XVIII

Et c'est parce que vous vous trouvez trop malheureux pour

supporter la vie, que vous vous sentiriez assez brave pour

affronter la mort? Singulière espèce de courage que vous avez

là, monsieur mon capitaine d'armes!

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Galante tentative des corsaires auprès des captives;--aversion de

celles-ci pour leurs vainqueurs;--invitation à dîner;--frugalité et

continence de _l'Invisible_.

Le jour allait poindre: la clarté tremblante des étoiles commençait à

s'effacer sous le ciel que la brise du matin colorait déjà des nuages

qu'elle venait de détacher de l'horizon en feu; et les premières lueurs

de l'aurore, projetées dans l'Ouest, ne laissaient plus voir qu'à peine

la terre que fuyait le corsaire en louvoyant sous toutes ses voiles du

plus près...

A la faveur de l'aube naissante, les hommes placés en vigie sur les

barres de perroquet, avaient cru apercevoir un navire sur l'avant;

l'objet signalé à l'attention du chef de quart, en grossissant à vue

d'oeil, avait bientôt pris une forme, une couleur, une apparence

distincte; c'était un bâtiment, un brick courant aussi à toutes voiles à

contre bord du corsaire.

_L'Invisible_, resté sur le pont depuis le départ de Cumana, ordonna à

l'officier de manoeuvre de faire gouverner de façon à passer le plus

près possible du brick qui venait à leur rencontre...

Dès que les deux bâtimens se trouvèrent rendus à demi-portée de canon

l'un de l'autre, ils mirent en panne, l'un courant l'avant au large,

l'autre présentant le cap vers la côte où il semblait vouloir

atterrir... Le branle-bas de combat avait déjà été fait, pour plus de

sûreté, à bord de _l'Oiseau-de-Nuit_.

Le commandant du brick rencontré prit le premier la parole; il cria dans

son porte-voix au capitaine du corsaire assis flegmatiquement sur le

rebord de ses bastingages de l'arrière:

«Oh! du brick, oh!

--Holà! répondit aussitôt au porte-voix, _l'Invisible_.

--D'où venez-vous?

--D'où je veux.

--Comment se nomme le navire?

--Comme il me plaît.

--Je n'entends pas bien vos réponses.

--Je n'ai pas compris vos questions. Mais, à mon tour je vais vous

héler... Comment se nomme votre brick?

--Le brick de S. M. _le Scorpion_.

--Tant mieux pour S. M.; et où allez-vous?

--A Cumana.

--Tant pis pour vous. Un autre brick de S. M., nommé aussi _le

Scorpion_, comme vous, vient d'appareiller de Cumana... Vous arriverez

trop tard, mon ami... A d'autres!

--Pas possible!

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire... Mais essayez toujours.

Bon voyage, en attendant... Évente le grand hunier, borde les écoutes de

foc, amure grand' voile, et hâle boulines partout!»

C'était _le Scorpion_, le véritable _Scorpion_, ce brick de guerre dont

_l'Oiseau-de-Nuit_ avait pris si audacieusement et si impunément la

place pendant deux jours!

Une fois au large, le second du corsaire, fort embarrassé des beautés

qui se lamentaient au milieu de l'équipage, se hasarda à demander à son

capitaine:

«Commandant, que voulez-vous que l'on fasse de toutes ces particulières

qui pourraient gêner la manoeuvre dans un cas pressé?

--Ce que je veux que vous en fassiez, répondit _l'Invisible_... Ma foi,

faites-en ce que vous pourrez!...

--Mais elles crient et pleurent comme des Madeleines!

--Eh! bien, laissez-les crier et pleurer tant qu'elles voudront. Il est

même bon que leur douleur s'exhale en plaintes et en murmures violens. A

ce moment d'orage succédera le calme, et c'est du calme qu'il me faudra

bientôt... Mais au surplus, écoutez-moi, monsieur le second...

--Commandant, je vous écoute...

--Écoutez-moi bien, surtout... Vous allez d'abord annoncer à nos gens

que ces dames sont pour eux; mais à une condition, pourtant...

