douloureux, que l’on ne saurait éviter quand on traite cette matière. Je
veux parler du discrédit où les amusements sont tombés par l’abus. Il y
a, hélas! un grand nombre de choses, innocentes en elles-mêmes, qu’on ne
peut presque plus se permettre parce que l’abus s’en est emparé. La
danse, par exemple. Quelle distraction plus ancienne et plus charmante!
En plein air elle réunit tant d’heureux avantages pour la jeunesse que
c’est dommage de la voir devenir le monopole des compagnies douteuses.
Oh les bonnes vieilles danses de noces où les gens les plus graves
dansaient au milieu de la jeunesse et du peuple! Je n’ai plus guère rien
vu de pareil de nos jours, si ce n’est dans quelque recoin de province,
ou çà et là, le soir d’un quatorze Juillet; et toujours en face d’une de
ces occasions si difficiles à rencontrer, où des hommes de toutes les
classes de la société se divertissent ensemble paisiblement, j’ai
ressenti une émotion d’un genre particulier. Sur tous ces visages où se
lisent, gravées, tant de destinées diverses, il fait si bon voir passer
la joie comme un rayon de soleil! Mais les mœurs publiques sont devenues
telles que ce genre de coup d’œil nous est refusé. Sauf dans les
sauteries de famille où l’on suffoque de chaleur et de poussière, la
danse présente une masse d’inconvénients, que nos grands-pères et nos
grand’mères ne connaissaient pas. Il en est de même pour une foule de
braves vieilles coutumes. C’est une chose triste à dire, mais vraie, et
qu’il faut signaler afin d’organiser la lutte: La terre est à l’abus, à
ce grand meurtrier, à ce destructeur de l’usage légitime. Lorsque ce
misérable a empoisonné les sources, l’eau de roche elle-même devient
suspecte d’impureté. C’est pour cela que la bonne vie et la vertu sont
refoulées dans les terrains neutres et deviennent cette chose terne et
effacée qui consiste surtout à s’abstenir et quelquefois à faire la bête
à force de vouloir faire l’ange. Après avoir défiguré l’humanité par le
vice, nous faisons grimacer la vertu elle-même. Nous ne la connaissons
plus, pour ainsi dire, que sevrée de joies et, disons le mot, ennuyeuse.
Au point de vue de la jeunesse c’est là une _calamité_.
Qui nous rendra cet ensemble de distractions saines, fortes et heureuses
dans lesquelles la joie de vivre s’incarne, comme le rayon de soleil
dans les fleurs? Les aînés, ici, peuvent beaucoup pour la jeunesse. Je
conjure les gens graves, les vieillards, les parents, les professeurs,
le clergé de toutes les religions, quiconque s’intéresse au bien et à la
vie normale, quiconque n’a pas le cœur desséché, de venir au secours de
la jeunesse. Il n’est pas bon que pour nos plaisirs nous soyons toujours
séparés les uns des autres. La plus belle fête de famille est celle où
la vieillesse sourit à la jeunesse où, depuis l’aïeul jusqu’aux enfants,
à travers l’âge mûr et la jeunesse, tout le monde est représenté. C’est
toute la vie alors, et combien belle en ses contrastes! Ce qui est vrai
de la famille l’est aussi de la société en général.
Frédéric Frœbel répétait volontiers: _vivons pour les enfants!_
Empruntons-lui sa devise: Vivons pour la jeunesse, et elle vivra pour le
bien, et sa joie sera pure!
Nos pères ont délivré la terre sainte des infidèles. Il est une autre
terre sainte, que les brigands, les voleurs, les profanateurs, souillent
tous les jours. C’est la terre du sourire et du plaisir. Ils l’ont si
bien ravagée et défigurée qu’elle en est méconnaissable. Mais de par le
Dieu des printemps et des étoiles, de par la clémente bonté qui mit le
rire frais aux lèvres de l’enfant et la douce ivresse du plaisir au cœur
de la jeunesse, la terre sainte ne restera pas aux infidèles. Elle nous
appartient, et nous la reprendrons!
2. La Joie.
Les distractions et les divers genres de plaisir, ne sont après tout que
la forme. Le vin pur qu’on verse dans ces verres, c’est la joie. Et de
même que la vigne trouve dans la terre, dans la pluie, dans le soleil,
les éléments de la sève qui la fait mûrir, de même la joie est le fruit
mûr de la bonne vie. C’est une conquête des vaillants et des forts. N’a
pas la joie qui veut. Creusons un peu cette vérité. La jeunesse a grand
besoin de s’en pénétrer.
