Il leur faut des distractions communes, des plaisirs communs
naturellement sous les yeux des parents et, surtout dans un monde comme
le nôtre, entourés des précautions nécessaires. En vérité, quand nous
regardons la vie qui est faite à notre malheureuse jeunesse, nous sommes
obligés de dire qu’elle est sevrée des plus pures joies. Quand on est
jeune, on a un grand besoin d’une foule de choses auxquelles personne ne
semble penser. Besoin d’affection, d’échange de sentiments avec des
femmes aimables et respectables, de franche et bonne gaîté, partagée
avec des jeunes filles de même âge. Ce besoin, chez un jeune homme qui
n’a pas été préalablement étiolé et corrompu, est bien plus fort que les
tendances inférieures dont on nous rebat les oreilles.
Oui, dans cette vie errante et crépusculaire, cette vie à tâtons, qui
est celle de la jeunesse, nous avons besoin d’amitiés éclairées et
bienveillantes, de sourires et de lumière pour dissiper les ombres de
notre pensée, de regards encourageants pour bannir loin de nous les
idées tristes ou mauvaises. Nous avons un cœur, et ce qui me navre c’est
qu’en général personne ne semble s’en douter. Est-il étonnant alors que
nous cherchions à lui donner satisfaction dans les sentiers défendus
puisque partout ailleurs nous sommes repoussés? Hélas! nous avons beau
chercher, nous ne trouvons qu’illusion, dégoût, et nous sentons bientôt
que l’amour facile est comme les mirages du désert.
Oh! bien fou qui prendrait pour éclairer ses pas
Ces lueurs trompeuses ou feintes!
Ne te retourne pas! ne les regarde pas!
Ce sont des étoiles éteintes.
A. Dorchain.
* * * * *
Le pire résultat de la vie méchante et anormale où nous sommes, de notre
incurable légèreté dans les choses de l’amour, de notre corruption,
c’est de nous avoir fait perdre ce monde de charme et de beauté, que
j’appellerai l’aurore de l’amour. Il est une terre matinale, pleine de
fleurs fraîches écloses, baignée de rosée et de soleil, une terre vierge
et pure, où nul pied ne s’est posé, où nulle poussière et nulle
souillure n’ont passé. C’est la terre d’éclosion de l’amour, à travers
les amitiés de jeunesse, les sourires et les jeux. On n’y connaît encore
du sentiment que sa douceur, sans entrevoir sa profondeur de souffrance.
L’amour sans doute est bon, même quand il nous a fait pleurer. Il ne
faut rien en regretter, même nos larmes et nos chagrins. Mais la terre
dont je parle ne les connaît pas encore. Elle est au seuil de nos jours
comme un paradis radieux où le bonheur de vivre, de se voir, de s’adorer
de loin et avec respect, le plus souvent sans le dire, suffit. Nous
avons fermé ce paradis. Il faut le rouvrir et commencer à en rendre le
goût à la jeunesse. Elle reconnaîtra bientôt qu’il y a plus de plaisir
et de charme dans cette fleur de sentiment que dans tous les plaisirs
factices.--Une jeunesse sans amour est comme un matin sans soleil. Si
notre jeunesse est si morose, c’est que beaucoup sont devenus sceptiques
en amour. Ils ont suivi surtout les chemins qui en éloignent. La vie
rejette celui qui en a troublé la source. Désormais elle se refuse à
lui. Jamais plus il ne peut la saisir dans sa beauté robuste. Ni le ciel
bleu, ni les fleurs, ni l’eau qui murmure ne lui révèlent plus leur
secret. Il se sent exclu de la vie. Voilà l’excommunication la plus
terrible. A son âme flétrie, le monde apparaît flétri. Celui qui se
respecte et respecte l’amour connaît des joies intenses, des joies
d’enfant inconnues aux autres. Il a gardé intacte la faculté d’être
heureux. La vie saine et forte court dans ses artères comme la sève au
tronc des chênes, et sa jeunesse lui communique cette ivresse divine qui
fait que le monde entier chante dans son cœur. Toutes les existences des
viveurs réunies ne valent pas une heure de la sienne.
