«Quoi, monsieur ne connaît donc pas St-Thomas? l'hôtel Barnabé
c'est la grande maison noire, le garde-manger de potence dont le
concierge Barnabé a la clef.»
(Page 114.)
Saint-Thomas;--la prison de l'île;--le concierge Barnabé, sa fille
Acacie;--une rencontre imprévue;--philosophie militaire d'un geôlier:
négociation muette; délivrance; fuite.
«Si vos affaires vous appellent à Saint-Thomas, et que vous vouliez
sauver la tête d'un malheureux qui n'a plus d'espoir qu'en vous, ne
tardez pas. Cette tête de malheureux est la mienne, et le billot du
bourreau la réclame. Je ne puis vous en dire davantage pour le moment;
je craindrais même de signer ce mot... Mille fois à revoir, si jamais
je puis vous revoir; vous, l'ange sauveur de l'infortuné et bien
innocent...
»G. L...»
Ce fut deux mois environ après avoir expédié le Banian sur le brick de
mon ami _l'Invisible_, que je reçus cette triste missive, des mains d'un
pauvre nègre arrivé à la Martinique sur un petit sloop caboteur, qui
n'avait guère mis moins de dix à douze jours à remonter contre le vent,
de Saint-Thomas à Saint-Pierre. J'interrogeai ce malheureux émissaire
sur plusieurs faits qu'il m'importait de connaître, avant de me décider
à faire précipitamment le voyage de Saint-Thomas, pour _sauver la tête
du malheureux que réclamait le billot du bourreau_. Tout ce que le
nègre, porteur de la laconique dépêche, put me dire, c'est que le billet
lui avait été remis à travers les grilles d'une grande prison, par un
jeune blanc qui paraissait bien à plaindre, et qui l'avait conjuré, par
le ventre de sa mère, de porter au plus vite, une fois rendu à la
Martinique, ce billet à son adresse. On sait combien, pour les esclaves
de la côte d'Afrique, les adjurations faites au nom du ventre de leur
mère sont puissantes et sacrées. Le noir messager de Gustave, au risque
de recevoir cinquante coups de fouet des geôliers de la prison, s'était
chargé de la commission du détenu; et aussitôt rendu à Saint-Pierre, il
n'avait rien eu de plus pressé que de demander ma demeure à toutes les
personnes de la ville. Quant aux autres renseignemens que j'aurais
désiré obtenir de lui, il ne put me les donner. Il avait eu assez
d'instinct d'humanité pour se charger du message, mais son intelligence
n'avait pu aller plus loin que sa bonne action.
J'allai de suite trouver le patron du petit sloop de mon nègre, après
avoir récompensé le zèle de celui-ci. Le patron du bateau était un
mulâtre fort déluré, qui me laissa d'abord lui adresser toutes les
questions au moyen desquelles il voulait s'assurer de l'identité de ma
personne, sans risquer de compromettre la commission dont il avait été
aussi chargé pour moi... Quand il m'eut bien écouté, avec un air
apparent d'indifférence, il tira mystérieusement, de la poche intérieure
de sa veste de coutil, un gros paquet de dépêches qu'il me remit, en me
disant: «Si vous désirez le trouver encore en vie, vous n'avez pas une
minute à perdre... Voilà une petite goëlette qui part ce soir pour
Saint-Thomas; et elle n'arrivera probablement que tout juste... A mon
départ, il y a douze jours, on parlait déjà de monter l'échafaud...»
Le discret patron ne voulut pas pousser plus loin ses révélations, dans
la crainte, sans doute, d'engager la responsabilité qu'il avait assumée
en se chargeant de remettre le paquet à mon adresse. Il s'exposa
cependant au péril de recevoir un doublon de la main à la main, pour
prix de sa commission, et pour m'obliger.
J'ouvris de suite les dépêches de Gustave. Elles contenaient, en style
boursouflé, la relation détaillée du terrible voyage que je lui avais
fait faire à bord de _l'Oiseau-de-Nuit_. Le malheureux avait passé
plusieurs jours et plusieurs nuits, me disait-il, à écrire sa déplorable
histoire, qu'il me léguait comme un dernier souvenir, dans le cas où il
viendrait à être exécuté avant que je ne pusse voler à son secours et
l'arracher aux mains sanglantes de l'exécuteur, qui chaque matin venait
lui demander sa tête... Rien n'avait été omis dans les mémoires
posthumes du condamné; ni ses sensations, ni ses impressions de cachot,
ni les larmes brûlantes qu'il laissait tomber sur le papier confident
des tortures de son âme... Ce funeste journal avait été écrit heure par
heure, pour mieux peindre et rendre l'actualité de ses émotions
instantanées... Les _post-scriptum_ abondaient surtout, et la dernière
note portait: «--Minuit; je viens d'être condamné à mort comme
pirate!... Moi, pirate! nom d'enfer, dont tout mon sang murmurant
d'innocence ne pourra pas même effacer la tache!... Moi, pirate!... Oh!
si les juges qui viennent de m'appeler au tribunal de Dieu dans quinze
jours, avaient prononcé leur arrêt la main sur mon coeur et non sur le
leur, non jamais cet arrêt infâme n'aurait brûlé leurs lèvres: c'est mon
coeur qui aurait brûlé leur main, à eux, d'indignation!... Une heure du
matin: Je sens mes cheveux blanchir sous mes doigts convulsifs; et ces
doigts, ces cheveux n'ont pas encore vingt-huit ans, et l'ange sauveur
n'entendra pas ma voix qui crie, mes yeux qui pleurent, ma bouche et mon
coeur qui pleurent et qui crient comme ma voix et mes yeux. Pardon! oh!
oui, pardon, n'est-ce pas, pour le jeune homme de vingt-huit ans!»
