Et c'est parce que vous vous trouvez trop malheureux pour
supporter la vie, que vous vous sentiriez assez brave pour
affronter la mort? Singulière espèce de courage que vous avez
là, monsieur mon capitaine d'armes!
(Page 62.)
Galante tentative des corsaires auprès des captives;--aversion de
celles-ci pour leurs vainqueurs;--invitation à dîner;--frugalité et
continence de _l'Invisible_.
Le jour allait poindre: la clarté tremblante des étoiles commençait à
s'effacer sous le ciel que la brise du matin colorait déjà des nuages
qu'elle venait de détacher de l'horizon en feu; et les premières lueurs
de l'aurore, projetées dans l'Ouest, ne laissaient plus voir qu'à peine
la terre que fuyait le corsaire en louvoyant sous toutes ses voiles du
plus près...
A la faveur de l'aube naissante, les hommes placés en vigie sur les
barres de perroquet, avaient cru apercevoir un navire sur l'avant;
l'objet signalé à l'attention du chef de quart, en grossissant à vue
d'oeil, avait bientôt pris une forme, une couleur, une apparence
distincte; c'était un bâtiment, un brick courant aussi à toutes voiles à
contre bord du corsaire.
_L'Invisible_, resté sur le pont depuis le départ de Cumana, ordonna à
l'officier de manoeuvre de faire gouverner de façon à passer le plus
près possible du brick qui venait à leur rencontre...
Dès que les deux bâtimens se trouvèrent rendus à demi-portée de canon
l'un de l'autre, ils mirent en panne, l'un courant l'avant au large,
l'autre présentant le cap vers la côte où il semblait vouloir
atterrir... Le branle-bas de combat avait déjà été fait, pour plus de
sûreté, à bord de _l'Oiseau-de-Nuit_.
Le commandant du brick rencontré prit le premier la parole; il cria dans
son porte-voix au capitaine du corsaire assis flegmatiquement sur le
rebord de ses bastingages de l'arrière:
«Oh! du brick, oh!
--Holà! répondit aussitôt au porte-voix, _l'Invisible_.
--D'où venez-vous?
--D'où je veux.
--Comment se nomme le navire?
--Comme il me plaît.
--Je n'entends pas bien vos réponses.
--Je n'ai pas compris vos questions. Mais, à mon tour je vais vous
héler... Comment se nomme votre brick?
--Le brick de S. M. _le Scorpion_.
--Tant mieux pour S. M.; et où allez-vous?
--A Cumana.
--Tant pis pour vous. Un autre brick de S. M., nommé aussi _le
Scorpion_, comme vous, vient d'appareiller de Cumana... Vous arriverez
trop tard, mon ami... A d'autres!
--Pas possible!
--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire... Mais essayez toujours.
Bon voyage, en attendant... Évente le grand hunier, borde les écoutes de
foc, amure grand' voile, et hâle boulines partout!»
C'était _le Scorpion_, le véritable _Scorpion_, ce brick de guerre dont
_l'Oiseau-de-Nuit_ avait pris si audacieusement et si impunément la
place pendant deux jours!
Une fois au large, le second du corsaire, fort embarrassé des beautés
qui se lamentaient au milieu de l'équipage, se hasarda à demander à son
capitaine:
«Commandant, que voulez-vous que l'on fasse de toutes ces particulières
qui pourraient gêner la manoeuvre dans un cas pressé?
--Ce que je veux que vous en fassiez, répondit _l'Invisible_... Ma foi,
faites-en ce que vous pourrez!...
--Mais elles crient et pleurent comme des Madeleines!
--Eh! bien, laissez-les crier et pleurer tant qu'elles voudront. Il est
même bon que leur douleur s'exhale en plaintes et en murmures violens. A
ce moment d'orage succédera le calme, et c'est du calme qu'il me faudra
bientôt... Mais au surplus, écoutez-moi, monsieur le second...
--Commandant, je vous écoute...
--Écoutez-moi bien, surtout... Vous allez d'abord annoncer à nos gens
que ces dames sont pour eux; mais à une condition, pourtant...
