L’avantage des explorations que nous recommandons à la jeunesse, ne

consiste pas seulement dans les découvertes qu’on fait sur le terrain

nouveau. Attendons le retour! L’ancienne existence alors présente des

particularités qu’on n’avait jamais remarquées; on est mieux à même de

l’apprécier et de la juger. En un mot, on a fait une cure salutaire où

le vieil homme étroit et égoïste s’est noyé pour laisser vivre d’autant

mieux l’homme nouveau.

On ne saurait assez se rapprocher des petits, ni s’éclairer trop sur les

assises qui supportent l’édifice social, allant partout au fond et aux

sources. A une certaine époque de la vie, il est trop tard pour se

lancer dans les entreprises dont nous parlons. Ce sont là escapades

dignes de tenter la jeunesse, à qui elles donneraient le moyen de passer

des vacances très peu banales. Qu’elle ne craigne pas de s’abaisser en

entrant dans cette voie. Bien au contraire. L’homme est comme le chêne.

Plus ses racines s’enfoncent et plus s’élance la cime!

5. Un mot sur le rôle international de la Jeunesse.

L’écart entre les principes modernes et la civilisation réaliste n’a

trouvé nulle part d’expression plus frappante que dans l’état de nos

relations internationales. Pendant de longues années l’Europe, ramenée à

la barbarie sous les dehors du progrès, a vécu en plein anachronisme.

Nous avons assez dit ce que nous pensions du patriotisme, pour ne pas

être suspect de tiédeur à son égard. Il nous sera d’autant plus facile

de parler avec franchise maintenant.

Le principe des nationalités est susceptible d’exagérations qui

détruisent les effets bienfaisants du patriotisme et font de la patrie

une entreprise contre l’humanité. A ce degré une nation cesse d’être une

grande école de fraternité qui vous élargit le cœur et vous mûrit pour

la solidarité universelle. Elle devient un foyer d’égoïsme où se

fomentent l’hostilité, la haine, l’envie, tous les sentiments qui

désagrègent la société et détruisent la solidarité. Cet état de choses

est si malheureux qu’à lui seul il parvient à neutraliser tous les

progrès réels de l’homme dans la justice et dans l’affranchissement.

Notre Europe maussade et méfiante nous en a fourni des preuves

évidentes.

Là aussi l’esprit moderne avec sa puissance d’équité et d’apaisement a

une œuvre à faire, et l’instant actuel nous y invite. Mille raisons

péremptoires empêchent les hommes mûrs, chargés du maniement des

affaires publiques, de travailler à cette œuvre. De tragiques

nécessités, des situations plus fortes que les volontés humaines leur

lient les mains. L’expectative et la réserve leur sont imposées par leur

dignité même et la grandeur des intérêts confiés à leur vigilance.

Mais la jeunesse, ici, la jeunesse studieuse peut beaucoup.

La République des lettres, des arts et des sciences n’existe plus. Il

faut la ressusciter et créer ainsi, peu à peu, un terrain commun

supérieur. Si cette haute cité de l’esprit a été possible dans la

vieille Europe fractionnée en cent petits États sans cesse guerroyants,

comment désespérer de la refaire aujourd’hui? Tout ce que nous avons de

meilleur en nous, semble se conjurer pour une si belle entreprise. Les

bases sont en somme posées, il n’y a qu’à s’emparer de tous les éléments

de solidarité, de paix, de travail, de lumière, de bonté épars dans le

monde pour créer un ensemble merveilleux.

Toutefois, une des conditions essentielles de succès, c’est la venue de

générations qui ont pratiqué la vie internationale dans leur jeunesse.

Par cela même qu’on est jeune, on a un terrain commun, et des meilleurs.

Walter Scott a dit qu’il existait entre les jeunes gens de tous pays une

sorte de franc-maçonnerie. Il y a beaucoup de vrai dans cette

observation.

