XIX

Hourra! mes fils, à nous la part du diable, s'écrie d'une voix

tonnante l'INVISIBLE, monté sur son bastingage.--A nous la part

du diable! c'est moi qui jure de vous la donner, et vous me

connaissez!

(Page 89.)

Rencontre de nuit;--mort de _l'Invisible_;--délivrance des prisonnières.

Dans le vague souvenir des lectures favorites de votre enfance, vous

devez vous rappeler encore l'impression rêveuse que laissaient, après

elles, dans votre imagination, les aventures des voyageurs sur mer, les

récits qui venaient de vous peindre un corsaire algérien, ramenant

tranquillement dans sa cale le narrateur de l'histoire d'abord et cinq

ou six belles passagères devenues la proie des forbans, après un

abordage sanglant et une victoire vaillamment disputée par le malheureux

navire capturé!

Eh bien, tel qu'un de ces romanesques corsaires des conteurs des temps

passés, naviguait _l'Oiseau-de-Nuit_, avec un groupe de jeunes beautés

colombiennes dans son entrepont, et des malles remplies de riches

dépouilles dans la chambre secrète du commandant.

Les séductions permises aux écumeurs de mer n'ayant pu réussir auprès

des captives, eu égard aux violences défendues par le capitaine

_Invisible_, l'équipage était revenu sur le pont, laissant les jeunes

captives se lamenter tout à leur aise et déplorer entre elles le sort

qui les avait si cruellement condamnées à devenir la proie d'un

inflexible pirate...

Quant à _l'Invisible_, très peu ému des plaintes qui s'élevaient du fond

de l'entrepont vers lui, et fort indifférent aux imprécations dont il

savait être devenu l'objet, il se promenait paisiblement sur le gaillard

d'arrière, en faisant louvoyer son navire contre le vent, pour gagner le

point qu'il lui fallait atteindre et laisser arriver ensuite pour filer

vers les côtes du Brésil ou ailleurs... Une nuit s'était déjà écoulée

depuis le départ de Cumana... Une autre nuit allait descendre sur les

flots, portant avec elle un événement plus terrible encore que tous ceux

que nous avons retracés jusqu'ici... Et pourtant, à voir les ondes

paisibles que fendait, sans secousse, le rapide corsaire; à entendre le

doux gémissement de la brise tiède et régulière soupirant dans les

voiles qu'elle enflait avec rondeur, et à contempler surtout la sécurité

et le silence qui régnaient sur le pont éclairé par les premiers rayons

de la lune qui s'élargissait à l'horizon, on aurait dit le bâtiment le

plus inoffensif, voguant le plus bourgeoisement du monde vers sa

tranquille et pacifique destination...

La cloche d'argent placée luxueusement au pied du grand mât, avait déjà

piqué minuit, et la grosse cloche de l'équipage, élevée sur ses deux

potences de l'avant, avait répété les quatre coups doubles de l'heure

annoncée sur l'arrière. Le grand quart qui jusque-là avait veillé sur le

pont, se disposait à être remplacé par les hommes que l'on venait

d'appeler au service de la nuit... Mais au moment où les gens de la

grande bordée allaient descendre dans leurs hamacs réchauffés par leurs

camarades, une voix s'éleva pour leur faire entendre ce commandement sec

et bref:

«Personne en bas, tout le monde à son poste!»

C'était le capitaine _Invisible_ qui, les yeux tournés vers la partie

des flots qu'argentaient les reflets de la lune, venait de donner

lui-même cet ordre.

Les regards de l'équipage se portèrent aussitôt dans la direction du

point où le commandant semblait avoir aperçu quelque chose... On savait

à bord que c'était lui qui découvrait toujours les navires qui se

montraient au large. Cette faculté si précieuse qu'il devait à

l'excellence de sa vue perçante, paraissait être encore un des

priviléges attachés aux qualités ou au pouvoir surnaturel que le

vulgaire se plaisait à reconnaître en lui...

Le commandement venait d'être fait: cinq minutes après l'avoir entendu,

le second vint prévenir son chef que tout le monde était rangé à son

poste de combat.

«C'est bon, avait répondu _l'Invisible_, que tout le monde y reste!»

