intellectuelle de quelque valeur. Si vous ne voulez pas que votre
intelligence dégénère, finisse dans l’incohérence, dans le plus
invraisemblable mélange du pour et du contre, il faut vous arrêter
quelquefois, contrôler le travail qui s’est fait, et en éprouver la
solidité. En un mot, il est urgent de faire cesser les bruits du dehors
et les suggestions de la pensée d’autrui pour revenir à la coutume
démodée de penser par soi-même. Autrement il ne reste bientôt, comme
fruit d’une vie intellectuelle désordonnée, qu’une existence pratique
stérile. Les actions se détruisent les unes les autres, comme les
pensées.
* * * * *
Que dire de la foi religieuse? Peut-on encore donner ce nom à
l’assemblage bizarre, hétérogène, de pièces neuves et vieilles de toute
provenance qui constitue si souvent l’édifice de nos conceptions
religieuses? L’incurie seule semble avoir présidé à cette construction
chancelante, et c’est là l’abri qui doit nous protéger! Plus que partout
ailleurs, il faut ici du silence et du recueillement. Jeunes croyants,
demandez-vous ce que vous croyez, et si c’est bien vous qui croyez.
Votre foi est-elle vivante, transformée en suc et en sang, ou bien
n’est-elle qu’un amalgame de corps étrangers qui encombrent votre vie
intérieure? Il est si dur de voir ses affirmations les plus catégoriques
se résoudre en fumée, et ses protestations courageuses faire place, au
moment critique, à la crainte et aux incertitudes. Pour s’éviter
l’affreuse solitude dans les rencontres suprêmes, où les croyances
d’emprunt tombent en poussière au choc de l’épreuve, il faut souvent se
retirer dans le silence. Là, en face de Dieu seul et de la réalité, la
foi s’épure et se fortifie en devenant plus simple et plus vraie. Elle
se débarrasse des scories qu’y mêlent, pour notre malheur, la routine et
la crainte des hommes; et de cette école austère où la sainte vérité
nous châtie, nous sortons avec un cœur plus ferme.
* * * * *
Je ne me contenterai pas de recommander le recueillement; mais je
prêcherai le repos. Ne riez pas. S’il y en a qui flânent trop, il y en a
aussi qui ne flânent pas assez. Trop travailler, hélas! ne profite pas.
Fermez-moi ce livre, éteignez cette lampe!
Et jam tempus equum fumantia solvere colla.
Vous n’avez pas de temps à perdre, dites-vous. Se reposer n’est pas
perdre du temps, c’est en gagner. Vous travaillerez beaucoup mieux
après. Il y a une limite à tout: à force de bûcher on finit par
s’abrutir. J’en appelle à tous ceux qui ont passé des examens. Donc je
suis pour les haltes!
Par une journée d’été, éclatante de soleil, lorsque, touriste, on a
mesuré les grandes routes poudreuses et les chemins escarpés où la
rocaille blesse le pied, comme il fait bon jeter le sac et le bâton et
s’asseoir à l’ombre! C’est ce qu’il y a de meilleur dans les
excursions.--_Réflexion de traînard!_ direz-vous, maxime de ceux qui,
parmi les beautés de la nature, goûtent surtout les oreillers de mousse
et laissent volontiers à d’autres la gloire des grands efforts et des
ascensions pénibles. Cela rappelle le fameux: _Suave mari magno_ de
Lucrèce... Pas le moins du monde! Cette réflexion est inspirée par la
nécessité même, par les lois inhérentes aux choses humaines. Celui qui
ne sait pas s’arrêter ne sait ni marcher ni profiter de ses marches. Il
faut quelquefois s’asseoir, regarder en arrière et devant soi, se
souvenir et prévoir, examiner ses forces et son temps, écouter ce que
disent au pèlerin, un instant arrêté, les brins d’herbe, les fourmis,
les oiseaux. Il faut s’asseoir pour percevoir à travers les sons et les
formes des choses qui passent, la voix de Dieu et le soupir de l’âme.
