Les amitiés de jeunesse ont un autre avantage, celui-là pour le cœur, le

caractère, la conduite. De bonnes amitiés remplissent bien des lacunes

dans une jeune vie, chassent bien des rêves malsains et nous aident à

marcher droit, sur les sentiers où la jeunesse facilement trébuche. Cela

arrive surtout lorsqu’on est parvenu à cette entière franchise qui

consiste à tout se dire. Il y a des jours où plus personne ne peut

intervenir utilement si ce n’est l’ami. Quand on n’écoute plus celui-là,

la surdité morale, momentanément du moins, est complète. Aussi

faudrait-il cultiver l’amitié, ne fût-ce que dans un but de perfection

morale et d’éducation, d’échange de bons procédés dans les circonstances

difficiles. Le verre d’eau de tendresse, de bonté que l’ami nous offre

aujourd’hui en supportant nos misères et en nous aidant à les surmonter,

il en aura peut-être besoin demain et nous le lui offrirons d’un cœur

pareil.

* * * * *

En ce temps de duplicité et d’hypocrisie, l’amitié doit de plus en plus

devenir un pacte de loyauté, de vérité. Par qui se la laisserait-on dire

plus volontiers que par un ami? C’est un frère d’élection, il est plus

que de notre famille. Quand la vérité revêt ses traits et emprunte sa

voix, nous ne pouvons pas dire qu’elle procède «d’une trogne trop

impérieusement magistrale[13].»

[13] Montaigne.

Une autre grande ressource de l’amitié, c’est qu’elle nous fortifie dans

ces luttes âpres et redoutables que la jeunesse est appelée à soutenir

pour les causes qui lui tiennent le plus à cœur, et qui souvent ne sont

pas bien vues dans le monde. Pour s’affranchir des routines et des

servitudes, pour ne pas succomber mille fois dans les rencontres

hostiles qui découragent les meilleurs, pour ne pas douter de soi-même à

force de se buter contre les obstacles, il faut renouveler de temps à

autre sa provision d’audace et de foi au sein de l’amitié.

* * * * *

Je n’ajouterai qu’un mot. Non seulement il me paraît possible, mais

désirable que la jeunesse cultive, en dehors de ces intimités que l’âge

pareil amène, des relations familières et affectueuses avec des hommes

d’âge mûr, ou des vieillards qui ont gardé de l’intérêt pour ceux qui

commencent la vie. Un jeune homme à qui ne manque pas la plus belle

grâce d’état, se trouve toujours heureux d’avoir quelqu’un de supérieur

à aimer et, ajoutons-le, à admirer. Il ne s’agit pas de jurer _in verba

magistri_, mais de s’attacher à quelqu’un, de regarder à quelqu’un.

Règle générale: les esprits les mieux faits, les plus capables

d’indépendance, à un certain âge, cherchent un maître, et ne demandent

pas mieux que d’être disciples.

Je n’admets pas que les hommes graves, occupés, distingués, n’aient pas

le temps de se consacrer à la jeunesse, non seulement en général pour

l’instruire, mais en détail pour la conseiller, apprendre à la connaître

et lui être utiles. Écrivez quelques livres de moins, messieurs, et

jetez d’autant plus de bonnes paroles vivantes sur les sillons si

reconnaissants des jeunes esprits! Il y a là un intérêt humain et

patriotique de premier ordre. Comme je suis aisé de voir que ces choses

si longtemps oubliées commencent à se faire jour de nouveau de tous

côtés. Fraternisons! c’est la grande devise de la solidarité générale.

Que la France d’aujourd’hui et celle d’hier fraternisent avec la France

de demain!

En vérité la jeunesse est bonne, se contente de peu de chose et garde

tant de reconnaissance de ce qu’on fait pour elle que c’est toujours

plaisir et profit de l’obliger. Et j’oubliais le meilleur: on redevient

jeune en sa compagnie. Tous les élixirs de la terre ne valent pas

celui-là pour les gens qui redoutent de vieillir.

3. L’Amour.

Flambeau sublime et pur mais qui tremble souvent,

Pour te bien abriter de la pluie et du vent

Et faire rayonner ta clarté souveraine,

Heureux qui peut passer sans s’interrompre un jour

De l’amour de sa mère à l’amitié sereine

Et de l’amitié sainte à son premier amour!

