanités, mais sont devenus
aujourd'hui des déserts.
Nous passerons devant des fantômes de palais, tout en un silex couleur
de souris, dont le grain est plus durable et plus fin que celui des
marbres. Là, jadis, habitaient les maîtres de la Terre, et, aux abords,
veillent depuis plus de deux mille ans des colosses à grandes ailes, qui
ont la forme d'un taureau, le visage d'un homme et la tiare d'un roi.
Nous passerons, mais, alentour, il n'y aura rien, que le silence infini
des foins en fleur et des orges vertes.
Qui veut venir avec moi voir la saison des roses à Ispahan, s'attende à
d'interminables plaines, aussi haut montées que les sommets des Alpes,
tapissées d'herbes rases et d'étranges fleurettes pâles, où à peine de
loin en loin surgira quelque village en terre d'un gris tourterelle,
avec sa petite mosquée croulante, au dôme plus adorablement bleu qu'une
turquoise; qui veut me suivre, se résigne à beaucoup de jours passés
dans les solitudes, dans la monotonie et les mirages...
EN ROUTE
Mardi, 17 avril.
En désordre par terre, notre déballage de nomades s'étale, mouillé
d'embruns et piteux à voir, au crépuscule. Beaucoup de vent sous des
nuages en voûte sombre; les lointains des plaines de sable, où il faudra
s'enfoncer tout à l'heure à la grâce de Dieu, se détachent en clair sur
l'horizon; le désert est moins obscur que le ciel.
Une grande barque à voile, que nous avions frétée à Bender-Bouchir,
vient de nous jeter ici, au seuil des solitudes, sur la rive brûlante de
ce Golfe Persique, où l'air empli de fièvre est à peine respirable pour
les hommes de nos climats. Et c'est le point où se forment d'habitude
les caravanes qui doivent remonter vers Chiraz et la Perse centrale.
Nous étions partis de l'Inde, il y a environ trois semaines, sur un
navire qui nous a lentement amenés, le long de la côte, en se traînant
sur les eaux lourdes et chaudes. Et depuis plusieurs jours nous avons
commencé de voir, à l'horizon du Nord, une sorte de muraille mondiale,
tantôt bleue, tantôt rose, qui semblait nous suivre, et qui est là, ce
soir encore, dressée près de nous: le rebord de cette Perse, but de
notre voyage, qui gît à deux ou trois mille mètres d'altitude, sur les
immenses plateaux d'Asie.
Le premier accueil nous a été rude sur la terre persane: comme nous
arrivions de Bombay, où sévit la peste, il a fallu faire six jours de
quarantaine, mon serviteur français et moi, seuls sur un îlot de
marécage, où une barque nous apportait chaque soir de quoi ne pas mourir
de faim. Dans une chaleur d'étuve, au milieu de tourmentes de sable
chaud que nous envoyait l'Arabie voisine, au milieu d'orages aux aspects
apocalyptiques, nous avons là souffert longuement, accablés dans le jour
par le soleil, couverts de taons et de mauvaises mouches; la nuit, en
proie à d'innommables vermines dont l'herbe était infestée.
Admis enfin à Bender-Bouchir, ville de tristesse et de mort s'il en fut,
groupe de masures croulantes sous un ciel maudit, nous avons fait en
hâte nos apprêts, acheté des objets de campement, et loué des chevaux,
des mules, des muletiers, qui ont dû partir ce matin pour nous rejoindre
en contournant une baie, tandis que nous coupions par mer en ligne
droite, afin d'éviter une marche sous le soleil mortel.
Donc, nous voici déposés à l'entrée de ce désert, en face d'un semblant
de village en ruines, où des gens vêtus de haillons s'asseyent sur des
pans de murailles, pour fumer en nous observant.
Longs pourparlers avec nos bateliers demi-nus,--qui nous ont apportés à
terre sur leurs épaules ruisselantes, car la barque a dû rester à cent
mètres de la rive, à cause des bancs de sable. Longs pourparlers avec le
chef du lieu, qui a reçu du gouverneur de Bouchir l'ordre de me donner
des cavaliers d'escorte, et ensuite avec mon «tcharvadar» (mon chef de
caravane), dont les chevaux et les mules devraient être là, mais
n'arrivent pas.
De tous côtés, c'est l'étendue agitée par le vent, l'étendue du désert
ou de la mer. Et nous sommes sans abri, nos bagages épars. Et le jour
achève de s'éteindre, sur notre désarroi.
Quelques gouttes de pluie. Mais, dans ce pays, on n'y prend pas garde;
on sait qu'il ne pleuvra pas, qu'il ne peut pas pleuvoir. Les gens qui
s'étaient assis à fumer dans les ruines viennent de faire leur prière du
Moghreb, et la nuit tombe, sinistre.
Nous attendons nos bêtes, qui continuent de ne pas venir. Dans
l'obscurité, de temps à autre, des clochettes s'approchent en carillon,
chaque fois nous donnant espoir. Mais non, c'est quelque caravane
étrangère qui passe; par vingt ou trente, les mules défilent près de
nous; pour les empêcher de piétiner nos bagages et nous-mêmes, nos gens
crient,--et tout de suite elles disparaissent, vers le ténébreux
lointain. (Nous sommes ici à l'entrée de la route de Bouchir à Ispahan,
l'une des grandes routes de la Perse, et ce petit port en ruines est un
passage très fréquenté.)
Enfin elles arrivent, les nôtres, avec force clochettes aussi.
Nuit de plus en plus épaisse, sous un ciel bas et tourmenté.
Tout est par terre, jeté pêle-mêle; les bêtes font des sauts, des
ruades,--et l'heure s'avance, nous devrions être en route. Dans les
cauchemars du sommeil, on a passé quelquefois par de tels embarras
insolubles, on a connu de ces fouillis indébrouillables, au milieu de
ténèbres croissantes. Vraiment cela semble impossible que tant de choses
quelconques, armes, couvertures, vaisselle, achetées en hâte à Bouchir
et non emballées, gisant à même le sable, puissent, avec la nuit qu'il
fait, s'arranger bientôt sur ces mules à sonnettes et s'enfoncer, à la
file derrière nous, dans le noir désert.