Notre jeunesse peut pratiquer la fraternisation dont nous parlons, au

cœur même de la patrie et sans faire un pas au dehors. Il est vrai que

les temps sont bien changés où la France était la seconde patrie de tout

homme cultivé. Mais il en subsiste toujours quelque chose. Il reste de

nombreuses occasions de rencontrer des camarades venus de près et de

loin pour faire ou compléter leurs études en France. On a eu beau leur

dire: n’allez pas en France; ils y viennent quand même. Auprès de ces

étrangers, notre jeunesse a une belle mission à remplir. «Si j’étais

étudiant, comme je ferais la cour aux étudiants étrangers! Je serais

aimable avec eux jusqu’à la coquetterie. Je leur ferais les honneurs de

la bonne hospitalité française. S’ils vivent entre eux comme ils font

d’ordinaire, je trouverais bien moyen d’aller jusqu’à eux et de leur

faire aimer ma compagnie. Puis je les attirerais dans les groupes

français, je les égaierais au contact de notre gaîté. Je leur parlerais

de leur pays et du mien, des choses qu’ils voient et qu’ils ne voient

pas en France. Je plaiderais devant eux notre cause, et je la

gagnerais[17].»

[17] Ernest Lavisse: _Études et Étudiants_, page 287.

On ne saurait assez insister sur l’importance de pareils avis.

* * * * *

Mais il faut faire un pas de plus, le grand pas pour un jeune Français:

il faut se résigner à aller vivre et étudier quelque temps à l’étranger,

afin d’apprendre à connaître et à apprécier ce qui se passe au dehors.

J’avoue que dans cette voie les commencements sont très durs. Il y a de

la glace à briser, des chemins à frayer et à déblayer, et une provision

de courage et de patience à emporter. N’importe, il faut passer par là.

L’Europe de la Renaissance était sillonnée dans tous les sens par des

étudiants qui souvent voyageaient à pied et pieds nus pour ne pas user

leurs souliers. Nous ne pourrons pas refuser de faire en chemin de fer

la moitié du trajet qu’ils faisaient au milieu des difficultés et des

privations. Il faut qu’il y ait bientôt des étudiants français dans

toutes les principales Universités d’Europe, et réciproquement.

Nous attendons de ces jeunes gens une œuvre de réparation et de justice

internationale. Personne n’ignore que la calomnie internationale

pratiquée sur une large échelle a été un des fléaux de ce temps. L’œuvre

infernale de haine et de mensonge a pu s’accomplir en paix, grâce à

l’ignorance publique. Nous nous sommes déshabitués de voir et de

contrôler par nous-mêmes, abandonnant à la presse le soin de nous

renseigner. Or il s’est trouvé qu’une certaine presse nous a si bien

renseignés qu’on ne sait plus à qui se fier et que les nations ne se

connaissent plus. Le pays le plus maltraité, et par ses ennemis et par

ses propres enfants, hélas! c’est la France. Pour effacer les traces

d’une si laide besogne, il faudra du temps; mais aucune peine ne doit

être épargnée. Il n’y aura de meilleurs jours en Europe que lorsque la

jeunesse des écoles et des universités aura peu à peu amené un courant

nouveau dans l’esprit public.--Comme on le voit c’est un monde à créer;

mais aussi que de puissants motifs pour y aller avec enthousiasme!

Jamais labeur plus beau n’attendit des ouvriers de bonne volonté!

VII

LA FOI

«La vérité morale et sociale est comme une de ces inscriptions

tumulaires sur lesquelles tout le monde passe en allant à ses

affaires, et qui de jour en jour s’effacent davantage, jusqu’à

ce qu’un ciseau secourable vienne en approfondir les traits dans

cette pierre usée, tellement que tout le monde est forcé de

l’apercevoir et de la lire. Ce ciseau est entre les mains d’un

petit nombre d’hommes qui se tiennent obstinément baissés vers

l’inscription antique, au risque d’être heurtés et foulés sur le

marbre par les pieds inattentifs des passants.»

Vinet.

«Der religiöse Glaube ist einfach durch sein Vorhandensein im

Gemüth, der im Menschengeist selbst geführte Thaterweis des

göttlichen Geistes!»

Lipsius.