Une demi-heure au moins s'était écoulée depuis le branle-bas général,

lorsque les regards pénétrans des hommes les plus exercés à distinguer

les objets au large et pendant la nuit, s'arrêtèrent sur un point noir

que faisait ressortir, sur la face argentée des flots mobiles, la clarté

de l'astre qui s'élevait majestueusement et silencieusement dans

l'Est... «C'est le navire qu'a vu le commandant, se disaient tout bas à

l'oreille, les matelots... Il court sur nous avec de la brise, car il

grossit rondement, il va y avoir du nouveau, s'il y a des piastres ou du

chenu dans sa cale...»

Le bâtiment aperçu au vent ne tarda pas en effet à approcher de

_l'Oiseau-de-Nuit_ qui continuait sa bordée au plus près du vent... Mais

dès que l'on put observer à une plus petite distance le nouveau venu, on

remarqua qu'il avait une batterie couverte, en voyant les fanaux

parcourir cette batterie de l'avant à l'arrière et permettre aux hommes

de _l'Oiseau-de-Nuit_ de compter un à un, à la lueur de la lumière

voyageuse, le nombre des sabords de ce bâtiment si soudainement

rencontré...

Ce dernier n'eut pas plus tôt accosté le corsaire à demi-portée de

canon, qu'il prit la même bordée que son compagnon de route, en

conservant toujours sur lui l'avantage du vent.

Les deux navires suivirent parallèlement la même direction pendant une

demi-heure à peu près, sans se parler, sans faire aucune manoeuvre

décisive qui annonçât une résolution arrêtée chez l'un des deux

commandans.

La bordée que venait de prendre le nouveau venu, à si peu de distance du

corsaire, permit à l'équipage de _l'Oiseau-de-Nuit_ d'observer et

d'examiner tout à son aise le navire sur lequel, jusqu'à ce moment, il

n'avait pu former que des conjectures plus ou moins exactes.

Ainsi que l'avaient d'abord pensé le capitaine et ses gens, en

l'apercevant dans l'ombre à une grande portée de vue, leur compagnon de

voyage était une grosse corvette à batterie couverte. Sa mâture était

haute et ses mâts largement espacés entr'eux. Les rayons de la lune, en

éclairant, par le côté de bâbord, ses voiles mollement balancées au

roulis, laissaient voir des huniers et des perroquets d'une forte

dimension et parfaitement établis sur leurs longues vergues.

«C'est à quelque croiseur de la division anglaise ou française que je

vais probablement avoir affaire, se dit en lui-même _l'Invisible_. Tout

m'annonce déjà que cette corvette ne m'a accosté de si près que pour me

visiter ou me surveiller comme un bâtiment suspect... Mais ce qui me

rassure contre l'événement décisif que je prévois, c'est le désordre qui

paraît régner à bord de mon voisin... Dans la petite manoeuvre qu'il lui

a fallu faire pour prendre la même direction que moi, on criait et l'on

hurlait à son bord, comme sur le pont d'un bâtiment en perdition; tandis

que chez moi tout le monde est silencieux, attentif, dévoué... Ces

hommes rangés le long de ces pièces prêtes à faire feu au premier

signal; ces gens de la manoeuvre disposés à m'obéir sans souffler le

mot, sont là au milieu de la nuit, immobiles comme des statues,

impassibles comme du marbre... Et un seul de mes signes, le moindre de

mes gestes suffira pour en faire des lions furieux... Que puis-je avoir

à redouter avec une pareille discipline et un semblable dévouement, d'un

adversaire à bord duquel tout est désordre, tumulte, confusion? Là, les

voilà encore qui braillent de l'anglais, de manière à m'assourdir!...»

Et en faisant ces réflexions rassurantes, _l'Invisible_ continuait à se

promener sur l'arrière, sans que les yeux de ses cent cinquante braves

pirates, qui paraissaient dormir debout à leur poste, perdissent un seul

de ses mouvemens, un seul des pas qu'il faisait sur le gaillard. Leur

attention concentrée tout entière sur leur commandant ne leur permettait

pas de s'inquiéter de ce qui se passait au dehors: c'était par lui seul

qu'ils voulaient voir ce qui les intéressait le plus; c'était par lui

qu'ils voulaient agir, respirer et combattre, lui le chef suprême, la

vie morale et le Dieu vivant en quelque sorte, de cette masse si servile

et si fanatisée par lui seul!