Il ne m'en fallut pas davantage pour être convaincu du péril trop
certain que courait le prisonnier... Cette exaltation d'idées et ce
désordre de langage m'indiquaient assez sa situation. Jamais encore il
n'avait parlé sur un ton aussi élevé et d'une manière plus figurée.
Jamais, par conséquent, il n'avait dû se trouver dans une position plus
affreuse... Je n'hésitai plus à m'embarquer sur la petite goëlette qui,
le soir, devait appareiller pour Saint-Thomas. Quelques-uns de mes amis,
en donnant caution pour moi aux autorités de Saint-Pierre, m'obtinrent
le laissez-passer que je réclamai pour une prétendue affaire pressée,
qui exigeait immédiatement mon départ de la colonie, et ma présence à
Saint-Thomas... «C'est moi, me disais-je, qui involontairement ai placé
cet infortuné dans la fatale conjoncture où il se trouve. C'est à moi
qu'il appartient de l'arracher à la mort qui le menace, et que, sans le
savoir, hélas! j'ai attirée si imprudemment sur sa tête... Oui, partons,
et partons tout de suite... Il me semble déjà que chaque heure de retard
apporte avec elle un remords sur ma conscience... Oh! pourvu que
j'arrive à temps à Saint-Thomas pour sauver la victime que j'ai faite et
dont je crois entendre à chaque instant le dernier cri et le dernier
soupir!...»
La goëlette à bord de laquelle j'eus bientôt mis un léger paquet
d'effets et quelques petits sacs d'argent, fit voile à onze heures du
soir, avec une brise fraîche et favorable que je ne trouvais ni assez
forte ni assez portante, malgré l'affirmation du patron, qui me répétait
que c'était là le plus beau temps que l'on pût désirer. Je passai toute
la nuit sur le pont, sans pouvoir fermer les yeux, ou plutôt craignant
de les fermer et de faire quelque rêve épouvantable, dont ne me menaçait
que trop mon imagination troublée... Les heures me semblaient traîner,
et la goëlette ne pas marcher, quoique la brise lui fît filer sept à
huit bons noeuds... Je voyais à tout moment le calme venir, et le patron
ne cessait de répondre à mes prédictions: «Diable, monsieur, savez-vous
que pour peu qu'un calme comme celui-là augmente, il me faudra serrer
mes huniers! Le bateau en porte deux fois plus qu'il ne peut!»
Il me fallut dévorer encore mon impatience un jour et une nuit. Ce ne
fut que le surlendemain de notre départ que nous pûmes arriver à
Saint-Thomas.
Il était trois heures de l'après-midi quand je mis le pied à terre.
Sauter sur le bord de la mer, demander à la première personne que je
rencontrai où était la prison et courir vers l'endroit qu'on venait de
m'indiquer, ne fut pour moi que l'affaire d'un instant. Mais au moment
où j'allais entrer dans la geôle qui se présentait déjà à cent pas de
moi, au bout d'une petite place, je rencontrai, à ma grande surprise,
une dame qui en sortait et qui me reconnut en m'appelant par mon nom.
C'était la comtesse de l'Annonciade, mon ancienne compagne de voyage et
l'une des victimes, comme je l'avais appris en lisant la relation du
Banian, de l'attentat de _l'Oiseau-de-Nuit_ à Cumana. Un petit vieillard
tout habillé de noir et barbouillé de décorations vertes, jaune-orange,
bleu de ciel et noisette, accompagnait la comtesse. Elle m'apprit que
j'avais l'honneur de voir devant moi M. le comte, son père, venu tout
exprès de Cumana pour la ramener avec lui, dès que la terrible affaire
qui l'avait retenue à Saint-Thomas serait terminée.
Je feignis à ces mots d'ignorer tout-à-fait l'affaire terrible dont la
comtesse voulait bien me parler...
«Comment, s'écria-t-elle, vous ne savez pas ce qui m'est arrivé à moi et
à vingt-sept jeunes personnes de mon pays à bord d'un pirate, à bord de
ce misérable _Invisible_ dont la mort n'a expié que trop peu et trop
tardivement, les crimes et les forfaits exécrables?
--Non, madame, je n'ai encore rien appris, lui répondis-je. J'arrive
d'aujourd'hui seulement à Saint-Thomas.»