La foi! N’est-ce pas par elle qu’il eût fallu commencer? Ne

détermine-t-elle pas toute la vie? C’est à l’entrée, le regard fixé sur

le but suprême, que nous nous la figurons le plus volontiers! Sans

doute, cette manière de voir est en partie juste, et tous, tant que nous

sommes, nous rencontrons à l’entrée de la vie, sous une forme ou une

autre, une interprétation des choses qui s’offre à nous pour nous

guider. Mais cette interprétation est le fruit de l’expérience d’autrui

et en somme le résultat de leur vie. En disant donc qu’on ne commence

pas par la foi, mais qu’on s’y achemine, on reste sur un terrain très

ferme. C’est là que nous désirons nous placer, autant par égard pour ce

temps, que par égard pour la jeunesse à laquelle nous nous adressons.

Pour se reconstituer une foi, ce temps a besoin de se rendre compte

comment naît la foi, et c’est là aussi un des besoins les plus sérieux

et les plus profonds de la jeunesse.

On entend communément par foi l’adhésion à un corps de doctrine qui se

présente à nous avec un caractère d’autorité. Dieu à une certaine époque

aurait révélé la vérité aux hommes, une fois pour toutes. La révélation

ainsi faite constitue un bloc dont certains hommes et certaines sociétés

sont les dépositaires. Représentant la vérité divine, ils réclament la

même soumission que Dieu. Il ne s’agit pas de peser, d’examiner, de

discuter ce qu’elles nous apportent, mais de le recevoir à genoux au

milieu du silence imposé à notre être tout entier, malgré ses

répugnances ou ses révoltes. Dieu a parlé, cela doit suffire. Toutes les

vieilles croyances autoritaires en sont là. Ce premier point d’où elles

partent et qui entraîne le reste, est le gros point litigieux sur lequel

elles se séparent de l’esprit moderne. Mais hâtons-nous d’ajouter que

l’esprit moderne se rencontre ici avec le Christ et l’Évangile. Jésus ne

recherche pas la soumission, mais la conviction, et il donne à ceux qui

l’écoutent comme critérium de sa parole: «Celui qui voudra faire la

volonté de mon Père qui est aux cieux, reconnaîtra si ma doctrine vient

de Dieu ou si je parle en mon nom.» En disant cela, il indique que la

foi naît de l’expérience et que, pour nous mettre dans les meilleures

conditions possibles d’expérimentation, il faut essayer d’être des

hommes. Vouloir faire la volonté du Père signifie en effet: sonder sa

vie, afin de réaliser ce qui est en elle et d’accomplir la volonté dont

elle est issue. Celui qui veut remplir sa destinée d’homme et lui être

en tout point fidèle, constitue en lui-même la base la plus solide pour

arriver à posséder la vérité humaine et pour juger les doctrines. On a

reproché à ces idées d’ouvrir la porte à la fantaisie individuelle et de

manquer de respect à la vérité. Elles supposent au contraire le plus

grand respect de l’homme et de la vérité divine, que l’on puisse

atteindre jamais. L’homme y est respecté dans sa liberté et sa nature.

Il ne doit être amené à rien ni par la violence ni par la séduction;

mais pas à pas, comme l’enfant apprend à lire, sa conscience doit

apprendre à épeler la vérité. Dieu lui-même se soumet à son jugement, il

se montre, il ne s’impose pas, il cherche à se faire accepter. Je sais

que ce sont là choses graves à dire, où l’on sent le besoin de s’abriter

derrière un plus grand, et je suis bien aise qu’elles aient été

proclamées par le Fils de l’Homme. D’ailleurs, si l’homme est respecté,

Dieu l’est aussi. Sa vérité, pour être admise, ne réclame pas des yeux

fermés, mais des yeux grands ouverts. Quand le Christ, se sentant tout

pénétré d’elle, l’annonce aux hommes, il leur dit: Recueillez-vous, ceci

est saint, ceci est grand. Le premier venu ne saurait le saisir, il faut

de l’effort et de la peine. Ramassez toutes les puissances qui sont en

vous, faites appel à toute lumière, à tout secours, essayez d’être des

hommes par l’intelligence, le cœur, la volonté, de ne vous réduire et

vous mutiler en rien, par aucun ascétisme et par aucun vice, et il vous

sera donné de saisir dans ma parole, non pas le son fragile d’une voix

qui s’éveille et s’éteint, mais l’écho même des réalités éternelles.