Une demi-heure environ s'était écoulée depuis le moment où la corvette

avait jugé à propos de prendre les mêmes amures que le corsaire, et

jusque-là aucun des deux navires n'avait paru songer à héler son voisin.

Bien déterminé à ne pas entamer le premier l'entretien dans la position

passive où il se trouvait par rapport au nouvel arrivé, _l'Invisible_

avait eu le temps de méditer le parti qu'il lui conviendrait d'adopter

dans le cas probable où le commandant du croiseur se déciderait à lui

adresser la parole...

Après avoir mûrement réfléchi dans cette circonstance assez délicate, il

s'arrêta à la détermination qui lui sembla s'accorder le mieux avec la

dignité de sa situation et la fierté de son caractère...

«S'il a plu, dit-il, à cette corvette dont j'ignore encore la nation et

le but, de m'approcher pendant la nuit, ce n'est pas une raison pour que

je réponde avec docilité aux questions qu'elle pourra m'adresser en

mêlant peut-être l'insolence du ton qu'elle croira pouvoir prendre, à

l'inconvenance déjà assez intolérable de sa manoeuvre... Le mieux, si

elle m'interroge, sera de ne rien lui répondre et de la forcer à quelque

manoeuvre agressive, pour avoir ensuite le droit de lui faire payer cher

son manque d'égards... et son imprudence... Elle ignore sans doute avec

qui elle s'expose à se mesurer... Qu'elle tremble l'orgueilleuse, de

recevoir de moi la plus terrible leçon!...»

L'intrépide commandant fit signe à son second de venir recevoir ses

ordres...

Le second du corsaire, le chapeau bas, présenta respectueusement

l'oreille aux paroles que son chef désirait lui faire entendre à voix

basse...

«Je suis content de vous et de mes gens, lui dit-il, mais veillez avec

les autres officiers à ce que le silence qu'on a observé jusqu'ici à

bord ne soit pas interrompu... même par le cri des blessés ou des

mourans, s'il y en a bientôt... Ensuite, écoutez-moi bien, avant de vous

rendre à votre poste pour ne plus le quitter... à moins cependant que je

ne vienne à vous manquer... Vous ordonnerez tout bas à mes gens de se

coucher à plat-ventre sur le pont, au moment où, au signal de mon

porte-voix, je leur indiquerai de faire _casse-cou_ avant la volée que

pourra nous envoyer le croiseur... Vous entendez bien: _casse-cou!_ je

le veux... Mais le feu de l'ennemi passé, il faudra que tout le monde se

relève...

--Tous ils se relèveront, commandant, moins les morts, s'il y en a... Ce

sera bien assez déjà que d'essuyer le feu à plat-ventre, comme des

_galines_! Ils aimeraient mieux n'avoir pas à s'allonger à plat pont...

mais puisque vous le voulez...

--Oui, je vous le répète, je le veux!...

--Cela suffit, mon commandant, ça sera.

--Ainsi voilà une affaire entendue: les haches d'abordage et les

poignards sont prêts?

--Ce soir, commandant, vous avez bien vu, je leur ai fait donner un coup

de meule; et tout cela coupe maintenant comme des rasoirs...

--C'est bon... A propos, vous aurez soin de faire descendre

immédiatement nos prisonnières de l'entrepont, dans la cale... L'affaire

que nous allons avoir ne regarde pas les femmes.

--C'est vrai, commandant: il ne faut pas d'ailleurs risquer à avarier la

marchandise dans le combat... Moi-même je vais veiller à les faire

descendre en double à fond de cale...

--Allez! vous savez maintenant l'ordre du jour... Silence, toujours

silence! et attention au commandement; casse-cou au besoin et souple à

l'abordage s'il le faut... Vous n'oublierez pas d'ordonner à notre

nouveau capitaine d'armes, de se tenir au pied du grand-mât, là sans

cesse sous mes yeux... C'est un garçon sans expérience et qui a besoin

d'être surveillé...»