Celui qui ne sait pas s’arrêter ainsi ne rapportera que bien peu de ses
promenades, dussent-elles prendre les proportions d’un tour du monde. Il
en est de même de la vie. Pour la juger, l’apprécier, en reprendre le
goût, en sonder le sens, il faut s’asseoir quelquefois sur ses bords et
la regarder couler. Le meilleur de la vie et le plus utile, ce sont les
haltes.--Que nous soyons harassés de corps ou d’esprit, que nos
courbatures aient pour siège l’échine, le cerveau ou le cœur, il fait
toujours bon se souvenir qu’on n’est ni un esclave ni une bête de somme.
La fatigue trouble la vue, au physique et au moral. A mesure que nous
peinons et que la lassitude ou la fièvre nous gagne, la vue claire des
choses nous échappe. La tâche semble d’autant plus difficile qu’on s’y
acharne davantage et sans discontinuer. Comme ces fardeaux, d’abord
légers, mais qui paraissent plus pesants à mesure qu’on les porte et
finissent par vous devenir insupportables, les labeurs ininterrompus se
changent en corvées. Il arrive alors des moments terribles où nous nous
sentons engagés dans une impasse sans issue, à nous heurter le front
contre des obstacles insurmontables. Cela est vrai pour le travail
matériel comme pour celui de l’esprit. L’un et l’autre se réduisent
après tout à une application de la même énergie. Cette énergie augmente
par l’exercice modéré, mais se rebute et peut s’anéantir par l’excès. La
démoralisation s’empare facilement de celui qu’un effort démesuré a
épuisé. On dirait qu’elle guette le travailleur, même le plus courageux,
pour se jeter sur lui au moment où il plie sous le faix.
Autant qu’il est en nous, il nous faut donc songer en temps utile à nous
donner quelque répit. Parmi les plus sacrés des droits de l’homme, il y
a le droit au repos. Celui qui n’en use pas, ou empêche les autres d’en
user, pèche contre l’humanité. Mais aussitôt que dans une vie se
produisent les intervalles réguliers de calme et de réflexion, tout
l’être se renouvelle. Un homme au repos est comme celui qui fait une
cure. Moralement, il change d’air et de milieu. Il considère les choses
à un autre point de vue. Il passe comme spectateur près de ce champ de
travail où il agissait et, le regardant de plus loin et de plus haut, il
comprend mieux son œuvre. En y travaillant il voyait le détail;
maintenant il voit l’ensemble et les alentours. La vie des autres et
leur œuvre lui apparaissent dans leurs rapports avec son activité
personnelle. Il établit des comparaisons et prend des leçons. Tout cela
lui servira quand il reprendra sa place accoutumée.--Mais surtout en se
reposant il éprouve du bien-être. La fatigue est une maladie dont le
repos nous guérit, et les plus heureux des mortels ce sont les
convalescents. Les contrastes qu’ils mesurent en échappant aux
puissances de mort et de destruction pour renaître à la vie, sont pour
eux une source infinie de jouissances que nul autre ne peut soupçonner.
Si les paresseux savaient ce qu’éprouve le travailleur en se reposant,
ils s’empresseraient de travailler, c’est indubitable. Des années de
fainéantise données à ce qu’il est convenu d’appeler le plaisir, ne
valent pas une heure de repos des vrais travailleurs. C’est pour ceux-ci
que Dieu dévoile, quand ils prennent leurs aises, tout un monde de
beauté et de richesse que nul autre ne peut connaître. Il leur dit, dans
les crépuscules et les soleils couchants, dans le silence réparateur des
soirs cléments, des choses éternelles qu’on ne peut entendre que
lorsqu’on a supporté la chaleur du jour.
V
JOIE
Wer nicht liebt Wein, Weib und Gesang
Der bleibt ein Narr sein Leben lang.
Luther.
Vivez joyeux!
Rabelais.
Ne prenez pas un air sombre comme les hypocrites.
Jésus.
Καιρε! (salut grec).
1. Plaisirs et distractions.
Il y a trois sortes de gens hostiles au plaisir. Plus, sans doute; mais
ce serait leur faire trop d’honneur que de les énumérer tous. Cela
aurait l’air d’un défilé de jours de pluie. Trois suffisent. Les
_utilitaires_, les _ascètes_, les _pessimistes_.