--Pour eux, commandant!... Mais ils n'oseront jamais... C'est que,
voyez-vous, permettez-moi de vous faire observer que ces grandes dames
sont un peu trop fines de façons et trop bien _acastillées_ pour eux...
Le pire d'ailleurs, c'est qu'elles ne consentiront jamais à...
--Ah! c'est pourtant là la condition que je mets à la possession de ces
belles par l'équipage. Je permets bien qu'elles se livrent à nos gens,
mais je ne veux entendre parler ni de violences ni d'actes de
brutalité... Le premier d'ailleurs qui oserait provoquer, de la part
d'une de nos conquêtes, une plainte de la nature de celles que je
prétends prévenir, serait condamné immédiatement à prendre le _bain de
pied_ le long du bord...»
Le bain de pied dont parlait _l'Invisible_, c'était le débarquement
immédiat du coupable à la mer.
«Diable! reprit respectueusement le second, c'est que je doute fort
qu'avec des personnes de qualité de cette espèce-là, l'équipage trouve à
gagner sa vie. Autant que j'ai pu m'en apercevoir, elles sont disposées
à joliment faire les difficiles...
--Alors, que nos gens s'efforcent de se rendre plus aimables qu'elles ne
pourront être difficiles.
--Aimables! Vous savez bien, commandant, ce que c'est que des matelots,
sur l'article de l'amabilité. Ce n'est pas la bonne volonté qui leur
manque... mais les moyens n'y sont pas. Nous autres mêmes, qui sommes
officiers, nous serions peut-être assez embarrassés de nous en tirer un
peu proprement, avec des gaillardes aussi bien élevées dans le grand
monde.
--Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce de ma faute, à moi, si nos
captives résistent, et si nos hommes ne trouvent pas en eux assez de
ressources pour vaincre galamment leurs scrupules? Voulez-vous que
j'autorise le viol à mon bord, et le spectacle de toutes les horreurs
qui se commettent dans une place prise d'assaut!
--Non, sans doute, commandant, bien loin de là... Je sens parfaitement
qu'on ne peut pas... Enfin, que voulez-vous, on ne fera que ce que vous
aurez la bonté de vouloir.
--N'est-ce pas assez que je prêche moi-même d'exemple, et que je
m'abstienne de toute espèce de contrainte à l'égard des beautés que nous
avons capturées! M'avez-vous vu m'en réserver une seule, et chercher à
me faire la part du lion, dans le partage que j'aurais pu ordonner?
--Non, mon commandant, bien loin de là; et quand bien même, une
supposition, il vous aurait pris fantaisie de vous marquer un petit lot
bien gentil dans la marchandise, ce ne serait pas encore une raison pour
que tout notre monde tombât sur le reste comme un grain du Nord-Ouest
sur un navire qui a les perroquets dessus.
--Faisons notre métier de corsaires avec activité, puisque nous sommes
condamnés à le faire; mais sachons aussi ne l'exercer qu'avec dignité et
générosité... Cette maxime a toujours été la mienne, et j'espère qu'elle
deviendra bientôt la vôtre... d'autant plus que j'ai sur notre cargaison
féminine, des vues qui s'accordent mieux que je ne puis encore le dire,
avec ma maxime...
--Oh! dès l'instant que vous avez des vues, commandant, tout est dit et
les choses iront rondement et d'aplomb.
--J'aurais pu, dans cette circonstance, convoquer le conseil du bord et
lui communiquer mes idées; mais la scène qui a eu lieu dans la dernière
séance, m'a fait prendre la résolution de ne plus rassembler ces
messieurs pour leur demander des avis dont je puis si aisément me
passer.
--Et vous avez eu raison, commandant. A votre place, j'aurais été cent
fois plus sévère que vous, permettez-moi de vous l'assurer avec ma bonne
grosse franchise.
--Voici mon projet _grosso modo_, comme on dit...
--Oui, _rosse au mot haut_, j'entends bien, quoique je n'entende pas
beaucoup l'espagnol. _Rosse_-les au premier _mot_ trop _haut_: c'est une
bonne consigne, celle-là.
--Les familles, les parens des femmes que nous possédons, sont riches,
ai-je pensé!
