Sans y entrer, nous frôlons Boradjoune, le grand village de

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VERS ISPAHAN

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

* * * * *

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

PIERRE LOTI

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

VERS ISPAHAN

PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.

PREMIÈRE PARTIE

PRÉLUDE

Qui veut venir avec moi voir à Ispahan la saison des roses, prenne son

parti de cheminer lentement à mes côtés, par étapes, ainsi qu'au moyen

âge.

Qui veut venir avec moi voir à Ispahan la saison des roses, consente au

danger des chevauchées par les sentiers mauvais où les bêtes tombent, et

à la promiscuité des caravansérails où l'on dort entassés dans une niche

de terre battue, parmi les mouches et la vermine.

Qui veut venir avec moi voir apparaître, dans sa triste oasis, au milieu

de ses champs de pavots blancs et de ses jardins de roses roses, la

vieille ville de ruines et de mystère, avec tous ses dômes bleus, tous

ses minarets bleus d'un inaltérable émail; qui veut venir avec moi voir

Ispahan sous le beau ciel de mai, se prépare à de longues marches, au

brûlant soleil, dans le vent âpre et froid des altitudes extrêmes, à

travers ces plateaux d'Asie, les plus élevés et les plus vastes du

monde, qui furent le berceau des humanités, mais sont devenus

aujourd'hui des déserts.

Nous passerons devant des fantômes de palais, tout en un silex couleur

de souris, dont le grain est plus durable et plus fin que celui des

marbres. Là, jadis, habitaient les maîtres de la Terre, et, aux abords,

veillent depuis plus de deux mille ans des colosses à grandes ailes, qui

ont la forme d'un taureau, le visage d'un homme et la tiare d'un roi.

Nous passerons, mais, alentour, il n'y aura rien, que le silence infini

des foins en fleur et des orges vertes.

Qui veut venir avec moi voir la saison des roses à Ispahan, s'attende à

d'interminables plaines, aussi haut montées que les sommets des Alpes,

tapissées d'herbes rases et d'étranges fleurettes pâles, où à peine de

loin en loin surgira quelque village en terre d'un gris tourterelle,

avec sa petite mosquée croulante, au dôme plus adorablement bleu qu'une

turquoise; qui veut me suivre, se résigne à beaucoup de jours passés

dans les solitudes, dans la monotonie et les mirages...

EN ROUTE

Mardi, 17 avril.

En désordre par terre, notre déballage de nomades s'étale, mouillé

d'embruns et piteux à voir, au crépuscule. Beaucoup de vent sous des

nuages en voûte sombre; les lointains des plaines de sable, où il faudra

s'enfoncer tout à l'heure à la grâce de Dieu, se détachent en clair sur

l'horizon; le désert est moins obscur que le ciel.

Une grande barque à voile, que nous avions frétée à Bender-Bouchir,

vient de nous jeter ici, au seuil des solitudes, sur la rive brûlante de

ce Golfe Persique, où l'air empli de fièvre est à peine respirable pour

les hommes de nos climats. Et c'est le point où se forment d'habitude

les caravanes qui doivent remonter vers Chiraz et la Perse centrale.

Nous étions partis de l'Inde, il y a environ trois semaines, sur un

navire qui nous a lentement amenés, le long de la côte, en se traînant

sur les eaux lourdes et chaudes. Et depuis plusieurs jours nous avons

commencé de voir, à l'horizon du Nord, une sorte de muraille mondiale,

tantôt bleue, tantôt rose, qui semblait nous suivre, et qui est là, ce

soir encore, dressée près de nous: le rebord de cette Perse, but de

notre voyage, qui gît à deux ou trois mille mètres d'altitude, sur les

immenses plateaux d'Asie.

Le premier accueil nous a été rude sur la terre persane: comme nous

arrivions de Bombay, où sévit la peste, il a fallu faire six jours de

quarantaine, mon serviteur français et moi, seuls sur un îlot de

marécage, où une barque nous apportait chaque soir de quoi ne pas mourir

de faim. Dans une chaleur d'étuve, au milieu de tourmentes de sable

chaud que nous envoyait l'Arabie voisine, au milieu d'orages aux aspects

apocalyptiques, nous avons là souffert longuement, accablés dans le jour

par le soleil, couverts de taons et de mauvaises mouches; la nuit, en

proie à d'innommables vermines dont l'herbe était infestée.

Admis enfin à Bender-Bouchir, ville de tristesse et de mort s'il en fut,

groupe de masures croulantes sous un ciel maudit, nous avons fait en

hâte nos apprêts, acheté des objets de campement, et loué des chevaux,

des mules, des muletiers, qui ont dû partir ce matin pour nous rejoindre

en contournant une baie, tandis que nous coupions par mer en ligne

droite, afin d'éviter une marche sous le soleil mortel.

Donc, nous voici déposés à l'entrée de ce désert, en face d'un semblant

de village en ruines, où des gens vêtus de haillons s'asseyent sur des

pans de murailles, pour fumer en nous observant.

Longs pourparlers avec nos bateliers demi-nus,--qui nous ont apportés à

terre sur leurs épaules ruisselantes, car la barque a dû rester à cent

mètres de la rive, à cause des bancs de sable. Longs pourparlers avec le

chef du lieu, qui a reçu du gouverneur de Bouchir l'ordre de me donner

des cavaliers d'escorte, et ensuite avec mon «tcharvadar» (mon chef de

caravane), dont les chevaux et les mules devraient être là, mais

n'arrivent pas.

De tous côtés, c'est l'étendue agitée par le vent, l'étendue du désert

ou de la mer. Et nous sommes sans abri, nos bagages épars. Et le jour

achève de s'éteindre, sur notre désarroi.

Quelques gouttes de pluie. Mais, dans ce pays, on n'y prend pas garde;

on sait qu'il ne pleuvra pas, qu'il ne peut pas pleuvoir. Les gens qui

s'étaient assis à fumer dans les ruines viennent de faire leur prière du

Moghreb, et la nuit tombe, sinistre.

Nous attendons nos bêtes, qui continuent de ne pas venir. Dans

l'obscurité, de temps à autre, des clochettes s'approchent en carillon,

chaque fois nous donnant espoir. Mais non, c'est quelque caravane

étrangère qui passe; par vingt ou trente, les mules défilent près de

nous; pour les empêcher de piétiner nos bagages et nous-mêmes, nos gens

crient,--et tout de suite elles disparaissent, vers le ténébreux

lointain. (Nous sommes ici à l'entrée de la route de Bouchir à Ispahan,

l'une des grandes routes de la Perse, et ce petit port en ruines est un

passage très fréquenté.)