Les premiers proscrivent le plaisir parce qu’il est inutile, et selon
eux fait perdre du temps sans rien rapporter: Comme on voit, la raison
est péremptoire.
Les autres le condamnent parce qu’il est dangereux à leurs yeux et
compromet le salut. Il a existé de tout temps une vaste conception
religieuse où dominent les couleurs sombres. Dieu lui-même y est triste,
et l’homme fait à cette morne majesté, qui trône impassible au sein d’un
silence éternel, le sacrifice de sa joie, de son pauvre sourire
éphémère, de peur d’offenser celui qui ne sourit jamais.
Enfin les pessimistes nient le plaisir parce qu’il dérange leur système.
C’est toujours la même chose. En philosophie, lorsque quelque chose vous
gêne ou ne cadre pas avec votre petite théorie, on le supprime. Ayant à
parler d’un sujet mal vu par de si graves autorités, je n’ai pas voulu
rester seul, j’ai cherché du renfort. Ils sont là plusieurs dont j’ai
cité les propos, et je les crois assez connus et assez respectables pour
me couvrir. Enfin j’ai pris un de ces mots qui ne sont d’aucun homme,
mais de tout le monde et incarnent toute une âme de peuple: Καιρε, le
salut grec. Cela rappelle la bonne vieille exclamation de nos pères:
Gai! Après cela, c’est de bonne conscience et en excellente compagnie
que nous allons nous engager sur le terrain. Je désire d’abord parler
des plaisirs et des distractions et ensuite, descendant à des
profondeurs plus grandes, de la joie en elle-même.
* * * * *
Quand on parle de plaisirs et de distractions, il convient d’en indiquer
l’origine. De même qu’il n’est pas exact de dire que ce sont les prêtres
qui ont inventé la religion, les médecins la maladie, les cuisiniers la
faim, ou les vignerons la soif, de même il serait absurde de prétendre
que les distractions ont été inventées par les saltimbanques, les
pitres, les industriels de tout genre dont la distraction d’autrui est
le gagne-pain, mais qui servent souvent tout aussi mal la cause par eux
exploitée, que les mauvais prêtres, les charlatans et les débitants de
produits alimentaires frelatés. L’origine des distractions est à
chercher dans un besoin très réel et très légitime, le besoin de
diversion. Le repos ne suffit pas. C’est à peine s’il satisfait la
brute. Les animaux eux-mêmes, surtout les animaux supérieurs, ont leurs
jeux et leurs divertissements. A plus forte raison l’homme en a-t-il
besoin, surtout le jeune homme. Nous sommes ainsi faits que la
répétition prolongée, même d’impressions agréables, nous énerve et nous
fatigue. Qu’en sera-t-il des travaux rudes, de ces occupations
absorbantes qui usent à la longue les plus robustes facultés? La
jeunesse se déforme et se lasse plus vite encore que l’âge mûr.
L’étudiant, le jeune ouvrier, le jeune employé, qui n’aurait jamais ou
qui aurait trop rarement l’occasion de se distraire ne tarderait pas à
pâtir de cette privation. Son sort ne se distinguerait guère de celui de
l’esclave.
Mais, si le plaisir est un besoin, voire un devoir; si les
divertissements subsistent et renaissent, malgré leurs détracteurs, il
convient de leur accorder la plus sérieuse attention. Nous avons à faire
là, non à un phénomène secondaire et négligeable, mais à un des facteurs
les plus actifs de la vie. La question de l’emploi de nos loisirs et de
la nature de nos plaisirs est une question capitale. En effet, les
moyens de se distraire varient à l’infini, et s’il en est de salutaires,
il en est de funestes. Dans une certaine mesure le fruit de l’activité
entière dépend de l’emploi qu’on fait de ses loisirs. Les bonnes
distractions rendent l’homme meilleur et le fortifient; les distractions
malsaines ruinent l’individu et deviennent un élément dissolvant dans la
société.