Ceci dit, nous pouvons tranquillement poser notre base que voici:

_Le monde entier des faits intérieurs et extérieurs, y compris

l’histoire avec ses traditions, constituent le champ de l’expérience,

qui est la base de la foi._

La foi est le sommet de la vie, de toute la vie, la synthèse totale de

l’induction humaine! Toutes nos expériences et celles du passé vivifiées

à travers notre âme se condensant ensemble et constituant pour nous la

révélation personnelle que nous a fait la vie: voilà la foi. C’est dire

qu’on y arrive par des centaines et des milliers de chemins, souvent

bien différents les uns des autres; mais ces chemins ont tous ceci de

commun: ce sont des étapes vers l’infini. L’homme est en évolution, et

avec lui la nature entière, de l’atome et de la cellule vers la vie

parfaite. Sa loi c’est _le devenir_. Et quand il prend conscience de ce

fond de sa destinée, aucun phénomène ne lui apparaît plus comme isolé.

Tout se tient, se lie, se ramène à l’ensemble, tend plus loin et plus

haut. Chaque pas annonce le pas suivant. Ce sens qui prend la vie dans

son ensemble, remonte à son origine, pousse au delà de son terme, la

rattache à un point de départ et à un but, enveloppe en un mot tout ce

détail dont nous sommes faits, dans la grande volonté qui est au fond

des choses, est _le sens religieux_. Il est essentiel d’insister sur la

forme primordiale que revêt le sens religieux, lorsqu’il commence à agir

et qu’il n’a pas abouti encore à cette conclusion élevée, fleur dernière

et sublime que nous appelons la foi. Cette forme se nomme la piété, et

elle est elle-même une manifestation ennoblie du respect. La piété est

le respect confinant à l’au-delà. Je la compare à cette ligne de

l’horizon marin où le bleu des mers se confond avec le bleu du ciel.

Nulle part l’intime pénétration des choses humaines et surhumaines ne se

sent mieux que dans la piété. Elle pressent et vénère dans chaque

réalité humble, la réalité supérieure. La piété est, avec le respect, le

phénomène humain le plus important. Pour notre temps, et pour notre

jeunesse en particulier, on ne saurait s’en exagérer la valeur. Ces deux

sentiments se mêlent constamment à l’attitude de l’homme en face des

choses. Ils donnent le ton à sa vie morale, et en marquent

l’intensité.--Un être qui vit mal perd le respect et perd la piété.

L’impiété est un crime complexe où se résume le mal que nous avons

commis en détail. Il se peut que l’homme n’arrive pas à croire à la vie,

nul ne peut lui en faire un reproche, s’il a gardé la piété. Mais si le

manque de foi est le résultat de l’impiété, nous sommes en face d’un

suicide moral.

Ce que l’on peut observer de plus étrange dans ce domaine, c’est la foi

sans la piété; foi raide, hautaine, antipathique, dépourvue de ce parfum

d’humanité sans lequel rien ne vaut. Une foi qui ne pratique pas le

respect, a le verbe haut et dur et même se moque au besoin de la foi

d’autrui. Il faut se méfier de ce genre de foi. Ce n’est qu’une

apparence vaine. L’arbre est resté debout, mais les racines sont

coupées: regardez-y de près, il est mort. Mieux vaudrait être pieux et

incroyant.

Si j’insiste tant sur le respect et la piété, je sais pourquoi. Pour

nous reconstituer une foi vivante, ce sont là les conditions premières.

Or c’est bien d’une reconstitution qu’il s’agit aujourd’hui, non

seulement pour ceux qui ont rompu avec le passé, mais aussi pour ceux

qui ne savent plus comment accorder des traditions vénérées avec des

convictions personnelles tout aussi respectables. L’humanité en est

arrivée à une de ces époques où il faut, pour pouvoir continuer, qu’elle

se retrempe à la source de vie et d’espérance. Nous le ferons d’autant

mieux que nous serons plus pénétrés de piété filiale vis-à-vis du grand

passé religieux dont les symboles, les mœurs, les idées contiennent tant

de trésors, et que nous nous approcherons d’autre part plus

respectueusement de la vie actuelle et de ses réalités. Ainsi l’histoire

comme la vie nous montreront sous des formes diverses la même humanité

toujours à la recherche du verbe qui doit l’expliquer à elle-même et lui

donner la paix.