--Je crois bien! tous ces gros parias qui ont joué toute la nuit à bord
de nous, avaient des onces d'or plein la poche de leurs beaux habits
noirs.
--Ces parens riches, comme il est facile de le prévoir, chercheront à
ravoir leurs femmes, leurs filles, leurs soeurs, ne fût-ce même que pour
l'honneur et la dignité des familles. En sorte qu'en allant relâcher
dans quelque bon petit port neutre et en faisant annoncer que nous
pourrions entrer en arrangement pour la rançon de chacune de nos
beautés, nous verrons les plus opulens Colombiens venir à composition...
--C'est cela, deux mille gourdes rondes pour chaque papa qui voudra
ravoir sa fille; mille gourdes pour le frère qui voudra _traiter_ de
mademoiselle sa soeur, et cinq cents gourdes seulement pour chaque mari
qui voudra reprendre sa femme; parce que, voyez-vous, mon commandant,
j'ai été marié, et je sens qu'il faut mettre le prix des femmes un peu à
la portée de l'attachement, tant soit peu avarié, de chaque mari.
--Enfin, une fois amarrés tranquillement dans notre port de relâche,
nous réglerons le prix du rachat sur la valeur de chaque objet et les
ressources plus ou moins grandes des familles... Or, vous comprenez bien
qu'avec un projet pareil, il doit entrer dans mes vues de ménager la
délicatesse de ces pauvres femmes.
--Oui, oui, de ménager la qualité de la marchandise pour trouver à la
placer mieux que s'il y avait eu du déchet sur elle dans le cours du
voyage.
--Vous avez parfaitement compris mon intention.
--Ah, c'est que, voyez-vous, mon commandant, sans avoir autant d'esprit
que vous, bien certainement, j'ai aussi mon gros bon sens, et il ne faut
pas que...
--Si, il faut que vous fassiez connaître à l'équipage, par un grand coup
de sifflet du maître, l'ordre que je vous ai donné relativement à la
conduite que nos gens doivent observer envers nos passagères pendant
toute la durée de leur séjour à bord de mon corsaire...
--Ça suffit, commandant, je vais tâcher de m'entendre avec maître Fouc
sur la manière de donner le coup de sifflet et de faire comprendre la
chose à tout notre monde...»
Le second passa devant: il s'entretint quelques minutes avec maître
Fouc, qui l'écouta attentivement et qui, après avoir saisi l'idée que
son chef venait de lui communiquer, jeta un coup-d'oeil respectueux sur
son commandant et fit retentir l'air d'un des plus longs coups de
sifflets que l'équipage eût encore entendu.
Le maître ayant repris haleine, après ce signal d'avertissement, se mit
à beugler avec un imperturbable sang-froid et de toute la force de ses
larges poumons:
«L'équipage est averti qu'il pourra faire les _aimables_ avec les
particulières; mais qu'à la première plainte de _tentation_ un peu trop
forte de leur part, les indécens seront envoyés le long du corsaire pour
prendre le bain de pied de santé, selon l'ordre du commandant. Tout le
monde généralement quelconque a-t-il entendu l'ordre à bord?...
--Oui, oui, maître Fouc. C'est entendu! répondirent avec soumission tous
les gens de l'équipage.
--C'est bon, en ce cas veille au grain et ouvre l'oeil!»
Maître Fouc, pour mettre à profit un des premiers la munificence des
dispositions que le commandant venait de lui faire proclamer, descendit
de la caronade sur laquelle il s'était placé avant de donner son coup de
sifflet, et mettant galamment sa casquette de loutre à la main, il alla
offrir ses services à l'une des prisonnières. Tous les matelots
imitèrent la courtoise conduite du maître, et croyant qu'il n'y avait
pour eux qu'à se présenter aux belles captives pour tarir leurs larmes
et leur faire oublier leurs douleurs, ils se décoiffèrent de la
meilleure grâce possible en s'efforçant de se donner des airs de
gentillesse pour mieux apprivoiser leurs conquêtes futures. Mais à
l'horrible aspect de ces chevaliers goudronnés, les prisonnières
reculèrent d'effroi, en se portant sur le gaillard d'arrière, comme pour
chercher près du commandant un dernier refuge contre la brutalité
amoureuse de leurs nouveaux adorateurs. Leurs cris de frayeur et
d'épouvante n'arrachèrent qu'un sourire à _l'Invisible_, bien convaincu,
qu'il était, de la réserve dans laquelle se maintiendrait son équipage
en sa présence, à l'égard des fugitives. Mais pour mieux rassurer encore
leur pudeur sur le danger des tentatives qu'elles paraissaient redouter
de la part des Lovelaces du gaillard d'avant, il daigna leur répéter
lui-même qu'aucune espèce de violence ne leur serait faite, et que leurs
vainqueurs ne devraient leurs succès qu'à la bienveillance particulière
des victimes.