Cependant on commence la besogne, en s'interrompant de temps à autre
pour dire des prières. Enfermer les objets dans de grands sacs de
caravane en laine bariolée; ficeler, corder, soupeser; équilibrer la
charge de chaque bête,... cela se fait à la lueur de deux petites
lanternes, lamentables au milieu de la tourmente obscure. Pas une
étoile; pas une trouée là-haut, par où le moindre rayon tombe. Les
rafales, avec un bruit gémissant, soulèvent le sable en tourbillons. Et
tout le temps, à la cantonade, des sonneries de grelots et de
clochettes: caravanes inconnues qui passent.
Maintenant le chef du village vient me présenter les trois soldats qui,
avec mes domestiques et mes muletiers, constitueront ma garde cette
nuit. Toujours les deux mêmes petites lanternes, que l'on a posées par
terre et qui attirent les sauterelles, me les éclairent vaguement par en
dessous, ces nouveaux venus: hauts bonnets noirs sur de fins visages;
longs cheveux et longues moustaches, grandes robes serrées à la taille,
et mancherons qui pendent comme des ailes...
Enfin la lune, amie des nomades, vient débrouiller le chaos noir. Dans
une déchirure soudaine, au ras de l'horizon, elle surgit énorme et
rouge, du même coup révélant des eaux encore proches, sur lesquelles son
reflet s'allonge en nappe sanglante (un coin du golfe Persique), et des
montagnes, là-bas, qu'elle découpe en silhouette (cette grande chaîne
qu'il nous faudra commencer de gravir demain). Sa lueur bienfaisante
s'épand sur le désert, mettant fin à ces impossibilités de cauchemar,
nous délivrant de la confusion inextricable; nous indiquant les uns aux
autres, personnages dessinés en noirâtre sur des sables clairs; et
surtout nous isolant, nous, groupes destinés à une même caravane, des
autres groupes indifférents ou pillards qui stationnaient çà et là, et
dont la présence nous inquiétait alentour...
Neuf heures et demie. Le vent s'apaise; les nuages partout se déchirent,
montrant les étoiles. Tout est empaqueté, chargé. Mes trois soldats sont
en selle, tenant leurs longs fusils droits. On amène nos chevaux, nous
montons aussi. Avec un ensemble joyeux de sonneries, ma caravane
s'ébranle, en petite cohorte confuse, et pointe enfin dans une direction
déterminée, à travers la plaine sans bornes.
Plaine de vase grise, qui tout de suite commence après les sables,
plaine de vase séchée au soleil et criblée d'empreintes; des traînées
d'un gris plus pâle, faites à la longue par des piétinements
innombrables, sont les sentes qui nous guident et vont se perdre en
avant dans l'infini.
Elle est en marche, ma caravane! et c'est pour six heures de route, ce
qui nous fera arriver à l'étape vers trois ou quatre heures du matin.
Malgré cette partance décourageante, qui semblait ne devoir aboutir
jamais, elle est en marche, ma caravane, assez rapide, assez légère et
aisée, à travers l'espace imprécis dont rien ne jalonne l'étendue...
Jamais encore, je n'avais cheminé dans le désert en pleine nuit. Au
Maroc, en Syrie, en Arabie on campait toujours avant l'heure du Moghreb.
Mais ici, le soleil est tellement meurtrier qui ni les hommes ni les
bêtes ne résisteraient à un trajet de plein jour: ces routes ne
connaissent que la vie nocturne.
La lune monte dans le ciel, où de gros nuages, qui persistent encore, la
font de temps à autre mystérieuse.
Escorte d'inconnus, silhouettes très persanes; pour moi, visages
nouveaux, costumes et harnais vus pour la première fois.
Avec un carillon d'harmonie monotone, nous progressons dans le désert:
grosses cloches aux notes graves, suspendues sous le ventre des mules;
petites clochettes ou grelots, formant guirlande à leur cou. Et
j'entends aussi des gens de ma suite qui chantent en voix haute de
muezzin, tout doucement, comme s'ils rêvaient.
C'est devenu déjà une seule et même chose, ma caravane, un seul et même
tout, qui parfois s'allonge à la file, s'espace démesurément sous la
lune, dans l'infini gris; mais qui d'instinct se resserre, se groupe à
nouveau en une mêlée compacte, où les jambes se frôlent. Et on prend
confiance dans cette cohésion instinctive, on en vient peu à peu à
laisser les bêtes cheminer comme elles l'entendent.
Le ciel de plus en plus se dégage; avec la rapidité propre à de tels
climats, ces nuées, là-haut, qui semblaient si lourdes achèvent de
s'évaporer sans pluie. Et la pleine lune maintenant resplendit, superbe
et seule dans le vide; toute la chaude atmosphère est imprégnée de
rayons, toute l'étendue visible est inondée de clarté blanche.
Il arrive bien de temps à autre qu'une mule fantaisiste s'éloigne
sournoisement, pointe, on ne sait pourquoi, dans une direction oblique;
mais elle est très facile à distinguer, se détachant en noir, avec sa
charge qui lui fait un gros dos bossu, au milieu de ces lointains lisses
et clairs, où ne tranche ni un rocher ni une touffe d'herbe; un de nos
hommes court après et la ramène, en poussant ce long beuglement à bouche
close, qui est ici le cri de rappel des muletiers.
Et la petite musique de nos cloches de route continue de nous bercer
avec sa monotonie douce; le perpétuel carillon dans le perpétuel
silence, nous endort. Des gens sommeillent tout à fait, allongés,
couchés inertes sur le cou de leur mule, qu'ils enlacent machinalement
des deux bras, corps abandonnés qu'un rien désarçonnerait, et longues
jambes nues qui pendent. D'autres, restés droits, persistent à chanter,
dans le carillon des cloches suspendues, mais peut-être dorment aussi.
Il y a maintenant des zones de sable rose, tracées avec une régularité
bizarre; sur le sol de vase séchée, elles font comme des zébrures,
l'étendue du désert ressemble à une nappe de moire. Et, à l'horizon
devant nous, mais si loin encore, toujours cette chaîne de montagnes en
muraille droite, qui limite l'étouffante région d'en bas, qui est le
rebord des grands plateaux d'Asie, le rebord de la vraie Perse, de la
Perse de Chiraz et d'Ispahan: là-haut, à deux ou trois mille mètres
au-dessus de ces plaines mortelles, est le but de notre voyage, le pays
désiré, mais difficilement accessible, où finiront nos peines.