--Pour eux, commandant!... Mais ils n'oseront jamais... C'est que,

voyez-vous, permettez-moi de vous faire observer que ces grandes dames

sont un peu trop fines de façons et trop bien _acastillées_ pour eux...

Le pire d'ailleurs, c'est qu'elles ne consentiront jamais à...

--Ah! c'est pourtant là la condition que je mets à la possession de ces

belles par l'équipage. Je permets bien qu'elles se livrent à nos gens,

mais je ne veux entendre parler ni de violences ni d'actes de

brutalité... Le premier d'ailleurs qui oserait provoquer, de la part

d'une de nos conquêtes, une plainte de la nature de celles que je

prétends prévenir, serait condamné immédiatement à prendre le _bain de

pied_ le long du bord...»

Le bain de pied dont parlait _l'Invisible_, c'était le débarquement

immédiat du coupable à la mer.

«Diable! reprit respectueusement le second, c'est que je doute fort

qu'avec des personnes de qualité de cette espèce-là, l'équipage trouve à

gagner sa vie. Autant que j'ai pu m'en apercevoir, elles sont disposées

à joliment faire les difficiles...

--Alors, que nos gens s'efforcent de se rendre plus aimables qu'elles ne

pourront être difficiles.

--Aimables! Vous savez bien, commandant, ce que c'est que des matelots,

sur l'article de l'amabilité. Ce n'est pas la bonne volonté qui leur

manque... mais les moyens n'y sont pas. Nous autres mêmes, qui sommes

officiers, nous serions peut-être assez embarrassés de nous en tirer un

peu proprement, avec des gaillardes aussi bien élevées dans le grand

monde.

--Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce de ma faute, à moi, si nos

captives résistent, et si nos hommes ne trouvent pas en eux assez de

ressources pour vaincre galamment leurs scrupules? Voulez-vous que

j'autorise le viol à mon bord, et le spectacle de toutes les horreurs

qui se commettent dans une place prise d'assaut!

--Non, sans doute, commandant, bien loin de là... Je sens parfaitement

qu'on ne peut pas... Enfin, que voulez-vous, on ne fera que ce que vous

aurez la bonté de vouloir.

--N'est-ce pas assez que je prêche moi-même d'exemple, et que je

m'abstienne de toute espèce de contrainte à l'égard des beautés que nous

avons capturées! M'avez-vous vu m'en réserver une seule, et chercher à

me faire la part du lion, dans le partage que j'aurais pu ordonner?

--Non, mon commandant, bien loin de là; et quand bien même, une

supposition, il vous aurait pris fantaisie de vous marquer un petit lot

bien gentil dans la marchandise, ce ne serait pas encore une raison pour

que tout notre monde tombât sur le reste comme un grain du Nord-Ouest

sur un navire qui a les perroquets dessus.

--Faisons notre métier de corsaires avec activité, puisque nous sommes

condamnés à le faire; mais sachons aussi ne l'exercer qu'avec dignité et

générosité... Cette maxime a toujours été la mienne, et j'espère qu'elle

deviendra bientôt la vôtre... d'autant plus que j'ai sur notre cargaison

féminine, des vues qui s'accordent mieux que je ne puis encore le dire,

avec ma maxime...

--Oh! dès l'instant que vous avez des vues, commandant, tout est dit et

les choses iront rondement et d'aplomb.

--J'aurais pu, dans cette circonstance, convoquer le conseil du bord et

lui communiquer mes idées; mais la scène qui a eu lieu dans la dernière

séance, m'a fait prendre la résolution de ne plus rassembler ces

messieurs pour leur demander des avis dont je puis si aisément me

passer.

--Et vous avez eu raison, commandant. A votre place, j'aurais été cent

fois plus sévère que vous, permettez-moi de vous l'assurer avec ma bonne

grosse franchise.

--Voici mon projet _grosso modo_, comme on dit...

--Oui, _rosse au mot haut_, j'entends bien, quoique je n'entende pas

beaucoup l'espagnol. _Rosse_-les au premier _mot_ trop _haut_: c'est une

bonne consigne, celle-là.

--Les familles, les parens des femmes que nous possédons, sont riches,

ai-je pensé!