L’enthousiasme juvénile n’est qu’une autre forme de l’amour. Il grandit
et diminue avec celui-ci. A mesure que diminue en nous la faculté
d’aimer et la qualité de notre amour, l’enthousiasme lui aussi baisse ou
s’altère. L’amour respecté est une source non seulement de poésie, de
joie, d’entrain, mais aussi de force et de vaillance. A ceux qui
observent la chasteté virile appartient au plus haut point le secret de
la vertu. La vertu n’est autre chose que le résumé de toutes les mâles
qualités qui fleurissent dans ce monde de beauté et de fidélité. C’est
là que sont les cœurs fermes, indomptables, les yeux clairvoyants, les
bras capables de frapper de grands coups. A mon avis, cette
concentration de vigueur, cette fière conscience de sa dignité et de sa
force sont la plus haute des récompenses.
Je ne veux pas trop insister sur cette autre récompense qui consistera
plus tard à entrer sain de corps et jeune de cœur dans l’union du
mariage avec la femme de notre choix. Si élevé qu’il soit, ce but
pourrait paraître un peu lointain, en raison surtout des dures exigences
de la société actuelle.
Et cependant, si l’on songe à sa carrière future, et si l’on s’y
prépare, ne doit-on pas aussi songer au temps où la qualité de chef de
famille, de protecteur d’une femme, de père, nous crée de si hautes
responsabilités. Celui qui n’a jamais remercié ses pères d’avoir vécu de
telle sorte qu’ils lui aient laissé une bonne santé, un sang pur, une
vitalité entière, ne sait pas ce que c’est que la solidarité de la chair
et du sang, ni quels devoirs austères nous avons à remplir envers ceux
qui un jour sortiront de nous. Parmi tous les crimes qui se commettent
sous le soleil de Dieu, celui dont je voudrais le moins avoir chargé ma
conscience, est d’altérer en ma personne la source de vie, et de léguer
à d’autres une existence amoindrie, accablée de maux, un corps misérable
et une âme usée!
Ces choses-là sont bonnes à méditer, et la jeunesse est le seul âge où
il ne soit pas trop tard pour y songer.
* * * * *
Mais voici le point où l’amour confine à la cité. Il est temps de porter
nos regards plus haut et plus loin.
4. Patrie et rôle social de la Jeunesse.
Au delà de la famille, des amitiés, de l’amour, mondes intimes et sacrés
où l’individu s’initie à la solidarité, s’étend, les enveloppant tous,
la patrie.
[16]«Dans son essence, le patriotisme est la joyeuse communion avec le
milieu dont nous sommes issus. La fleur rit au soleil natal; le chêne,
d’une étreinte puissante, enserre le sol et en aspire le suc; l’homme
sourit à la maison paternelle, aux horizons prochains, à son père, à sa
mère: il s’en imprègne, il s’y attache, d’abord sans le savoir, et peu à
peu d’une manière consciente. A travers la famille, cette première forme
de tous les amours, l’homme s’élève à un amour plus large, plus riche,
celui de la patrie. Par un échange d’influences et une compensation de
bienfaits, la patrie, sans cesse, enfante la famille, la nourrit de sa
sève, la forme et l’inspire, et la famille refait la patrie, la
renouvelle et la perpétue.
[16] _Justice_, par C. Wagner, p. 113.
«Le patriotisme est donc un ensemble de sentiments, d’hérédités,
d’affinités, qui nous font entrevoir au delà de la vie individuelle, au
delà de la vie de famille, une grande et large vie commune à laquelle
nous prenons part.
«La patrie est dans le sang, dans le rythme particulier de notre vie
nerveuse, dans notre pensée, dans notre langue, et jusque dans les
inflexions de notre voix. Elle est moulée dans nos os et chante sur nos
lèvres.
«La patrie, c’est encore ce ciel, ces montagnes, ces champs, cette vaste
mer qui frappe nos rivages. Tout cela n’est pas hors de nous seulement,
c’est en nous. Nous portons dans notre nature physique comme un écho de
la terre maternelle, et dans nos cœurs le souvenir rayonnant,
ineffaçable de son image.
«La patrie c’est encore tout ce qui dort dans les tombeaux, les pères de
nos pères. C’est le flambeau de vie passé de main en main à travers les
âges et que nous tenons à notre tour; c’est tout ce qu’on a souffert,
pensé, lutté, prié; tout le patrimoine d’épreuves et de gloire, de
vertus ou de défauts, de forces vives ou de blessures à guérir.