A. Dorchain.

Un bon et sympathique médecin, un de ceux qui n’ont pas trouvé dans la

fréquentation du cadavre le mépris de l’humanité, mais qui ont, au

contraire, entrevu à travers le peu que l’intelligence humaine peut

découvrir dans nos pauvres restes, la sainteté de la vie, se plaignait

que la vie humaine fût traitée négligemment à ses débuts. On possède,

disait-il, des renseignements plus sûrs sur la meilleure manière de

soigner les jeunes animaux domestiques, que sur celle de soigner les

enfants. Ce que ce docteur disait m’est souvent revenu à l’esprit à

propos de l’amour. S’il est un point sur lequel les bons conseils soient

nécessaires à l’entrée de la vie, c’est celui-là. S’il est un point sur

lequel ils fassent défaut, c’est encore celui-là. Chacun trouve la chose

délicate. Les éducateurs pensent que les parents seuls sont compétents,

les parents s’en rapportent aux éducateurs. Ainsi les uns et les autres

s’abstiennent le plus souvent. La jeunesse arrive à l’âge le plus

critique, sans boussole et sans direction. Je me trompe. L’œuvre

pédagogique, toujours différée par les parents et les éducateurs,

s’accomplit en dehors d’eux. Il est impossible que la curiosité des

enfants ne rencontre pas un jour ou l’autre son aliment. Un vilain

camarade, une de ces lectures qu’il devient si difficile d’éviter,

remplissent auprès d’un être encore pur l’office d’initiation à ce qu’il

est convenu d’appeler le secret de la vie. A partir de ce moment, il se

fait un travail redoutable dans l’imagination novice. La confiance dans

les parents et les maîtres subit un coup très rude; l’ascendant des

éducateurs sans mandat se substitue au leur, quelque chose de nouveau,

de périlleux, est entré dans l’existence, et il sera bien difficile de

l’en éliminer.

Nous touchons là au premier point grave et douloureux de cette question

si complexe de l’amour. Quoique nous écrivions pour la jeunesse adulte,

il a fallu commencer par là. L’amour, par ses nombreuses ramifications,

s’étend en effet à toute la vie, et ce que l’enfant innocent a entendu,

aux alentours de ce monde qui lui est encore fermé, détermine fort

souvent sa conduite ultérieure. Je ne peux donc pas m’empêcher de

déplorer ici que nous soyons de préférence renseignés en cette matière

intime et sainte, par des étrangers profanes, et qu’une heure de brutale

indiscrétion, vienne remplir auprès de nous, en nous troublant pour

longtemps, pour jamais peut-être, un office pour lequel ce ne serait pas

trop de toute la précaution, de toute la maternelle sagesse de ceux qui

nous aiment le plus.

* * * * *

Toutefois je me contenterai d’avoir ainsi effleuré le sujet en ce qui

concerne l’âge précédant immédiatement l’adolescence, et, sans plus

tarder, je pose la question sur son terrain actuel:

_Comment un jeune homme qui n’est pas marié, et sans doute pas fiancé,

doit-il se gouverner au point de vue des choses de l’amour?_

Le premier point ici consiste à posséder le respect de la vie, de sa

prééminence, de sa valeur, de sa sainteté et par conséquent de

l’obligation que nous impose la qualité d’héritiers de la vie. Le

sentiment fondamental qui doit sans cesse traverser tout l’ensemble des

faits et gestes d’un jeune homme est le sentiment de sa dignité virile.

S’il a ce sentiment, la vie lui apparaîtra comme un dépôt et non comme

un bien personnel, et il aura constamment présente en lui-même une force

alliée, très noble et très efficace pour l’aider à se garder et à se

diriger.

Sans doute le sentiment de la dignité virile et le respect de soi-même

peuvent être assistés ou contrariés par une série de moyens secondaires.

A l’âge où les sens s’éveillent, et où leur nouveauté même, leur

caractère troublant et imprévu, constituent un péril, il est tout aussi

possible de diminuer ce péril que de l’augmenter. La part du régime, de

la nourriture, et du milieu est tout au moins aussi grande ici, si ce

n’est plus, que celle de la nature. Les travaux exagérés de l’esprit, le

régime sédentaire, les lectures malsaines, le désœuvrement peuvent

transformer en tourment et en obsession, ce qui ne serait sans cela

qu’une sollicitation facile à maîtriser. Au contraire, un régime sain,

des habitudes énergiques, des distractions, des fatigues corporelles,

sont des diversions si utiles, que, grâce à elles, les années les plus

critiques passent quelquefois presque inaperçues. Tout cela est de la

dernière importance. Pour qu’un être mène une conduite normale, il lui

faut une vie normale. Détruisez l’équilibre de sa vie, aussitôt vous

troublez celui de sa conduite. Les causes individuelles et sociales de

la plupart des égarements se trouvent dans une série de manquements

hygiéniques.