Minuit. Une quasi-fraîcheur tout à coup, délicieuse après la fournaise
du jour, nous rend plus légers; sur l'immensité, moirée de rose et de
gris, nous allons comme hypnotisés.
Une heure, deux heures du matin... De même qu'en mer, les nuits de quart
par très beau temps, alors que tout est facile et qu'il suffit de
laisser le navire glisser, on perd ici la notion des durées; tantôt les
minutes paraissent longues comme des heures, tantôt les heures brèves
comme des minutes. Du reste, pas plus que sur une mer calme, rien de
saillant sur le désert pour indiquer le chemin parcouru...
Je dors sans doute, car ceci ne peut être qu'un rêve!... A mes côtés,
une jeune fille, que la lune me montre adorablement jolie, avec un voile
et des bandeaux à la vierge, chemine tout près sur un ânon, qui, pour se
maintenir là, remue ses petites jambes en un trottinement silencieux...
Mais non, elle est bien réelle, la si jolie voyageuse, et je suis
éveillé!... Alors, dans une première minute d'effarement, l'idée me
passe que mon cheval, profitant de mon demi-sommeil, a dû m'égarer, se
joindre à quelque caravane étrangère...
Cependant je reconnais, à deux pas, les longues moustaches d'un de mes
soldats d'escorte; et ce cavalier devant moi est bien mon tcharvadar,
qui se retourne en selle pour me sourire, de son air le plus
tranquille... D'autres femmes, sur d'autres petits ânes, de droite et de
gauche, sont là qui font route parmi nous: tout simplement un groupe de
Persans et de Persanes, revenant de Bender-Bouchir, a demandé, pour plus
de sécurité, la permission de voyager cette nuit en notre compagnie.
Trois heures du matin. Sur l'étendue claire, une tache noire, en avant
de nous, se dessine et grandit: ce sont les arbres, les palmiers, les
verdures de l'oasis; c'est l'étape, et nous arrivons.
Devant un village, devant des huttes endormies, je mets pied à terre
d'un mouvement machinal; je dors debout, harassé de bonne et saine
fatigue. C'est sous une sorte de hangar, recouvert de chaume et tout
pénétré de rayons de lune, que mes serviteurs persans dressent en hâte
les petits lits de campagne, pour mon serviteur français et pour
moi-même, après avoir refermé sur nous un portail à claire-voie,
grossier, mais solide. Je vois cela vaguement, je me couche, et perds
conscience de toutes choses.
Mercredi, 18 avril.
Éveillé avant le jour, par des voix d'hommes et de femmes, qui
chuchotent tout près et tout bas; avec mon interprète, ils parlementent
discrètement pour demander la permission d'ouvrir le portail et de
sortir.
Le village, paraît-il, est enclos de murs et de palissades, presque
fortifié, contre les rôdeurs de nuit et contre les fauves. Or, nous
étions couchés à l'entrée même, à l'unique entrée, sous le hangar de la
porte. Et ces gens, qui nous réveillent à regret, sont des bergers, des
bergères: il est l'heure de mener les troupeaux dans les champs, car
l'aube est proche.
Aussitôt la permission donnée et le portail ouvert, un vrai torrent de
chèvres et de chevreaux noirs, nous frôlant dans le passage étroit,
commence de couler entre nous, le long de nos lits; on entend leurs
bêlements contenus et, sur le sol, le bruit léger de leurs myriades de
petits sabots; ils sentent bon l'étable, l'herbe, les aromates du
désert. Et c'est si long, cette sortie, il y en a tant et tant, que je
me demande à la fin si je suis halluciné, si je rêve: j'étends le bras
pour vérifier si c'est réel, pour toucher au passage les dos, les
toisons rudes. Le peuple des ânes et des ânons vient ensuite, nous
frôlant de même; j'en ai cependant la perception moins nette, car voici
que je sombre à nouveau dans l'inconscience du sommeil...
Éveillé encore, peut-être une heure après, mais cette fois par une
sensation cuisante aux tempes; c'est l'aveuglant soleil, qui a remplacé
la lune; à peine levé, il brûle. Nos mains, nos visages, sont déjà noirs
de mouches. Et un attroupement de petits bébés, bruns et nus, s'est
formé autour de nos lits; leurs jeunes yeux vifs, très ouverts, nous
regardent avec stupeur.
Vite, il faut se lever, chercher un abri, n'importe où se mettre à
l'ombre.
Je loue jusqu'au soir une maison, que l'on se hâte de vider pour nous.
Murs croulants, en terre battue qui s'émiette sous l'haleine du désert;
troncs de palmier pour solives, feuilles de palmier pour toiture, et
porte à claire-voie en nervures de palme.
Des enfants viennent à plusieurs reprises nous y voir, des très petits
de cinq ou six ans, tout nus et adorablement jolis; ils nous font des
saluts, nous tiennent des discours, et se retirent. Ce sont ceux de la
maison, paraît-il, qui se considèrent comme un peu chez eux. Des poules
s'obstinent de même à entrer, et nous finissons par le permettre. Au
moment de la sieste méridienne, des chèvres entrent aussi pour se mettre
à l'ombre, et nous les laissons faire.
Des percées dans le mur servent de fenêtres, par où souffle un vent
comme l'haleine d'un brasier. Elles donnent d'un côté sur l'éblouissant
désert; de l'autre, sur des blés où la moisson est commencée, et sur la
muraille Persique, là-bas, qui durant la nuit a sensiblement monté dans
le ciel. Après la longue marche nocturne, on voudrait dormir, dans ce
silence de midi et cette universelle torpeur. Mais les mauvaises mouches
sont là, innombrables; dès qu'on s'immobilise, on en est couvert, on en
est tout noir; coûte que coûte, il faut se remuer, agiter des éventails.