Et là-dessus la comtesse, en me priant de la reconduire jusqu'à l'hôtel
du gouverneur où elle avait accepté un logement, se mit à me raconter
son aventure avec tous les détails que je connaissais déjà. Son
animosité contre les pirates me parut portée au dernier degré
d'exaltation. Elle m'assura qu'elle n'était restée dans l'île, depuis
son débarquement de la corvette danoise, qui l'avait si heureusement
arrachée à la fureur des forbans, que pour faire punir ces misérables
comme ils le méritaient, et que le lendemain elle partirait satisfaite
après avoir vu dix-sept d'entr'eux laisser leurs têtes sous la hache du
bourreau... Cette nouvelle me fit frémir, et quelque envie que j'eusse
eue d'abord d'entendre la comtesse me confirmer toutes les circonstances
de l'événement dont le Banian m'avait rendu compte, je commençai à
trouver son récit fort long en calculant le peu de temps qu'il me
restait pour sauver mon prisonnier... Jusque-là la jeune Colombienne ne
m'avait pas encore parlé de Gustave, et je demeurai convaincu qu'elle
ignorait à quel homme elle avait eu réellement affaire en cédant à
l'invitation qu'un des officiers de _l'Oiseau-de-Nuit_ lui avait faite
comme aux autres dames de Cumana, au nom de son commandant, la veille du
funeste bal donné en mer par _l'Invisible_. Cette certitude me rassura
un peu. Je me hasardai alors à rappeler à la comtesse nos anciens
compagnons de traversée du _Toujours-le-même_, et à dire un mot du
pauvre cuisinier Gustave; et l'ex-chanoinesse s'écria à ce nom:
«Ah! monsieur, j'en veux d'autant plus à ces misérables pirates, que
l'un d'eux, le plus criminel peut-être de tous, m'avait rappelé, par le
son de sa voix, ses manières et même quelques-uns de ses traits, ce
malheureux jeune homme que vous appeliez Gustave... Oui, je crois que je
les aurais moins abhorrés sans cette circonstance étrange. Mais l'idée
du forfait qu'ils ont commis en empruntant en quelque sorte l'illusion
d'un de mes souvenirs, pour me sacrifier, pour me perdre, oh! cette idée
a révolté mon coeur au dernier point. Car, vous le savez bien, c'est du
sang espagnol qui coule dans mes veines, et ce sang ne sait demander
qu'amour, amitié ou vengeance...»
Le vieux comte qui, jusque-là, s'était contenté d'écouter sa fille, à
ces mots, qu'il crut sans doute comprendre, fit un signe de tête
approbatif en ajoutant même, pour corroborer la phrase de la jeune
comtesse, quelques paroles espagnoles que je n'entendis pas bien; la
comtesse reprit après un moment de silence...
«Et ce pauvre jeune homme, qu'est-il devenu que vous sachiez?
--Qui, Gustave, madame?
--Oui, M. Gustave, monsieur, cette innocente victime du vilain capitaine
Lanclume? Oh ces démons de capitaines, je les ai tous en horreur!
--Mais, après avoir éprouvé des fortunes diverses à la Martinique et
avoir même été dans une position assez brillante, il est redevenu, je
crois, plus malheureux encore que vous ne l'avez connu.
--Ah! ce que vous m'apprenez-là m'afflige beaucoup. Il paraissait si
digne d'un meilleur sort! et que fait-il maintenant? où est-il ce pauvre
M. Gustave?
--Je serais, ma foi, fort embarrassé de vous le dire, madame. Je l'ai
entièrement perdu de vue depuis quelque temps...»
Nous allions arriver au palais du gouverneur. Deux sentinelles placées à
la porte du gouvernement m'indiquaient que nous devions nous trouver
rendus au logis de la comtesse. Je profitai de cette circonstance pour
la quitter en la remerciant des instances qu'elle faisait pour m'engager
à entrer chez elle. Avant de me laisser partir, elle me fit promettre de
venir la voir le lendemain, pour peu que les affaires pressantes que
j'avais prétextées, me permissent de lui accorder quelques instans avant
son prochain départ. Je promis tout ce qu'elle voulut, et je courus tout
haletant à la geôle.
Autre contre-temps! En arrivant chez le concierge on m'apprit que ce
jour-là il donnait à dîner à quelques-uns de ses amis. Je le fis
demander pour une affaire qui ne pouvait se remettre au lendemain. Il
m'envoya dire que son dîner, qui était chaud, était encore plus pressé
que mon affaire... Je sollicitai alors la faveur de voir l'ancien
capitaine d'armes de _l'Oiseau-de-Nuit_, et un porte-clefs me répondit
que le lendemain je le verrais de dix à onze heures du matin sur
l'échafaud, mais que jusque-là il ne pourrait parler qu'au prêtre chargé
de le confesser...
«Et ce prêtre, m'écriai-je désespéré, peut-on au moins le voir?
--Impossible, me répondit encore l'inexorable porte-clefs. Il en a
dix-sept à préparer pour là-haut... Tous les pirates veulent se
confesser, et ils en ont long à dire, allez, ces pénitens-là!»
Il ne me restait d'autre parti à prendre qu'à attendre l'heure où le
concierge aurait fini de dîner avec ses amis... On m'assura que vers
neuf ou dix heures du soir, je pourrais obtenir un moment d'audience de
lui dans sa salle basse de réception...
Pour dévorer jusqu'à ce moment mon dépit et mon impatience, j'allai me
promener au hasard sur le bord de la mer... Plongé dans les plus
pénibles réflexions, j'avais fait et refait dix à douze fois les quatre
cents pas que l'on peut parcourir sur la partie un peu propre du rivage,
lorsqu'un homme de couleur, vêtu à la façon des patrons caboteurs, vint
me demander négligemment:
«Monsieur voudrait-il passer à la Guayra?»
Je ne sais pourquoi ce mot de Guayra eut, en cet instant, le privilége
de m'arracher à la profonde rêverie qu'un coup de canon n'aurait
peut-être pas eu le pouvoir d'interrompre... Je répondis d'abord au
patron que je ne partais pas.