Le baromètre monte ou descend. Cette simple modification d’un niveau de
mercure dans un tube de verre nous fournit des renseignements précieux
et nous permet de tirer une foule de conclusions sur l’état de
l’atmosphère. Souvent, en regardant ces indications: Pluie, vent,
tempête, calme, beau temps, beau fixe, je me suis surpris à oublier tout
à coup le monde extérieur et à penser au monde intérieur, à ce
changement incessant qui le caractérise, se reflète dans nos
dispositions, et dont toute la prodigieuse variété aboutit comme
résultat à un état de tristesse ou de joie. Là aussi, selon les jours et
les périodes, il y a pluie ou beau temps, calme ou tempête; là aussi le
baromètre monte ou descend. Et ce qui se passe, en détail, dans la vie
individuelle, nous pouvons l’observer dans la vie des sociétés, avec des
proportions plus larges et plus frappantes. La vie a ses hauts et ses
bas, ses élans et ses dépressions. Au cœur et sur la figure tout
l’ensemble se traduit par de la joie ou de la tristesse.
* * * * *
Il y a une tristesse qui provient de la vie difficile, spirituelle ou
matérielle. Elle est à l’homme ce qu’est à la plante cette couleur
étiolée qui révèle les privations. Cette tristesse-là nous est au plus
haut point sympathique. Souvent elle est salutaire. Mais il en est une
autre qu’il faut combattre à mort, c’est la tristesse des dégoûtés, et
une autre à laquelle il faut remédier en s’amendant, car elle provient
de mal vivre ou de mal penser.
A bas les dégoûtés! Ce sont en somme les enfants gâtés de l’existence.
Ils touchent aux mets du bout des lèvres, gâtent leur pain, ou même le
jettent, et trouvent bien rustres ceux qui mangent de bon appétit. On
trouve peu de dégoûtés parmi les chiffonniers, les mineurs, les
laboureurs, les matelots, les chercheurs, les travailleurs de tout genre
sur qui tombe la pluie et souffle le vent. Ils se recrutent parmi ceux
qui ont le dos au feu et le ventre à la table, et ne travaillent que peu
entre les repas. Leurs fatigues consistent à danser longtemps dans un
bal, à jouer tard au cercle, ou à tuer le temps en lisant des romans.
Pour se remettre de tant d’efforts ils dorment tout le long des
matinées. Ils ont cela de commun avec les oiseaux de nuit que la lumière
du jour les blesse. On leur trouve alors je ne sais quoi de fané, de
fripé. Ils demandent à être vus dans un rayon de gaz ou de lumière
électrique. Ces précieux dégoûtés promènent par le monde un vague ennui
de toutes choses. Mais ils ne renoncent pas à cette vie méchante et
insipide. Une mission les y retient: celle de dégoûter les autres. Ceux
d’entre eux qui sont littérateurs ont élevé cette mission à la hauteur
d’un sacerdoce. Ils s’appliquent à extraire la quintessence de leurs
mornes pensées et de leurs impressions navrantes et à la sceller en
bouteilles à l’usage du public. La jeunesse use quelquefois de leurs
produits. Mais que le dégoût de vivre soit puisé dans la contagion du
mal d’autrui ou dans notre propre fond, on peut hardiment le qualifier
de microbe malfaisant dont la culture prospère dans la vie factice et
anormale. Il faut lui déclarer une guerre sans merci. Le dégoût de vivre
est l’insurrection contre tout l’univers qui a pour mission d’organiser
la vie. Celui qui nous prend la vie est moins coupable que celui qui
nous en dégoûte. A bas les dégoûtés! Souriants ou tragiques, la vie vous
condamne et vous dément, ouvriers de néant sur qui flotte le sourire du
dégoût comme le feu follet sur la pourriture des marais!
* * * * *
Une autre tristesse est celle qui vient de mal penser. C’est un cri
d’alarme que la nature maltraitée en notre personne donne à notre
raison. Il est absurde que la réflexion sur notre vie nous amène à
désespérer de cette vie. Toute philosophie de pessimisme ou de
désespoir, toute religion qui tue la joie est une erreur. Son fruit la
condamne. Si le pessimisme avait raison, les fleurs cesseraient d’éclore
et les astres s’éteindraient, la source de vie se tarirait. Tant que
l’univers ne se suicide pas, il n’y a pas lieu de désespérer de la vie
humaine. Donc il faut se méfier des doctrines qui ravissent la joie. Des
vérités partielles peuvent être tristes, la vérité totale, non.
