Mais parmi tous les travaux manuels il n’en est aucun qui, pour sa

merveilleuse influence, soit comparable au travail des champs. C’est un

des moins accessibles à la jeunesse studieuse en temps ordinaire; mais

il y a les vacances. Heureux celui qui, alors, peut s’enfuir aux champs,

et qui possède un coin de terre familier ou quelque parent et ami auquel

il peut demander de l’initier au secret rural! Il y a une âme des

champs, qui vit sur les sillons et dans les moissons, dans les haies et

les prairies, âme bienfaisante, calmante, pleine de doux enseignements

et de mâles élans. Virgile l’a comprise. L’antiquité en était imprégnée.

Mais pour se révéler, cette âme demande à chacun sa part d’effort. La

terre parle aux promeneurs, sans doute, elle est bonne à tous, mais il

est des choses qu’elle ne dit qu’à ceux qui la cultivent et la

travaillent, qui l’aiment en un mot. J’estime que le plus grand malheur

d’une société est de consommer le divorce avec la terre et d’en arriver,

comme cela se produit malheureusement dans les grandes villes, au sein

de la vie factice, à ne plus la considérer que comme de la boue. Comme

il est vrai, le vieux mythe du géant Antée, ranimant ses forces chaque

fois qu’il touchait la terre, sa mère, et vaincu enfin parce que son

adversaire l’en avait violemment arraché! Il faut rechercher la terre,

se retremper à son sein robuste. Jeunesse fatiguée, surmenée d’études,

anémiée et énervée par la grande ville, prends la clef des champs! Parle

aux paysans, fais mieux, demande-leur du travail. Apprends à conduire

cette charrue, à manier cette pioche, cette faux! Dans quelques jours tu

seras étonné du nombre de choses nouvelles que tu auras découvertes, tu

auras appris quel mal donne la culture de ce pain mangé avec ingratitude

par une foule de gens, et que tu ne pourras plus toucher désormais sans

attendrissement, te souvenant que l’homme y a mis sa peine, et Dieu son

soleil. Celui qui déchire le sol et y jette la graine te sera apparu

comme le symbole même de l’humanité qui sème et espère. Près de ce

laboureur, si la vie t’a semblé jadis irréelle et pleine de vanités, tu

diras tout bas avec le poète:

On sent à quel point il doit croire

A la fuite utile des jours!

Obscurément tu percevras la sainteté du travail et le sérieux profond de

la vie, et tu verras les derniers rayons du soleil d’octobre

Élargissant jusqu’aux étoiles

Le geste auguste du semeur!

Fais cela, jeune homme, crois-moi; avant de te le conseiller, je l’ai

pratiqué. J’ai fauché plus d’un champ d’avoine et de froment, bercé

pendant de longues heures sous le ciel d’août, par la lente cadence de

l’outil qui va, qui vient, abattant à chaque coup les épis jaunes et

lourds: j’ai entendu chanter les cailles dans les champs profonds et par

delà les flots dorés des blés et des bois qui bleuissent au-dessus des

vignes; j’ai songé aux rumeurs humaines, aux fournaises des grandes

cités, aux problèmes qui tourmentent ce temps, et j’y ai vu plus clair.

Oui, j’en ai la certitude, l’un des grands remèdes à nos maux, à nos

maladies sociales, intellectuelles et morales, serait le retour à la

terre et la réhabilitation du travail des champs. Je ne puis m’empêcher

de citer ici une page de mon ami T. Fallot, «Idées d’un rural», et je

les recommande aux jeunes hommes en général, mais en particulier à ceux

qu’une conception erronée de la vie pourrait engager à renoncer à

cultiver leurs terres et à donner ainsi un exemple funeste:

«C’est aux classes cultivées à donner l’exemple du retour à la campagne

et du retour à la terre. Elles ont fait le mal, à elles de le réparer.