Enfin elles arrivent, les nôtres, avec force clochettes aussi.

Nuit de plus en plus épaisse, sous un ciel bas et tourmenté.

Tout est par terre, jeté pêle-mêle; les bêtes font des sauts, des

ruades,--et l'heure s'avance, nous devrions être en route. Dans les

cauchemars du sommeil, on a passé quelquefois par de tels embarras

insolubles, on a connu de ces fouillis indébrouillables, au milieu de

ténèbres croissantes. Vraiment cela semble impossible que tant de choses

quelconques, armes, couvertures, vaisselle, achetées en hâte à Bouchir

et non emballées, gisant à même le sable, puissent, avec la nuit qu'il

fait, s'arranger bientôt sur ces mules à sonnettes et s'enfoncer, à la

file derrière nous, dans le noir désert.

Cependant on commence la besogne, en s'interrompant de temps à autre

pour dire des prières. Enfermer les objets dans de grands sacs de

caravane en laine bariolée; ficeler, corder, soupeser; équilibrer la

charge de chaque bête,... cela se fait à la lueur de deux petites

lanternes, lamentables au milieu de la tourmente obscure. Pas une

étoile; pas une trouée là-haut, par où le moindre rayon tombe. Les

rafales, avec un bruit gémissant, soulèvent le sable en tourbillons. Et

tout le temps, à la cantonade, des sonneries de grelots et de

clochettes: caravanes inconnues qui passent.

Maintenant le chef du village vient me présenter les trois soldats qui,

avec mes domestiques et mes muletiers, constitueront ma garde cette

nuit. Toujours les deux mêmes petites lanternes, que l'on a posées par

terre et qui attirent les sauterelles, me les éclairent vaguement par en

dessous, ces nouveaux venus: hauts bonnets noirs sur de fins visages;

longs cheveux et longues moustaches, grandes robes serrées à la taille,

et mancherons qui pendent comme des ailes...

Enfin la lune, amie des nomades, vient débrouiller le chaos noir. Dans

une déchirure soudaine, au ras de l'horizon, elle surgit énorme et

rouge, du même coup révélant des eaux encore proches, sur lesquelles son

reflet s'allonge en nappe sanglante (un coin du golfe Persique), et des

montagnes, là-bas, qu'elle découpe en silhouette (cette grande chaîne

qu'il nous faudra commencer de gravir demain). Sa lueur bienfaisante

s'épand sur le désert, mettant fin à ces impossibilités de cauchemar,

nous délivrant de la confusion inextricable; nous indiquant les uns aux

autres, personnages dessinés en noirâtre sur des sables clairs; et

surtout nous isolant, nous, groupes destinés à une même caravane, des

autres groupes indifférents ou pillards qui stationnaient çà et là, et

dont la présence nous inquiétait alentour...

Neuf heures et demie. Le vent s'apaise; les nuages partout se déchirent,

montrant les étoiles. Tout est empaqueté, chargé. Mes trois soldats sont

en selle, tenant leurs longs fusils droits. On amène nos chevaux, nous

montons aussi. Avec un ensemble joyeux de sonneries, ma caravane

s'ébranle, en petite cohorte confuse, et pointe enfin dans une direction

déterminée, à travers la plaine sans bornes.

Plaine de vase grise, qui tout de suite commence après les sables,

plaine de vase séchée au soleil et criblée d'empreintes; des traînées

d'un gris plus pâle, faites à la longue par des piétinements

innombrables, sont les sentes qui nous guident et vont se perdre en

avant dans l'infini.

Elle est en marche, ma caravane! et c'est pour six heures de route, ce

qui nous fera arriver à l'étape vers trois ou quatre heures du matin.

Malgré cette partance décourageante, qui semblait ne devoir aboutir

jamais, elle est en marche, ma caravane, assez rapide, assez légère et

aisée, à travers l'espace imprécis dont rien ne jalonne l'étendue...

Jamais encore, je n'avais cheminé dans le désert en pleine nuit. Au

Maroc, en Syrie, en Arabie on campait toujours avant l'heure du Moghreb.

Mais ici, le soleil est tellement meurtrier qui ni les hommes ni les

bêtes ne résisteraient à un trajet de plein jour: ces routes ne

connaissent que la vie nocturne.

La lune monte dans le ciel, où de gros nuages, qui persistent encore, la

font de temps à autre mystérieuse.

Escorte d'inconnus, silhouettes très persanes; pour moi, visages

nouveaux, costumes et harnais vus pour la première fois.

Avec un carillon d'harmonie monotone, nous progressons dans le désert:

grosses cloches aux notes graves, suspendues sous le ventre des mules;

petites clochettes ou grelots, formant guirlande à leur cou. Et

j'entends aussi des gens de ma suite qui chantent en voix haute de

muezzin, tout doucement, comme s'ils rêvaient.

C'est devenu déjà une seule et même chose, ma caravane, un seul et même

tout, qui parfois s'allonge à la file, s'espace démesurément sous la

lune, dans l'infini gris; mais qui d'instinct se resserre, se groupe à

nouveau en une mêlée compacte, où les jambes se frôlent. Et on prend

confiance dans cette cohésion instinctive, on en vient peu à peu à

laisser les bêtes cheminer comme elles l'entendent.

Le ciel de plus en plus se dégage; avec la rapidité propre à de tels

climats, ces nuées, là-haut, qui semblaient si lourdes achèvent de

s'évaporer sans pluie. Et la pleine lune maintenant resplendit, superbe

et seule dans le vide; toute la chaude atmosphère est imprégnée de

rayons, toute l'étendue visible est inondée de clarté blanche.

Il arrive bien de temps à autre qu'une mule fantaisiste s'éloigne

sournoisement, pointe, on ne sait pourquoi, dans une direction oblique;

mais elle est très facile à distinguer, se détachant en noir, avec sa

charge qui lui fait un gros dos bossu, au milieu de ces lointains lisses

et clairs, où ne tranche ni un rocher ni une touffe d'herbe; un de nos

hommes court après et la ramène, en poussant ce long beuglement à bouche

close, qui est ici le cri de rappel des muletiers.