* * * * *
Quant à la tristesse qui vient de mal vivre, elle trace sur les visages
pâles et tirés une monotone et lamentable histoire. Vous êtes tristes
parce que vous n’avez pas respecté les sources de la vie. Un parasite
vous ronge, un vice se nourrit sur les racines de votre existence; il
prospère, et vous diminuez. Partout où cette tristesse apparaît, elle
révèle un mal caché. Quelque chose manque ou cloche là-bas au plus
profond de l’être. La vie méconnue, souillée, troublée, saigne de mille
blessures, et la joie ne peut plus exister.
La joie s’enfuit encore, de ces sphères raides et conventionnelles où la
vie et les mouvements sont réglés comme un papier à musique. Abandonnant
ces milieux aux sectateurs du dieu terrible qui se nomme l’ennui, elle
ouvre ses ailes et s’envole. Comme les fleurs des bois et des montagnes,
elle affectionne l’air libre, l’indépendance et un peu de rudesse.
Mentionnons ici, en passant, le mal que les goûts luxueux et prétentieux
ont fait aux plaisirs de famille et par conséquent à la jeunesse. La
sociabilité est en souffrance. Au lieu de réceptions simples et
cordiales souvent répétées, on s’offre de loin en loin des distractions
coûteuses, où l’ambition et le désir puéril de se surpasser les uns les
autres détruisent tout plaisir d’avance. Qui en souffre le plus? La
jeunesse obligée de se divertir ailleurs.
* * * * *
Je signale comme un des pires destructeurs de la joie, l’esprit de
moquerie. Il y a un rire qui flétrit ce qu’il touche et dessèche le cœur
pour jamais. C’est celui qui se plaît à tirer les choses vénérables et
saintes en ridicule. Victor Hugo a dit avec une profonde pénétration
psychologique que les plus mornes des esprits étaient les railleurs.
Railler n’est pas rire. La raillerie tue le rire au contraire. Pour
s’amuser franchement, il est nécessaire d’avoir gardé une certaine
naïveté d’impression. Ne sacrifions pas le bon vieux rire de notre
France, son ironie joviale et bienveillante et sa gaîté authentique, au
genre d’esprit douteux et profane qui fait gaiement la plus triste
besogne et sent son Méphisto de loin.
* * * * *
En résumé, pour conserver la faculté d’être heureux, il faut rechercher
le travail et la simplicité, respecter la vie et en observer les lois.
Que dis-je? _il faut aimer la vie._
Il semble superflu de prêcher cet amour à la jeunesse. C’est une erreur.
S’il y a une chose qui ne vient pas toute seule, c’est celle-là. Ce
n’est pas l’œuvre d’un jour que de s’élever à ce grand amour et
d’élargir son cœur jusqu’à ce qu’il embrasse tout l’ensemble. Une des
plus médiocres conceptions de la joie est celle qui en fait l’apanage de
la seule jeunesse et considère tout le reste de l’existence comme une
coquille vide, dont on a mangé l’amande. Il est une joie de jeunesse,
sans doute, liée à la fraîcheur même des impressions, et qu’on peut
perdre le long de sa route par la lente déformation de la vie, ses
fautes ou ses souffrances. En ce sens on peut dire des jeunes gens comme
des enfants: laissez-les se réjouir, les soucis ne viendront que trop
tôt, on n’est jeune qu’une fois. Mais ce n’est là qu’une face de la
réalité. Il y a des existences qui commencent dans la mélancolie et
finissent dans la joie. Tel ne s’est jamais trouvé plus dispos ni plus
jeune que vers la quarantaine, après la victoire sur une série de
difficultés extérieures et intérieures, et je n’hésite pas à dire que la
joie qu’il éprouve alors, est plus solide que celle des vingt ans. Bien
plus, c’est chez certains vieillards, admirables et rares, je l’avoue,
mais nullement introuvables, que j’ai rencontré la joie sous sa forme la
plus pure. Je veux parler de cette sérénité née de la souffrance
acceptée et vaincue, du travail aimé, de la longue fidélité au devoir,
de la conviction toujours plus profonde du but de la vie et de sa
valeur. Et quand je dis à la jeunesse d’apprendre à aimer la vie, je lui
indique ces vieillards-là et ceux qui leur ressemblent, comme les
docteurs de cette haute sagesse. J’estime en effet que la connaissance
de la joie pure est un grand bonheur au seuil de la vie. Il faut
l’admirer chez ceux qui l’ont conquise de haute lutte, la priser comme
un bien inestimable et aspirer à y participer un jour.