Il ne suffit pas de savoir travailler, il faut savoir se distraire. Or,
avouons-le sans détours, notre temps n’est pas de ceux qui ont su donner
au besoin natif que l’homme a de se distraire et de se délasser, des
satisfactions véritables, solides, et une heureuse direction. Le siècle
est viveur, jouisseur à outrance, il a inventé des plaisirs et des
distractions que nos pères ne connaissaient pas, mais on resterait dans
la vérité stricte en disant qu’_on ne sait plus s’amuser_. Art perdu,
recette oubliée, comme celle du _feu grégeois_ et du _ciment romain_.
L’histoire du loisir et de son emploi est bien instructive et bien
intéressante quoique, sur bien des points, les matériaux en soient
difficiles à réunir. Mais il y a un certain nombre de règles qui se
retrouvent partout. A la jeunesse des peuples, à leur force, à leur
vertu, à leur puissance d’expansion correspondent des moyens de
distractions robustes, des plaisirs mâles. C’est la course, la
gymnastique, la natation, la lutte, les jeux au grand air, tout ce qui
dégourdit et assouplit le corps, tout ce qui active la joie de vivre. A
la vieillesse, à la décrépitude, à la décadence des peuples
correspondent les distractions efféminées, les plaisirs raffinés et
souvent honteux, tout ce qui chatouille les sens, engourdit le corps et
en favorise la paresse. La vie en chambre succède à la vie en plein air.
Nous assistons à cette évolution chez les anciens: Les Grecs de la
décadence désertaient les salutaires et viriles pratiques de la palestre
où leurs anciens s’étaient distingués et trempés, pour le vin, le jeu et
les plaisirs corrupteurs. Les jeunes Romains des temps de l’empire ne
pouvaient pas même soulever les disques que leurs ancêtres lançaient
jadis d’un bras nerveux.
Mais en règle générale et malgré les alternatives de grandeur et de
décadence des peuples, on peut remarquer, des temps anciens vers les
temps modernes, une sorte de progression dans les distractions
sédentaires. Les délassements ayant pour forme l’exercice corporel vont
en diminuant. Au moyen âge, l’influence de l’Église et de la morale
ascétique se fait, il est vrai, fortement sentir. Le corps est méprisé,
traité de guenille ou d’entrave pour l’âme. L’affaiblir et le négliger
autant que possible est un idéal très répandu. Mais le mal que
l’ascétisme fait d’une part à la société par son mépris pour les
exercices du corps, et même pour les distractions en général qui sont
traitées de profanes, est contrebalancé par l’influence de la chevalerie
où l’éducation tout entière repose sur le vigoureux développement
physique. On corrigeait un excès par l’autre. Le peuple, lui, quoique
bien malheureux, et la jeunesse conservent même pendant les siècles les
plus sombres cette volonté d’être heureux qui se traduit par les
distractions souvent bruyantes, les excentricités et les folies. Les
divertissements en plein air sont nombreux. A mesure qu’on s’approche de
la Renaissance une pédagogie plus saine, inspirée par une autre
conception de la vie, rend à la distraction une place dans l’éducation
même. Les jeux, les divertissements sont réhabilités aux yeux des hommes
qui pensent. Qu’on se souvienne de Rabelais et de Montaigne. Leurs idées
ne sont pas seulement l’écho des préoccupations d’une élite, elles
reflètent leur temps tout entier. La Réforme est, elle aussi, par tout
un vaste côté de sa morale une réhabilitation de la joie. Les rigueurs
de Calvin à Genève sont bien plutôt une protestation nécessaire, une
mesure de répression indispensable contre le libertinage, qu’une
condamnation de la joie. Il faut lire Luther, le voir vivre et
l’entendre chanter, l’entendre faire le procès de la tristesse et