Et la petite musique de nos cloches de route continue de nous bercer

avec sa monotonie douce; le perpétuel carillon dans le perpétuel

silence, nous endort. Des gens sommeillent tout à fait, allongés,

couchés inertes sur le cou de leur mule, qu'ils enlacent machinalement

des deux bras, corps abandonnés qu'un rien désarçonnerait, et longues

jambes nues qui pendent. D'autres, restés droits, persistent à chanter,

dans le carillon des cloches suspendues, mais peut-être dorment aussi.

Il y a maintenant des zones de sable rose, tracées avec une régularité

bizarre; sur le sol de vase séchée, elles font comme des zébrures,

l'étendue du désert ressemble à une nappe de moire. Et, à l'horizon

devant nous, mais si loin encore, toujours cette chaîne de montagnes en

muraille droite, qui limite l'étouffante région d'en bas, qui est le

rebord des grands plateaux d'Asie, le rebord de la vraie Perse, de la

Perse de Chiraz et d'Ispahan: là-haut, à deux ou trois mille mètres

au-dessus de ces plaines mortelles, est le but de notre voyage, le pays

désiré, mais difficilement accessible, où finiront nos peines.

Minuit. Une quasi-fraîcheur tout à coup, délicieuse après la fournaise

du jour, nous rend plus légers; sur l'immensité, moirée de rose et de

gris, nous allons comme hypnotisés.

Une heure, deux heures du matin... De même qu'en mer, les nuits de quart

par très beau temps, alors que tout est facile et qu'il suffit de

laisser le navire glisser, on perd ici la notion des durées; tantôt les

minutes paraissent longues comme des heures, tantôt les heures brèves

comme des minutes. Du reste, pas plus que sur une mer calme, rien de

saillant sur le désert pour indiquer le chemin parcouru...

Je dors sans doute, car ceci ne peut être qu'un rêve!... A mes côtés,

une jeune fille, que la lune me montre adorablement jolie, avec un voile

et des bandeaux à la vierge, chemine tout près sur un ânon, qui, pour se

maintenir là, remue ses petites jambes en un trottinement silencieux...

Mais non, elle est bien réelle, la si jolie voyageuse, et je suis

éveillé!... Alors, dans une première minute d'effarement, l'idée me

passe que mon cheval, profitant de mon demi-sommeil, a dû m'égarer, se

joindre à quelque caravane étrangère...

Cependant je reconnais, à deux pas, les longues moustaches d'un de mes

soldats d'escorte; et ce cavalier devant moi est bien mon tcharvadar,

qui se retourne en selle pour me sourire, de son air le plus

tranquille... D'autres femmes, sur d'autres petits ânes, de droite et de

gauche, sont là qui font route parmi nous: tout simplement un groupe de

Persans et de Persanes, revenant de Bender-Bouchir, a demandé, pour plus

de sécurité, la permission de voyager cette nuit en notre compagnie.

Trois heures du matin. Sur l'étendue claire, une tache noire, en avant

de nous, se dessine et grandit: ce sont les arbres, les palmiers, les

verdures de l'oasis; c'est l'étape, et nous arrivons.

Devant un village, devant des huttes endormies, je mets pied à terre

d'un mouvement machinal; je dors debout, harassé de bonne et saine

fatigue. C'est sous une sorte de hangar, recouvert de chaume et tout

pénétré de rayons de lune, que mes serviteurs persans dressent en hâte

les petits lits de campagne, pour mon serviteur français et pour

moi-même, après avoir refermé sur nous un portail à claire-voie,

grossier, mais solide. Je vois cela vaguement, je me couche, et perds

conscience de toutes choses.

Mercredi, 18 avril.

Éveillé avant le jour, par des voix d'hommes et de femmes, qui

chuchotent tout près et tout bas; avec mon interprète, ils parlementent

discrètement pour demander la permission d'ouvrir le portail et de

sortir.

Le village, paraît-il, est enclos de murs et de palissades, presque

fortifié, contre les rôdeurs de nuit et contre les fauves. Or, nous

étions couchés à l'entrée même, à l'unique entrée, sous le hangar de la

porte. Et ces gens, qui nous réveillent à regret, sont des bergers, des

bergères: il est l'heure de mener les troupeaux dans les champs, car

l'aube est proche.

Aussitôt la permission donnée et le portail ouvert, un vrai torrent de

chèvres et de chevreaux noirs, nous frôlant dans le passage étroit,

commence de couler entre nous, le long de nos lits; on entend leurs

bêlements contenus et, sur le sol, le bruit léger de leurs myriades de

petits sabots; ils sentent bon l'étable, l'herbe, les aromates du

désert. Et c'est si long, cette sortie, il y en a tant et tant, que je

me demande à la fin si je suis halluciné, si je rêve: j'étends le bras

pour vérifier si c'est réel, pour toucher au passage les dos, les

toisons rudes. Le peuple des ânes et des ânons vient ensuite, nous

frôlant de même; j'en ai cependant la perception moins nette, car voici

que je sombre à nouveau dans l'inconscience du sommeil...

Éveillé encore, peut-être une heure après, mais cette fois par une

sensation cuisante aux tempes; c'est l'aveuglant soleil, qui a remplacé

la lune; à peine levé, il brûle. Nos mains, nos visages, sont déjà noirs

de mouches. Et un attroupement de petits bébés, bruns et nus, s'est

formé autour de nos lits; leurs jeunes yeux vifs, très ouverts, nous

regardent avec stupeur.

Vite, il faut se lever, chercher un abri, n'importe où se mettre à

l'ombre.

Je loue jusqu'au soir une maison, que l'on se hâte de vider pour nous.

Murs croulants, en terre battue qui s'émiette sous l'haleine du désert;

troncs de palmier pour solives, feuilles de palmier pour toiture, et

porte à claire-voie en nervures de palme.

Des enfants viennent à plusieurs reprises nous y voir, des très petits

de cinq ou six ans, tout nus et adorablement jolis; ils nous font des

saluts, nous tiennent des discours, et se retirent. Ce sont ceux de la

maison, paraît-il, qui se considèrent comme un peu chez eux. Des poules

s'obstinent de même à entrer, et nous finissons par le permettre. Au

moment de la sieste méridienne, des chèvres entrent aussi pour se mettre

à l'ombre, et nous les laissons faire.