«La patrie, ce sont les aïeux, mais aussi c’est l’enfant. C’est la tête
frêle et gracieuse qui vient demander sa place au foyer; c’est celui
qui, couché sur les genoux de sa mère, porte, sommeillant en lui, tout
le passé et tout l’avenir.
«Certainement, la patrie est plus que l’individu et plus que la famille.
Elle est une des grandes étapes dans cette vie mystérieuse qui va de la
personne à une existence plus pleine, plus élevée, et qui appelle,
justifie, impose tous les sacrifices, même celui de notre vie
particulière.»
L’amour réel et puissant de la patrie peut exister à l’état presque
instinctif; mais il a tout à gagner à devenir conscient et réfléchi. A
ce degré, il devient l’initiation à la vie nationale et à l’âme
nationale. L’âge de cette initiation est la jeunesse. Celui qui traverse
cette période où le génie de son peuple lui est révélé, sent s’accomplir
en lui une nouvelle naissance. Plus cet événement intérieur est profond
et sérieux, plus la qualité d’amour dont chacun aime son pays est pure
et élevée. Il faut nous défendre d’un patriotisme bruyant, phraseur et
tapageur, pour nous pénétrer toujours davantage de celui qui est
silencieux, vrai, actif. Je souhaite surtout à la jeunesse de ne jamais
donner dans le chauvinisme, qui est la caricature du patriotisme. La
meilleure manière d’aimer son pays est d’en cultiver en soi le génie et
de se garder avec soin des travers et des défauts qui risquent de le
ternir. A ce titre, le devoir de la jeunesse française est aussi beau
que simple à discerner. Toute la marche de notre histoire nous
l’indique. La France démocratique telle qu’elle résulte de la
collaboration des volontés humaines avec la force des choses, voit de
plus en plus son idéal se confondre avec l’idéal même du progrès humain.
Aucun pays du monde n’a plus que le nôtre dépensé ses ressources, son
génie, son sang pour des biens immatériels: la liberté, la justice, la
vérité. Ces biens, il les a poursuivis, non seulement pour lui-même,
mais pour les autres, parfois pour ses ennemis de la veille ou du
lendemain. Notre histoire est la plus éclatante réfutation de
l’utilitarisme national. Ce n’est pas nous qui avons fait de la patrie
un agglomérat d’égoïsmes, une entreprise contre humanité. La grande
tradition d’héroïsme et de générosité qui résulte d’un tel passé est
tout à fait de nature à élever l’amour instinctif du sol natal jusqu’à
ce sentiment à la fois réfléchi et enthousiaste où le culte de la patrie
confine à celui de l’humanité. Quel plus bel idéal pour enflammer et
former de jeunes caractères, pour inspirer de nobles vies!
Je ne déduirai nullement de là que la jeunesse française doive aspirer
aux douteuses dispositions de ces cosmopolites qui se remplissent la
bouche du mot humanité et traitent le patriotisme de préjugé. Sans les
patries, l’humanité n’est qu’une entité vide. De même que celui qui
remplit fidèlement ses devoirs de famille, rend les plus grands services
à la patrie, de même en se consacrant à son devoir de citoyen d’un pays
particulier, on sert l’humanité. Pour nous, la vraie manière de servir
l’humanité, c’est d’entretenir avec le plus grand amour la sainte flamme
de l’idéal national, de nous en réchauffer toujours davantage
nous-mêmes. La cause de la liberté, de la justice, de l’égalité telle
que notre démocratie s’efforce de les réaliser, est en grande partie
liée, dans le monde, au sort qu’elle aura chez nous. Nous pouvons la
gagner ou la perdre par la façon d’organiser notre vie nationale. Plus
je vois les événements marcher et mieux je comprends qu’en faisant nos
affaires, et en nous y appliquant, nous accomplissons en même temps une
mission générale. J’en déduis donc très simplement ceci: Il y a un
intérêt humain à ce que la démocratie française soit forte et sage. Elle
le deviendra toujours davantage par l’union. Donc il y a un intérêt
humain à ce que chacun de nous soit aussi aimable que possible avec ses
compatriotes, et les traite avec bienveillance et justice, comme des
frères en un mot. Est-ce assez évident? Pourtant il suffit d’énoncer ces
choses pour faire entrevoir tout un vaste programme. Car il y a à faire,
et beaucoup, pour mettre largement en pratique notre bel idéal national.