«C'est dommage, me dit-il, car à minuit j'appareille, et un passager de
plus à la chambre aurait bien fait mon affaire... Monsieur ne
connaîtrait pas, par hasard, un passager de chambre à me donner?»
Il y a dans la vie des momens de distraction ou de préoccupation,
pendant lesquels un instinct, que nous ne connaissons pas, semble
veiller pour nous aux choses qui nous sont utiles et qui ont échappé à
notre intelligence ou à notre prévoyance. Je demandai machinalement au
patron quelle formalité il fallait remplir à Saint-Thomas avant de
s'embarquer pour la Côte-Ferme?
«Aucune, monsieur, me répondit-il avec une merveilleuse sagacité. S'il
fallait, comme dans les autres colonies, ne s'embarquer que le passeport
à la main, il n'y aurait pas ici d'eau à boire pour nous. Notre
navigation se faisant pour les gens suspects entre deux ports francs, il
n'y a que la liberté de voyager ici et de brûler la politesse aux
créanciers des autres îles, qui nous font vivre.»
Le caboteur venait de me prendre pour un fripon disposé à lever le
pied... Je continuai:
«Pourriez-vous bien, au besoin, vous charger de quelqu'un, d'ici à
minuit ou à une heure, dans le cas où une personne à laquelle vous venez
de me faire penser, se déciderait à s'embarquer avec vous pour la
Guayra?
--Un passager de chambre?
--Oui, un passager de chambre!
--Mais c'est justement ce que je cherche pour faire mon plein!
--Et vous resteriez pour l'attendre jusqu'à une heure après minuit!
--Jusqu'à deux heures si j'étais sûr de quelque chose...
--Fort bien... et pourriez-vous vous engager formellement à attendre
jusque-là?
--Mais, cela dépend de vous, monsieur... Avec des arrhes, je ferai tout
ce qu'il vous plaira...
--Oh! j'entends. Combien exigez-vous pour ce délai?
--Je ne taxe jamais ces sortes de choses avec des personnes comme il
faut. Vous me donnerez ce que vous voudrez, pourvu que j'y trouve mon
compte...
--Dix gourdes vous paraîtraient-elles suffisantes?
--Vingt me conviendraient mieux...
--En voilà douze et l'affaire est conclue...
--Vous êtes bien bon, monsieur... Cinq, six, douze! Oui, le compte y
est... Je vois ce que c'est, maintenant... Monsieur attend probablement
un des pensionnaires de l'_hôtel Barnabé_, pour l'envoyer à la Guayra
passer la mauvaise saison de l'hivernage qui commence demain, sur la
grande place, à dix heures du matin...
--Qu'entendez-vous donc par l'_hôtel Barnabé_?
--Quoi, monsieur ne connaît donc pas Saint-Thomas?... l'_hôtel Barnabé_,
c'est la grande maison noire... le garde-manger de potence dont le
concierge Barnabé a la clef...
--Et connaissez-vous ce concierge?
--Non, plus à présent, depuis que je lui ai fait la queue de deux
pratiques sans lui donner la moitié du prix que j'avais promis pour les
faire passer de la geôle à la Côte-Ferme... c'est un _vieux-corps_ de
mauvaise foi et de mauvaise humeur, avec qui il n'y a plus moyen de
faire quelque chose de bon...
--Et vous ne pensez donc pas que l'on puisse s'arranger avec lui pour
une évasion? On m'avait cependant assuré...
--Oh! si fait, il y a toujours moyen; mais il est cher en diable et
brutal surtout: il vient encore dernièrement d'augmenter ses prix, le
vieux coquin! dix onces d'or pour chaque homme à pendre... Et vous
sentez bien que c'est payer trop cher un pendu; et tous les condamnés
n'ont pas le moyen de mettre des sommes comme ça pour conserver leur
vie... Il y en a dix-sept aujourd'hui pour demain, à ce qu'on dit, et si
quelqu'un faisait la folie de les acheter tous, Barnabé aurait de suite,
de sa marchandise, 170 onces d'or, près de trois mille gourdes rondes.
Le métier serait trop beau...
--Si encore à ce prix on était certain de pouvoir obtenir!...
--Mais on obtient quand on en a les moyens, parce que c'est un prix fait
comme des petits pâtés... Il n'y a pas de protection ni de faveur pour
cela... Vous payez, on vous donne la marchandise, voilà tout.
--Pourriez-vous bien vous charger, vous, qui paraissez si bien connaître
les usages du pays, d'une commission de ce genre?
--Moi, non, parce que, comme je vous l'ai dit, Barnabé s'est fâché avec
moi pour un coup de pied qu'il m'a donné dans notre dernière querelle...
Mais vous n'avez qu'à vous présenter vous-même, avec de l'argent
d'abord, et en vous expliquant, et ensuite l'affaire s'arrangera...
»Tenez, je crois que le vieux ivrogne est justement descendu de son
grand dîner, car il me semble voir de la lumière dans la salle d'en bas,
à l'entrée de la pistole... Vous pouvez aller lui parler si vous avez
affaire à lui, et puis ensuite, si vous avez besoin de moi, je suis là
jusqu'à deux heures. Mais je serais bien aise de pouvoir partir, je ne
vous le cache pas, le plus tôt possible... Eh! oui, je ne me trompe pas,
c'est Barnabé qui est descendu... Le voyez-vous, le tigre, qui cuve son
trop de tafia, à côté de sa fille...»