Des percées dans le mur servent de fenêtres, par où souffle un vent

comme l'haleine d'un brasier. Elles donnent d'un côté sur l'éblouissant

désert; de l'autre, sur des blés où la moisson est commencée, et sur la

muraille Persique, là-bas, qui durant la nuit a sensiblement monté dans

le ciel. Après la longue marche nocturne, on voudrait dormir, dans ce

silence de midi et cette universelle torpeur. Mais les mauvaises mouches

sont là, innombrables; dès qu'on s'immobilise, on en est couvert, on en

est tout noir; coûte que coûte, il faut se remuer, agiter des éventails.

A l'heure où commence à s'allonger l'ombre des maisonnettes de terre,

nous sortons pour nous asseoir devant notre porte. Et chez tous les

voisins, on fait de même; la vie reprend son cours dans cet humble

village de pasteurs; des hommes aiguisent des faucilles; des femmes,

assises sur des nattes, tissent la laine de leurs moutons;--les yeux

très peints, elles sont presque toutes jolies, ces filles de l'oasis,

avec le fin profil et les lignes pures des races de l'Iran.

Sur un cheval ruisselant de sueur, arrive un beau grand jeune homme; les

petits enfants de notre maison, qui lui ressemblent de visage, accourent

à sa rencontre, en lui apportant de l'eau fraîche, et il les embrasse;

c'est leur frère, le fils aîné de la famille.

Maintenant voici venir un vieillard à chevelure blanche, qui se dirige

vers moi, et devant lequel chacun s'incline; pour le faire asseoir, on

se hâte d'étendre par terre le plus beau tapis du quartier; les femmes,

par respect, se retirent avec de profonds saluts, et des personnages, à

long fusil, à longue moustache, qui l'accompagnaient, forment cercle

farouche alentour: il est le chef de l'oasis; c'est à lui que j'avais

envoyé ma lettre de réquisition, pour avoir une escorte la nuit

prochaine, et il vient me dire qu'il me fournira trois cavaliers avant

l'instant du Moghreb.

Sept heures du soir, le limpide crépuscule, l'heure où j'avais décidé de

partir. Malgré de longues discussions avec mon tcharvadar, qui a réussi

à m'imposer une mule et un muletier de plus, tout serait prêt, ou peu

s'en faut; mais les trois cavaliers promis manquent à l'appel, je les ai

envoyé chercher et mes émissaires ne reviennent plus. Comme hier, il

sera nuit noire quand nous nous mettrons en route.

Huit heures bientôt. Nous attendons toujours. Tant pis pour ces trois

cavaliers! Je me passerai d'escorte; qu'on m'amène mon cheval, et

partons!... Mais cette petite place du village, où l'on n'y voit plus,

et qui est déjà encombrée de tous mes gens, de toutes mes bêtes, est

brusquement envahie par le flot noir des troupeaux, qui rentrent en

bêlant; la poussée inoffensive et joyeuse d'un millier de moutons, de

chèvres ou de cabris nous sépare les uns des autres, nous met en

complète déroute, il en passe entre nos jambes, il en passe sous le

ventre de nos mules, il s'en faufile partout, il en arrive toujours...

Et quand c'est fini, quand la place est dégagée et le bétail couché,

voici bien une autre aventure: où donc est mon cheval? Pendant la

bagarre des chèvres, l'homme qui le tenait l'a lâché; la porte du

village était ouverte et il s'est évadé; avec sa selle sur le dos, sa

bride sur le cou, il a pris le galop, vers les sables libres... Dix

hommes s'élancent à sa poursuite, lâchant toutes nos autres bêtes qui

aussitôt commencent à se mêler et à faire le diable. Nous ne partirons

jamais...

Huit heures passées. Enfin on ramène le fugitif très agité et d'humeur

impatiente. Et nous sortons du village, baissant la tête pour les

solives, sous ce hangar de la porte où nous avions dormi la nuit

dernière.

D'abord les grands dattiers, autour de nous, découpent de tous côtés

leurs plumes noires sur le ciel plein d'étoiles. Mais, bientôt, ils sont

plus clairsemés; les vastes plaines nous montrent à nouveau leur cercle

vide. Comme nous allions sortir de l'oasis, trois cavaliers en armes se

présentent devant moi et me saluent; mes trois gardes, dont j'avais fait

mon deuil; mêmes silhouettes que ceux d'hier, belles tournures, hauts

bonnets et longues moustaches. Et, après un gué que nous passons à la

débandade, ma caravane se reforme, au complet et à peu près en ligne,

dans l'espace illimité, dans le vague désert nocturne.

Il est plus inhospitalier encore que celui de la veille, l'âpre désert

de cette fois; le sol y est mauvais, n'inspire plus de confiance; des

pierres sournoises et coupantes font trébucher nos bêtes. Et la lune,

hélas! n'est pas près de se lever. Parmi les étoiles lointaines, Vénus

seule, très brillante et argentine, nous verse un peu de lumière.

Après deux heures et demie de marche, autre oasis, beaucoup plus grande,

plus touffue que celle d'hier. Nous la longeons sans y pénétrer, mais

une fraîcheur exquise nous vient, dans le voisinage de tous ces palmiers

sous lesquels on entend courir des ruisseaux.

Onze heures. Enfin, derrière la montagne là-bas,--toujours cette même

montagne dont chaque heure nous rapproche et qui est le rebord,

l'immense falaise de l'Iran,--derrière la montagne, une clarté annonce

l'entrée en scène de la lune, amie des caravanes. Elle se lève, pure et

belle, jetant la lumière à flots, et nous révélant des vapeurs que nous

n'avions pas vues. Non plus de ces voiles de sable et de poussière,

comme les jours précédents, mais de vraies et précieuses vapeurs d'eau

qui, sur toute l'oasis, sont posées au ras du sol, comme pour couver la

vie des hommes et des plantes, en cette petite zone privilégiée, quand

tout est sécheresse et désolation aux abords; elles ont des formes très

nettes, et on dirait des nuages échoués, qui seraient tangibles; leurs

contours s'éclairent du même or pâle que les flocons aériens en suspens

là-haut près de la lune; et les tiges des dattiers émergent au-dessus,

avec toutes leurs palmes arrangées en bouquets noirs. Ce n'est plus un

paysage terrestre, car le sol a disparu; non, c'est quelque jardin de la

fée Morgane, qui a poussé sur un coin du ciel...