Il s’est fait, dans ce siècle dominé par tant de bruits, un travail

modeste, travail d’avenir s’il en fut, mais complètement ignoré du plus

grand nombre. C’est celui qui a consisté à remonter partout au berceau

des traditions religieuses. Ce travail nous permet d’assister à leur

genèse et de les comprendre mieux quelquefois que les contemporains

immédiats. Il a été surtout mené avec une infatigable activité, pour

tout ce qui concerne le Christ et son œuvre. Et plus nous nous

replongeons dans cette étude, plus il apparaît, en premier lieu, que le

Christ est un inconnu, non seulement dans le monde, mais encore dans les

Églises qui se réclament de lui. Si quelque chose est obstrué, terni,

dévié de sa direction première, c’est bien le vieil Évangile. Ce sera

l’éternel honneur de la théologie historique, d’avoir rapproché

l’Évangile primitif de la conscience du temps présent. Faute de cette

clef, nous étions à jamais séparés par le cœur et la pensée d’une époque

lointaine dont les formules intellectuelles et les mœurs nous étaient

devenues lettre close. Mais maintenant le fil de l’évolution humaine est

renoué. Dégagées de ce qu’elles ont de local, de transitoire,

débarrassées des superfétations ultérieures, les grandes vérités

fondamentales de l’Évangile nous apparaissent dans leur portée réelle.

Dans sa pensée, comme dans sa pratique, dans sa façon d’interpréter le

monde comme dans sa manière de régler l’activité humaine, l’Évangile

dépasse à tel point toutes les Églises qui se sont réclamées de lui,

qu’il est dans l’avenir bien plutôt que dans le passé. Et plus on fixe

son attention sur ce sujet, moins on peut s’empêcher de constater une

grande affinité entre cet Évangile oublié et les meilleures aspirations

de l’esprit moderne. Nous sommes faits pour nous comprendre, et cela

pour une multitude de raisons dont je me contenterai d’indiquer

quelques-unes.

Notre temps a rompu avec les idées générales, surtout en ce qui concerne

la métaphysique. Il lui serait bien difficile sinon impossible de

s’assimiler la religion, même la plus pure et la plus élevée, si elle se

présentait sous la forme d’une doctrine métaphysique. Or la sobriété de

Jésus pour tout ce qui concerne le monde transcendental est extrême. Il

a fait descendre la religion du ciel sur la terre, des grandes

préoccupations cosmiques dans la conscience humaine. Ce qui nous frappe

surtout en lui, c’est ce caractère d’humanité dont sa personne et sa

doctrine sont imprégnées. Il a montré à l’homme la grandeur de son

humble mission; ce chemin étroit qui va vers les sommets divins à

travers les longues patiences et les labeurs obscurs. En même temps il a

humanisé Dieu. Le mot de Vinet est bien vrai: _Cette belle parole d’un

païen: Je suis homme et rien d’humain ne m’est étranger, l’Évangile l’a

mise dans la bouche de Dieu._ Cela n’est pas vrai seulement parce que

Jésus a prêché la Pitié éternelle qui souffre de nos douleurs, la

réparation, par le sacrifice, et par le pardon de ce péché qui tue la

pauvre humanité, mais encore parce qu’il a fait sentir que pour l’homme,

la plus pure révélation de Dieu et la plus familière, c’était l’homme.

Cette grande vérité psychologique, qu’un être ne peut atteindre par

l’intelligence et le cœur que les réalités dont il a le commencement en

lui, éclate à chaque pas dans l’Évangile. Elle en fait l’humilité,

puisqu’elle le fait descendre vers toutes les misères; mais elle en fait

aussi la hardiesse et la puissance, puisque à travers ces misères mêmes

nous remontons de degré en degré jusqu’à la source de vie, pour nous

entendre dire: vous êtes de la race de Dieu. Jésus a fait plus

qu’annoncer Dieu, il l’a fait sentir et rendu en quelque sorte plus

évident que le monde. A travers cette vie sainte, le Dieu inconnu et

caché se traduit en langue humaine, Dieu est là, on le voit, on le sent,

son esprit passe à travers les cœurs qui s’aiment et se réveillent à la

justice: c’est une aurore de Dieu sur l’humanité. Cette nostalgie du

divin, cette soif de vie permanente, cet ardent désir de tremper nos

lèvres à la source même, de ne plus croire sur la foi des autres et par

procuration, mais de voir, toucher, d’entrer nous-mêmes au saint des

saints et d’y adorer, ce n’est que sous cette forme que nous pourrons la

satisfaire.