A l'heure où commence à s'allonger l'ombre des maisonnettes de terre,
nous sortons pour nous asseoir devant notre porte. Et chez tous les
voisins, on fait de même; la vie reprend son cours dans cet humble
village de pasteurs; des hommes aiguisent des faucilles; des femmes,
assises sur des nattes, tissent la laine de leurs moutons;--les yeux
très peints, elles sont presque toutes jolies, ces filles de l'oasis,
avec le fin profil et les lignes pures des races de l'Iran.
Sur un cheval ruisselant de sueur, arrive un beau grand jeune homme; les
petits enfants de notre maison, qui lui ressemblent de visage, accourent
à sa rencontre, en lui apportant de l'eau fraîche, et il les embrasse;
c'est leur frère, le fils aîné de la famille.
Maintenant voici venir un vieillard à chevelure blanche, qui se dirige
vers moi, et devant lequel chacun s'incline; pour le faire asseoir, on
se hâte d'étendre par terre le plus beau tapis du quartier; les femmes,
par respect, se retirent avec de profonds saluts, et des personnages, à
long fusil, à longue moustache, qui l'accompagnaient, forment cercle
farouche alentour: il est le chef de l'oasis; c'est à lui que j'avais
envoyé ma lettre de réquisition, pour avoir une escorte la nuit
prochaine, et il vient me dire qu'il me fournira trois cavaliers avant
l'instant du Moghreb.
Sept heures du soir, le limpide crépuscule, l'heure où j'avais décidé de
partir. Malgré de longues discussions avec mon tcharvadar, qui a réussi
à m'imposer une mule et un muletier de plus, tout serait prêt, ou peu
s'en faut; mais les trois cavaliers promis manquent à l'appel, je les ai
envoyé chercher et mes émissaires ne reviennent plus. Comme hier, il
sera nuit noire quand nous nous mettrons en route.
Huit heures bientôt. Nous attendons toujours. Tant pis pour ces trois
cavaliers! Je me passerai d'escorte; qu'on m'amène mon cheval, et
partons!... Mais cette petite place du village, où l'on n'y voit plus,
et qui est déjà encombrée de tous mes gens, de toutes mes bêtes, est
brusquement envahie par le flot noir des troupeaux, qui rentrent en
bêlant; la poussée inoffensive et joyeuse d'un millier de moutons, de
chèvres ou de cabris nous sépare les uns des autres, nous met en
complète déroute, il en passe entre nos jambes, il en passe sous le
ventre de nos mules, il s'en faufile partout, il en arrive toujours...
Et quand c'est fini, quand la place est dégagée et le bétail couché,
voici bien une autre aventure: où donc est mon cheval? Pendant la
bagarre des chèvres, l'homme qui le tenait l'a lâché; la porte du
village était ouverte et il s'est évadé; avec sa selle sur le dos, sa
bride sur le cou, il a pris le galop, vers les sables libres... Dix
hommes s'élancent à sa poursuite, lâchant toutes nos autres bêtes qui
aussitôt commencent à se mêler et à faire le diable. Nous ne partirons
jamais...
Huit heures passées. Enfin on ramène le fugitif très agité et d'humeur
impatiente. Et nous sortons du village, baissant la tête pour les
solives, sous ce hangar de la porte où nous avions dormi la nuit
dernière.
D'abord les grands dattiers, autour de nous, découpent de tous côtés
leurs plumes noires sur le ciel plein d'étoiles. Mais, bientôt, ils sont
plus clairsemés; les vastes plaines nous montrent à nouveau leur cercle
vide. Comme nous allions sortir de l'oasis, trois cavaliers en armes se
présentent devant moi et me saluent; mes trois gardes, dont j'avais fait
mon deuil; mêmes silhouettes que ceux d'hier, belles tournures, hauts
bonnets et longues moustaches. Et, après un gué que nous passons à la
débandade, ma caravane se reforme, au complet et à peu près en ligne,
dans l'espace illimité, dans le vague désert nocturne.
Il est plus inhospitalier encore que celui de la veille, l'âpre désert
de cette fois; le sol y est mauvais, n'inspire plus de confiance; des
pierres sournoises et coupantes font trébucher nos bêtes. Et la lune,
hélas! n'est pas près de se lever. Parmi les étoiles lointaines, Vénus
seule, très brillante et argentine, nous verse un peu de lumière.
Après deux heures et demie de marche, autre oasis, beaucoup plus grande,
plus touffue que celle d'hier. Nous la longeons sans y pénétrer, mais
une fraîcheur exquise nous vient, dans le voisinage de tous ces palmiers
sous lesquels on entend courir des ruisseaux.
Onze heures. Enfin, derrière la montagne là-bas,--toujours cette même
montagne dont chaque heure nous rapproche et qui est le rebord,
l'immense falaise de l'Iran,--derrière la montagne, une clarté annonce
l'entrée en scène de la lune, amie des caravanes. Elle se lève, pure et
belle, jetant la lumière à flots, et nous révélant des vapeurs que nous
n'avions pas vues. Non plus de ces voiles de sable et de poussière,
comme les jours précédents, mais de vraies et précieuses vapeurs d'eau
qui, sur toute l'oasis, sont posées au ras du sol, comme pour couver la
vie des hommes et des plantes, en cette petite zone privilégiée, quand
tout est sécheresse et désolation aux abords; elles ont des formes très
nettes, et on dirait des nuages échoués, qui seraient tangibles; leurs
contours s'éclairent du même or pâle que les flocons aériens en suspens
là-haut près de la lune; et les tiges des dattiers émergent au-dessus,
avec toutes leurs palmes arrangées en bouquets noirs. Ce n'est plus un
paysage terrestre, car le sol a disparu; non, c'est quelque jardin de la
fée Morgane, qui a poussé sur un coin du ciel...
Sans y entrer, nous frôlons Boradjoune, le grand village de l'oasis,
dont les maisons blanches sont là, parmi les brumes nacrées et les
palmiers sombres. Alors deux voyageurs persans, qui avaient demandé de
cheminer avec nous, m'annoncent qu'ils s'arrêtent ici, prennent congé et
s'éclipsent. Et mes trois cavaliers, qui s'étaient présentés avec de si
beaux saluts, où donc sont-ils? Qui les a vus?--Personne. Ils ont filé
avant la lune levée, pour qu'on ne s'en aperçoive pas. Voici donc ma
caravane réduite au plus juste: mon tcharvadar, mes quatre muletiers,
mes deux domestiques persans loués à Bouchir, mon fidèle serviteur
français et moi-même. J'ai bien une lettre de réquisition pour le chef
de Boradjoune, me donnant le droit d'exiger de lui trois autres
cavaliers; mais il doit être couché, car il est onze heures passées et
tout le pays semble dormir; que de temps nous perdrions, pour recruter
de fuyants personnages qui, au premier tournant du désert, nous
lâcheraient encore! A la grâce de Dieu, continuons seuls, puisque la
pleine lune nous protège.