Satisfait des explications que le hasard venait de m'envoyer par la
bouche de ce bavard de patron, je courus vers la geôle, plus rempli
d'espoir que jamais...
Au fond d'une grande salle basse et sinistre, ouverte en grand sur une
cour située au coin d'une place, je vis, à la lueur d'une lampe, un
homme vêtu en matelot, assis près d'une table, et à côté de cet homme
une jeune fille: j'entrai.
Je demandai d'abord monsieur le concierge...
«C'est moi! me répondit d'une voix de taureau, le concierge lui-même,
sans lever à peine les yeux sur moi.
--Qu'y a-t-il pour votre service? me demanda d'un ton assez doux la
jeune personne.
--Je voudrais dire un mot en particulier au chef de la maison.
--Quand je vous ai dit que c'était moi, hurla encore le geôlier, c'est
que c'est moi, et si vous avez un mot à dire, dites-en deux si vous
voulez: je suis ici en particulier... Mais, sans être trop curieux, qui
êtes-vous, s'il vous plaît, monsieur? car on est bien aise de savoir à
qui on parle, quand on parle à quelqu'un.
--Je suis étranger, monsieur...
--Mais vous m'avez l'air cependant d'être Français et de parler la
langue comme un Parisien?
--Oui, je suis Français, mais j'ai voulu vous dire que j'étais étranger
à Saint-Thomas.
--Alors dites ce que vous voulez dire, si vous voulez que je vous
comprenne... On peut être étranger ici, et c'est tant mieux même, car il
ne manque pas de mauvais garnemens dans la population de ce pays; mais
quand on est Français et qu'une sentinelle vous crie: Qui vive? on
répond sans rechigner: _Français, quoi!_ parce qu'il n'y a pas de mal à
cela, et le péché mortel n'est pas dans la chose en question. N'est-ce
pas, petite, que penses-tu de la chose et _du péché mortel_, qui n'est
pas dans la _chose en question_?
--Mon père, je pense comme vous; mais monsieur a témoigné le désir de
vous parler.
--Qu'il parle, le monsieur, qu'il parle! je ne l'empêche pas de parler
en conséquence; mais quand on vient me conter qu'on est étranger parce
qu'on est Français, moi je prends pour mon compte l'insulte faite à ma
nation: c'est que je suis Français aussi, moi, et surtout, quand je
viens de dîner, le pays se présente à ma tête avec tout ce que moi et
les autres avons fait pour notre patrie... Entendez-vous, Français
toujours, moi, et jamais étranger, ou que le diable m'enlève plutôt!
--Je le savais, M. Barnabé, avant de venir à vous... Je sais même que
vous avez servi avec honneur dans l'armée...
--Eh bien! à présent, le voilà plus savant que moi sur moi-même, cet
autre que je n'ai jamais tant vu! il sait que j'ai servi, avec honneur,
dans l'armée... Mais est-il donc savant ce particulier qui s'est dit
étranger parce qu'il est Français.»
Je jugeai prudent, en voyant la causticité bachique à laquelle se
livrait M. Barnabé, de le laisser dégorger un peu le flux d'épigrammes
dont il semblait avoir besoin de se soulager à mes dépens. Sa fille,
devinant probablement mon embarras et applaudissant à ma réserve, prit,
pour faire changer la conversation, un moyen qui avait dû souvent lui
réussir: elle apporta une bouteille de Porto et deux verres sur la
table, me présenta une des trois ou quatre mauvaises chaises qui
boitaient dans l'appartement, et m'engagea à m'asseoir vis-à-vis de son
père... Je me plaçai en face de M. Barnabé, et au risque de recevoir, en
l'écoutant, les chaudes bouffées de son haleine fort irrégulièrement
entrecoupée par des hoquets assez fréquens, je me résignai à conserver
ma position... Il avala d'abord un verre de Porto, et exigea ensuite que
j'en busse un aussi, non pas à sa santé, mais à la santé de sa fille;
par respect, me fit-il observer, pour le sexe. Mademoiselle Barnabé qui,
pour le dire en passant, me paraissait d'autant plus jolie que son père
me semblait plus hideux dans l'abjection de son état d'enivrement,
répondit à mon toast par un sourire gracieux, mais sans coquetterie...
La brutalité de son père semblait lui faire mal en présence d'un homme
bien élevé... Quant au père Barnabé, après avoir brisé son verre en le
posant sur la table, et en avoir demandé un autre, il se mit à me
beugler dans le médium de sa voix de basse-taille et à propos de je ne
sais quoi:
«Moi, voyez-vous, tel que vous me voyez, j'étais sergent dans la
vieille-garde, avec l'autre, vous savez bien. Une fois le petit caporal
bloqué à la geôle à Sainte-Hélène, je me dis: Barnabé, plus d'empereur,
plus de garde impériale: c'est fini pour toi, mon ami, et pour le
grand-homme; cherche ta vie ailleurs, l'air de France commence à être
malsain pour les moustaches grises de ton tempérament...
--Ah! vous étiez sergent dans la vieille-garde?
--Sans doute; et qu'y a-t-il donc de si étonnant là-dedans, pour
m'interrompre en parlant? laissez-moi donc prendre le pas en
conséquence, si vous voulez que j'arrive à la première étape de mon
histoire... Je me dis donc alors: va chercher ta vie ailleurs, Barnabé,
mon ami; et, ma foi, je ne sais pas trop comment je m'en vins de l'autre
côté de l'eau. C'était peut-être pour faire comme le petit tondu, qui
commençait un peu tard aussi, de son côté, à apprendre la navigation...