--Je crois bien! tous ces gros parias qui ont joué toute la nuit à bord

de nous, avaient des onces d'or plein la poche de leurs beaux habits

noirs.

--Ces parens riches, comme il est facile de le prévoir, chercheront à

ravoir leurs femmes, leurs filles, leurs soeurs, ne fût-ce même que pour

l'honneur et la dignité des familles. En sorte qu'en allant relâcher

dans quelque bon petit port neutre et en faisant annoncer que nous

pourrions entrer en arrangement pour la rançon de chacune de nos

beautés, nous verrons les plus opulens Colombiens venir à composition...

--C'est cela, deux mille gourdes rondes pour chaque papa qui voudra

ravoir sa fille; mille gourdes pour le frère qui voudra _traiter_ de

mademoiselle sa soeur, et cinq cents gourdes seulement pour chaque mari

qui voudra reprendre sa femme; parce que, voyez-vous, mon commandant,

j'ai été marié, et je sens qu'il faut mettre le prix des femmes un peu à

la portée de l'attachement, tant soit peu avarié, de chaque mari.

--Enfin, une fois amarrés tranquillement dans notre port de relâche,

nous réglerons le prix du rachat sur la valeur de chaque objet et les

ressources plus ou moins grandes des familles... Or, vous comprenez bien

qu'avec un projet pareil, il doit entrer dans mes vues de ménager la

délicatesse de ces pauvres femmes.

--Oui, oui, de ménager la qualité de la marchandise pour trouver à la

placer mieux que s'il y avait eu du déchet sur elle dans le cours du

voyage.

--Vous avez parfaitement compris mon intention.

--Ah, c'est que, voyez-vous, mon commandant, sans avoir autant d'esprit

que vous, bien certainement, j'ai aussi mon gros bon sens, et il ne faut

pas que...

--Si, il faut que vous fassiez connaître à l'équipage, par un grand coup

de sifflet du maître, l'ordre que je vous ai donné relativement à la

conduite que nos gens doivent observer envers nos passagères pendant

toute la durée de leur séjour à bord de mon corsaire...

--Ça suffit, commandant, je vais tâcher de m'entendre avec maître Fouc

sur la manière de donner le coup de sifflet et de faire comprendre la

chose à tout notre monde...»

Le second passa devant: il s'entretint quelques minutes avec maître

Fouc, qui l'écouta attentivement et qui, après avoir saisi l'idée que

son chef venait de lui communiquer, jeta un coup-d'oeil respectueux sur

son commandant et fit retentir l'air d'un des plus longs coups de

sifflets que l'équipage eût encore entendu.

Le maître ayant repris haleine, après ce signal d'avertissement, se mit

à beugler avec un imperturbable sang-froid et de toute la force de ses

larges poumons:

«L'équipage est averti qu'il pourra faire les _aimables_ avec les

particulières; mais qu'à la première plainte de _tentation_ un peu trop

forte de leur part, les indécens seront envoyés le long du corsaire pour

prendre le bain de pied de santé, selon l'ordre du commandant. Tout le

monde généralement quelconque a-t-il entendu l'ordre à bord?...

--Oui, oui, maître Fouc. C'est entendu! répondirent avec soumission tous

les gens de l'équipage.

--C'est bon, en ce cas veille au grain et ouvre l'oeil!»