Sans y entrer, nous frôlons Boradjoune, le grand village de l'oasis,

dont les maisons blanches sont là, parmi les brumes nacrées et les

palmiers sombres. Alors deux voyageurs persans, qui avaient demandé de

cheminer avec nous, m'annoncent qu'ils s'arrêtent ici, prennent congé et

s'éclipsent. Et mes trois cavaliers, qui s'étaient présentés avec de si

beaux saluts, où donc sont-ils? Qui les a vus?--Personne. Ils ont filé

avant la lune levée, pour qu'on ne s'en aperçoive pas. Voici donc ma

caravane réduite au plus juste: mon tcharvadar, mes quatre muletiers,

mes deux domestiques persans loués à Bouchir, mon fidèle serviteur

français et moi-même. J'ai bien une lettre de réquisition pour le chef

de Boradjoune, me donnant le droit d'exiger de lui trois autres

cavaliers; mais il doit être couché, car il est onze heures passées et

tout le pays semble dormir; que de temps nous perdrions, pour recruter

de fuyants personnages qui, au premier tournant du désert, nous

lâcheraient encore! A la grâce de Dieu, continuons seuls, puisque la

pleine lune nous protège.

Et derrière nous s'éloigne l'oasis, toute sa fantasmagorie de nuages

dorés et de palmes noires. A nouveau, c'est le désert;--mais un désert

de plus en plus affreux, où il y a de quoi perdre courage. Des trous,

des ravins, des fondrières; un pays ondulé, bossué; un pays de grandes

pierres cassées et roulantes, où les sentiers ne font que monter et

descendre, où nos bêtes trébuchent à chaque pas. Et sur tout cela qui

est blanc, tombe la pleine lumière blanche de la lune.

C'est fini de ce semblant de fraîcheur, qui nous était venu de la

verdure et des ruisseaux; nous retrouvons la torride chaleur sèche, qui

même aux environs de minuit ne s'apaise pas.

Nos mules, agacées, ne marchent plus à la file; les unes s'échappent,

disparaissent derrière des rochers; d'autres, qui s'étaient laissé

attarder, s'épeurent de se voir seules, se mettent à courir pour

reprendre la tête, et, en passant, vous raclent cruellement les jambes

avec leur charge.

Cependant la terrible falaise Persique, toujours devant nous, s'est

dédoublée en s'approchant; elle se détaille, elle nous montre plusieurs

étages superposés; et la première assise, nous allons bientôt

l'atteindre.

Plus moyen ici de cheminer tranquille en rêvant, ce qui est le charme

des déserts unis et monotones; dans cet horrible chaos de pierres

blanches, où l'on se sent perdu, il faut constamment veiller à son

cheval, veiller aux mules, veiller à toutes choses;--veiller, veiller

quand même, alors qu'un irrésistible sommeil commence à vous fermer les

yeux. Cela devient une vraie angoisse, de lutter contre cette torpeur

soudaine qui vous envahit les bras, vous rend les mains molles pour

tenir la bride et vous embrouille les idées. On essaie de tous les

moyens, changer de position, allonger les jambes, ou les croiser devant

le pommeau, à la manière des Bédouins sur leurs méharis. On essaie de

mettre pied à terre,--mais alors les cailloux pointus vous blessent dans

cette marche accélérée, et le cheval s'échappe, et on est distancé, au

milieu de la grande solitude blanche où à peine se voit-on les uns les

autres, parmi ce pêle-mêle de rochers: coûte que coûte, il faut rester

en selle...

L'heure de minuit nous trouve au pied même de la chaîne Persique,

effroyable à regarder d'en bas et de si près; muraille droite, d'un brun

noir, dont la lune accuse durement les plis, les trous, les cavernes,

toute l'immobile et colossale tourmente. De ces amas de roches

silencieuses et mortes, nous vient une plus lourde chaleur, qu'elles ont

prise au soleil pendant le jour,--ou bien qu'elles tirent du grand feu

souterrain où les volcans s'alimentent, car elles sentent le soufre, la

fournaise et l'enfer.

Une heure, deux heures, trois heures durant, nous nous traînons au pied

de la falaise géante, qui encombre la moitié du ciel au-dessus de nos

têtes; elle continue de se dresser brune et rougeâtre devant ces plaines

de pierres blanches; l'odeur de soufre, d'oeuf pourri qu'elle exhale

devient odieuse lorsqu'on passe devant ses grandes fissures, devant ses

grands trous béants qui ont l'air de plonger jusqu'aux entrailles de la

terre. Dans un infini de silence, où semblent se perdre, s'éteindre les

piétinements de notre humble caravane et les longs cris à bouche fermée

de nos muletiers, nous nous traînons toujours, par les ravins et les

fondrières de ce désert pâle. Il y a çà et là des groupements de formes

noires, dont la lune projette l'ombre sur la blancheur des pierres; on

dirait des bêtes ou des hommes postés pour nous guetter; mais ce ne sont

que des broussailles, lorsqu'on s'approche, des arbustes tordus et

rabougris. Il fait chaud comme s'il y avait des brasiers partout; on

étouffe, et on a soif. Parfois on entend bouillonner de l'eau, dans les

rochers de l'infernale muraille, et en effet des torrents en

jaillissent, qu'il faut passer à gué; mais c'est une eau tiède,

pestilentielle, qui est blanchâtre sous la lune, et qui répand une

irrespirable puanteur sulfureuse.--Il doit y avoir d'immenses richesses

métallurgiques, encore inexploitées et inconnues, dans ces montagnes.

Souvent on se figure distinguer là-bas les palmiers de l'oasis

désirée,--qui cette fois s'appellera Daliki,--et où l'on pourra enfin

boire et s'étendre. Mais non; encore les tristes broussailles, et rien

d'autre. On est vaincu, on dort en cheminant, on n'a plus le courage de

veiller à rien, on s'en remet à l'instinct des bêtes et au hasard...

Cette fois, cependant, nous ne nous trompons pas, c'est bien l'oasis:

ces masses sombres ne peuvent être que des rideaux de palmiers; ces

petits carrés blancs, les maisons du village. Et pour nous affirmer la

réalité de ces choses encore lointaines, pour nous chanter l'accueil,

voici les aboiements des chiens de garde, qui ont déjà flairé notre

approche, voici l'aubade claire des coqs, dans le grand silence de trois

heures du matin.