Bref, me v'là arrivé à Saint-Thomas, par mer, où je procède d'abord par
traîner la savate et à manger à crédit, chez l'un et chez l'autre, faute
de moyens de pouvoir payer comptant les alimens et de manger chez moi en
particulier... Ça ne pouvait pas durer long-temps pour un vieux soldat,
ce métier de toujours dîner en ville... On me fit loger en prison pour
m'accorder le coucher et pour ce que je devais à l'ordinaire, oui, en
prison, dans cette grande baraque dont je suis, avec le temps et par mes
services, devenu le colonel ou le général... Ma bonne conduite dans la
prison m'avait fait respecter de mes semblables... Les chefs et les
geôliers en firent leur rapport au gouverneur qui était un bon vivant,
un ancien de l'armée de son pays de loups, et quand je voulus sortir, on
me dit: «Doucement, Barnabé, tu ne t'en iras pas! tes souliers sont
mauvais... le concierge va mourir, et c'est toi qui es porté sur la
liste d'avancement pour le remplacer dans son grade.
»Le concierge changea effectivement son fusil d'épaule, comme il l'avait
laissé espérer à ses amis et à ses chefs... C'est moi qui ai été gradé à
sa place, de même qu'ainsi on me l'avait promis sur la mauvaise mine du
geôlier titulaire en chef.
--Je ne vois rien là que de fort honorable pour vous, M. Barnabé; c'est
une preuve de confiance qu'on a voulu vous donner en récompense de votre
belle conduite; mais j'aurais un mot à vous dire...
--Et moi j'en ai encore bien plus d'un aussi à vous dire... Vous ne
voulez donc pas me laisser parler?...
--Pardon, continuez, je vous en prie; votre récit même m'intéresse
beaucoup...
--Tiens! il vous intéresse et vous me coupez la parole à tout bout de
champ!... Tenez, voyez-vous cette petite fille qui nous écoute, voilà
plus de mille fois qu'elle m'entend récidiver mon histoire, et elle
reste là toujours immobile, toujours la tête droite et les yeux fixés à
quinze pas devant elle... N'est-ce pas, Acacie, ma bonne petite
troupière?... C'est que ça connaît le service et la discipline
militaire. Voyons, embrasse-moi: et dis-moi ton mot d'ordre dans le
tuyau de l'auditoire...»
Acacie embrassa monsieur son père avec une docilité charmante...
Le tendre et paterne geôlier continua...
«Pour lors, je vous disais donc que je pris, pas plus fier que ça, le
grade de geôlier de Saint-Thomas, chez le Danois... Pardieu! que je
pensai: tu as quitté la France, Barnabé, parce que tu ne pouvais plus
casser les reins au Prussien, à l'Allemand et au Danemarck. Eh bien! tu
auras à présent au moins la satisfaction d'en bourrer quelques-uns de
ces godichons-là dans ta niche à rats; car à Saint-Thomas on trouve des
rognures de toutes les nations à mettre au colombier... C'est toujours
la guerre aux malins que je fais ici pour le compte de la France, et les
coups de clef ont remplacé l'action militaire de la baïonnette...
--C'est au mieux, mon brave M. Barnabé: c'est même une fort jolie
retraite que vous vous êtes donnée là; mais j'ai une affaire aussi et
une affaire très pressante à vous conter: il s'agit de la vie d'un
homme.
--Et qu'est-ce que c'est que ça que la vie d'un homme, quand c'est ma
vie à moi dont je vous parle!... Silence dans les rangs!... On ne parle
pas sous les armes quand le colonel commande... Acacie, versez-nous
encore un petit verre de Porto dans nos grandes moques... Bien, c'est
cela, la belle cantinière du premier régiment de la vieille garde de la
prison... Tenez, cette petite fille que vous voyez là est à moi, à moi
tout seul et en propriété encore, attendu que c'est moi qui me suis
donné la peine de la faire, à moins que cependant sa pauvre défunte
mère...
--Elle est charmante, mademoiselle Acacie.
--Elle est charmante! parbleu, c'est une belle chose que vous croyez
peut-être lui avoir dite là? Si vous prenez celle-là pour un compliment,
vous! il y a dix-sept ans que c'est connu... Mais puisque vous êtes si
malin, je parie tout ce qu'on voudra, que vous ne devineriez jamais
pourquoi elle s'appelle Acacie, cette petite brune-là de ma façon?
--Non; mais on peut dire du moins, quelque joli que soit son nom, qu'il
est encore moins joli que celle qui le porte.
--Tur lu tu tu! en avant donc encore les complimens comme s'il en
fusillait! Voilà bien les conscrits de mon temps, des douceurs et
toujours des douceurs et puis rien du tout! Je l'ai baptisée moi-même,
puisqu'il faut vous le dire, je l'ai baptisée du nom d'Acacie, parce que
_l'acacia_ est mon arbre à moi... Y êtes-vous à présent, devineur de
pommes cuites quand elles ne sont pas crues?»