«N’est-ce pas elles qui ont enseigné aux paysans le fétichisme de la

ville, de tout ce qui en vient,--articles et idées de pacotille? elles,

qui ont répandu le culte de l’argent qu’on y gagne sans peine, la soif

des plaisirs frelatés qu’on y goûte, et le reste?

«Après avoir enlevé au paysan le respect de la terre et du travail qui

la féconde, il ne sera pas aisé de le lui rendre; et pourtant il faut,

coûte que coûte, lui faire comprendre qu’il n’y a pas d’existence

préférable à la sienne. Sinon, la désertion des campagnes continuera.

«Mais les raisonnements ont peu de prise sur le cultivateur; les _leçons

de choses_ seules le font réfléchir. Le jour où il verra les familles

aisées et les hommes instruits venir habiter avec lui et travailler

comme lui, Jacques Bonhomme finira par comprendre qu’on l’avait bel et

bien trompé en l’assurant qu’il y a plus de pièces d’or à gagner en

ville que de pierres dans sa vigne, et, tout ému de cette découverte, il

recommencera à racler joyeusement sa terre au grand soleil de Dieu et à

lui faire produire son fruit.

«Du reste, point de malentendu; ce n’est ni une œuvre de dévouement, ni

un apostolat que je prêche aux hommes cultivés, mais une entreprise fort

raisonnable dont ils seront les premiers à bénéficier.

«L’honorable corporation des pharmaciens aura beau aligner formule après

formule et composer pilule après pilule, elle ne retrouvera jamais de

reconstituant pareil à celui que fournit à l’homme le travail de la

terre.»

Les anciens étaient plus sages que nous en imposant à leurs enfants

l’apprentissage d’un métier manuel, quelle que fût leur condition

sociale. Ce genre d’éducation pratique est le complément indispensable

de toute culture virile.

Le travail manuel, à mon avis, outre les avantages que je viens

d’énoncer, en a un autre. Il nous fournit un terrain de rapprochement

social. Tant que ce travail est méprisé par la partie lettrée ou aisée

d’une nation, il subsiste une source de malentendus et de ressentiments.

Malgré toutes les protestations et tous les témoignages en l’honneur de

ceux qu’on nomme les travailleurs, ceux-ci se persuadent que leur

travail est après tout un esclavage auquel personne ne voudrait se

soumettre librement. De là à la haine du travail manuel, il n’y a qu’un

pas. Quant aux travaux de l’esprit, qui se font en général dans des

conditions extérieures de propreté et de confort, le peuple les déprécie

facilement et n’y voit qu’un agréable passe-temps ou une fainéantise

déguisée. Qu’on puisse peiner, lutter, se fatiguer, remuer de lourds

fardeaux, et gravir des sentiers ardus, tout en restant assis

tranquillement sur une chaise, à l’ombre, cela n’est pas aisé à

comprendre pour celui qui supporte le soleil, les intempéries, les

miasmes des mines.

Les malentendus qui résultent de cet état de choses sont un grave

obstacle au progrès social. Pour les faire diminuer il est nécessaire

que les classes lettrées se familiarisent avec les travaux des autres

classes et fassent les premiers pas vers la réhabilitation des plus

humbles besognes.

Le travail à l’heure actuelle est surtout devenu un moyen de se procurer

la nourriture matérielle, ou encore le plaisir, le luxe, la réputation.

Nous l’avons fait descendre à un rôle subalterne. Comme la plupart des

forces humaines, si belles dans leur liberté, il a contracté dans

l’esclavage une série de difformités. Il est, comme l’amour et la

religion, méconnaissable à force d’avoir dégénéré. Nous ne connaissons

presque plus que le travail vénal. Même les travaux de l’esprit se

vilipendent et se vendent. Qui donc se souvient que le travail est une

des plus pures sources de bonheur et que jamais il n’est plus saint que

lorsqu’il est désintéressé? De tous les moyens que possède l’homme de se

mettre en rapport avec le fond des choses, la vérité, la justice, tout

ce qui est vénérable et permanent, il n’y en a aucun qui vaille le

travail. Il semble que, pour établir entre nous et le grand mystère de

la vie ce contact qui fait qu’on reçoit la secousse électrique

vivifiante, il faille mettre ses mains à une œuvre utile. C’est en

travaillant, en s’oubliant dans le labeur aimé que l’homme se sent de la

race de l’Éternel Ouvrier. Le travail est le grand libérateur, le

pacificateur, le consolateur par excellence. Mais pour le connaître tout

entier, il faut se souvenir qu’il s’appelle quelquefois la peine.