Bientôt nous sommes dans les petits chemins du village, parmi les tiges

des dattiers magnifiques, et devant nous s'ouvre enfin la lourde porte

du caravansérail, où nous nous engouffrons pêle-mêle, comme dans un

asile délicieux.

Jeudi, 19 avril.

Je ne sais pas bien si je suis éveillé ou si je dors... J'ai depuis un

moment l'impression mal définie d'être au milieu d'oiseaux qui chantent,

qui volent si près de moi que je sens, quand ils passent, le vent de

leurs plumes... En effet, ce sont des hirondelles empressées, qui ont

des nids remplis de petits, contre les solives de mon plafond bas! Si

j'allongeais la main, je les toucherais presque. Par mes fenêtres,--qui

n'ont ni vitres ni auvents pour les fermer,--elles vont, elles viennent

avec des cris joyeux; et le soleil se lève! Je me souviens maintenant:

je suis dans l'oasis de Daliki, j'occupe la chambrette d'honneur du

caravansérail; hier au soir on m'a fait monter, par un escalier

extérieur, dans ce petit logis où il n'y avait rien, que des murailles

de terre, blanchies à la chaux, et où mes Persans, Yousouf et Yakoub, se

dépêchaient à monter nos lits de sangles, à étendre nos tapis, tandis

que nous attendions, mon serviteur et moi, anéantis de sommeil, et

buvant avidement de l'eau fraîche à même une buire...

La chaleur est déjà moins lourde ici qu'au bord du terrible golfe, et il

fait si radieusement beau! Ma chambre, la seule du village qui ne soit

pas au rez-de-chaussée et qui domine un peu ses entours, est ouverte aux

quatre vents par ses quatre petites fenêtres. Je suis au milieu des

dattiers, frais et verts, sous un ciel matinal bleu de lin, avec semis

de très légers nuages en coton blanc. D'un côté, quelque chose de sombre

et de gigantesque, quelque chose de brun et de rouge, s'élève si haut

qu'il faut mettre la tête dehors et regarder en l'air pour le voir

finir: la grande chaîne de l'Iran, qui est là très proche, et presque

surplombante. De l'autre, c'est le village, avec un peu de désert aperçu

au loin, entre les tiges fines et pareilles de tous ces palmiers. Les

coqs chantent, avec les hirondelles. Les maisonnettes en terre battue

ont des portes ogivales, d'un pur dessin arabe, et des toits plats, en

terrasse, sur lesquels l'herbe pousse comme dans les champs. Les belles

filles de l'oasis sortent, non voilées, pour faire en plein air leur

toilette, s'asseyent sur quelque pierre devant leur demeure et se

mettent à peigner en bandeaux leur chevelure noire. On entend battre les

métiers des tisserands. Comme le lieu est très fréquenté, et comme c'est

l'heure de l'arrivée de ces caravanes de marchandises, qui cheminent

lentement chaque nuit sur les routes, voici que l'on commence d'entendre

aussi de tous côtés les sonnailles des mules, qui se hâtent vers le

caravansérail, et le beuglement à bouche fermée des muletiers, qui

arrivent vaillants et allègres, le haut bonnet noir des Persans mis très

en arrière sur leur tête fine et brune.

Dans l'après-midi, longs débats encore avec mon tcharvadar. A Bouchir,

j'avais résolu, d'après la carte, de doubler l'étape de ce soir, et il

avait refusé, s'était fâché, n'avait cédé qu'à des menaces, après avoir

fait mine de partir sans signer le contrat. Aujourd'hui, en présence de

l'état des chemins, je préfère ne marcher que six heures, ainsi qu'il

l'exigeait d'abord, de façon à coucher en un village appelé

Konor-Takté;--et, à présent, c'est lui qui ne veut plus.

Cependant lorsque je finis par dire, à bout de patience: «Du reste, ce

sera comme ça, parce que je le veux, la discussion est close!» sa jolie

figure de camée se détend tout à coup et il sourit: «Alors, puisque tu

dis _je veux_, je n'ai qu'à répondre _soit_.»

Il discutait pour discuter, pour passer le temps, rien de plus.

Six heures du soir. Arrivent mes trois nouveaux cavaliers d'escorte,

fournis par le chef d'ici; ils ont de belles robes en coton à fleurs, et

des fusils du très vieux temps. Pour la première fois depuis le départ,

ma caravane s'organise en plein jour, aux derniers feux rougissants du

soleil. Et nous sortons tranquillement de l'oasis, où, sous les hauts

palmiers, au bord des ruisseaux clairs, quantité de femmes, presque

toutes jolies, sont assises avec des petits enfants, pour la flânerie

mélancolique du soir.

Aussitôt commencent les solitudes de sables et de pierrailles. La longue

falaise Persique, où nous allons enfin nous engager cette nuit, se

déploie à perte de vue, jusqu'au fond de notre horizon vide; on la

dirait peinte à plaisir de nuances excessives et heurtées; des jaunes

orangés ou des jaunes verdâtres y alternent, par zébrures étranges, avec

des bruns rouges, que le soleil couchant exagère jusqu'à l'impossible et

l'effroyable; dans les lointains ensuite, tout cela se fond, pour

tourner au violet splendide, couleur robe d'évêque. Comme la nuit

dernière, il sent le soufre et la fournaise, ce colossal rempart de

l'Iran; on a l'impression qu'il est saturé de sels toxiques, de

substances hostiles à la vie; il prend des colorations de chose

empoisonnée, et il affecte des formes à faire peur. De plus, il se

détache sur un fond sinistre, car la moitié du ciel est noire, d'un

noir de cataclysme ou de déluge: encore un de ces faux orages qui, dans

ce pays, montent avec des airs de vouloir tout anéantir, mais qui

s'évanouissent on ne sait comment, sans donner jamais une goutte

d'eau... Vraiment, quelqu'un n'ayant jamais quitté nos climats et qui,

sans préparation, serait amené ici, devant des aspects d'une telle

immensité et d'une telle violence, n'échapperait point à l'angoisse de

l'inconnu, au sentiment de n'être plus sur terre, ou à la terreur d'une

fin de monde...

Le désert ondulé, dans lequel nous cheminions depuis deux jours, suit

une pente ascendante jusqu'au pied de ces montagnes, qui semblent à

présent sur nos têtes; son déploiement blanc, du point où nous sommes,

est déjà en contre-bas par rapport à nous; il se déroule infini à nos

yeux, détaché en pâle sur le ciel terrible, et deux ou trois lointaines

oasis y font des taches trop vertes, d'un vert cru d'aquarelle chinoise.