A l'instant où _l'Invisible_ venait de donner ainsi son dernier ordre,

un homme placé sur le côté de dessous le vent de la petite dunette

qu'avait la corvette, se mit à brailler en anglais, dans son long

porte-voix, en s'adressant à _l'Oiseau-de-Nuit_:

«_Brick, ohé!_»

_L'Invisible_ laissant ce cri sauvage se perdre dans les airs et sur les

flots, continua à se promener paisiblement comme s'il n'avait rien

entendu...

Le héleur obstiné, qui probablement n'était rien moins que le commandant

de la corvette, très surpris et peut-être bien même très piqué de

n'avoir obtenu aucune réponse, renouvela son interpellation avec plus de

force encore que la première fois et d'un ton impérieux qui sentait le

dépit qu'avait dû lui faire éprouver le silence absolu qu'on avait

observé à bord du brick.

«_Brick, ohé!_» répéta l'officier de la corvette jusqu'au complet

enrouement de sa voix.

_L'Invisible_ ne daigna pas seulement tourner la tête du côté d'où lui

venait le bruit; tous les officiers et les matelots pirates, seulement

en voyant l'impassibilité de leur capitaine, avaient fixé leurs yeux

flamboyans sur lui, comme pour attendre le signal de faire feu.

Aucun geste ne leur fut fait, aucun signal ne devait encore leur être

donné...

Aux questions inutiles adressées au tranquille brick par la corvette,

succéda un peu de tumulte à bord de celle-ci. La personne qui avait si

vainement crié dans son porte-voix, parut s'entretenir quelque temps

avec plusieurs individus venus sur la dunette pour se concerter sans

doute sur ce que la corvette devait faire dans cette étrange

conjoncture...

Au bout de plusieurs minutes de tumulte, de conversations et

d'indécision, la corvette prit le parti de laisser arriver sur le

corsaire de manière à l'aborder par l'avant et à lui couper le chemin

dans la direction qu'il avait continué à suivre jusqu'à ce moment...

_L'Invisible_, qui déjà avait prévu cette manoeuvre, et qui surtout

avait calculé l'avantage qu'il pourrait tirer du mouvement imprudent

auquel paraissait vouloir se livrer son adversaire, s'arrêta au pied de

son grand mât et commanda à demi-voix à ses gens:

«Brasse à culer partout, traverse les focs au vent: la barre toute à

tribord pour un instant!...»

Cet ordre donné avec un imperturbable sang-froid, est exécuté avec la

plus surprenante promptitude: le corsaire cule en venant dans le vent.

La corvette qui a laissé arriver dépasse le corsaire, et se trouve

bientôt sous le vent de son ennemi, avant qu'elle puisse reprendre

l'allure qu'elle a quittée et lui disputer l'avantage qu'elle a perdu...

Le corsaire, après avoir réussi dans cette manoeuvre hardie, reprend sa

bordée du plus près en orientant pour courir de l'avant; et favorisé par

la brise qui fraîchit un peu, le voilà qui passe au vent de la corvette

en la rasant par la hanche du vent, à longueur de gaffe:

«A mon tour maintenant de te héler, imbécile de corvette,» se dit tout

bas _l'Invisible_.

Et aussitôt il saisit son porte-voix en passant du côté de tribord et il

articule ces mots, d'une voix lente, sonore et ferme:

«Oh! du navire, oh!»

Cette fois pas de réponse, le bruit seul qu'on fait à bord de la

corvette accueille son interrogation; c'est à son tour d'éprouver

l'humiliation du silence qu'il a fait subir à son adversaire...

Mais lui, moins patient, malgré sa résignation apparente, que le

commandant dont il a dédaigné les questions, ajoute à son

interpellation:

«Si vous ne répondez pas à ce que je vous demande, je vous coule!»

Et il crie une seconde fois à la corvette avec le même sang-froid et la

même lenteur:

«Oh! du navire, oh!...»

Au bout d'une minute de silence, _l'Invisible_, sur lequel tombe la

clarté de la lune du bord du vent, lève, agite son porte-voix: c'est le

signal qu'attend depuis long-temps son brûlant équipage: toute la volée

de tribord part et tonne, ne fait qu'un coup et va se loger de bout en

bout par la hanche dans les flancs ébranlés de la corvette...