Malgré cela, le point fondamental est toujours l’idée qu’un être se fait

de sa vie, de sa dignité et par conséquent de son but. C’est pour cela

que la grande chose dans la jeunesse est le respect de soi-même. Un

grand idéal, une conception élevée de la vie dans son ensemble, et de

l’œuvre que chacun de nous est appelé à y remplir est le meilleur

conseiller dans les choses de l’amour. Et tout d’abord, il nous préserve

des sophismes et des préceptes cyniques, dont les gens au cœur rabougri

ont semé toute cette matière. Car il est presque inutile de le dire: si

quelque part sur sa route, la jeunesse rencontre des sottises et des

maximes criminelles accumulées, c’est ici. Au nom de ce qu’on appelle un

besoin physique, on l’engage à ne se faire aucune violence et à suivre

son désir: Faire ainsi est bien. Faire le contraire est idiot, mauvais

même. «Dans un pays où la virginité d’un garçon de vingt ans est un

sujet de plaisanteries traditionnelles et presque nationales[14]», il

est bon qu’on possède en soi-même un contre-poids à opposer à tant

d’énormités. Il est vrai qu’un simple coup d’œil jeté sur notre

jeunesse, en général, suffirait pour nous faire comprendre que, si elle

a besoin de quelque chose, c’est de garder sa force et de la ménager.

[14] Jules Lemaître.

Ce soi-disant besoin qu’on fait sonner si haut est dans les imaginations

surexcitées par les mauvaises lectures, les mauvaises conversations, et

par les mauvais exemples bien plutôt qu’ailleurs. Mais enfin, admettons

ce besoin comme un fait réel. Encore faut-il que notre nature tout

entière, dans ses instincts nobles et ses besoins supérieurs, soit

respectée. Des actes qui affaiblissent notre estime pour nous-mêmes et

pour les autres, qui nous font déroger à notre dignité, sont mauvais,

dussent-ils être provoqués par une sollicitation très légitime. Combien

est-il de choses, en elles-mêmes indifférentes, qu’il convient de

s’interdire parce que, pour les obtenir, il faudrait les payer trop

cher? Dans une foule d’occasions, lorsque des devoirs d’ensemble

pressants sont là, il devient honteux de songer à son repos, à sa faim,

ou sa soif, quoique parmi les droits incontestables de l’homme il y ait

celui de se reposer, de manger et de boire. Un homme qui a un idéal, de

l’énergie et des principes de conduite, se distingue d’un homme de rien

par le rang qu’il sait accorder, dans sa vie, aux différents besoins de

son être, et par la clairvoyance et la fermeté avec laquelle il sait les

subordonner les uns aux autres. Voici pourquoi je pose en principe que

la première chose en amour, c’est d’avoir un idéal, parce que cet idéal

nous aide à nous gouverner nous-mêmes. Or pour celui qui apprécie sa

vie, sa dignité, et celle des autres, céder à ses sens, dans certaines

conditions, c’est trahir ce qu’il y a de plus noble en nous, pour

satisfaire un simple désir.--Par conséquent, tout en reconnaissant la

légitimité de ce désir, en soi, il préfère le sacrifier, et ainsi le

premier hommage qu’il rend à sa nature et à l’amour, c’est celui de la

chasteté.

La chasteté a une foule d’ennemis. J’écarte les cyniques et les

railleurs dont nous n’avons que faire ici. Il nous est permis de partir,

comme d’une base, de l’ensemble de conception de la vie que nous avons

établie dans ce livre. Mais il convient de répondre à une objection

spécieuse, sérieuse même, qui se base sur le danger d’une trop parfaite

sagesse. Ils ont bien vite fait de vous lancer à la tête comme un

argument sans réplique: Qui veut faire l’ange, fait la bête.