Il ne faut pas confondre l’idéal d’une nation avec le spectacle
journalier que donne sa vie. En effet, si cette vie est en marche vers
l’idéal, elle peut en être encore fort éloignée. Tel est le cas,
avouons-le sincèrement. Dans sa masse, notre peuple est assez éloigné
encore de l’éducation démocratique et des mœurs de la liberté.
Par son énergie, son activité, la merveilleuse souplesse de son génie,
nous l’avons vu se relever d’une défaite extérieure sans précédent. Il
n’a rien à redouter à l’extérieur. Pourvu qu’il soit vigilant, il peut
se reposer dans la conscience de sa force et de sa dignité reconquises.
Le moment est venu de tourner tous nos efforts sur la vie intérieure
pour _nous élever par nos mœurs civiques, tout l’ensemble de la vie
nationale, à la hauteur de notre idéal démocratique_. Ici apparaît avec
clarté le devoir et le rôle de la jeunesse. Je vais essayer de
l’indiquer brièvement et je dirai à chacun de mes jeunes compatriotes:
_si vous aimez votre patrie, voilà ce qu’il faut faire_.
* * * * *
Par une sorte de fatalité, que subissent d’ailleurs toutes les nations à
des degrés divers, nous en sommes arrivés à un _émiettement social_ très
regrettable. Les intérêts, les situations sociales, les tendances
politiques, les opinions philosophiques, les croyances, tout nous
divise. Nul besoin de décrire le détail: Lisez les journaux et regardez
la vie. Depuis que nous avons le droit de tout écrire et de tout dire,
combien s’est-il passé de jours sans que des compatriotes se soient
maltraités les uns les autres de la pire façon? Il faut que le génie
supérieur d’une nation soit bien puissant pour triompher d’un pareil
état de choses. Si malgré cela nous marchons sans cesse, quelle foi
inébranlable cela ne doit-il pas nous inspirer dans nos principes! A
plus forte raison pourrions-nous avancer, si au lieu d’être divisés nous
marchions la main dans la main. La grande œuvre à tenter est celle de la
_concentration nationale_. Le moment est propice.
Je sais que la jeunesse souffre du triste spectacle de tant de luttes
stériles et de tant d’antagonismes; qu’elle est animée des meilleures
intentions. On peut d’autant mieux lui parler, ayant un allié dans son
cœur. Voici ce que je lui dirai: Vous avez très bien fait de vous
rechercher les uns les autres depuis un certain nombre d’années, de vous
organiser et de vous associer, et j’applaudis à toutes les créations
issues de cette inspiration salutaire. Associations ou cercles
d’étudiants, unions de jeunes gens, de quelque couleur et de quelque
tendance qu’elles soient, ont ceci de bon qu’on y cultive l’esprit de
corps. Hélas! quelquefois on y cultive aussi le particularisme et
l’esprit de parti, ce qui est s’associer pour une mauvaise action. Mais
je ne veux mentionner ce triste travers qu’en passant. En général
s’associer entre semblables est excellent. Cela apprend à vivre et à
considérer un intérêt plus élevé. Seulement je demande davantage. Vous
vous recherchez entre semblables selon le proverbe: qui se ressemble
s’assemble. Cela ne répond qu’à un besoin, celui de se toucher les
coudes entre gens du même monde et du même esprit. Si vous ne vous
préoccupez que de ce besoin-là, vous arriverez à l’étroitesse
infailliblement. L’étroitesse engendre l’esprit de coterie, et nous
revoilà en plein dans le mal. Il faut se souvenir que l’homme a besoin
de voir et d’entendre autre chose que les produits du milieu accoutumé.
Sortez de vos unions, de vos cercles, de vos clans et allez voir ce qui
se passe ailleurs. Mêlez-vous aux esprits qui n’ont pas votre couleur.
Ce sera bigarré, mais aussi combien intéressant et instructif!