D’ailleurs, la joie de la jeunesse elle-même, cette heureuse disposition
qui, à certains moments, nous fait trouver tout bon et beau, a ses
conditions. Il faut la mériter pour la ressentir. La joie est une très
grande dame; elle ne se rend pas à l’invitation du premier venu. Telle
compagnie a beau se battre les flancs, crier, se mettre en frais pour
provoquer la joie, elle n’arrive pas: le bruit reste vide, et le rire
sonne faux.
Rien n’est plus beau que la joie! C’est une étincelle divine, une fille
des cieux. Elle élève le cœur, elle illumine la pensée. Elle nous fait
découvrir, en un seul éclair brillant, des secrets sur lesquels, les
jours ordinaires, notre pensée obscure s’est fatiguée en vain. Elle
supprime les distances, rapproche l’homme de l’homme, nous incline à la
pitié, nous rend plus forts et meilleurs. Elle est si bonne et vaut tant
qu’il faut, sans hésiter, sacrifier tout ce qui la diminue et rechercher
tout ce qui l’augmente.
La joie a ses grands jours. Au temps où la nature s’éveille, où tout
germe, où le laboureur sème, avez-vous vu l’alouette s’élancer du sillon
et chanter, en montant vers la lumière, emportant dans son hymne toute
l’âme des champs, toutes les floraisons, tout le labeur et tout l’amour?
A certains jours où les mains se touchent d’elles-mêmes, où les
poitrines vibrent à l’unisson, la joie est comme cette alouette. Elle
monte, et dans son chant qui résume toute la vie, elle semble lui dire:
Je t’aime, dans ton matin et dans ton soir, dans tes pleurs et ton
sourire, dans tes efforts virils et tes repos paisibles; je t’aime sous
tous les cieux, dans tous les temps, dans tous les yeux fermés qui
dorment sous la terre, et quel que soit mon sort, je suis heureux de
vivre, et je m’abandonne avec reconnaissance à la volonté clémente par
qui nous sommes et qui nous enveloppe à jamais!
VI
LA SOLIDARITÉ
1. La Famille.
La solidarité humaine est comme condensée en une série de leçons de
choses dans la famille. On a quelquefois considéré la famille comme un
cadre étroit qu’il fallait briser pour substituer à ses liens intimes,
mais restreints, le grand lien de la solidarité sociale. Ce serait
détruire dans l’œuf cette solidarité même.
Il faut avoir éprouvé les sentiments de la famille pour les transporter
ensuite, agrandis, dans la cité, la famille nationale et la grande
famille humaine. La famille est une de ces écoles heureusement combinées
où l’on apprend les choses presque spontanément. Je ne sais si on y
apprend davantage par l’intelligence, le cœur ou les entrailles, mais en
tout cas l’homme est pris de toutes parts à la fois, par les côtés
faibles et les côtés forts. Il est assimilé, lié, incorporé par les
hérédités d’abord, par les affections ensuite et en dernier lieu par la
réflexion et la reconnaissance. On sent si bien, dans ce chaud milieu
familial, qu’il vous précède, vous entoure et vous dépasse. Et ce n’est
pas le petit enfant seulement qui se sent enveloppé, protégé; ce sont
les grands, les forts, les vieux. Une main plus grande que celle de
l’homme passe sans cesse dans la famille. Les choses humaines et
surhumaines s’y entrelacent à tel point qu’on a peine à les distinguer.