Si désolé qu'il soit, ce désert auquel nous allons dire adieu, combien

cependant il nous paraît hospitalier, facile, en comparaison de cette

falaise qui se dresse là, mystérieuse et menaçante sous les nuages

noirs, comme ne voulant pas être pénétrée!

A l'heure où le disque ensanglanté du soleil plonge derrière l'horizon

des plaines, une grande coupure d'ombre s'ouvre presque soudainement

devant nous dans la muraille Persique, entre des parois verticales de

deux ou trois cents mètres de haut.

Nous entrons là. Un brusque crépuscule descend sur nous, tombe des

rochers surplombants, comme ferait un voile dont nous serions tout à

coup enveloppés. Le silence, la sonorité augmentent en même temps que

l'odeur de soufre. Et les étoiles, que l'on ne distinguait pas avant,

apparaissent aussitôt, comme vues du fond d'un puits et allumées toutes

à la fois, au clair zénith que n'ont pas encore atteint les nuées

d'orage.

Une heure durant, jusqu'à nuit close, nous nous enfonçons, d'un pénible

effort, dans le pays des horreurs géologiques, dans le chaos des pierres

follement tourmentées; toujours nous suivons la même coupure, le même

gouffre, qui continue de s'ouvrir dans les flancs profonds de la

montagne, comme une sorte de couloir sinueux et sans fin. Il y a des

trous, des éboulis; des montées raides, et puis des descentes soudaines,

avec des tournants sur des précipices. Au milieu de tout cela, le

passage séculaire des caravanes a creusé de vagues sentes, dont nos

bêtes, malgré l'obscurité, ne perdent pas la trace. De temps à autre, on

s'appelle, on se compte, les cavaliers de Daliki et nous-mêmes; on

resserre les rangs et on s'arrête pour souffler. Dans les ténèbres des

alentours, on entend bruire des eaux souterraines, gronder des torrents,

tomber des cascades. Il fait une température d'étuve, de four, dans ces

gorges où l'on est de tous côtés surplombé par des amoncellements de

pierres chaudes, et on suffoque parfois à respirer l'odeur des

soufrières. Il y a de plus dangereux passages, où ce sont comme des

lamelles en granit, comme des séries de tables mises debout, à moitié

sorties du sol, laissant des intervalles étroits et profonds où la jambe

d'une mule, si elle s'y enfonçait par malheur, serait prise comme au

piège. Et il faut faire route là-dessus, dans l'obscurité.

Une heure de repos relatif, à cheminer sur un sol blanchâtre, le long

d'une rivière endormie... Sinistre rivière, qui ne connaît ni les

arbres, ni les roseaux, ni les fleurs, mais qui se traîne là,

clandestine et comme maudite, si encaissée que jamais le soleil ne doit

y descendre. Elle reflète à cette heure un étroit lambeau de ciel avec

quelques étoiles, entre les images renversées des grandes cimes noires.

Et maintenant, voici le passage qui se ferme devant nous, voici la

vallée qui nous est absolument close par une muraille verticale de trois

à quatre cents mètres de haut...

Allons, nous nous sommes fourvoyés, c'est évident; nous n'avons plus

qu'à revenir sur nos pas... Et il est fou, pour sûr, mon tcharvadar, qui

fait mine de vouloir grimper là, qui pousse son cheval dans une espèce

d'escalier pour chèvres, en prétendant que c'est le chemin!...

Ici, mes trois cavaliers d'escorte viennent me saluer fort gracieusement

et prendre congé. Ils n'iront pas plus loin, car, disent-ils, ce serait

sortir des limites de leur territoire. Je m'en doutais, qu'ils me

lâcheraient comme ceux d'hier. Menaces ou promesses, rien n'y fait; ils

s'en retournent, et nous sommes livrés à nous-mêmes.

Or, c'est bien le chemin en effet, cet escalier inimaginable; il faut se

décider à le croire, puisqu'ils l'affirment tous. C'est bien, paraît-il,

la seule voie qui conduise là-haut, à cette mystérieuse et inaccessible

Chiraz, où, après trois nuits encore de laborieuse marche, nous nous

reposerons peut-être enfin, dans l'air salubre et rafraîchi des sommets.

C'est la grande route du Golfe Persique à Ispahan!...

Un homme dans son bon sens, ayant nos idées européennes sur les routes

et les voyages, et à qui l'on montrerait cette petite troupe de chevaux

et de mules entreprenant de s'accrocher, de grimper quand même au flanc

vertical d'une telle montagne, croirait assister à quelque fantastique

chevauchée vers le Brocken, pour le Sabbat.

Cela dure un peu plus de deux pénibles heures, cette escalade à se

rompre les os. Rien que pour se tenir en selle, on a une incessante

gymnastique à faire; nos bêtes constamment tout debout,--et d'ailleurs

merveilleuses d'instinct et de prudence,--tâtent dans l'obscurité avec

leurs pieds de devant, tâtent plus haut que leur figure, cherchent une

saillie où se cramponner comme si elles avaient des griffes, et puis se

hissent d'un souple effort de reins. Et ainsi de suite, chaque minute

nous élevant davantage au-dessus de l'abîme qui se creuse. Les espèces

de sentes que nous suivons montent en zigzags très courts, à tournants

brusques; nous sommes donc directement les uns au-dessus des autres,

plaqués tous contre l'abrupte paroi, et, si l'un des premiers s'en

détachait pour dévaler dans le gouffre, il entraînerait les suivants, on

serait précipités plusieurs ensemble. Avec tous ces cailloux qui

s'arrachent sous nos pas, pour descendre en cascades, en avalanches de

plus en plus longues, à mesure que le vide en bas se fait plus profond;

avec tous ces sabots ferrés qui écorchent la pierre, qui glissent et se

rattrapent, nous menons grand bruit au milieu des solennels silences;

s'il y a des brigands aux aguets dans ce pays, ils doivent de très loin

nous entendre. Je fais passer devant mon serviteur français, dont la vie

m'est confiée, pour au moins être sûr, tant que j'apercevrai sa

silhouette, qu'il n'a pas été précipité avec son cheval, derrière moi,

dans les vallées d'en dessous. Parfois, une mule de charge chancelle et

s'abat; nos gens alors jettent de longs cris d'alarme et de

sauve-qui-peut: si elle allait rouler sur la pente, en fauchant au

passage celles qui sont derrière, l'avalanche alors, qui se formerait,

serait composée de nous-mêmes, de nos muletiers et de toutes nos

bêtes...