Et derrière nous s'éloigne l'oasis, toute sa fantasmagorie de nuages
dorés et de palmes noires. A nouveau, c'est le désert;--mais un désert
de plus en plus affreux, où il y a de quoi perdre courage. Des trous,
des ravins, des fondrières; un pays ondulé, bossué; un pays de grandes
pierres cassées et roulantes, où les sentiers ne font que monter et
descendre, où nos bêtes trébuchent à chaque pas. Et sur tout cela qui
est blanc, tombe la pleine lumière blanche de la lune.
C'est fini de ce semblant de fraîcheur, qui nous était venu de la
verdure et des ruisseaux; nous retrouvons la torride chaleur sèche, qui
même aux environs de minuit ne s'apaise pas.
Nos mules, agacées, ne marchent plus à la file; les unes s'échappent,
disparaissent derrière des rochers; d'autres, qui s'étaient laissé
attarder, s'épeurent de se voir seules, se mettent à courir pour
reprendre la tête, et, en passant, vous raclent cruellement les jambes
avec leur charge.
Cependant la terrible falaise Persique, toujours devant nous, s'est
dédoublée en s'approchant; elle se détaille, elle nous montre plusieurs
étages superposés; et la première assise, nous allons bientôt
l'atteindre.
Plus moyen ici de cheminer tranquille en rêvant, ce qui est le charme
des déserts unis et monotones; dans cet horrible chaos de pierres
blanches, où l'on se sent perdu, il faut constamment veiller à son
cheval, veiller aux mules, veiller à toutes choses;--veiller, veiller
quand même, alors qu'un irrésistible sommeil commence à vous fermer les
yeux. Cela devient une vraie angoisse, de lutter contre cette torpeur
soudaine qui vous envahit les bras, vous rend les mains molles pour
tenir la bride et vous embrouille les idées. On essaie de tous les
moyens, changer de position, allonger les jambes, ou les croiser devant
le pommeau, à la manière des Bédouins sur leurs méharis. On essaie de
mettre pied à terre,--mais alors les cailloux pointus vous blessent dans
cette marche accélérée, et le cheval s'échappe, et on est distancé, au
milieu de la grande solitude blanche où à peine se voit-on les uns les
autres, parmi ce pêle-mêle de rochers: coûte que coûte, il faut rester
en selle...
L'heure de minuit nous trouve au pied même de la chaîne Persique,
effroyable à regarder d'en bas et de si près; muraille droite, d'un brun
noir, dont la lune accuse durement les plis, les trous, les cavernes,
toute l'immobile et colossale tourmente. De ces amas de roches
silencieuses et mortes, nous vient une plus lourde chaleur, qu'elles ont
prise au soleil pendant le jour,--ou bien qu'elles tirent du grand feu
souterrain où les volcans s'alimentent, car elles sentent le soufre, la
fournaise et l'enfer.
Une heure, deux heures, trois heures durant, nous nous traînons au pied
de la falaise géante, qui encombre la moitié du ciel au-dessus de nos
têtes; elle continue de se dresser brune et rougeâtre devant ces plaines
de pierres blanches; l'odeur de soufre, d'oeuf pourri qu'elle exhale
devient odieuse lorsqu'on passe devant ses grandes fissures, devant ses
grands trous béants qui ont l'air de plonger jusqu'aux entrailles de la
terre. Dans un infini de silence, où semblent se perdre, s'éteindre les
piétinements de notre humble caravane et les longs cris à bouche fermée
de nos muletiers, nous nous traînons toujours, par les ravins et les
fondrières de ce désert pâle. Il y a çà et là des groupements de formes
noires, dont la lune projette l'ombre sur la blancheur des pierres; on
dirait des bêtes ou des hommes postés pour nous guetter; mais ce ne sont
que des broussailles, lorsqu'on s'approche, des arbustes tordus et
rabougris. Il fait chaud comme s'il y avait des brasiers partout; on
étouffe, et on a soif. Parfois on entend bouillonner de l'eau, dans les
rochers de l'infernale muraille, et en effet des torrents en
jaillissent, qu'il faut passer à gué; mais c'est une eau tiède,
pestilentielle, qui est blanchâtre sous la lune, et qui répand une
irrespirable puanteur sulfureuse.--Il doit y avoir d'immenses richesses
métallurgiques, encore inexploitées et inconnues, dans ces montagnes.
Souvent on se figure distinguer là-bas les palmiers de l'oasis
désirée,--qui cette fois s'appellera Daliki,--et où l'on pourra enfin
boire et s'étendre. Mais non; encore les tristes broussailles, et rien
d'autre. On est vaincu, on dort en cheminant, on n'a plus le courage de
veiller à rien, on s'en remet à l'instinct des bêtes et au hasard...
Cette fois, cependant, nous ne nous trompons pas, c'est bien l'oasis:
ces masses sombres ne peuvent être que des rideaux de palmiers; ces
petits carrés blancs, les maisons du village. Et pour nous affirmer la
réalité de ces choses encore lointaines, pour nous chanter l'accueil,
voici les aboiements des chiens de garde, qui ont déjà flairé notre
approche, voici l'aubade claire des coqs, dans le grand silence de trois
heures du matin.
Bientôt nous sommes dans les petits chemins du village, parmi les tiges
des dattiers magnifiques, et devant nous s'ouvre enfin la lourde porte
du caravansérail, où nous nous engouffrons pêle-mêle, comme dans un
asile délicieux.
Jeudi, 19 avril.