Certainement, il y a du vrai dans ce vieil adage, et ce n’est pas moi

qui le contesterai. Mais on verra, par la suite, que ce n’est pas de

faire l’ange qu’il s’agit ici. Seulement, je ferai observer que beaucoup

font la bête qui n’ont pas essayé de faire l’ange. Ils ne sont pas

tombés dans la boue parce qu’ils ont voulu voler trop haut, mais parce

qu’ils ont commencé trop bas. Le meilleur moyen pour devenir l’esclave

de ses désirs n’est pas de les maîtriser, mais de leur obéir. Et quant à

la déformation du caractère qui peut résulter de la chasteté monacale,

elle a bien son pendant et largement hélas, dans la triste décadence de

tant de gens qui n’ont jamais eu d’autre règle que ce qui leur plaît.

Même sur ce terrain-là je me sentirais à l’aise. S’il n’y avait que

l’excès du relâchement d’un côté et l’excès de sévérité de l’autre, je

choisirais ce dernier, croyant moins sacrifier de mon humanité.

Toutefois je ne prêche pas le monachisme en parlant de la chasteté. Je

n’exhorte pas au mépris de la virilité, mais à son respect et à sa

sauvegarde. Tout ce que nous venons d’examiner jusqu’à présent n’est que

le petit côté de la question, le côté aride, négatif. Beaucoup n’en

sortent pas. Des sociétés et des siècles entiers s’y sont débattus sans

trouver d’issue. Les extrêmes s’appellent et se provoquent l’un l’autre.

Notre société actuelle, comme beaucoup de celles qui l’ont précédée,

subit cette loi. Dans les choses de l’amour, elle est à la fois légère

et prude, dépravée et féroce. Tout cela est logique. Une société qui

permet et conseille le laisser-aller aux jeunes gens, avilit l’amour.

Dès lors, la tentation de le considérer comme une chose douteuse ou

inférieure devient naturelle. La corruption des uns a pour pendant la

pruderie ou l’ascétisme des autres, et du mélange confus de ces

tendances naît l’hypocrisie. Tartufe est ascète pour la forme et viveur

au fond.

Hélas! ce sont là des travers dans lesquels on ne donne qu’en disloquant

toute une société, principes et institutions. Nous sommes, en effet,

dans une région sensible d’où la répercussion se propage au loin. Péchez

contre l’amour à sa base, dans la jeunesse, et la vie de toute une

nation vous répond par des déchirements et des souffrances

incalculables.

Je résume donc: La règle de conduite, ici, est la chasteté. Toute

infraction est une faute. Quelque difficile et dure que paraisse cette

loi, c’est la seule bonne. En dehors de là, il n’y a place que pour une

morale de camelote. Il est difficile aussi d’être loyal et honnête: on

n’en a jamais tiré la conséquence que le mensonge et le vol soient

permis. Que celui qui tombe, s’égare de quelque façon que ce soit et

manque au respect de soi-même et de l’amour, sache qu’il a fait le mal!

Dans les circonstances morales pénibles c’est encore là le meilleur

espoir de salut. Mais appeler le mal, bien, parce que le mal est

difficile à éviter, c’est pire que de manquer de conduite, c’est fausser

sa conscience. Voilà un principe qui doit être énoncé avec une absolue

autorité.

* * * * *

Le principe une fois énoncé, il s’agit d’entrer dans la vie des jeunes

gens qui essaient de le pratiquer. Nous assisterons là à la lutte la

plus sympathique. Il ne saurait y avoir, pour celui qui a gardé le sens

exquis des choses morales, de spectacle plus captivant. «Les mœurs en

France, où l’on ne connaît pas les vraies fiançailles, rendent très

difficile, depuis la puberté jusqu’au mariage, la condition des jeunes

gens qui se respectent. Le jeune homme est à peu près abandonné à

lui-même, pour résoudre le cruel problème qu’impose à sa conscience

notre état social. De là des scrupules pleins d’angoisse, des

défaillances et des luttes héroïques, tout un drame intérieur éminemment

poétique.» C’est ainsi que s’exprime Sully Prudhomme dans sa préface aux

poésies de M. A. Dorchain: _La jeunesse pensive_. Et il continue: «En

lisant ces vers où les combats et les douleurs de la vingtième année

trouvent leur expression discrète, mais bien sincère, plus d’un sentira

se raviver dans son âme les cicatrices anciennes... Nous ne saurions

assister en froids spectateurs à la tourmente qu’il (le jeune homme)

subit... nous nous penchons vers lui du rivage, pour lui tendre une main

amie!»