Dans un pays démocratique où toute opinion a droit de se faire entendre,
il faut cultiver la faculté d’écouter. Nous savons parler, crier même;
mais nous ne savons pas écouter l’adversaire. Au fond nous gardons un
très vilain levain autoritaire. Aussitôt que des opinions contraires aux
nôtres se manifestent, un démon secret nous incite à crier: assez! Il en
résulte que nous avons bien la liberté de nous réunir et de parler, mais
ce que la loi nous accorde est souvent compromis par notre faute. Neuf
fois sur dix, une réunion publique dégénère en vacarme ou en pugilat. Ce
n’est pas démocratique, cela--Donc il faut apprendre à écouter les
contradictions. Le moyen: Se rechercher entre jeunes compatriotes
d’opinions, de religions, d’études différentes et faire en commun
l’apprentissage de la liberté et de la tolérance que j’aimerais mieux
appeler de la justice.
Quand on est jeune, on n’est en général pas méchant. Même les bêtes
fauves sont gentilles au début de la vie. Leurs instincts sanguinaires
ne se réveillent que plus tard. Il en est de même pour l’homme. A
condition de profiter de cette heureuse disposition naturelle, on peut
arriver à de très beaux résultats. Je connais en Suisse des sociétés
d’étudiants où les différences politiques ne jouent pas de rôle. Ces
sociétés sont assez restreintes pour que la camaraderie s’établisse
entre leurs membres, et souvent l’amitié. Celle-ci, comme l’amour,
trouve à se nicher parfois entre gens d’origine bien diverse, et dure
bien au delà des années d’étude. Souvent ces amis de jeunesse se
trouvent dans des camps politiques rivaux, ou séparés par d’autres
distances que crée la vie. Mais leurs souvenirs communs laissent
subsister un terrain neutre sur lequel on se rencontre, et cette
circonstance enlève aux luttes beaucoup de leur amertume. Sans doute ces
choses arrivent partout, chez nous aussi. Mais ce sont des exceptions
trop rares. On nous élève par troupeaux séparés et l’intérêt du parti
exige souvent que la jeunesse elle-même soit enrôlée et dressée à la
bataille.
Sainte-Beuve a dit:
Il existe, en un mot, chez les trois quarts des hommes,
Un poète, mort jeune, à qui l’homme survit.
Dans un certain sens cela est vrai. Mais on pourrait dire, avec beaucoup
plus de raison, que ce qui meurt jeune dans les trois quarts d’entre
nous, c’est précisément l’homme. A cet homme, mort depuis longtemps,
survit un notaire, un avocat, un professeur, un politicien, un
financier, un manœuvre, un homme d’église. Et lorsque, à ces survivants,
à ces tristes restes, pourrait-on dire, on vient parler d’humanité, de
devoirs humains, d’intérêts humains, ils répondent de bien haut: Ce
n’est pas notre affaire!
Ne pourrait-on pas ainsi, en se promenant à travers ce pays, y
rencontrer une foule de gens en qui le Français est mort bien jeune,
pour céder la place à un radical, un anarchiste, un monarchiste, un
clérical, etc., etc.? Pour l’amour de cette belle patrie, nourrissons si
bien en nous le Français qu’il survive à toutes les épithètes dont la
vie viendra l’affubler plus tard, et créons des milieux bien
accueillants où nous pourrons nous rencontrer entre hommes de bonne
volonté venus des quatre coins de l’horizon intellectuel.
* * * * *
Mais cela ne suffit pas, il faut franchir les barrières sociales. La
jeunesse studieuse et la jeunesse populaire auraient beaucoup à
apprendre l’une de l’autre.
Lors des belles fêtes de l’université de Toulouse en mai 1891, M.
Jaurès, professeur de philosophie, disait ceci: «Il faut que le progrès
de quelques-uns dans la vérité se traduise par le progrès de tous dans
la justice, et, de même qu’en ces jours de mai, le beau jardin qui
enveloppe ces demeures, envoie jusque dans les laboratoires et les
bibliothèques les souffles et les parfums de la terre renouvelée, il
faut que la haute science et la haute pensée soient comme pénétrées par
le renouveau fraternel des sociétés humaines.» Ce sont là des sentiments
de la plus pure beauté et qu’il est urgent de mettre en pratique. J’ai
parlé déjà, à plusieurs reprises, de certains éducateurs à rebours qui
corrompent le peuple et lui vendent leurs détestables leçons à prix
d’argent. Si la jeunesse studieuse tout entière comprenait ses devoirs
en cette matière, il y aurait bientôt une lutte salutaire organisée
contre ces influences délétères. Les efforts faits dans ce sens par un
certain nombre de sociétés à Paris comme en province méritent d’être
imités. Toutefois qu’on ne s’imagine pas que ce soit le seul avantage
d’un rapprochement que je désire et appelle de mes vœux. Le peuple y
apporterait autant que vous lui offririez. Mais pour cela il ne faut pas
seulement le haranguer, il faut le rechercher, le fréquenter, se lier
avec de jeunes ouvriers, et, si possible, fonder même des sociétés où
l’on se rencontrerait entre tous les éléments qui forment une patrie.