Ces sentes, dont il ne faut pas s'écarter, ont été creusées au cours des

siècles par les caravanes nocturnes; elles sont si étroites qu'on y est

comme emboîté dans une glissière, entre des rochers qui des deux côtés

vous pressent, vous raclent les genoux. D'autres fois, il n'y a plus le

moindre rebord à l'escalier terrible, et alors on aime mieux ne pas

regarder, car des gouffres intensément obscurs s'ouvrent presque sous

nos pieds, des gouffres dont le fond est à présent si lointain qu'on

dirait le vide même. A mesure que nous montons, les aspects se déforment

et changent, à la lueur incertaine des étoiles; il y a des cirques

gigantesques, aux flancs éboulés; il y de grandes pierres qui

surplombent, imprécises dans la nuit, toutes penchées et menaçantes. De

temps à autre, une odeur cadavérique emplit l'air brûlant et lourd,

tandis qu'une masse gisante obstrue le passage: cheval ou mule de

quelque précédente caravane, qui s'est cassé les reins et qu'on a laissé

là pourrir; il faut l'enjamber ou bien tenter un périlleux détour.

Vers la fin de nos deux heures d'épreuve, une clarté commence d'envahir

le ciel oriental: la lune, Dieu merci! va se lever et nous sauvera de

ces ténèbres.

* * * * *

Et comment dire la délivrance d'être en haut tout à coup, d'être au

grand calme soudain, sur un sol libre et facile! En même temps qu'on

échappe au vertige des abîmes, au danger des chutes dans le vide noir,

on sort de l'étouffement des vallées de pierre, on respire un air plus

pur, d'une fraîcheur exquise. On est en plaine,--une plaine suspendue à

mille ou douze cents mètres d'altitude,--et, au lieu du désert comme en

bas, voici la campagne fleurie, les champs de blé, les foins qui sentent

bon. La lune, qui s'est levée, nous montre partout des pavots et des

pâquerettes. Par des chemins larges, on va paisiblement, sur la terre

douce et sur les herbes, escorté d'une nuée de lucioles, comme si on

passait au milieu d'inoffensives étincelles.

Nous sommes ici au premier étage, à la première terrasse de la Perse,

et, quand nous aurons franchi une seconde muraille de montagnes qui se

découpe là-bas contre le ciel, nous serons enfin sur les hauts plateaux

d'Asie. C'est d'ailleurs un soulagement de se dire qu'il n'y aura pas à

redescendre l'effroyable escalier, puisque notre retour aura lieu par

les routes plus fréquentées du Nord, par Téhéran et la Mer Caspienne.

Des sonnailles, des carillons de mules en avant de nous: une autre

caravane qui chemine en sens inverse et va nous croiser. On s'arrête,

pour se parler, pour se reconnaître sous la belle lune; et ce nouveau

tcharvadar qui se présente appelle le mien par son nom: «Abbas!» avec un

cri de joie. Les deux hommes alors se jettent dans les bras l'un de

l'autre et se tiennent longuement enlacés: ce sont les deux frères

jumeaux, qui passent leur vie sur les chemins, à guider les caravanes,

et qui depuis longtemps, paraît-il, ne s'étaient pas rencontrés.

L'allure, maintenant monotone, et la parfaite sécurité, après tant de

saine fatigue, nous poussent d'une façon irrésistible au sommeil;

vraiment nous dormons sur nos chevaux...

Deux heures du matin. Mon tcharvadar m'annonce Konor-Takté, l'étape de

cette nuit.

Un village fortifié, dans un bois de palmiers; les portes du

caravansérail, qui s'ouvrent devant nous, puis se referment quand nous

sommes passés: tout cela, vaguement aperçu, comme en rêve... Et ensuite,

plus rien; le repos dans l'inconscience...

Jeudi, 20 avril.

Éveillé dans la chambre blanchie à la chaux du caravansérail de

Konor-Takté. Une cheminée, témoignant que nous sommes sortis des régions

d'éternelle chaleur, et _montés_ dans les pays qui ont un hiver. Au

plafond, quantité de petits lézards roses semblent dormir; d'autres se

promènent, inoffensifs et confiants, sur nos couvertures. On entend au

dehors des hirondelles qui délirent de joie, comme celles de chez nous à

la saison des nids. Par les fenêtres, on voit des arbustes de nos

jardins, lauriers-roses et grenadiers en fleurs, et aussi des blés mûrs,

des champs pareils aux nôtres. Plus de lourdeurs étouffantes, plus de

miasmes de fièvre ni d'essaims de mauvaises mouches; on se sent presque

délivré déjà du golfe maudit, on respire comme dans nos campagnes par

les beaux matins de printemps.

Départ à cinq heures du soir, après avoir dormi une partie du jour. Il

faut une heure environ pour traverser le plateau pastoral, où la moisson

est mûre, où, dans les blés dorés, hommes et femmes, la faucille en

main, coupent des épis en gerbe, parmi les coquelicots, les

pieds-d'alouette, toutes les fleurs de France, subitement retrouvées à

mille mètres d'altitude. Comme toile de fond à cet éden, se dresse

vertical le second étage de la muraille Persique, une sorte de clôture

haute et sombre, un rempart vers lequel nous nous dirigeons pour

l'affronter cette nuit.

Le soleil est déjà bas quand nous nous enfonçons dans l'épaisseur de

cette nouvelle muraille, entre des rochers couleur de sanguine et de

soufre, par une fissure étroite qui semble une entrée de l'enfer. Et,

tout de suite, c'est autour de nous un monde hostile, magnifiquement

effroyable, où n'apparaît plus aucune plante, mais où se lèvent partout

de grandes pierres aux contours tranchants, teintées de jaune livide ou

de brun rouge. Une rivière traverse en bouillonnant cette région

d'horreur; ses eaux laiteuses, saturées de sels, tachées de vert

métallique, semblent rouler de l'écume de savon et de l'oxyde de cuivre.

On a le sentiment de pénétrer ici dans les arcanes du monde minéral, de

surprendre les mystérieuses combinaisons qui précèdent et préparent la

vie organique.

Vers Ispahan · 第 1 / 17 段