3. Peine.

Pour les jongleurs de mots, un mot ne vaut pas plus que ne vaut un sou

pour le financier spéculateur. L’un et l’autre remuent à la pelle le

résultat du travail d’autrui. Mais pour celui qui le gagne à la sueur du

front, l’argent a sa vraie valeur; il voit ce qu’il coûte à gagner. Il

en est de même des mots. Que n’ont-ils coûté à faire, ces mots que l’un

promène, s’en ornant comme d’une breloque, et sous lesquels l’autre

apparaît, affublé comme un barbet en uniforme. Les mots sont de longues

histoires condensées, des flores entières de vie et de pensées ramassées

en un seul bouquet. Voyez ce mot _labor_ qui signifie à la fois travail

et peine! C’est toute une philosophie et toute une morale. Il unit en

une même pensée l’activité créatrice de l’homme, et cette loi de peiner,

de souffrir, à laquelle nous sommes tous soumis. N’indique-t-il pas, ce

mot, que la douleur s’unit au travail dans la longue et lente évolution

humaine, et que cette évolution est un travail d’enfantement, un

douloureux labeur? Voilà ce dont le jeune homme doit bien se pénétrer,

afin de se faire une idée juste de la peine, et de ne pas rechercher

seulement cette forme de l’activité qui est bonheur et plaisir et qui

épanouit tout l’être dans la volupté de créer, mais d’accepter l’effort

pénible et de transformer en activité, par la libre acceptation, même la

douleur passive.

L’homme est rebelle à la peine et à la douleur. Sa nature l’exige ainsi.

La douleur le préserve en l’avertissant. Quand l’homme s’égare, elle

surgit devant lui pour le lui faire comprendre. Il est donc naturel que

nous recherchions ce qui augmente la vie et lui agrée, et que nous

évitions ce qui la diminue et la fait souffrir, Mais par cela même, ne

devons-nous pas quelque reconnaissance à la douleur?

L’homme est un apprenti, la douleur est son maître

Et nul ne se connaît avant d’avoir souffert.

A. de Musset.

La douleur ne remplit pas seulement auprès de nous l’office négatif d’un

avertisseur qui crie gare aux endroits périlleux; elle nous rend

attentifs à nous-mêmes, nous révèle à nous. Que de choses que l’homme ne

voit bien qu’à travers les larmes! Et quelles larmes plus sincères, plus

touchantes que celles de la jeunesse? Quand ce cœur frais, généreux,

sensible est mis en contact avec la vie rude, souvent impitoyable, comme

il souffre! Quelles épreuves il traverse! La jeunesse de ce temps âpre

et positif en sait quelque chose. Nous lui dirons: Aimez-la, cette

douleur, qui vient du contact de la vie avec votre idéal. Descendez avec

elle jusqu’au plus profond de votre âme et interrogez son soupir.