«Plutôt la mort! s'écria alors une des prisonnières. Toutes mes
compagnes n'ont pas, dans leur infortune, d'autre sentiment que le mien
en présence de ces brigands dont vous êtes le chef.
--Peste, la mort! répondit avec une sardonique tranquillité le
commandant. Madame, vous êtes une héroïne, et un capitaine moins
courtois que je ne le suis vous choisirait pour lui, vous la première!
--Oui, si tu pouvais te croire un héros!... Heureusement pour moi que tu
te rends plus de justice et que tu sais bien n'être qu'un forban!
--C'est vrai, et un forban qui poussera la patience jusqu'au bout et la
délicatesse jusqu'au scrupule. Oserai-je, madame, vous demander votre
nom?
--Mon nom? et ne le sais-tu pas? il est écrit sur les bijoux dont tu
m'as dépouillée, et si tu sais lire, ce dont je doute encore, tu peux le
voir et apprendre à quelle famille, un jour, tu auras à rendre compte de
ton crime...
--Ah! j'y suis maintenant: c'est à madame la comtesse de l'Annonciade
que j'ai l'honneur de parler... Garçons, dit alors _l'Invisible_ en
s'adressant à ses pirates: respectez par dessus tout une dame aussi
noble: que personne ne lui adresse la parole. Cette réserve vous sera
d'autant plus facile à observer, que madame est noire, petite,
acariâtre, et déjà d'un certain âge: il y a ici cent fois mieux qu'elle,
cherchez moins haut et plus loin, vous trouverez mieux. J'ordonne qu'on
la laisse tranquille!»
La comtesse voulut répondre à ce sarcasme de forban: sa voix expira de
dépit sur ses lèvres pâles et titillantes...
_L'Invisible_ continua à se promener, en affectant, aux yeux de ses
victimes éplorées, cet air de grandeur dédaigneuse que les infortunées
avaient tant admiré en lui quelques heures auparavant pendant le bal.
Les captives tombèrent le long des parois et au pied des caronades, dans
l'attitude du désespoir et de l'anéantissement, et pour mieux narguer
encore la fierté inflexible de la comtesse, le commandant, voyant
l'ardeur amoureuse de son équipage se ralentir en face des beautés
presqu'évanouies, demanda tout haut à maître Fouc:
--Eh bien! maître, pourquoi donc vos gens se rebutent-ils aussi
facilement auprès de ces dames?
--Ah! mon commandant, voyez-vous, c'est que, permettez-moi de vous dire
sans les offenser, que ces dames ne sont pas du tout aimables! nos gens
disent comme ça, qu'à terre ils auront quelque chose de mieux pour leur
argent et sans se donner tant de mal...
--Au fait, c'est possible!» reprit _l'Invisible_ après avoir entendu la
réponse de maître Fouc... Puis, au bout de quelques minutes de
réflexion, il ajouta en parlant à son second:
«Que l'on fasse préparer la moitié de l'entrepont pour la nuit: ces
dames s'y placeront, et personne n'ira troubler leur repos ni leurs
méditations sur la cruauté des pirates... Allez donner vos ordres,
monsieur le second, et que je n'entende plus parler d'elles!...»
Pendant toute cette scène, le capitaine d'armes de _l'Oiseau-de-Nuit_,
notre timide et timoré Banian, s'était tenu caché le plus soigneusement
possible, dans un des recoins de l'entrepont, et il ne remonta sur le
gaillard d'arrière, auprès de son commandant, que lorsque les
prisonnières, en descendant dans la partie du navire qu'il avait occupée
jusque-là, le forcèrent de reparaître sur le pont.