Suivant les natures et les tempéraments, cette lutte est plus ou moins

violente. Il y a des êtres privilégiés qu’une certaine noblesse innée

garantit en leur donnant une répugnance instinctive pour tout ce qui est

bas et trivial. Le mal ne mord pas sur eux. On pourrait dire d’eux:

Le moule en est d’airain si l’espèce en est rare

Elle sait ce que vaut son marbre de Carrare

Et que les eaux du ciel ne l’entament jamais.

A. de Musset.

Mais d’autres, précisément parmi les meilleurs, sont mis ici dans un

état d’intériorité par leur sensibilité, leur puissance imaginative,

leurs qualités même.

Enfant, dans la lutte éternelle

Tu crois avoir dompté ton cœur;

Déjà tu veux ouvrir ton aile

Et t’envoler, libre et vainqueur.

Tu crois à la force bénie,

A la vertu que rien n’abat...

Va, la lutte n’est pas finie,

Ce n’est que le premier combat.

Ton âme n’est point d’un ascète

Hors de la matière emporté,

Mais d’un amant et d’un poète

Ivre de forme et de beauté.

Ton cœur est plus chaud que le nôtre,

Tu le sens bondir nuit et jour,

Tu souffriras donc plus qu’un autre

Par le Désir et par l’Amour.

A. Dorchain.

Mais il convient ici de se mouvoir en pleine réalité et d’envisager les

situations telles qu’elles sont. Or, dans la lutte dont nous parlons, et

qui, plus ou moins âpre, n’est évitée à personne, l’important n’est pas

d’être toujours le plus fort, mais de ne jamais capituler. Dans le grand

livre de la sagesse de vivre, il est un chapitre tout aussi important

que celui de prendre garde à soi pour ne pas tomber, c’est celui où il

est parlé de se relever quand on est par terre. Pour qu’un homme

traversât l’existence sans jamais offenser d’aucune façon la loi de

conscience, en ce point comme en d’autres, il faudrait qu’il fût

parfait. Nous ne le sommes point. Attendons-nous par conséquent à des

heures obscures où la vue se trouble, où le combat oscille, où

surviennent les lassitudes et le découragement, les défaillances

peut-être. Ce sont les moments les plus douloureux et les plus

périlleux. N’importe, un homme par terre n’est pas un homme mort, il est

blessé seulement, ou encore il a simplement trébuché. La grande affaire

est qu’il ne reste pas là, qu’il ne se résigne pas, ne perde pas

l’espoir, et surtout ne renie pas son but. Que l’idéal reste intact, et

l’espérance de sortir un jour vainqueur demeure entière. Pourvu que le

mal continue à être appelé le mal, franchement, et que celui qui est

tombé le reconnaisse. Pas de sophismes, pas de mensonges, avant tout!

Ici l’intervention d’amis sûrs et expérimentés est toute marquée. Il y

aurait grand danger à voir un jeune être droit, et en somme pur de cœur,

en arriver à se mépriser ou à désespérer de lui-même à cause de telle ou

telle défaite morale. Relevons-les et encourageons-les avec une

tendresse inflexible!

Hélas qui se soucie de cela! Rien n’égale l’incohérence de conduite du

monde à l’égard de la jeunesse. On n’est là que pour lui donner le

mauvais exemple ou alors pour la maltraiter quand elle s’égare, et la

maintenir plus sûrement par terre lorsqu’elle est tombée. Tour à tour

légers ou rigides, nous ignorons la pitié qui relève et guérit, et bien

peu connaissent cette clémence des justes qui consiste à haïr le mal et

à aimer ceux qui en sont atteints. Nous sommes là dans un sentier

difficile et peu pratiqué. On se dirait à une grande distance des choses

humaines, quoique l’on y soit en plein. Réparer les erreurs n’est-ce pas

la grosse part de la vie?

La meilleure armée n’est pas celle qui n’a jamais été battue: on ignore

en effet comment elle se comporterait dans la défaite. Savoir être

vaincu, couvrir sa retraite, se ramasser, réparer ses pertes, bander ses

blessures, relever les courages abattus et revenir au combat avec une

énergie nouvelle, voilà la grande preuve, la preuve suprême du courage.