Maître Fouc, pour mettre à profit un des premiers la munificence des

dispositions que le commandant venait de lui faire proclamer, descendit

de la caronade sur laquelle il s'était placé avant de donner son coup de

sifflet, et mettant galamment sa casquette de loutre à la main, il alla

offrir ses services à l'une des prisonnières. Tous les matelots

imitèrent la courtoise conduite du maître, et croyant qu'il n'y avait

pour eux qu'à se présenter aux belles captives pour tarir leurs larmes

et leur faire oublier leurs douleurs, ils se décoiffèrent de la

meilleure grâce possible en s'efforçant de se donner des airs de

gentillesse pour mieux apprivoiser leurs conquêtes futures. Mais à

l'horrible aspect de ces chevaliers goudronnés, les prisonnières

reculèrent d'effroi, en se portant sur le gaillard d'arrière, comme pour

chercher près du commandant un dernier refuge contre la brutalité

amoureuse de leurs nouveaux adorateurs. Leurs cris de frayeur et

d'épouvante n'arrachèrent qu'un sourire à _l'Invisible_, bien convaincu,

qu'il était, de la réserve dans laquelle se maintiendrait son équipage

en sa présence, à l'égard des fugitives. Mais pour mieux rassurer encore

leur pudeur sur le danger des tentatives qu'elles paraissaient redouter

de la part des Lovelaces du gaillard d'avant, il daigna leur répéter

lui-même qu'aucune espèce de violence ne leur serait faite, et que leurs

vainqueurs ne devraient leurs succès qu'à la bienveillance particulière

des victimes.

«Plutôt la mort! s'écria alors une des prisonnières. Toutes mes

compagnes n'ont pas, dans leur infortune, d'autre sentiment que le mien

en présence de ces brigands dont vous êtes le chef.

--Peste, la mort! répondit avec une sardonique tranquillité le

commandant. Madame, vous êtes une héroïne, et un capitaine moins

courtois que je ne le suis vous choisirait pour lui, vous la première!

--Oui, si tu pouvais te croire un héros!... Heureusement pour moi que tu

te rends plus de justice et que tu sais bien n'être qu'un forban!

--C'est vrai, et un forban qui poussera la patience jusqu'au bout et la

délicatesse jusqu'au scrupule. Oserai-je, madame, vous demander votre

nom?

--Mon nom? et ne le sais-tu pas? il est écrit sur les bijoux dont tu

m'as dépouillée, et si tu sais lire, ce dont je doute encore, tu peux le

voir et apprendre à quelle famille, un jour, tu auras à rendre compte de

ton crime...

--Ah! j'y suis maintenant: c'est à madame la comtesse de l'Annonciade

que j'ai l'honneur de parler... Garçons, dit alors _l'Invisible_ en

s'adressant à ses pirates: respectez par dessus tout une dame aussi

noble: que personne ne lui adresse la parole. Cette réserve vous sera

d'autant plus facile à observer, que madame est noire, petite,

acariâtre, et déjà d'un certain âge: il y a ici cent fois mieux qu'elle,

cherchez moins haut et plus loin, vous trouverez mieux. J'ordonne qu'on

la laisse tranquille!»

La comtesse voulut répondre à ce sarcasme de forban: sa voix expira de

dépit sur ses lèvres pâles et titillantes...

_L'Invisible_ continua à se promener, en affectant, aux yeux de ses

victimes éplorées, cet air de grandeur dédaigneuse que les infortunées

avaient tant admiré en lui quelques heures auparavant pendant le bal.

Les captives tombèrent le long des parois et au pied des caronades, dans

l'attitude du désespoir et de l'anéantissement, et pour mieux narguer

encore la fierté inflexible de la comtesse, le commandant, voyant

l'ardeur amoureuse de son équipage se ralentir en face des beautés

presqu'évanouies, demanda tout haut à maître Fouc:

--Eh bien! maître, pourquoi donc vos gens se rebutent-ils aussi

facilement auprès de ces dames?

--Ah! mon commandant, voyez-vous, c'est que, permettez-moi de vous dire

sans les offenser, que ces dames ne sont pas du tout aimables! nos gens

disent comme ça, qu'à terre ils auront quelque chose de mieux pour leur

argent et sans se donner tant de mal...

--Au fait, c'est possible!» reprit _l'Invisible_ après avoir entendu la

réponse de maître Fouc... Puis, au bout de quelques minutes de

réflexion, il ajouta en parlant à son second:

«Que l'on fasse préparer la moitié de l'entrepont pour la nuit: ces

dames s'y placeront, et personne n'ira troubler leur repos ni leurs

méditations sur la cruauté des pirates... Allez donner vos ordres,

monsieur le second, et que je n'entende plus parler d'elles!...»

Pendant toute cette scène, le capitaine d'armes de _l'Oiseau-de-Nuit_,

notre timide et timoré Banian, s'était tenu caché le plus soigneusement

possible, dans un des recoins de l'entrepont, et il ne remonta sur le

gaillard d'arrière, auprès de son commandant, que lorsque les

prisonnières, en descendant dans la partie du navire qu'il avait occupée

jusque-là, le forcèrent de reparaître sur le pont.