S’il y a un sanctuaire qui n’est pas fait de main d’hommes, c’est bien
la famille. Dieu s’y fait doux, paternel; il se fait annoncer par tous à
la fois. Le père le représente auprès de l’enfant, et l’enfant le prêche
au père. Les traits des ancêtres, rappelés par les derniers venus, nous
donnent des pressentiments de mystérieuse survie. Soyez donc réalistes,
matérialistes, utilitaires, en famille! Vous l’essayez, je le sais bien,
mais vous vous arrêtez toujours à un certain endroit. Soudain, en une
heure, quand vous vous y attendez le moins, votre cœur se serre, les
larmes montent aux yeux. Vous dites alors, hommes positifs, que _c’est
absurde!_ et vous dites vrai, car la folie vous a gagnés et vous tient,
mais c’est une sainte folie. Un éclair de bonté et de tendresse, un
éclair de douleur ou de pitié vous a révélé un monde que vous ne
connaissiez pas. Ah! vous parlez de supprimer la famille, de renoncer à
ses liens, les uns pour le plus grand honneur de Dieu, les autres pour
le plus grand bien de la société. Mais si les ténèbres du commencement
pouvaient redescendre sur l’humanité par notre faute, si Dieu pouvait
disparaître de notre horizon, si toutes les traditions, toutes les
bibles, tout ce que l’homme a gravé sur la pierre pouvait se perdre et
s’oublier; si le désordre et l’anarchie ramenaient les sociétés au
chaos, un jour deux êtres qui s’aiment retrouveraient le germe d’un
monde nouveau près du berceau d’un enfant. Ne touchez pas à la famille!
Et je dirai aux jeunes hommes: repliez-vous sur la famille!
* * * * *
Pères et mères, quelle que soit votre position et quelles que soient vos
fonctions dans le monde, réservez le meilleur de vous-mêmes à la
famille. Soyez sûrs qu’en la négligeant vous négligez l’essentiel, et
que les services que vous rendez ailleurs sont neutralisés par le mal
que vous faites chez vous. C’est pour cela que nous sommes attachés à la
famille par des liens délicats de bonheur et de souffrance. Rendez la
famille douce aux enfants. Faites le nid chaud et austère en même temps.
Soyez bons et sévères, aimés et respectés. Pas de violence et pas de
mollesse! Pas d’amour tyrannique qui étouffe l’initiative et tue la
volonté. Que la famille et le foyer gardent toute leur puissance
d’attraction et d’incubation. Gardez la confiance de vos fils aussi
longtemps que possible. Entretenez en eux le besoin et le plaisir de
tout dire, par le tact que vous mettez à les écouter.
* * * * *
Comme il faut plaindre ceux qui n’ont pas de famille, ou envers qui la
famille n’a pas fait son devoir! Mais ne soulevons pas ce voile: nous
aurions sous nos yeux un monde trop désespéré!
Jeunes gens, repliez-vous sur la famille. Restez aussi longtemps que
possible les petits enfants de père et de mère, même lorsque vous serez
vous-mêmes devenus des pères. Il est si bon de se sentir enfant, et plus
on grandit, plus on vieillit, plus cela fait de bien. Les hommes les
plus forts sont ceux qui ont le mieux aimé leur mère. Quand on aime et
respecte bien la femme qui vous a mis au monde, on est bien près du
respect de la femme en général. Et quand on respecte en son père
l’autorité morale, heureux de pouvoir lui témoigner des sentiments de
piété filiale, on a un bon fonds pour entretenir en soi le respect de
toute autorité. _Honore ton père et ta mère!_ dans la solidarité
humaine, dans la vie bonne et juste, cette double loi du respect de la
femme dans sa maternité et de l’homme dans sa prééminence morale, sont à
considérer comme une base indispensable. Retrempons nos âmes au contact
de ces préceptes élémentaires, vérités simples et saintes, qui
deviennent plus vastes à mesure que le regard porte plus loin, et que,
même sous les cheveux blancs, il faudrait écouter à genoux, les mains
jointes comme de petits enfants!
Seriez-vous peut-être, jeune lecteur, de ceux qui prennent le respect
pour une vertu d’enfance à laquelle il convient de dire adieu lorsque la
barbe vous pousse? Permettez-moi de vous faire observer ceci: Une loi
qui domine toute l’histoire fait évoluer la puissance dans le monde du
despotisme asiatique fondé sur la crainte, à l’autorité des lois fondée
sur le respect. Chacun de nous traverse les diverses étapes de cette
évolution. Petits, nous obéissons sur parole par crainte, grands, nous
pratiquons l’obéissance volontaire issue du respect. Affermissons cette
façon d’obéir dans la famille, pour en donner l’habitude autour de nous.
C’est de cette libre obéissance que notre temps, notre pays démocratique
a le plus besoin. En faisant acte de bon fils, vous ne savez pas à quel
point vous faites déjà acte de bon citoyen. L’émancipation consiste à
pratiquer le respect par conviction et préméditation. Sans respect, pas
d’homme libre! La liberté est le gouvernement de soi-même d’après la loi
intérieure.