«Casse-cou, casse-cou! tout le monde à plat sur le pont! s'écrie

_l'Invisible_ dès que sa voix peut se faire entendre après le fracas de

la formidable bordée qu'il vient de lancer...»

La corvette revient au vent pour riposter: elle envoie toute sa bordée

de bâbord au corsaire qui la reçoit vaillamment à bout portant. Un seul

homme pendant ce terrible vacarme est resté droit sur le pont auprès des

deux timoniers qui gouvernent à la barre: ce seul homme c'est

_l'Invisible_...

«Recharge en double et feu toujours! dit-il à son équipage: ils crient

comme des salopes à bord de cette barque à piment; elle est à nous!...»

Les volées se succèdent: on combat en silence à bord du corsaire: on ne

tire qu'en désordre et au milieu du tumulte à bord de la corvette...

Le moment paraît favorable à _l'Invisible_ pour tenter l'abordage, et ce

parti lui semble d'autant plus nécessaire, qu'il croit avoir senti son

brick au bout d'une demi-heure d'engagement, frémir sous ses pieds et

devenir plus lourd à gouverner...

De sourdes clameurs ont même été poussées dans la cale par les captives

qu'on a placées dans cette partie du navire avant le combat: Elles ont

crié que l'eau les noyait... On a fermé les panneaux et leurs cris ont

été étouffés sous les écoutilles dont on a bouché toutes les issues. Il

n'y a plus à hésiter.

«A l'abordage! à l'abordage!» commande _l'Invisible_, et ses matelots

hurlent après lui: _A l'abordage!_... C'était le seul cri qu'il leur fût

permis de pousser pendant le combat...

Un coup de barre est donné au vent, l'écoute du guy est filée: le

corsaire arrive et aborde de bout en bout la corvette.

La lune qui jusqu'alors avait éclairé le duel de ces deux bâtimens,

disparaît tout-à-coup sous de gros et sombres nuages. L'obscurité

favorise l'audace des corsaires en cachant à leurs ennemis l'infériorité

de leur nombre. On se hache long-temps, le massacre se prolonge sur le

pont et sur les bastingages des deux navires, sans que l'avantage tourne

du côté du plus fort contre le plus faible. L'ardeur des combattans est

égale de part et d'autre, et l'intrépidité des pirates surpasse même,

s'il est possible, le courage de leurs adversaires... Cependant, au bout

d'une demi-heure de carnage, les officiers et les matelots du corsaire

semblent s'être aperçus que, sous leurs pieds ensanglantés, leur navire

s'est affaissé le long de la corvette. Aux efforts qu'ils font pour

sauter sur le pont du bâtiment ennemi, ils devinent avec effroi que leur

brick s'est enfoncé dans l'eau et qu'il va couler, sous les bastingages

élevés de la corvette... _Nous coulons, nous coulons bas!_ crie une voix

perçante que la frayeur semble rendre encore plus aiguë... Cette voix

sinistre est celle du capitaine d'armes que l'eau qui s'engouffre dans

le bâtiment a forcé de sortir de la cale où le poltron avait été

chercher un refuge contre le danger, parmi les blessés et les femmes...

Loin de ralentir l'ardeur des forbans, la certitude du danger qu'ils

courent ne sert au contraire qu'à rendre leur détermination plus

énergique et leur attaque plus redoutable.

Un surcroît d'efforts, un redoublement de rage devient nécessaire au

bouillant équipage de _l'Oiseau-de-Nuit_ pour lui assurer une victoire

si difficile et déjà si vaillamment disputée. _L'Invisible_ sent que le

moment est arrivé pour lui et pour les siens, de recourir à l'extrémité

du désespoir. Dans les nombreux engagemens que l'intrépide capitaine a

livrés aux navires de guerre, qui sont si souvent devenus sa proie, il a

éprouvé sur son équipage l'effet d'un mot magique qui n'a jamais manqué

d'enflammer la sauvage valeur de ses gens. Ce mot terrible, il va le

prononcer, car il ne prévoit que trop que l'instant de triompher ou de

périr est venu... Une minute, une seule seconde de plus peut-être de

résistance de la part de la corvette, et le corsaire est vaincu; et

lorsque d'un mot, d'un seul mot, il peut ramener à lui les chances

heureuses du combat, il ne doit plus hésiter à faire entendre ce mot à

ses farouches compagnons, quelque épouvantable que soit la promesse

contenue dans ce mot de carnage et de sang...