Partout où, dans ce monde, vous vous sentirez froissé, blessé dans un

sentiment profond et vrai, contrarié dans une aspiration légitime, ayez

le courage de votre souffrance. Qu’elle soit le cri d’alarme qui vous

excite à la résistance, au combat, à la recherche de quelque chose de

meilleur. Vous connaîtrez alors la douleur libératrice. Elle forge des

armes avec des chaînes. Dans cette sainte peine de jeunesse, opprimés,

souffrant des injustices que le plus fort fait subir au plus faible,

apprenez à mieux aimer la justice. Ne faites pas comme les derniers

venus de certaines écoles, qui, tourmentés par leurs aînés, se

promettent de tourmenter un jour les jeunes à leur tour. Que la douleur

vous instruise dans la pitié et vous rapproche de ceux qui souffrent et

peinent, des petits, du peuple, de tous ceux qu’on oublie. Ainsi elle

vous dévoilera des choses grandes et cachées. Mais elle fera davantage

pour vous. Elle vous rapprochera des morts, comme elle vous aura

rapproché des vivants. Les grandes souffrances de l’histoire ne vous

resteront point étrangères. Vous communierez avec ceux qui ont vécu

avant vous, dans le sacrifice et la peine. L’humanité que méprisent ceux

qui ne la connaissent pas et ne font rien pour elle, vous apparaîtra

belle de tout ce qu’elle a souffert, et vous l’en aimerez davantage.

Vous vous serrerez autour d’elle comme les enfants se serrent autour de

la mère en pleurs, et elle vous apprendra le secret de puissance,

d’espérance, de foi, qui est révélé au sanctuaire des grandes douleurs.

Ne craignez pas que votre jeunesse y perde de sa gaîté. Comme le

travail, la douleur entretient la faculté d’être heureux. Il croît, sur

les sentiers escarpés qu’elle nous fait gravir, des fleurs au doux

sourire, que les profanes n’ont jamais connues.

* * * * *

La peine est encore un aiguillon, un ressort puissant. Une existence

trop facile énerve, une jeunesse molle prépare mal à la vie. Il est bon

de se soumettre au joug tant qu’on est jeune. Le fardeau des jours

heureux est bien lourd à supporter avant que l’expérience soit venue à

notre aide. Souhaitons-nous un peu de misère plutôt, c’est plus

salutaire. Cela trempe la volonté, durcit l’épiderme et prépare à la

liberté. Puis, c’est plus mâle, plus conforme à ce que doit désirer un

jeune homme, c’est-à-dire un être qui est jeune et qui veut devenir un

homme. Regardez les meilleurs de ce temps et les meilleurs du temps

passé. Ils ont tous mangé un peu de vache enragée, et ils s’en vantent.

Après tout, c’est bien plus intéressant à raconter plus tard. _Meminisse

juvat._ Sans doute, un bon lit, une bonne table, c’est à apprécier. Ne

méprisons rien et, à l’occasion, profitons-en mieux que personne. Mais

ce n’est pas là ce qui marque et se grave le plus avant dans le

souvenir. On se rappelle plus volontiers les jours où l’on a mangé

maigre et couché sur la dure, voire même à la belle étoile. Je ne

souhaite à personne de souffrir de la faim, du froid, de pâtir enfin,

mais un peu de misère et d’austérité, c’est le sel de la jeunesse.

C’est pour cela qu’il faut se féliciter d’être né dans une situation

modeste, et quand il en est autrement, il convient de rechercher la

simplicité de goûts et de besoins. Je voudrais qu’il y eût un plus grand

nombre de jeunes gens riches, épris de labeurs, d’efforts, de

privations, de pauvreté volontaire enfin, et moins de jeunes gens, issus

de conditions humbles, honteux de leur sort et de leur origine, toujours

appliqués à paraître plus fortunés qu’ils ne sont et arrivant à

dépenser, pour leur superflu, le nécessaire de leurs parents!

Pour conclure, j’estime que la douleur est une amie, qu’il faut la

saluer comme une majesté, être bien persuadé que sans elle l’humanité

serait restée confinée dans la barbarie, et que les plus beaux progrès

lui sont dus.

Tout jeune homme de cœur doit la respecter, la vénérer au-dessus de

n’importe quelle grandeur, l’aimer et baiser dans la poussière les

traces de ses pas sanglants.