Le commandant, en voyant son galant officier encore défiguré sous sa

perruque blonde et ses moustaches d'emprunt, ne put s'empêcher de lui

demander en riant presque aux éclats:

«Et d'où venez-vous donc ainsi, beau chevalier? Il y a un siècle qu'on

ne vous a vu, vous sur qui je comptais tant pour vaincre la résistance

de nos farouches Lucrèces de Cumana!

--Commandant, répondit le Banian, en s'approchant le plus qu'il put de

l'oreille de son caustique chef: c'est que, voyez-vous, j'avais peur

d'être reconnu...

--Et reconnu par qui, s'il vous plaît, dans l'état où vous êtes?

vous-même, j'en suis sûr, vous ne vous seriez pas remis devant la glace

la plus fidèle; car jamais on ne s'est moins ressemblé que vous après la

métamorphose que je vous ai fait subir!

--Mon commandant, si c'était un effet de votre bonté de parler plus bas!

--Et pourquoi donc, parler plus bas, quand tout est fini et que le

mystère est devenu inutile?

--Je vous avouerai que j'avais peur et que même j'ai encore peur d'être

reconnu de la comtesse.

--Savez-vous bien, au fait, que cette comtesse est une terrible femme!

Tudieu quelle gaillarde!

--Pour moi surtout, commandant, elle me fait trembler rien que d'y

penser seulement.

--De frayeur, n'est-ce pas?

--Non, de sentiment, mon commandant... J'ai eu, comme je crois avoir eu

l'honneur de vous le dire déjà, j'ai eu le malheur d'aimer un peu la

comtesse de l'Annonciade...

--Et elle a eu le malheur plus grand de vous aimer beaucoup peut-être?

--Mais je ne dis pas trop non, mon commandant.

--Adorable petit fat que vous faites!...

--Non, je vous promets bien, foi d'honnête homme, qu'il n'y a aucune

espèce de fatuité de ma part dans cette affaire... Il y a plutôt regret

et... un peu peur...

--Toujours de la peur chez ce diable de capitaine d'armes... Ah çà,

est-ce que si le hasard voulait que nous eussions un engagement et qu'il

fallût payer de votre personne, vous ne parviendriez pas à vous

débarrasser de cette couardise qui vous travaille si rudement?

--Au contraire, commandant, au contraire... je sens qu'à présent je me

battrais comme un lion, tant je suis las de la vie... Je ne vois que

trop clairement que je ne suis destiné qu'à être toujours malheureux et

qu'à traîner une existence misérable au milieu de tous les événemens et

dans toutes les parties du globe.

--Et c'est parce que vous vous trouvez trop malheureux pour supporter la

vie, que vous vous sentiriez assez brave pour affronter la mort?

Singulière espèce de courage que vous avez là, monsieur mon capitaine

d'armes!

--Non, commandant, ce n'est pas cela que j'ai voulu vous faire entendre.

J'ai voulu dire que mon désespoir ne pourrait que contribuer à augmenter

ma détermination naturelle...

--Oui, oui, j'entends parfaitement que vous ne savez pas ce que vous

voulez dire... Cambusier, cambusier!»

L'homme chargé à bord du corsaire de la distribution des vivres, se

présenta devant son commandant, la casquette à la main. Le commandant

lui intima cet ordre:

«Vous allez donner un grand verre d'eau-de-vie à monsieur...»

Le Banian, très surpris de la politesse que semblait vouloir lui faire

_l'Invisible_, le remercia fort humblement en disant qu'il ne buvait

jamais d'eau-de-vie.

«Je ne vous demande pas, lui répondit _l'Invisible_, si vous en buvez:

j'ordonnais simplement au cambusier de vous en faire boire un grand

verre.»

Le Banian crut comprendre l'intention du despote; et la volonté du plus

fort fut faite encore une fois.

«Mais j'oubliais de vous dire, ajouta _l'Invisible_ au moment où le

capitaine d'armes se disposait à s'éloigner après avoir avalé sa double

ration d'eau-de-vie, j'oubliais de vous dire, qu'aujourd'hui vous dînez

avec moi...