Je ne sais pas bien si je suis éveillé ou si je dors... J'ai depuis un
moment l'impression mal définie d'être au milieu d'oiseaux qui chantent,
qui volent si près de moi que je sens, quand ils passent, le vent de
leurs plumes... En effet, ce sont des hirondelles empressées, qui ont
des nids remplis de petits, contre les solives de mon plafond bas! Si
j'allongeais la main, je les toucherais presque. Par mes fenêtres,--qui
n'ont ni vitres ni auvents pour les fermer,--elles vont, elles viennent
avec des cris joyeux; et le soleil se lève! Je me souviens maintenant:
je suis dans l'oasis de Daliki, j'occupe la chambrette d'honneur du
caravansérail; hier au soir on m'a fait monter, par un escalier
extérieur, dans ce petit logis où il n'y avait rien, que des murailles
de terre, blanchies à la chaux, et où mes Persans, Yousouf et Yakoub, se
dépêchaient à monter nos lits de sangles, à étendre nos tapis, tandis
que nous attendions, mon serviteur et moi, anéantis de sommeil, et
buvant avidement de l'eau fraîche à même une buire...
La chaleur est déjà moins lourde ici qu'au bord du terrible golfe, et il
fait si radieusement beau! Ma chambre, la seule du village qui ne soit
pas au rez-de-chaussée et qui domine un peu ses entours, est ouverte aux
quatre vents par ses quatre petites fenêtres. Je suis au milieu des
dattiers, frais et verts, sous un ciel matinal bleu de lin, avec semis
de très légers nuages en coton blanc. D'un côté, quelque chose de sombre
et de gigantesque, quelque chose de brun et de rouge, s'élève si haut
qu'il faut mettre la tête dehors et regarder en l'air pour le voir
finir: la grande chaîne de l'Iran, qui est là très proche, et presque
surplombante. De l'autre, c'est le village, avec un peu de désert aperçu
au loin, entre les tiges fines et pareilles de tous ces palmiers. Les
coqs chantent, avec les hirondelles. Les maisonnettes en terre battue
ont des portes ogivales, d'un pur dessin arabe, et des toits plats, en
terrasse, sur lesquels l'herbe pousse comme dans les champs. Les belles
filles de l'oasis sortent, non voilées, pour faire en plein air leur
toilette, s'asseyent sur quelque pierre devant leur demeure et se
mettent à peigner en bandeaux leur chevelure noire. On entend battre les
métiers des tisserands. Comme le lieu est très fréquenté, et comme c'est
l'heure de l'arrivée de ces caravanes de marchandises, qui cheminent
lentement chaque nuit sur les routes, voici que l'on commence d'entendre
aussi de tous côtés les sonnailles des mules, qui se hâtent vers le
caravansérail, et le beuglement à bouche fermée des muletiers, qui
arrivent vaillants et allègres, le haut bonnet noir des Persans mis très
en arrière sur leur tête fine et brune.
Dans l'après-midi, longs débats encore avec mon tcharvadar. A Bouchir,
j'avais résolu, d'après la carte, de doubler l'étape de ce soir, et il
avait refusé, s'était fâché, n'avait cédé qu'à des menaces, après avoir
fait mine de partir sans signer le contrat. Aujourd'hui, en présence de
l'état des chemins, je préfère ne marcher que six heures, ainsi qu'il
l'exigeait d'abord, de façon à coucher en un village appelé
Konor-Takté;--et, à présent, c'est lui qui ne veut plus.
Cependant lorsque je finis par dire, à bout de patience: «Du reste, ce
sera comme ça, parce que je le veux, la discussion est close!» sa jolie
figure de camée se détend tout à coup et il sourit: «Alors, puisque tu
dis _je veux_, je n'ai qu'à répondre _soit_.»
Il discutait pour discuter, pour passer le temps, rien de plus.
Six heures du soir. Arrivent mes trois nouveaux cavaliers d'escorte,
fournis par le chef d'ici; ils ont de belles robes en coton à fleurs, et
des fusils du très vieux temps. Pour la première fois depuis le départ,
ma caravane s'organise en plein jour, aux derniers feux rougissants du
soleil. Et nous sortons tranquillement de l'oasis, où, sous les hauts
palmiers, au bord des ruisseaux clairs, quantité de femmes, presque
toutes jolies, sont assises avec des petits enfants, pour la flânerie
mélancolique du soir.
Aussitôt commencent les solitudes de sables et de pierrailles. La longue
falaise Persique, où nous allons enfin nous engager cette nuit, se
déploie à perte de vue, jusqu'au fond de notre horizon vide; on la
dirait peinte à plaisir de nuances excessives et heurtées; des jaunes
orangés ou des jaunes verdâtres y alternent, par zébrures étranges, avec
des bruns rouges, que le soleil couchant exagère jusqu'à l'impossible et
l'effroyable; dans les lointains ensuite, tout cela se fond, pour
tourner au violet splendide, couleur robe d'évêque. Comme la nuit
dernière, il sent le soufre et la fournaise, ce colossal rempart de
l'Iran; on a l'impression qu'il est saturé de sels toxiques, de
substances hostiles à la vie; il prend des colorations de chose
empoisonnée, et il affecte des formes à faire peur. De plus, il se
détache sur un fond sinistre, car la moitié du ciel est noire, d'un
noir de cataclysme ou de déluge: encore un de ces faux orages qui, dans
ce pays, montent avec des airs de vouloir tout anéantir, mais qui
s'évanouissent on ne sait comment, sans donner jamais une goutte
d'eau... Vraiment, quelqu'un n'ayant jamais quitté nos climats et qui,
sans préparation, serait amené ici, devant des aspects d'une telle
immensité et d'une telle violence, n'échapperait point à l'angoisse de
l'inconnu, au sentiment de n'être plus sur terre, ou à la terreur d'une
fin de monde...
Le désert ondulé, dans lequel nous cheminions depuis deux jours, suit
une pente ascendante jusqu'au pied de ces montagnes, qui semblent à
présent sur nos têtes; son déploiement blanc, du point où nous sommes,
est déjà en contre-bas par rapport à nous; il se déroule infini à nos
yeux, détaché en pâle sur le ciel terrible, et deux ou trois lointaines
oasis y font des taches trop vertes, d'un vert cru d'aquarelle chinoise.
Si désolé qu'il soit, ce désert auquel nous allons dire adieu, combien
cependant il nous paraît hospitalier, facile, en comparaison de cette
falaise qui se dresse là, mystérieuse et menaçante sous les nuages
noirs, comme ne voulant pas être pénétrée!