Pour organiser un esprit public et une pensée commune dans la nation,
c’est par ces petits moyens très laborieux et souvent pénibles à mettre
en pratique qu’il faut commencer. La rencontre habituelle et
bienveillante des différents éléments sociaux détruit une foule de
mauvais préjugés habilement entretenus. On ne se connaît pas les uns les
autres, c’est pour cela qu’on ne s’entend pas. Et ce n’est pas par une
action d’ensemble sur les masses qu’on pourra remédier à l’émiettement
social et à la méfiance universelle. La confiance demande à être
reconquise par le détail. Il y a là tout un monde nouveau dans lequel on
commence seulement à marcher. Je n’oublierai jamais le bien que j’ai
constamment rapporté du commerce familier avec le peuple, ville ou
campagne, ainsi que des bonnes réunions d’aide fraternelle et d’études
sociales fondées, il y a dix ans, à Paris, par M. T. Fallot, et qui
mériteraient d’être mieux connues, afin d’être fréquentées davantage.
* * * * *
Il nous reste à indiquer encore une autre voie. Pour celle que nous
venons d’indiquer, de la bonne volonté suffit; mais pour entrer dans
l’idée que nous allons émettre maintenant, c’est de l’esprit de
sacrifice, de l’héroïsme qu’il faut.
Il ne s’agit de rien moins que de voyages d’exploration dans les divers
domaines de la vie populaire. Celle-ci est pleine de dessous, de détails
douloureux ou admirables qu’on ne peut apercevoir du dehors. Le peuple,
qui se connaît mal lui-même et se juge mal, ne peut pas nous renseigner.
Nous sommes à en présence d’un monde fermé, non par la méfiance ou la
volonté des hommes seulement, mais par la force des choses. Pour s’en
procurer la clef, il faut se résoudre à vivre de la vie des humbles.
De même que d’autres prennent le train ou le transatlantique pour aller
explorer les pays lointains, on peut quitter pour un temps le monde où
l’on vit et, sans parcourir de distances matérielles, franchir de
grandes distances sociales. A telle heure, tel jour vous cessez d’être
celui que vous étiez. Sous d’autres vêtements, parmi des inconnus, vous
vous engagez comme ouvrier, domestique, simple soldat, en vous
interdisant rigoureusement de vous souvenir de vos privilèges, ou de les
faire valoir d’aucune façon. Vous entrez dans le rang, et vous acceptez
d’être traité comme tout le monde. Il n’y a pas de livre, pas d’homme,
le plus expérimenté même, qui puisse nous ouvrir les yeux comme ce genre
d’exploration.
Quand on se prépare à exercer une influence quelconque, à diriger
n’importe quoi, à tenir dans sa main une partie de la destinée d’autrui,
comme c’est le cas pour la plupart des jeunes gens instruits, il est bon
d’avoir passé un certain temps parmi les administrés, les petits, les
ignorés, afin d’apprendre à deviner, en souffrant, le secret de la
justice.
Rien ne forme au commandement comme l’obéissance; rien n’est utile à
celui qui parle, ordonne, décide de haut, que d’avoir entendu jadis
tomber sur sa tête des ordres bons ou mauvais, équitables ou iniques,
sous lesquels il fallait plier en silence.
Pour le médecin, une seule petite maladie où il est obligé de se laisser
traiter ou maltraiter par un confrère, équivaut à une année des
meilleures études.
Nos anciens dans certains pays avaient cette piquante coutume
d’intervertir une fois par an les rôles des maîtres et des serviteurs.
C’était à Noël, en souvenir de l’Évangile. Une telle coutume, prise au
sérieux, pouvait donner lieu aux plus spirituelles et aux plus sévères
leçons de choses. _Se mettre à la place les uns des autres_, c’est en
effet la condition même de la solidarité.
Du côté de l’enclume on voit la vie d’un autre œil que du côté du
marteau. Il est bon d’avoir été de l’un et de l’autre côté.