Le commandant, en voyant son galant officier encore défiguré sous sa
perruque blonde et ses moustaches d'emprunt, ne put s'empêcher de lui
demander en riant presque aux éclats:
«Et d'où venez-vous donc ainsi, beau chevalier? Il y a un siècle qu'on
ne vous a vu, vous sur qui je comptais tant pour vaincre la résistance
de nos farouches Lucrèces de Cumana!
--Commandant, répondit le Banian, en s'approchant le plus qu'il put de
l'oreille de son caustique chef: c'est que, voyez-vous, j'avais peur
d'être reconnu...
--Et reconnu par qui, s'il vous plaît, dans l'état où vous êtes?
vous-même, j'en suis sûr, vous ne vous seriez pas remis devant la glace
la plus fidèle; car jamais on ne s'est moins ressemblé que vous après la
métamorphose que je vous ai fait subir!
--Mon commandant, si c'était un effet de votre bonté de parler plus bas!
--Et pourquoi donc, parler plus bas, quand tout est fini et que le
mystère est devenu inutile?
--Je vous avouerai que j'avais peur et que même j'ai encore peur d'être
reconnu de la comtesse.
--Savez-vous bien, au fait, que cette comtesse est une terrible femme!
Tudieu quelle gaillarde!
--Pour moi surtout, commandant, elle me fait trembler rien que d'y
penser seulement.
--De frayeur, n'est-ce pas?
--Non, de sentiment, mon commandant... J'ai eu, comme je crois avoir eu
l'honneur de vous le dire déjà, j'ai eu le malheur d'aimer un peu la
comtesse de l'Annonciade...
--Et elle a eu le malheur plus grand de vous aimer beaucoup peut-être?
--Mais je ne dis pas trop non, mon commandant.
--Adorable petit fat que vous faites!...
--Non, je vous promets bien, foi d'honnête homme, qu'il n'y a aucune
espèce de fatuité de ma part dans cette affaire... Il y a plutôt regret
et... un peu peur...
--Toujours de la peur chez ce diable de capitaine d'armes... Ah çà,
est-ce que si le hasard voulait que nous eussions un engagement et qu'il
fallût payer de votre personne, vous ne parviendriez pas à vous
débarrasser de cette couardise qui vous travaille si rudement?
--Au contraire, commandant, au contraire... je sens qu'à présent je me
battrais comme un lion, tant je suis las de la vie... Je ne vois que
trop clairement que je ne suis destiné qu'à être toujours malheureux et
qu'à traîner une existence misérable au milieu de tous les événemens et
dans toutes les parties du globe.
--Et c'est parce que vous vous trouvez trop malheureux pour supporter la
vie, que vous vous sentiriez assez brave pour affronter la mort?
Singulière espèce de courage que vous avez là, monsieur mon capitaine
d'armes!
--Non, commandant, ce n'est pas cela que j'ai voulu vous faire entendre.
J'ai voulu dire que mon désespoir ne pourrait que contribuer à augmenter
ma détermination naturelle...
--Oui, oui, j'entends parfaitement que vous ne savez pas ce que vous
voulez dire... Cambusier, cambusier!»
L'homme chargé à bord du corsaire de la distribution des vivres, se
présenta devant son commandant, la casquette à la main. Le commandant
lui intima cet ordre:
«Vous allez donner un grand verre d'eau-de-vie à monsieur...»
Le Banian, très surpris de la politesse que semblait vouloir lui faire
_l'Invisible_, le remercia fort humblement en disant qu'il ne buvait
jamais d'eau-de-vie.
«Je ne vous demande pas, lui répondit _l'Invisible_, si vous en buvez:
j'ordonnais simplement au cambusier de vous en faire boire un grand
verre.»
Le Banian crut comprendre l'intention du despote; et la volonté du plus
fort fut faite encore une fois.