A l'heure où le disque ensanglanté du soleil plonge derrière l'horizon
des plaines, une grande coupure d'ombre s'ouvre presque soudainement
devant nous dans la muraille Persique, entre des parois verticales de
deux ou trois cents mètres de haut.
Nous entrons là. Un brusque crépuscule descend sur nous, tombe des
rochers surplombants, comme ferait un voile dont nous serions tout à
coup enveloppés. Le silence, la sonorité augmentent en même temps que
l'odeur de soufre. Et les étoiles, que l'on ne distinguait pas avant,
apparaissent aussitôt, comme vues du fond d'un puits et allumées toutes
à la fois, au clair zénith que n'ont pas encore atteint les nuées
d'orage.
Une heure durant, jusqu'à nuit close, nous nous enfonçons, d'un pénible
effort, dans le pays des horreurs géologiques, dans le chaos des pierres
follement tourmentées; toujours nous suivons la même coupure, le même
gouffre, qui continue de s'ouvrir dans les flancs profonds de la
montagne, comme une sorte de couloir sinueux et sans fin. Il y a des
trous, des éboulis; des montées raides, et puis des descentes soudaines,
avec des tournants sur des précipices. Au milieu de tout cela, le
passage séculaire des caravanes a creusé de vagues sentes, dont nos
bêtes, malgré l'obscurité, ne perdent pas la trace. De temps à autre, on
s'appelle, on se compte, les cavaliers de Daliki et nous-mêmes; on
resserre les rangs et on s'arrête pour souffler. Dans les ténèbres des
alentours, on entend bruire des eaux souterraines, gronder des torrents,
tomber des cascades. Il fait une température d'étuve, de four, dans ces
gorges où l'on est de tous côtés surplombé par des amoncellements de
pierres chaudes, et on suffoque parfois à respirer l'odeur des
soufrières. Il y a de plus dangereux passages, où ce sont comme des
lamelles en granit, comme des séries de tables mises debout, à moitié
sorties du sol, laissant des intervalles étroits et profonds où la jambe
d'une mule, si elle s'y enfonçait par malheur, serait prise comme au
piège. Et il faut faire route là-dessus, dans l'obscurité.
Une heure de repos relatif, à cheminer sur un sol blanchâtre, le long
d'une rivière endormie... Sinistre rivière, qui ne connaît ni les
arbres, ni les roseaux, ni les fleurs, mais qui se traîne là,
clandestine et comme maudite, si encaissée que jamais le soleil ne doit
y descendre. Elle reflète à cette heure un étroit lambeau de ciel avec
quelques étoiles, entre les images renversées des grandes cimes noires.
Et maintenant, voici le passage qui se ferme devant nous, voici la
vallée qui nous est absolument close par une muraille verticale de trois
à quatre cents mètres de haut...
Allons, nous nous sommes fourvoyés, c'est évident; nous n'avons plus
qu'à revenir sur nos pas... Et il est fou, pour sûr, mon tcharvadar, qui
fait mine de vouloir grimper là, qui pousse son cheval dans une espèce
d'escalier pour chèvres, en prétendant que c'est le chemin!...
Ici, mes trois cavaliers d'escorte viennent me saluer fort gracieusement
et prendre congé. Ils n'iront pas plus loin, car, disent-ils, ce serait
sortir des limites de leur territoire. Je m'en doutais, qu'ils me
lâcheraient comme ceux d'hier. Menaces ou promesses, rien n'y fait; ils
s'en retournent, et nous sommes livrés à nous-mêmes.
Or, c'est bien le chemin en effet, cet escalier inimaginable; il faut se
décider à le croire, puisqu'ils l'affirment tous. C'est bien, paraît-il,
la seule voie qui conduise là-haut, à cette mystérieuse et inaccessible
Chiraz, où, après trois nuits encore de laborieuse marche, nous nous
reposerons peut-être enfin, dans l'air salubre et rafraîchi des sommets.
C'est la grande route du Golfe Persique à Ispahan!...
Un homme dans son bon sens, ayant nos idées européennes sur les routes
et les voyages, et à qui l'on montrerait cette petite troupe de chevaux
et de mules entreprenant de s'accrocher, de grimper quand même au flanc
vertical d'une telle montagne, croirait assister à quelque fantastique
chevauchée vers le Brocken, pour le Sabbat.
Cela dure un peu plus de deux pénibles heures, cette escalade à se
rompre les os. Rien que pour se tenir en selle, on a une incessante
gymnastique à faire; nos bêtes constamment tout debout,--et d'ailleurs
merveilleuses d'instinct et de prudence,--tâtent dans l'obscurité avec
leurs pieds de devant, tâtent plus haut que leur figure, cherchent une
saillie où se cramponner comme si elles avaient des griffes, et puis se
hissent d'un souple effort de reins. Et ainsi de suite, chaque minute
nous élevant davantage au-dessus de l'abîme qui se creuse. Les espèces
de sentes que nous suivons montent en zigzags très courts, à tournants
brusques; nous sommes donc directement les uns au-dessus des autres,
plaqués tous contre l'abrupte paroi, et, si l'un des premiers s'en
détachait pour dévaler dans le gouffre, il entraînerait les suivants, on
serait précipités plusieurs ensemble. Avec tous ces cailloux qui
s'arrachent sous nos pas, pour descendre en cascades, en avalanches de
plus en plus longues, à mesure que le vide en bas se fait plus profond;
avec tous ces sabots ferrés qui écorchent la pierre, qui glissent et se
rattrapent, nous menons grand bruit au milieu des solennels silences;
s'il y a des brigands aux aguets dans ce pays, ils doivent de très loin
nous entendre. Je fais passer devant mon serviteur français, dont la vie
m'est confiée, pour au moins être sûr, tant que j'apercevrai sa
silhouette, qu'il n'a pas été précipité avec son cheval, derrière moi,
dans les vallées d'en dessous. Parfois, une mule de charge chancelle et
s'abat; nos gens alors jettent de longs cris d'alarme et de
sauve-qui-peut: si elle allait rouler sur la pente, en fauchant au
passage celles qui sont derrière, l'avalanche alors, qui se formerait,
serait composée de nous-mêmes, de nos muletiers et de toutes nos
bêtes...