«Hourra! mes fils, à nous _la part du diable_! s'écrie d'une voix

tonnante _l'Invisible_ monté sur son bastingage, à nous _la part du

diable_! c'est moi qui vous le jure; et vous me connaissez!

--A nous _la part du diable_! répètent à la fois tous les corsaires,

hors d'eux-mêmes, en élevant au ciel et au-dessus de tout le tumulte du

combat, cette clameur homicide! C'est la première fois depuis qu'ils ont

accosté la corvette, que les forbans de _l'Oiseau-de-Nuit_ aient fait

entendre un seul cri, une seule parole, un seul mot. Jusque-là ils ont

combattu en observant le plus profond et le plus sinistre silence; et

jusque-là même les blessés et les mourans sont tombés sans pousser un

soupir, sans oser faire entendre une plainte, le plus léger murmure.

Mais à la voix de leur capitaine qui leur a dit: A nous _la part du

diable_! toutes les bouches écumantes des pirates ont répondu avec un

féroce délire: A nous _la part du diable_! et les pistolets qui armaient

leurs poings, et les sabres qui voltigeaient dans leurs terribles mains,

ont été jetés comme des instrumens inutiles sur le pont ou le long du

bord. C'est un large poignard, qui, de leur ceinture, passe dans leurs

mains frémissantes pour leur ouvrir un passage de sang sur les gaillards

de la corvette... Chacun d'eux cherche, dans les groupes des matelots

ennemis, l'homme qu'il doit attaquer et déchirer de la lame de son

coutelas... _La part du diable_, c'est pour eux la mort de l'équipage

danois et le pillage de la corvette!... Cette part du diable leur sera

faite et ils la dévoreront bientôt, les tigres qu'ils sont, tant ils ont

soif de sang, tant ils ont faim de pillage! Le succès désormais ne peut

être douteux pour les corsaires, et leur navire percé, criblé, qui va

couler sous leurs pieds, les laissera vainqueurs à bord de la corvette

qu'ils viennent d'escalader et qu'ils ont déjà couverte des cadavres des

hommes qui la défendaient contre leurs épouvantables coups.

Mais à l'instant du triomphe et au milieu de l'affreuse mêlée des

combattans qui se hachent sur les bastingages du bâtiment danois, un cri

d'effroi se fait entendre sur le pont de _l'Oiseau-de-Nuit_... _Le

capitaine est blessé, le capitaine est blessé!!_ Tels sont les mots qui

viennent d'être portés aux oreilles des forbans qu'avaient une minute

auparavant exaspérés la voix de leur commandant. Ceux des corsaires qui

combattent sur les pavois de l'arrière, le plus près de leur capitaine,

le cherchent des yeux à la place où sa présence les conviait au carnage

et soutenait leur ardeur... Ils s'aperçoivent avec terreur qu'il n'est

plus au milieu d'eux... Ils le demandent alors, ils l'appellent, ils

veulent le voir, le toucher, le secourir du moins, et ils trouvent sous

leurs pieds un homme expirant qui leur montre de la main la corvette à

moitié rendue... Mais il est trop tard maintenant pour songer à vaincre.