Et si quelque pharisien me blâmait et me taxait d’une prévoyance par

trop indulgente, je lui répéterais la parole de Celui qui fut à la fois

si sévère et si bon et qui proclama l’Évangile du pardon où le péché est

condamné et le pécheur sauvé: _Que celui d’entre vous qui est sans

péché, jette la première pierre!_

* * * * *

Il est temps cependant de sortir de ces régions préliminaires pour nous

acheminer vers celles de l’amour dans sa plénitude et sa dignité. C’est

à cause de lui en somme, et pour en être plus dignes que nous engageons

une lutte sans merci contre ce qui pourrait le ternir ou le

compromettre. Pour nous défendre de toutes les basses caricatures de

l’amour, rien n’est plus puissant que l’amour vrai. Cet amour, la

jeunesse doit s’y préparer, elle doit le ressentir dans ce qu’il a de

plus élevé et de plus pur. En un mot, la chasteté que nous prêchons

n’est pas celle des eunuques, mais celle des hommes. «Je ne fais pas

grand cas d’une chasteté toute à la surface et toute négative; elle

n’offre aucune garantie pour l’avenir. La vraie chasteté est celle qui a

son siège dans l’âme aussi bien que dans le corps. Un cœur vide n’est

jamais chaste; il faut que la femme y occupe la place sacrée qui lui

revient[15].»

[15] T. Fallot: _Lettre du 25 août 1891_.

_Le respect de la femme est le complément du respect de soi-même._ De

même que le respect de soi-même repose sur la conception qu’on se fait

de la vie et de sa valeur, de même le respect de la femme est la forme

réfléchie d’un instinct qui se rattache aux plus profonds secrets de la

vie. Partout où celle-ci nous apparaît dans le monde, elle résulte de

l’union de ces deux éléments féminin et masculin qui en sont comme les

parts disjointes. Il semble que l’Être parfait se soit séparé en

parcelles incapables de vivre par elles seules, afin de les obliger à se

rechercher pour se compléter et reconstituer l’unité. L’attrait qui

pousse l’homme vers la femme dépasse de beaucoup les bornes étroites

d’une satisfaction passagère et charnelle. Il y a là une puissance

mystérieuse de la plus vaste portée, la puissance de _l’éternel

féminin_. Et c’est précisément pour lui donner toute sa vertu qu’il faut

s’inspirer du double respect de soi-même et de la femme, formes diverses

de la même vénération pour le mystère de la vie. De même que le respect

de nous-mêmes a pour base la haute idée que nous avons de la virilité et

dérive ainsi d’une source plus élevée que notre personnalité

particulière, de même notre respect de la femme en général précède celui

de telle femme en particulier. Et si l’amour doit arriver en nous à sa

vraie dignité et à sa portée entière, une large base impersonnelle lui

est indispensable. Nous nous trouvons ainsi, pour les choses de l’amour,

dans les mêmes conditions que pour la plupart de celles qui attirent et

intéressent la jeunesse, Elles commencent par un sentiment général pour

se fixer ensuite sur un objet particulier, De même qu’à l’entrée de la

vie le jeune homme est curieux de tout, sympathique à tout, et que peu à

peu il s’attache à des objets précis, de même son amour revêt d’abord un

caractère général. On ne commence pas par aimer une femme, ni surtout

les femmes, ce qui ne peut être que le résultat d’une longue décadence

et équivaut au dilettantisme en morale et en philosophie, mais on

commence par aimer _la femme_ ou plutôt par éprouver ce sentiment à la

fois irrésistible, doux, élevé et enthousiaste qu’on peut à juste titre

désigner sous le nom de: _culte de la femme_. Le culte de la femme est

l’origine et la source de l’amour; il doit exister avant lui, se

maintenir à ses côtés, et durer toute la vie.

* * * * *

Mais, je me garderai bien d’en rester là. Autant que la femme idéale, il

faut connaître et cultiver la femme réelle. Nous ne voulons pas qu’elle

soit éloignée du jeune homme, cachée, cloîtrée, entourée du nimbe

périlleux du fruit défendu. Qu’elle soit au contraire recherchée,

fréquentée. Notre société a un très grand tort. Non seulement elle

n’encourage pas dans la jeunesse le culte idéal de la femme, mais elle

fait encore tout son possible pour éloigner les sexes et les empêcher

ainsi de se connaître dans la réalité. C’est un mal immense. Comment

éviter alors les amours faciles? Comment empêcher surtout le mépris de

la femme, cette calamité sociale, de se répandre dans une jeunesse qui

ne connaît que le pire monde féminin?

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