Ce mot du geôlier me remettant en mémoire que j'avais eu, en France,
l'honneur d'être reçu maçon, je me mis à faire à mon cerbère tous les
signes de reconnaissance que je pus me rappeler. Acacie ne devinant pas
le motif de mes grimaces et de celles que son père cherchait à m'envoyer
de son côté pour répondre à mes avances maçonniques, se prit à rire
comme une folle... Mais le geôlier, voyant probablement une profanation
dans l'hilarité de sa fille, termina cette scène télégraphique en criant
d'une voix grave: «Silence, petite: ceci ne vous regarde pas: c'est du
trop profond pour vous... Oh! vous êtes de là, mon frère! reprit-il en
s'adressant à moi; vous en mangez, je le vois bien, et vos frères
doivent vous reconnaître pour tel; mais, voyez-vous, on est frère ici
jusqu'aux cordons de la bourse et au trou de la serrure... Cependant
expliquez-moi toujours votre affaire, si vous en avez une, en attendant
que nous ayons fini cette bouteille...
--Ce ne sera pas long, monsieur Barnabé, puisque vous voulez bien
m'entendre... Vous avez ici un prisonnier...
--J'en ai cent, et tous à moi encore: c'est mon régiment...
--Celui dont je veux vous parler était officier sur le corsaire
_l'Oiseau-de-Nuit_.
--Ah! pour celui-là je ne l'aurai plus demain... Et il m'a déjà été
recommandé. Il y en a dix-sept de cette compagnie à qui j'ai fait faire
la barbe et la toilette pour demain, afin qu'ils puissent se présenter
décemment à l'exercice...
--Eh bien! c'est ce jeune prisonnier, un de ceux qui doivent être
exécutés demain, que je veux sauver avec votre protection.
--Impossible! mon bel enfant! impossible! c'est justement celui-là
qu'une comtesse ou une marquise de _Mistenflûte_ m'a recommandé
expressément... de ne pas laisser déserter, quand ce serait pour toutes
les mines d'or de là-bas.
--Et que vous a donné la comtesse pour cet affreux service?
--Elle m'a promis, pour cet _affreux service_, cinq doublons de
gratification et son estime, c'est-à-dire, cinq doublons net. Et pour
être plus sûr de toucher le prêt, j'ai mis mon officier de pirates à la
double chaîne et dans le numéro dont voici la clef. Un vrai bijou de
logement pour les arrêts forcés d'un sous-lieutenant de Saint-Cyr qui a
été voir les filles en oubliant de payer le dégât.
--Et moi, je vous donne dix doublons comptant pour ravoir le prisonnier,
et, de plus, cette bague pour votre jolie Acacie...
--Donnez toujours, mon brave, donnez; mais brosse pour mon prisonnier!
Il est bien trop gentil, le garnement, pour qu'on le laisse partir comme
cela, ce bel oiseau. Il a piraté sur mer et on le piratera sur terre:
ceci est _Arhusmétique_, comme un et un font deux.»
Acacie venait de jeter un coup-d'oeil sur la bague que je montrais, elle
avait souri ensuite; je lui fis un signe, et elle me répondit en
m'engageant par un geste de la main à attendre encore et à prendre
patience...
Barnabé continua:
«Ah! vous avez cru peut-être que parce que je suis bon enfant, vous
pourriez entrer en conversation avec moi sur l'article de ma consigne,
et me faire faire plus de quinze pas en dehors de ma guérite... bonsoir,
l'ami... bonsoir: il pleut trop, vous repasserez demain... On est
geôlier parce qu'on trouve sa vie à gagner dans ce métier-là... On fait
des signes à un frère, parce que les frères sont toujours des frères,
quand ça ne dépasse pas les grimaces portées sur le diplôme et
l'exercice de peloton du vénérable de la respectable _et cætera_,
suffit... Mais quand le réglement du poste est affiché à la porte du
corps-de-garde, Jean-fesse qui donne le mot d'ordre à l'ennemi... C'est
ma maxime à moi, c'est ma maxime... Entendez-vous, conscrit,
entendez-vous?...»
En ce moment-là même, Acacie m'indiqua par un geste dont je saisis tout
de suite l'intention, de m'en aller; je pris mon chapeau pour faire
semblant de sortir: un autre geste de la jeune fille me fit entendre,
après ce premier mouvement, qu'il fallait rester, et à la lueur
incertaine de la lampe qui se consumait auprès de la bouteille du
geôlier, j'allai me nicher dans un coin du lugubre appartement qui
servait de salon de réception à l'illustre Barnabé...
Celui-ci me croyant déjà loin, causa encore quelques instans avec sa
fille sur ce qu'il appelait ma retraite précipitée avec perte... puis
accablé sous le poids du vin et du sommeil, il finit par laisser tomber
sa tête appesantie sur la table, et par s'endormir comme un bienheureux,
entre sa bouteille vide, ses deux verres renversés et sa lampe huileuse.
Mais avant de s'abandonner tout-à-fait à l'assoupissement contre lequel
il luttait en déraisonnant depuis une demi-heure, il avait eu le soin de
s'emparer d'une des mains de son Acacie, qu'il tenait serrée contre ses
genoux avinés et nonchalamment étendus sous la petite table.
L'argus repu ronfla bientôt de manière à ébranler les murs de sa
geôle... Acacie, profitant de ce moment favorable si impatiemment
attendu par moi et peut-être par elle, se met, sans faire le moindre
mouvement, sans déranger sa main de la main de son père, à appeler à
demi-voix: Bartholoméo, Bartholoméo!
Un grand et jeune mulâtre sortant de je ne sais quel recoin, tout
déhaillé, tout nonchalant, aux trois quarts endormi encore, se présente
en bâillant devant la jeune fille...