Il faut refréner en nous-mêmes avec la dernière énergie la tendance
puérile qui consiste à critiquer d’instinct, à railler, à trancher de
haut. C’est là un travers de gamin. Devenir un homme, c’est trouver tous
les jours, dans les hommes et les choses, plus de motifs de les prendre
au sérieux. Entre les pères et les enfants doit se résoudre la grande
question de la tradition et du présent, de l’autorité et de la liberté,
qui fait tant de bruit dans le monde. Entre les pères et les enfants,
dans le cercle de famille, doit se résoudre encore cette grosse affaire
des droits de l’individu et des droits de la collectivité, sans que ni
l’un ni l’autre soit lésé. Jamais ni université, ni livre ne vous
renseigneront sur tout cela aussi bien que la famille. Je vous dis
qu’elle est le monde en raccourci. C’est la plus humble école, et la
plus grande qui soit. On y enseigne très simplement une foule de choses
très difficiles. En vous appliquant à résoudre avec patience, respect et
fraternité les difficultés de famille, vous préludez à l’œuvre que vous
devez remplir dans la société où vous rencontrerez ces mêmes difficultés
agrandies.
2. L’Amitié.
Amitié de jeunesse! Comme les anciens offraient en sacrifice une mèche
de cheveux sur les autels des dieux, je voudrais t’offrir en hommage
quelque chose de ce que j’ai de mieux. Même quand ceux qu’on aimait
alors dorment depuis longtemps sous la terre, ils vivent pour nous parmi
les souvenirs d’un âge évanoui, et nous nous surprenons parfois, dans le
silence des solitudes, à converser avec eux familièrement, leur disant
la peine et la joie que nous avons rencontrées le long de la vie, depuis
qu’un jour il a fallu les coucher dans la tombe au bord du chemin!
Il y a des époques pour l’amitié, dans la vie des individus, comme dans
celle des sociétés. Certaines époques ont une sociabilité toute
juvénile, se lient volontiers. D’autres ont la prudence et la réserve
des vieillards misanthropes. Quand les intérêts matériels dominent, que
la lutte pour l’existence s’accentue, et que les nerfs se tendent et se
surexcitent, la société des semblables devient pénible. Elle donne
surtout lieu à des frottements, des rencontres d’appétits, des
froissements d’ambitions. On aime alors à abriter ses susceptibilités
derrière un rempart de solitude comme les mollusques se retranchent dans
leur coquille. Mais peu importe les époques variables; pour chacun de
nous le temps des bonnes et chaudes amitiés est la jeunesse. Je
plaindrai toujours très sincèrement un jeune homme qui n’a pas d’ami, et
s’il est lui-même la première cause de son isolement, je lui en ferai un
reproche grave. Il nous faut des camarades, et un certain nombre, pour
nous exercer à la vie en commun, user les angles de notre caractère aux
angles du leur, comme on arrondit les cailloux en les secouant pêle-mêle
dans des sacs. Il nous faut encore des camarades pour poursuivre un but
commun, développer l’esprit de corps et de solidarité, chanter et rire;
mais parmi cette troupe de bons compagnons, il est essentiel que nous
cultivions des relations plus intimes: des amitiés. C’est un besoin.
Notre développement intellectuel le réclame. Deviser, converser, parler
ensemble, émettre dans la plus absolue familiarité ses idées sur toutes
choses, en causeries interminables et délicieuses, soit en déambulant
côte à côte, soit le soir sous le manteau de la cheminée, quel bienfait
pour une intelligence qui se développe! Ce bienfait est plus sensible
encore aux époques où l’orientation est, comme aujourd’hui, longue et
laborieuse. A qui dire toutes ses pensées? Qui, mieux qu’un ami de notre
âge, exposé aux mêmes difficultés, peut nous comprendre, supporter nos
questions, endurer nos objections? On m’offrirait en échange toutes les
jouissances intellectuelles les plus délicates, que je n’hésiterais pas
un instant à les donner pour ce genre de promenade amicale à travers les
choses, où deux pensées neuves, curieuses de tout, s’abandonnent au
charme d’explorer, tout en goûtant celui de l’affection. Il n’y a
peut-être dans ce genre qu’une satisfaction encore plus rare et plus
précieuse, c’est celle de se retrouver après des années de séparation
avec un ami de jeunesse et de renouveler avec lui en une heure de
mélancolique ou de joyeuse douceur ces beaux temps de jadis, en répétant
sans se lasser jamais: te souviens-tu? te souviens-tu?