La bouche imprudente qui s'est ouverte pour dire: _Le capitaine est

blessé_, a décidé du sort du combat: un seul instant de plus encore, et

les Danois étaient accablés. Mais à ce cri funeste les forbans déjà

victorieux se sont arrêtés: la fureur qui les transportait s'est

ralentie: leurs poignards levés pour faire tomber à leurs pieds leurs

adversaires massacrés, sont restés suspendus sur la tête des matelots

qu'ils allaient immoler à leur rage... Les officiers de la corvette,

qui, jusqu'à ce moment, ont vainement cherché à s'opposer au sentiment

de terreur qui semblait s'être emparé de leurs hommes, ne savent que

trop bien profiter de l'hésitation qu'ils remarquent du côté des

corsaires: ils ramènent leurs gens au carnage, en se jetant les premiers

sur les groupes de forbans qu'ils ébranlent et qui, d'assaillans qu'ils

étaient, deviennent à leur tour assaillis et repoussés. Long-temps

encore dure le massacre; mais l'avantage de ce dernier engagement

restera au grand nombre... Au bout d'une heure de lutte acharnée, c'est

l'équipage mutilé, écharpé et vaincu du capitaine _Invisible_ qui rentre

à bord de son brick, et le brick lui-même, mitraillé par le feu de son

ennemi et éreinté par le choc de l'abordage, menace de couler sous les

pas des forbans auxquels, pour la dernière fois, il va offrir un trop

inutile refuge...

Peu de temps fut nécessaire à la corvette victorieuse pour mettre ses

embarcations à la mer et amariner le bâtiment capturé. Aucune résistance

ne fut opposée par les corsaires découragés aux premiers canots qui

l'élongèrent, et les marins danois, en sautant à bord de leur prise,

aperçurent avec étonnement, dans l'entrepont de ce mystérieux navire, la

foule des malheureuses captives que l'eau avait gagnées en entrant de

toutes parts dans la cale, percée à la flottaison par plusieurs

boulets... «Sauvons les femmes et les blessés d'abord, avant que le

brick ne coule bas!» s'écrièrent les officiers chargés du commandement

des embarcations. Mais, avant tout, tâchons, parmi les morts ou les

mourans, de retrouver le capitaine de ces pirates... Ils cherchèrent

long-temps, les officiers danois, sans qu'aucun des forbans daignât leur

dire lequel parmi les blessés et les morts était leur capitaine... Mais

aux efforts que l'un des marins mourans fit pour tourner le pistolet

qu'il tenait encore à la main, sur sa poitrine déjà percée d'une balle,

tous les Danois s'écrièrent: _Voilà le capitaine!_ et plus tard, quand

le corsaire eut disparu sous les eaux, et que les femmes, les blessés et

les matelots prisonniers eurent été transportés à bord de la corvette,

les vainqueurs apprirent, en frémissant encore d'effroi, que le pirate

qu'ils venaient de combattre et de soumettre, était le _Capitaine

Invisible_.

Dans le faux-pont de la corvette _le Hamlet_, plusieurs cadres furent

bientôt suspendus auprès des cadres qui avaient déjà reçu les blessés du

bord. Sur ces derniers lits, on plaça les blessés du brick et parmi eux

_l'Invisible_ expirant. En vain le chirurgien-major du bâtiment danois

essaya-t-il d'étancher le sang qui coulait en abondance de deux ou trois

larges plaies qu'il avait sondées dans la poitrine du chef des écumeurs

de mer: le sang, plus fort que tous les appareils que l'art opposait à

sa fuite, continua à couler avec les restes de la vie du redoutable

corsaire. L'oeil fixé sur les traits agonisans de son ennemi vaincu, le

commandant de la corvette semblait contempler encore avec avidité et

terreur, cette physionomie mâle et funeste sur laquelle la mort allait

bientôt effacer la dernière empreinte des passions qui avaient rendu cet

homme extraordinaire, l'épouvante de toutes les mers qu'il avait si

long-temps parcourues. Un signe du mourant, à l'aspect d'un des

officiers du corsaire qu'il vit passer auprès de son cadre, indiqua au

commandant que _l'Invisible_ voulait parler à cet officier prisonnier...

Le commandant fit approcher du blessé cet officier sur lequel

_l'Invisible_ tenait ses regards attachés avec l'expression d'un

sentiment indéfinissable. C'était le Banian... «Ah! te voilà donc toi,»

murmura _l'Invisible_ d'une voix affaiblie et avec effort, dès qu'il vit

son ancien capitaine d'armes rendu assez près de lui pour lui faire

entendre ces mots:... «Reste-là, ajouta-t-il, et vous, commandant,

reprit-il aussitôt, écoutez bien... mes dernières paroles... c'est une

révélation importante que votre ennemi expirant... veut vous faire...