* * * * *

Une autre raison qui nous recommande l’Évangile est celle-ci: Il faut

que la foi de ce temps soit très humble. Nous ne pouvons pas compter,

comme certaines grandes époques de synthèse, de découvrir dans cette

génération le verbe qui réponde à toutes nos questions et soit la

formule adéquate de notre pensée entière. Cieux et terre, tout est

changé, et les mondes ne se refont pas en si peu de temps. Nous

contenter du pain quotidien, du verre d’eau qui ranime et permet de

marcher encore, voilà notre lot. Pour nous donner cela, le Christ est

merveilleux. Il est venu à l’heure où les dieux se mouraient, où les

temples se crevassaient, où dans la majesté séculaire des vieux cultes,

du culte juif comme des autres, l’âme inquiète trouvait un fardeau de

plus, au lieu d’un soulagement. Par delà les coutumes vieillottes et les

formalismes décrépits, par delà l’orgueil sacerdotal et les finesses des

scribes, il a renoué l’antique et humaine tradition des prophètes

humbles devant Dieu et fraternels avec les misérables, grands en face

des maîtres de la terre et redoutables pour les méchants. Il a dit à

tous ceux qui cherchaient et travaillaient: Une chose est nécessaire:

_Se confier au Père, se donner aux Frères._ Il a dit en outre cette

parole qui est le centre de toute justice: L’âme vaut plus que le monde.

Il a recherché les petits, ceux qu’on écrase et qu’on oublie, le peuple,

l’enfant, les grands labeurs et les souffrances profondes, la

simplicité, le sacrifice. Ne disant que le strict nécessaire pour ne pas

multiplier les paroles, il s’est jeté tout entier dans l’action et a

recommandé la fidélité dans les petites choses, et par là encore il est

comme fait pour nous. Écartez tous les commentaires tendanciels, tous

les accaparements de sa personne et de sa doctrine, mettez-vous en face

de cette croix du Calvaire et vous le verrez bien: Du fond de votre

conscience, à travers les douleurs saintes des justes de tous les temps,

à travers ce sentiment de justice si vivace dans l’âme moderne, vous

entendrez quelque chose vous dire: _La vérité, la voilà pour l’homme: Se

confier, se donner._ Le salut du monde vient de ceux qui ont pratiqué

cette loi jusqu’à la mort.

* * * * *

Et qu’on ne se figure pas que cette simplicité de foi qui tient en trois

mots soit de la pauvreté. Toutes les grandes époques de foi ont été

sobres de paroles; elles étaient d’autant plus riches en tout ce

qu’aucune parole ne saurait exprimer, en amour, en puissance, en joie.

Les systèmes viennent sur le tard, quand l’esprit s’est enfui. Ils se

multiplient alors, ils pullulent, et les gros volumes s’entassent. Au

commencement il y a autre chose, et je préfère bien cela. J’ajoute que

c’est là ce qui convient le mieux à la jeunesse.

Il y a dans cette folie divine de l’Évangile de confiance, de sévérité,

de simplicité et d’amour, quelque chose qui s’empare d’emblée des cœurs

jeunes. Certaines religions sont bonnes pour abriter les vieux égoïsmes,

les sénilités, les puérilités, ou encore pour soustraire aux bruits du

dehors les cœurs déçus, ou encore pour endormir doucement les

consciences et les intelligences. Celle-ci est surtout faite pour la vie

et les vivants. Elle nous jette en pleine action, en pleine mêlée; elle

nous fait faire un beau départ avec vaisseaux brûlés derrière nous.

Point de regard en arrière! C’est énergique, viril, joyeux. Cela sonne

et vous enlève comme le clairon des batailles!

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