--Trop d'honneur, mon commandant, fit l'heureux invité tout troublé

encore de l'effet que venait de produire sur lui la dose de

spiritueux... trop d'honneur!... j'accepte avec reconnaissance cette

nouvelle marque de bonté...»

«Ma foi, pensa le Banian, si ce diable de commandant me force à manger

en dînant, comme il vient de me forcer à boire après déjeûner, je

pourrais fort bien me trouver aussi mal ici que je le fus à bord de ce

coquin de capitaine Lanclume lorsqu'il lui prit fantaisie de me faire

digérer le potage de sept à huit personnes... Oh les capitaines, les

capitaines! il est écrit dans le ciel qu'ils feront toujours mon

malheur... Et dans quel nouveau dédale d'événemens le sort m'a-t-il

encore jeté ici? comment tout cela finira-t-il?... Combien mon existence

à la Martinique, toute misérable, toute proscrite qu'elle fut, était

préférable à celle que j'entrevois dans l'avenir!... Ici c'est la

terreur, l'effroi de moi-même et des autres... Là je n'avais pour

reposer ma tête poursuivie, que l'humble case de _Supplicia_... Mais

ici, sous mes pieds, je sens un volcan qui gronde, et l'épaisseur seule

de ces planches que je foule, me sépare de la comtesse de l'Annonciade,

de cette femme céleste que j'ai trompée et que moi-même j'ai livrée à

ses épouvantables ravisseurs... Dieu! que je souffre, que je suis

tourmenté... Et n'avoir pas le courage de mettre fin à mon supplice en

me précipitant à la mer, dans ce gouffre qui mugit si près de moi... Le

malheur m'a donc tout ôté, honneur, résolution, âme et coeur! Il ne m'a

laissé que l'infamie et la peur, la faiblesse d'une femme enfin sous la

vaine apparence extérieure d'un homme!»

En ce moment-là même et au beau milieu de ses réflexions

misanthropiques, la voix aiguë du jockey du commandant vint crier à

l'oreille distraite de notre héros désespéré...

«M. le capitaine d'armes, le dîner est servi: le commandant vous attend.

--Allons, se dit le Banian réveillé en sursaut par l'avertissement du

petit domestique, allons toujours faire un bon repas de plus en

attendant le triste sort que le ciel peut-être me réserve...»

Le dîner du chef avait été ce jour-là servi sur le capot de la chambre,

au grand air, à la vue de tout l'équipage... Une nappe de beau linge

blanc, deux carafes de cristal, deux assiettes de porcelaine

transparente et quelques plats vides en argent, composaient le service.

Deux couverts seuls avaient été mis en face l'un de l'autre sur le

capot.

Le Banian, après avoir attendu respectueusement que le commandant se fût

assis sur un coin du dôme, se plaça, avec un peu d'embarras et de gêne,

vis-à-vis de son sévère Amphitryon...

On apporta le dîner: c'était un gros morceau de boeuf salé, cuit dans

l'eau de mer à la chaudière de l'équipage... Une galette de biscuit

brisée en deux fit l'office de pain, et le commandant se mit à manger

son biscuit et une large tranche de salaison, en engageant son convive à

en faire autant que lui, si le coeur lui en disait...

Le discret convive fit d'abord comme son hôte, mais en pensant que

bientôt arriveraient sur la table quelques-uns des succulens débris du

festin de la veille, débris en faveur desquels il jugeait à propos de

ménager son appétit en ne donnant que faiblement sur la viande salée

qu'il avait devant lui. Mais son Amphitryon prit bientôt un malin

plaisir à lui ravir cette illusion, la dernière peut-être qui lui

restât.