l’apologie de la gaîté, nommer la première un vice, une sorte de
malpropreté de l’âme, la seconde une vertu, pour se rendre compte de la
position de la Réforme à cet égard. Au dix-septième siècle nous sommes
partout en pleine réaction. C’est la vie factice, artificielle, qui
reprend le dessus, vie de salons et de cour coïncidant avec une époque
de raideur dogmatique presque sans précédents et avec de longues
calamités publiques. La joie alors subit des éclipses bien faciles à
comprendre. L’heure de pleurer, pour le peuple, vient plus souvent que
l’heure de rire. Mais nous avons hâte d’en venir à notre temps. Un
simple coup d’œil jeté sur nos distractions, comparées, en général, à
celles des temps passés, suffit pour établir qu’elles ont le caractère
de plus en plus sédentaire. Cette tendance peut se constater à travers
toutes les couches de la société. Quand on songe à la vie recluse des
travailleurs de l’esprit, ou de la population ouvrière des grandes
villes, on ne peut que déplorer cet état de choses. D’autant plus que
ces distractions sédentaires, quelle qu’en soit d’ailleurs la forme,
depuis les plus innocentes jusqu’aux plus corruptrices, ont
l’inconvénient d’exciter le système nerveux. Au sortir de l’exaspération
cérébrale où nous jette le labeur enfiévré, nous aurions plus que jamais
besoin d’air, de mouvement, d’exercices corporels sains, capables de
réparer en partie le mal occasionné par la mauvaise atmosphère, les
attitudes accroupies et homicides des ateliers, des bureaux ou des
écoles. Or que faisons-nous? Nous allons au spectacle, dans les lieux où
l’on fume, boit, joue, ou encore nous faisons, et c’est du grand nombre
que je parle, une lecture aussi excitante que possible. La dose
d’émotion que l’on met dans certaines lectures et certains spectacles
est calculée pour des nerfs émoussés et qu’il faut exciter
artificiellement pour les faire vibrer encore. C’est de la
galvanisation. Mais cette lecture serait-elle excellente, lorsqu’elle
accapare le plus clair de nos loisirs, elle devient funeste. C’est tout
autre chose qu’il nous faudrait. Et en disant cela je pense à tout le
monde sans exception. Mais c’est la jeunesse populaire surtout qui me
fait pitié parce qu’elle se fait le plus de mal. Quand fatiguée,
harassée, exténuée, elle a soif d’un peu de délassement, de bonheur,
d’oubli, il ne lui reste presque que des distractions malfaisantes et
des plaisirs qui empoisonnent. L’alcool, les désordres sexuels, les
mauvaises lectures. Nous sommes là en présence d’un mal d’une extrême
gravité et qui, parmi d’autres très fâcheuses conséquences pour la
morale, la santé publique et la paix sociale, aboutit à celle-ci, plus
regrettable que toutes les autres: _La joie se meurt._ Que sont la vie
et la jeunesse sans la joie? Troublez-nous cette source, après cela vous
nous donneriez la terre et tout ce qu’elle contient, sans parvenir à
réparer le mal. Sans la joie tout est creux, insipide, mort.
* * * * *
J’ai salué avec enthousiasme la renaissance des distractions en plein
air, des jeux de force et d’adresse, dans la jeunesse des écoles, et je
fais des vœux pour que ces tendances se développent tous les jours
davantage et se répandent dans le peuple.
La jeunesse a tout à gagner, pour son éducation générale et pour son
bonheur, d’une réforme dans l’emploi de ses loisirs et l’organisation de
ses plaisirs. Il y a cent façons d’être heureux, sans grands frais et de
se divertir royalement tout en rétablissant en soi-même l’équilibre
perdu. Revenir à la simplicité, aux impressions saines, fortes, qui
apaisent, calment et font aimer l’existence, voilà ce qu’il nous faut,
au lieu de ces plaisirs factices qui engendrent le dégoût de la vie.