«Que voulez-vous, maîtresse? lui dit-il.
--Bartholoméo, lui demanda Acacie, voulez-vous gagner cinq doublons?
--Cinq doublons? Je veux bien, maîtresse, où sont-ils?»
Je montrai alors les cinq doublons au mulâtre hébêté dont les yeux se
rouvrirent tout-à-fait à l'aspect de cet or.
«Et que faut-il faire pour cela? ajouta-t-il, et sans perdre mes cinq
doublons de vue...
--Il faut me suivre tout-à-l'heure au numéro trois, et prendre la place
de l'officier pirate pour la nuit... pour la nuit seulement...
--De l'officier qui va être pendu demain, maîtresse?... Mais si on me
trouve à sa place, pourra-t-on me pendre aussi?
--On vous donnera vingt-neuf coups de fouet, et vous aurez vos cinq
doublons...
--Et je ne serai pas pendu, n'est-ce pas, à la place de l'officier?
--Que vous êtes imbécile, Bartholoméo! Vous n'aurez qu'à ne rien dire et
qu'à faire semblant de dormir quand mon père fera sa ronde, à minuit,
comme il ne manque jamais de le faire. Il vous prendra pour le
prisonnier... Vous entendez bien, n'est-ce pas?
--Oui, maîtresse, j'entends bien.
--Et demain quand l'erreur sera reconnue, vous aurez vos cinq
doublons... Pourvu que vous ne disiez rien contre moi sous le fouet,
vous entendez... Voilà les cinq doublons que vous aurez...
--Et un quatre piquets[2], moi je le veux bien, maîtresse.»
[2] _Quatre-piquets_, mot dont on se sert pour désigner la correction
de vingt-neuf coups de fouet que l'on fait donner aux esclaves.
L'affaire, mon affaire, celle du pauvre Banian, venait d'être faite
entre l'intelligente fille et le stupide Bartholoméo... Je croyais
n'avoir plus que mes doublons à donner, et à attendre le succès de la
tournée des deux libérateurs, au numéro trois... Acacie me fit signe
d'approcher d'elle... J'exécutai l'ordre qu'elle venait de me donner
d'un mouvement de tête et d'un coup-d'oeil. Elle prit ma main, retira
doucement la sienne de celle de son père pour glisser mes doigts
tremblans sous ceux de l'impitoyable geôlier, et elle me dit alors:
«N'ayez donc pas peur ainsi! Il ne se réveillera qu'à minuit, et dans un
moment je vais venir reprendre ma place...»
Acacie, en achevant de prononcer ces derniers mots, promène délicatement
la main qu'elle venait de dégager, sur le lourd trousseau de clefs de
Barnabé, et elle en détache, avec l'adresse d'une fée, la double clef du
numéro trois... Elle fait un geste impérieux à Bartholoméo: l'esclave la
suit en baissant la tête. Tous deux disparaissent dans un sombre couloir
du fond qu'éclaire à peine la faible lueur de la lampe de la geôle, et
ils me laissent seul, debout près du geôlier endormi, seul, tenant du
mieux possible ma main crispée sous la main brutale du tyran de la
prison.
Les minutes que je passai dans cette position cruelle, me parurent des
heures entières... A chaque mouvement que faisait le dormeur, à chaque
ronflement qui s'échappait de sa pesante poitrine, ma main tremblait de
manière à le réveiller tout-à-fait, et alors je sentais ses doigts
noueux s'allonger pour saisir plus fortement les miens ou pour étreindre
plus tendrement la main qu'il croyait être celle de son Acacie...
J'aurais donné tout au monde pour être délivré du supplice que mon
bourreau endormi me faisait subir sans le savoir... Au bout d'un quart
d'heure de torture enfin, je crus entendre du bruit dans le couloir du
fond: mes cheveux se dressèrent sur ma tête... Le geôlier s'apercevant,
même dans l'instinct animal de son sommeil, du mouvement que je n'avais
pas été maître de réprimer, murmura quelques mots, releva sa tête
alourdie, et après un moment d'incertitude et d'hébêtement, laissa
retomber son front sur la table... Je respirai...
Le bruit que j'avais entendu avait cessé tout-à-coup. Il se renouvela
bientôt. Le frottement de quelques pas longs, timides, incertains, vint
frapper mes oreilles de plus près... Je tournai la tête du côté du
couloir, et un autre homme que Bartholoméo suivait la jeune
libératrice... Cet homme, c'était le Banian, qui, en m'apercevant dans
la posture que je continuais à garder par prudence, tomba à mes genoux
sans proférer un mot, sans laisser échapper un soupir...
Acacie, la bonne Acacie, s'approche de moi en souriant pour reprendre la
place qu'elle m'avait confiée pendant son absence... Je passai à l'un
des doigts de la main qu'elle avait libre, l'anneau promis, le prix
attaché à sa belle action, et dans la poche de son tablier je laissai
tomber quelques doublons... Je baisai même, je crois, avec bonheur, la
main et la bague... Et saisissant ensuite mon Banian comme la proie sur
laquelle j'avais si long-temps compté, je sortis avec mon trésor de la
terrible geôle de Saint-Thomas, pour perdre bientôt de vue Acacie qui
continuait à sourire en nous regardant fuir et en tenant toujours sa
jolie main dans la redoutable main de son père...