«Mais j'oubliais de vous dire, ajouta _l'Invisible_ au moment où le
capitaine d'armes se disposait à s'éloigner après avoir avalé sa double
ration d'eau-de-vie, j'oubliais de vous dire, qu'aujourd'hui vous dînez
avec moi...
--Trop d'honneur, mon commandant, fit l'heureux invité tout troublé
encore de l'effet que venait de produire sur lui la dose de
spiritueux... trop d'honneur!... j'accepte avec reconnaissance cette
nouvelle marque de bonté...»
«Ma foi, pensa le Banian, si ce diable de commandant me force à manger
en dînant, comme il vient de me forcer à boire après déjeûner, je
pourrais fort bien me trouver aussi mal ici que je le fus à bord de ce
coquin de capitaine Lanclume lorsqu'il lui prit fantaisie de me faire
digérer le potage de sept à huit personnes... Oh les capitaines, les
capitaines! il est écrit dans le ciel qu'ils feront toujours mon
malheur... Et dans quel nouveau dédale d'événemens le sort m'a-t-il
encore jeté ici? comment tout cela finira-t-il?... Combien mon existence
à la Martinique, toute misérable, toute proscrite qu'elle fut, était
préférable à celle que j'entrevois dans l'avenir!... Ici c'est la
terreur, l'effroi de moi-même et des autres... Là je n'avais pour
reposer ma tête poursuivie, que l'humble case de _Supplicia_... Mais
ici, sous mes pieds, je sens un volcan qui gronde, et l'épaisseur seule
de ces planches que je foule, me sépare de la comtesse de l'Annonciade,
de cette femme céleste que j'ai trompée et que moi-même j'ai livrée à
ses épouvantables ravisseurs... Dieu! que je souffre, que je suis
tourmenté... Et n'avoir pas le courage de mettre fin à mon supplice en
me précipitant à la mer, dans ce gouffre qui mugit si près de moi... Le
malheur m'a donc tout ôté, honneur, résolution, âme et coeur! Il ne m'a
laissé que l'infamie et la peur, la faiblesse d'une femme enfin sous la
vaine apparence extérieure d'un homme!»
En ce moment-là même et au beau milieu de ses réflexions
misanthropiques, la voix aiguë du jockey du commandant vint crier à
l'oreille distraite de notre héros désespéré...
«M. le capitaine d'armes, le dîner est servi: le commandant vous attend.
--Allons, se dit le Banian réveillé en sursaut par l'avertissement du
petit domestique, allons toujours faire un bon repas de plus en
attendant le triste sort que le ciel peut-être me réserve...»
Le dîner du chef avait été ce jour-là servi sur le capot de la chambre,
au grand air, à la vue de tout l'équipage... Une nappe de beau linge
blanc, deux carafes de cristal, deux assiettes de porcelaine
transparente et quelques plats vides en argent, composaient le service.
Deux couverts seuls avaient été mis en face l'un de l'autre sur le
capot.
Le Banian, après avoir attendu respectueusement que le commandant se fût
assis sur un coin du dôme, se plaça, avec un peu d'embarras et de gêne,
vis-à-vis de son sévère Amphitryon...
On apporta le dîner: c'était un gros morceau de boeuf salé, cuit dans
l'eau de mer à la chaudière de l'équipage... Une galette de biscuit
brisée en deux fit l'office de pain, et le commandant se mit à manger
son biscuit et une large tranche de salaison, en engageant son convive à
en faire autant que lui, si le coeur lui en disait...
Le discret convive fit d'abord comme son hôte, mais en pensant que
bientôt arriveraient sur la table quelques-uns des succulens débris du
festin de la veille, débris en faveur desquels il jugeait à propos de
ménager son appétit en ne donnant que faiblement sur la viande salée
qu'il avait devant lui. Mais son Amphitryon prit bientôt un malin
plaisir à lui ravir cette illusion, la dernière peut-être qui lui
restât.