Tenez, s'écria-t-il aussi haut qu'il le put, voilà le misérable qui a

tout fait... lui seul a ordonné de commencer le feu sur vous; c'est sur

lui... que doit retomber votre vengeance...» Puis, après avoir prononcé

ces mots en tenant ses yeux en feu arrêtés sur le Banian anéanti, il

allongea sa main défaillante, pour attirer près de lui le malheureux

qu'il venait d'accuser, et lui dire tout bas à l'oreille, en souriant

avec une infernale ironie: «Misérable, c'est toi qui as crié que j'étais

blessé... et qui as ravi la victoire à tes frères... Mais tu recevras le

châtiment... que mérite ta lâcheté... et je meurs avec l'assurance,

infâme que tu es... de t'avoir condamné à recevoir la mort qui attend

mes braves!...»

Avec ces derniers cris de vengeance et de malédiction, s'exhala l'âme

indomptable du corsaire vaincu, mais insoumis... Long-temps encore,

après sa mort, les officiers et les matelots danois se disputèrent le

sombre plaisir de contempler sa figure, ses traits, son regard éteint,

et de mesurer de l'oeil la taille de ce pirate célèbre, qu'un grossier

cercueil allait recevoir pour être transporté à Saint-Thomas, comme le

témoignage le plus sûr et le trophée le plus précieux d'une victoire que

nul croiseur n'aurait osé espérer avant le combat.

Quant au malheureux Banian, accablé, écrasé sous le poids de la terrible

dénonciation que son capitaine expiré venait de faire tomber sur sa

tête, il fut saisi, chargé de chaînes et jeté à fond de cale à bord de

la corvette, au milieu des autres prisonniers que le commandant danois

se proposait de livrer bientôt à toute la sanglante rigueur des lois...

Peu de jours après cet événement, la corvette _le Hamlet_, tout avariée

encore des suites de son engagement terrible, mais toute fière du succès

inespéré qu'elle venait d'obtenir, arriva à Saint-Thomas, avec les

jeunes captives Colombiennes qu'elle avait eu le bonheur de délivrer, et

les forbans qu'elle avait eu la gloire de vaincre.

Son entrée triomphale dans le port de sa station ordinaire, fut célébrée

comme un événement à jamais mémorable dans les fastes de la marine

danoise des Antilles! Quel croiseur anglais, américain ou français,

n'eût pas envié au _Hamlet_ l'honneur d'avoir coulé bas le navire de

_l'Invisible_, le brick redouté de ce forban, dont le nom avait si

souvent épouvanté les marins de ces parages! «Mais quel dommage,

répétait la foule accourue sur les rivages de l'île pour voir débarquer

les pirates humiliés et enchaînés! quel dommage de n'avoir pu s'emparer

de leur chef vivant, pour lui faire expier, dans l'infamie du dernier

supplice, l'impunité qui trop long-temps avait été réservée à ses

crimes! Le cadavre du bandit, s'écriait-on, ne sera qu'un trophée trop

peu éclatant pour la pompe du triomphe que l'on prépare au vainqueur.

C'est lui qui, chargé de liens, la rage dans le coeur et la honte sur le

front, aurait dû survivre à tous ceux qui se sont immolés pour exécuter

ses ordres ou servir sa détestable soif de meurtre et de pillage...» Et

c'est ainsi que la foule, toujours disposée à insulter à la défaite d'un

ennemi vaincu, regrettait que la mort du pirate lui eût ravi le plaisir

cruel de lui faire expier en humiliation et en outrages, la terreur

qu'il avait si long-temps inspirée à ceux qui, pendant qu'il était

encore debout, n'auraient osé ni l'insulter ni le défier...

Avec quelle joie les malheureuses captives de _l'Oiseau-de-Nuit_

revirent les rivages hospitaliers de l'île qui, pour elles, était

devenue la terre de liberté et de délivrance. Leurs familles, informées

de l'événement qui venait de les rendre au bonheur et à la sécurité,

devaient bientôt venir les rejoindre et les consoler. Une sombre et

solitaire prison s'ouvrit pour recevoir les forbans prisonniers, et ce

cachot ne devait les rendre à la lumière que pour leur faire entrevoir,

sur une place publique, l'échafaud qu'une justice inexorable allait

dresser pour eux.

Le Banian, roman maritime (2/2) · 第 5 / 19 题