Ces sentes, dont il ne faut pas s'écarter, ont été creusées au cours des
siècles par les caravanes nocturnes; elles sont si étroites qu'on y est
comme emboîté dans une glissière, entre des rochers qui des deux côtés
vous pressent, vous raclent les genoux. D'autres fois, il n'y a plus le
moindre rebord à l'escalier terrible, et alors on aime mieux ne pas
regarder, car des gouffres intensément obscurs s'ouvrent presque sous
nos pieds, des gouffres dont le fond est à présent si lointain qu'on
dirait le vide même. A mesure que nous montons, les aspects se déforment
et changent, à la lueur incertaine des étoiles; il y a des cirques
gigantesques, aux flancs éboulés; il y de grandes pierres qui
surplombent, imprécises dans la nuit, toutes penchées et menaçantes. De
temps à autre, une odeur cadavérique emplit l'air brûlant et lourd,
tandis qu'une masse gisante obstrue le passage: cheval ou mule de
quelque précédente caravane, qui s'est cassé les reins et qu'on a laissé
là pourrir; il faut l'enjamber ou bien tenter un périlleux détour.
Vers la fin de nos deux heures d'épreuve, une clarté commence d'envahir
le ciel oriental: la lune, Dieu merci! va se lever et nous sauvera de
ces ténèbres.
* * * * *
Et comment dire la délivrance d'être en haut tout à coup, d'être au
grand calme soudain, sur un sol libre et facile! En même temps qu'on
échappe au vertige des abîmes, au danger des chutes dans le vide noir,
on sort de l'étouffement des vallées de pierre, on respire un air plus
pur, d'une fraîcheur exquise. On est en plaine,--une plaine suspendue à
mille ou douze cents mètres d'altitude,--et, au lieu du désert comme en
bas, voici la campagne fleurie, les champs de blé, les foins qui sentent
bon. La lune, qui s'est levée, nous montre partout des pavots et des
pâquerettes. Par des chemins larges, on va paisiblement, sur la terre
douce et sur les herbes, escorté d'une nuée de lucioles, comme si on
passait au milieu d'inoffensives étincelles.
Nous sommes ici au premier étage, à la première terrasse de la Perse,
et, quand nous aurons franchi une seconde muraille de montagnes qui se
découpe là-bas contre le ciel, nous serons enfin sur les hauts plateaux
d'Asie. C'est d'ailleurs un soulagement de se dire qu'il n'y aura pas à
redescendre l'effroyable escalier, puisque notre retour aura lieu par
les routes plus fréquentées du Nord, par Téhéran et la Mer Caspienne.
Des sonnailles, des carillons de mules en avant de nous: une autre
caravane qui chemine en sens inverse et va nous croiser. On s'arrête,
pour se parler, pour se reconnaître sous la belle lune; et ce nouveau
tcharvadar qui se présente appelle le mien par son nom: «Abbas!» avec un
cri de joie. Les deux hommes alors se jettent dans les bras l'un de
l'autre et se tiennent longuement enlacés: ce sont les deux frères
jumeaux, qui passent leur vie sur les chemins, à guider les caravanes,
et qui depuis longtemps, paraît-il, ne s'étaient pas rencontrés.
L'allure, maintenant monotone, et la parfaite sécurité, après tant de
saine fatigue, nous poussent d'une façon irrésistible au sommeil;
vraiment nous dormons sur nos chevaux...
Deux heures du matin. Mon tcharvadar m'annonce Konor-Takté, l'étape de
cette nuit.
Un village fortifié, dans un bois de palmiers; les portes du
caravansérail, qui s'ouvrent devant nous, puis se referment quand nous
sommes passés: tout cela, vaguement aperçu, comme en rêve... Et ensuite,
plus rien; le repos dans l'inconscience...
Jeudi, 20 avril.
Éveillé dans la chambre blanchie à la chaux du caravansérail de
Konor-Takté. Une cheminée, témoignant que nous sommes sortis des régions
d'éternelle chaleur, et _montés_ dans les pays qui ont un hiver. Au
plafond, quantité de petits lézards roses semblent dormir; d'autres se
promènent, inoffensifs et confiants, sur nos couvertures. On entend au
dehors des hirondelles qui délirent de joie, comme celles de chez nous à
la saison des nids. Par les fenêtres, on voit des arbustes de nos
jardins, lauriers-roses et grenadiers en fleurs, et aussi des blés mûrs,
des champs pareils aux nôtres. Plus de lourdeurs étouffantes, plus de
miasmes de fièvre ni d'essaims de mauvaises mouches; on se sent presque
délivré déjà du golfe maudit, on respire comme dans nos campagnes par
les beaux matins de printemps.
Départ à cinq heures du soir, après avoir dormi une partie du jour. Il
faut une heure environ pour traverser le plateau pastoral, où la moisson
est mûre, où, dans les blés dorés, hommes et femmes, la faucille en
main, coupent des épis en gerbe, parmi les coquelicots, les
pieds-d'alouette, toutes les fleurs de France, subitement retrouvées à
mille mètres d'altitude. Comme toile de fond à cet éden, se dresse
vertical le second étage de la muraille Persique, une sorte de clôture
haute et sombre, un rempart vers lequel nous nous dirigeons pour
l'affronter cette nuit.
Le soleil est déjà bas quand nous nous enfonçons dans l'épaisseur de
cette nouvelle muraille, entre des rochers couleur de sanguine et de
soufre, par une fissure étroite qui semble une entrée de l'enfer. Et,
tout de suite, c'est autour de nous un monde hostile, magnifiquement
effroyable, où n'apparaît plus aucune plante, mais où se lèvent partout
de grandes pierres aux contours tranchants, teintées de jaune livide ou
de brun rouge. Une rivière traverse en bouillonnant cette région
d'horreur; ses eaux laiteuses, saturées de sels, tachées de vert
métallique, semblent rouler de l'écume de savon et de l'oxyde de cuivre.
On a le sentiment de pénétrer ici dans les arcanes du monde minéral, de
surprendre les mystérieuses combinaisons qui précèdent et préparent la
vie organique.