«M. le capitaine d'armes, dit-il à son invité, vous serez peut-être
étonné de la frugalité du repas que je vous ai engagé à venir partager
avec moi; mais cette austérité alimentaire tient à mes principes,
quoiqu'elle paraisse s'accorder assez mal avec mon goût assez prononcé
pour le luxe. Une bonne table à bord m'a toujours semblé un délassement
ou une jouissance peu digne de la rigidité que doivent s'imposer comme
une règle inviolable, les gens qui savent un peu naviguer. On cite des
capitaines qui, en sortant d'une sale orgie, se sont laissés prendre ou
tuer, pleins d'alimens ou de vin, par des navires qui les avaient
surpris mangeant leurs abondantes provisions et vidant les dernières
bouteilles de Champagne de leurs fastueuses cambuses. Chez moi la
cambuse n'occupe que la plus petite partie du navire et ne contient que
du biscuit noir, de la viande salée et un petit baril de rhum ou
d'eau-de-vie destinée à n'être bue que pendant le combat ou après
l'abordage, quand je suis satisfait de mes gens. Vous m'avez vu
quelquefois, depuis que vous êtes à bord, descendre dans ma chambre pour
manger seul le dîner qu'on venait de servir; ce dîner ne m'aurait pas
été envié par le dernier mousse du bord; et mon jockey, qui me tenait
une assiette derrière le dos, n'eût pas consenti probablement à échanger
sa ration contre la mienne. Mes matelots ont même conçu une si haute
idée de ma sobriété, qu'ils vont disant partout que je vis sans manger
et sans boire, et aucun d'eux ne trouve mauvais que je leur impose des
privations auxquelles je me soumets moi-même avec la dernière rigueur.
Aussi vous avez pu voir que lorsque j'ai donné l'ordre de jeter à la mer
les restes du festin d'hier, personne n'a hésité à envoyer par-dessus le
bastingage, les morceaux les plus friands et les plus exquis.
--Quoi! mon commandant, tout a été jeté par-dessus le bord!...
--Mais oui, sans doute, et cela sans regret, sans la moindre
hésitation... Qu'y a-t-il donc de si surprenant dans ce sacrifice que
j'avais ordonné d'ailleurs?
--Oh! rien sans doute, rien que de fort ordinaire... c'était seulement
une petite réflexion que je faisais, je ne sais même pas trop
pourquoi...
--A terre, il est vrai, je me dédommage un peu de cette contrainte; et
ces plats d'argent que vous voyez vides ici, paraissent là sur ma table
autrement que pour la forme... Mais à bord, il faut que tout ne soit
qu'austérité, surveillance, sang-froid, activité et ordre... Williams,
versez un verre d'eau à monsieur qui doit avoir le palais altéré.
--Pardon, commandant, j'ai bu déjà...
--Cette eau est excellente et ne se gâte jamais à la mer: c'est celle
que nous avons faite à la Martinique... Vous en boirez bien un verre à
ma santé?...
--Volontiers, mon commandant, et puisque vous voulez bien le
permettre...
--C'est cela. Maintenant que notre dîner est fini et que nous avons
passé un quart d'heure à table, le service du bord va reprendre son
empire sur nos têtes saines et nos esprits remontés... Que dites-vous de
l'épicurisme de votre commandant?...
--Mais, je dis qu'il convient parfaitement à la santé et qu'il a surtout
l'avantage de prêcher d'exemple.
--Et vos fusils sont-ils toujours en bon état, vos batteries de
caronades disposées à ne pas faire _chate_?
--Tout est en aussi bon ordre que vous pouvez le désirer, commandant, et
que j'ai pu moi-même m'en assurer.
--A la bonne heure, car d'un moment à l'autre, dans le métier que nous
faisons, il peut arriver une de ces circonstances qui ne justifient que
trop l'excessive prévoyance que l'on doit apporter dans ce qui concerne
le service parfait du navire.
Cela dit, le commandant se mit à se promener sur le pont, et le Banian
presqu'encore à jeûn, alla causer au pied du grand mât avec les autres
officiers, en ruminant tout bas et de manière à n'être entendu de
personne: «Faire servir un mauvais morceau de boeuf salé dans un plat
d'argent, et manger une demi-livre de salaison d'équipage dans des
assiettes de porcelaine de Sèvres! O mystification des mystifications...
Ces capitaines sont les plus terribles originaux que le ciel ait pu
engendrer dans sa colère et pour mon malheur!...»