«M. le capitaine d'armes, dit-il à son invité, vous serez peut-être

étonné de la frugalité du repas que je vous ai engagé à venir partager

avec moi; mais cette austérité alimentaire tient à mes principes,

quoiqu'elle paraisse s'accorder assez mal avec mon goût assez prononcé

pour le luxe. Une bonne table à bord m'a toujours semblé un délassement

ou une jouissance peu digne de la rigidité que doivent s'imposer comme

une règle inviolable, les gens qui savent un peu naviguer. On cite des

capitaines qui, en sortant d'une sale orgie, se sont laissés prendre ou

tuer, pleins d'alimens ou de vin, par des navires qui les avaient

surpris mangeant leurs abondantes provisions et vidant les dernières

bouteilles de Champagne de leurs fastueuses cambuses. Chez moi la

cambuse n'occupe que la plus petite partie du navire et ne contient que

du biscuit noir, de la viande salée et un petit baril de rhum ou

d'eau-de-vie destinée à n'être bue que pendant le combat ou après

l'abordage, quand je suis satisfait de mes gens. Vous m'avez vu

quelquefois, depuis que vous êtes à bord, descendre dans ma chambre pour

manger seul le dîner qu'on venait de servir; ce dîner ne m'aurait pas

été envié par le dernier mousse du bord; et mon jockey, qui me tenait

une assiette derrière le dos, n'eût pas consenti probablement à échanger

sa ration contre la mienne. Mes matelots ont même conçu une si haute

idée de ma sobriété, qu'ils vont disant partout que je vis sans manger

et sans boire, et aucun d'eux ne trouve mauvais que je leur impose des

privations auxquelles je me soumets moi-même avec la dernière rigueur.

Aussi vous avez pu voir que lorsque j'ai donné l'ordre de jeter à la mer

les restes du festin d'hier, personne n'a hésité à envoyer par-dessus le

bastingage, les morceaux les plus friands et les plus exquis.

--Quoi! mon commandant, tout a été jeté par-dessus le bord!...

--Mais oui, sans doute, et cela sans regret, sans la moindre

hésitation... Qu'y a-t-il donc de si surprenant dans ce sacrifice que

j'avais ordonné d'ailleurs?

--Oh! rien sans doute, rien que de fort ordinaire... c'était seulement

une petite réflexion que je faisais, je ne sais même pas trop

pourquoi...

--A terre, il est vrai, je me dédommage un peu de cette contrainte; et

ces plats d'argent que vous voyez vides ici, paraissent là sur ma table

autrement que pour la forme... Mais à bord, il faut que tout ne soit

qu'austérité, surveillance, sang-froid, activité et ordre... Williams,

versez un verre d'eau à monsieur qui doit avoir le palais altéré.

--Pardon, commandant, j'ai bu déjà...

--Cette eau est excellente et ne se gâte jamais à la mer: c'est celle

que nous avons faite à la Martinique... Vous en boirez bien un verre à

ma santé?...

--Volontiers, mon commandant, et puisque vous voulez bien le

permettre...

--C'est cela. Maintenant que notre dîner est fini et que nous avons

passé un quart d'heure à table, le service du bord va reprendre son

empire sur nos têtes saines et nos esprits remontés... Que dites-vous de

l'épicurisme de votre commandant?...

--Mais, je dis qu'il convient parfaitement à la santé et qu'il a surtout

l'avantage de prêcher d'exemple.

--Et vos fusils sont-ils toujours en bon état, vos batteries de

caronades disposées à ne pas faire _chate_?

--Tout est en aussi bon ordre que vous pouvez le désirer, commandant, et

que j'ai pu moi-même m'en assurer.

--A la bonne heure, car d'un moment à l'autre, dans le métier que nous

faisons, il peut arriver une de ces circonstances qui ne justifient que

trop l'excessive prévoyance que l'on doit apporter dans ce qui concerne

le service parfait du navire.

Cela dit, le commandant se mit à se promener sur le pont, et le Banian

presqu'encore à jeûn, alla causer au pied du grand mât avec les autres

officiers, en ruminant tout bas et de manière à n'être entendu de

personne: «Faire servir un mauvais morceau de boeuf salé dans un plat

d'argent, et manger une demi-livre de salaison d'équipage dans des

assiettes de porcelaine de Sèvres! O mystification des mystifications...

Ces capitaines sont les plus terribles originaux que le ciel ait pu

engendrer dans sa colère et pour mon malheur!...»

Le Banian, roman maritime (2/2) · 第 4 / 19 题