Il est entre autres une distraction toujours nouvelle, réunissant
l’agrément de l’esprit à l’exercice du corps et condensant en elle une
somme inépuisable de surprises délicieuses, c’est la grande course
pédestre, sac au dos, à travers le pays. Jeune Français, prends le bâton
des vieux compagnons du tour de France et mesure la terre natale, pas à
pas, comme eux, à la semelle de tes souliers, afin de mieux l’aimer pour
l’avoir mieux connue! Le premier imbécile venu peut dormir en chemin de
fer. Mais qu’a-t-il vu dans les cent lieues de parcours? Deux ou trois
buffets, voilà tout. Aussi finissons-nous par ne plus connaître la
patrie. Si la jeunesse s’éprenait de ces tournées de plusieurs jours de
marche, faites par dix ou douze gais et solides camarades, quel bien
elle se ferait à elle-même, tout en donnant l’exemple le meilleur! Il
faut nous sortir à tout prix des ornières et reconquérir la joie. La
forêt avec ses senteurs capiteuses, ses voix, sa sève; la montagne avec
son haleine et ses vastes horizons; la mer avec sa puissance et sa
poésie sont sœurs de la jeunesse. C’est là qu’il faut aller pour se
nourrir de force et de vie.
Wem Gott will rechte Gunst erweisen,
Den schickt er in die weite Welt!
Eichendorff.
* * * * *
Mais j’ai hâte d’en venir à un point qui me préoccupe particulièrement:
le chant. La décadence du chant parmi la jeunesse et le peuple est
notoire. J’en espère le relèvement dans l’intérêt du bonheur, de la
bonne vie et de l’esprit public. Je rêve une renaissance du chant
populaire à laquelle la jeunesse instruite pourrait contribuer beaucoup.
Ce qu’elle chante, le peuple le répète.
Faites-nous un beau recueil de chansons d’étudiant sur tout ce qui fait
vibrer le cœur des hommes, écho de tous les coins du pays, et de tous
les temps de notre histoire, un recueil à l’allure populaire où chante
l’âme même de la France. Nous avons besoin de cela parce que nous avons
besoin de chanter et que, faute de mieux, on chante n’importe quoi. Dans
nos villes même, au sein de la cacophonie de tous les bruits conjurés
contre l’oreille et la voix humaine, la jeunesse populaire trouve moyen
de donner jour à ce désir de chanter. Je les vois, jeunes garçons et
jeunes filles, se grouper dans les cours et les carrefours, partout où
l’on ne risque pas d’être écrasé, et prêter une attention presque
religieuse à ce joueur de guitare ou de violon, qui chante en
s’accompagnant lui-même. Vingt fois il répète le même refrain. Enfin,
quelques-uns le savent et le chantent avec lui. Ils lui achètent sa
chanson et s’en vont, la fredonnant, la bûchant ferme. C’est quelquefois
très laid, mais pas toujours, et je remarque, avec un plaisir infini,
qu’on chante avec beaucoup de cœur et de conviction certaines braves
chansonnettes, pauvres de rimes mais où il est question d’amour, de
peine, de choses humaines. Souvent, enfermé dans ce cercle improvisé
d’avides élèves d’un professeur de rencontre, témoin de cette ardeur du
peuple à vouloir chanter, j’ai mieux qu’ailleurs compris le vide que le
chant, en mourant sur les lèvres, laisse dans les cœurs, et j’ai fait un
rêve aussi sérieux qu’il vous paraîtra excentrique. Le voici:
Celui qui, nouveau troubadour, parcourrait la France avec n’importe quel
instrument et qui apprendrait au peuple à chanter l’amour, la joie, la
douleur, la mort, la patrie, la nature, tout ce qui est vieux et
toujours nouveau, tout ce qui dort dans chaque cœur et ne demande qu’à
s’éveiller, serait un bienfaiteur de l’humanité digne de figurer dans le
cortège des héros et des saints! Quand on voit ce besoin de chanter, si
noble, si légitime et la plupart du temps si mal satisfait, si
indignement égaré et exploité, on ressent à la fois de la pitié et de
l’indignation. Vieille terre de France, terre du doux parler, toi qui,
au seuil des temps nouveaux, dans ton idiome harmonieux et naïf,
apprenais à chanter aux nations, terre d’amour, de vin et de soleil,
verrais-tu le concert échappé d’âge en âge de ton cœur généreux, se
tarir et se taire devant des produits ineptes et malsains. Non, ce ne
sera pas. Ta vieille âme invaincue ressuscitera ton vieux chant, et le
troubadour que j’attends, ce sera toute la jeunesse!
* * * * *