4. Recueillement et repos.

Ceux qui méditent de sortir des chemins battus ont besoin de se

constituer une forte vie intérieure. Pour retrouver constamment la ligne

juste, impartiale, il leur est nécessaire d’échapper de temps en temps

aux sollicitations extérieures, aux entraînements des tendances et des

partis, aux cris discordants qui déchirent l’air autour d’eux. Je

réclame une large part pour le recueillement, dans la vie de notre

jeunesse. Où la trouver, c’est une autre question. L’autre jour, en

passant sur un de ces champs de foire où, avec les moyens perfectionnés

de la civilisation moderne, on organise de si beaux vacarmes, j’ai vu

ceci: Un petit jeune homme aux cheveux bouclés, aux traits fins, faisant

partie, sans doute, d’une famille de forains et rentré, pour les

vacances dans la voiture paternelle, se tenait accroupi sur un pliant,

les coudes sur les genoux, les pouces dans les oreilles, les yeux

plongés dans un livre. A droite criait un bateleur, à gauche ronflait un

trombone, une grosse caisse battait son plein, plusieurs orgues

rivalisaient sur des airs différents au souffle assourdissant de leurs

trompettes d’airain. Des chiens aboyaient, des passants chantaient,

criaient, se battaient: le petit, lui, restait imperturbable. Longtemps

je le regardai. Il m’apparut à ce moment comme un symbole: Si l’on veut

arriver maintenant à se recueillir, c’est un peu comme lui qu’il faudra

s’y prendre. Imitons ce vaillant enfant qui, à force de volonté, établit

le silence en plein tumulte. Il faut avouer que cette puissance de

concentration n’est pas donnée à tout le monde. Encore arriverions-nous

peut-être à l’acquérir si nous connaissions la valeur du recueillement.

Mais, en général, on le redoute plutôt qu’on n’y aspire. Chacun, au

sortir du cours, des bureaux, du laboratoire, de l’usine, croit de son

devoir de prendre des mesures contre les dangers qu’il court de rester

en tête à tête avec lui-même.

Les auditeurs de Jean-Baptiste, touchés de sa parole, lui demandaient:

Que faire pour échapper à la colère à venir? Leur question me rappelle,

par analogie, celle d’une multitude de nos contemporains. Ceux-ci

demandent: Que faire, qu’entreprendre pour échapper à nous-mêmes?

Ont-ils peur d’être en mauvaise société en demeurant face à face avec

leur propre personne? On le dirait. Ils préfèrent à la solitude la

compagnie la moins intéressante et la plus malsaine. Certains aiment

mieux payer pour s’ennuyer en masse que de s’ennuyer tout seuls

gratuitement. Rien n’est intéressant comme de voir toutes les

combinaisons, toutes les ingénieuses roueries déployées dans cette lutte

contre le recueillement. On s’assure contre lui, comme contre la grêle

ou l’incendie. Le sou dépensé par les plus pauvres pour acheter un

journal, dont parfois ils ne lisent que le feuilleton, n’est-il pas très

souvent une sorte de prime d’assurance? Vous connaissez ces gens

prévoyants qui portent toujours des sels sur eux pour s’en servir en cas

de malaise. Il y en a même qui emportent toute une pharmacie: c’est plus

prudent. Dans un but différent, d’autres ont toujours sur eux une

feuille publique, un roman, un jeu de cartes ou de patience. Aussitôt

qu’il se présente un instant et qu’ils risquent de réfléchir, ou de

rentrer en eux-mêmes, vite, ils sortent leur remède. Ils lisent un

bulletin financier, un fait divers, ou font une _réussite_... le péril

est conjuré, et quel péril! ils avaient failli se recueillir. C’est

l’horreur de la vie intérieure poussée jusqu’au ridicule.

Le résultat est que beaucoup d’hommes deviennent des étrangers pour

eux-mêmes. Toute l’intensité de vie s’est portée à la surface. Channing

disait: «Il vit et meurt des multitudes d’hommes aussi étrangers à

eux-mêmes que nous sont à nous les pays à peine connus de nom, mais

qu’un pied humain n’a jamais foulés.» A certaines époques de l’histoire,

la contemplation solitaire avait fait perdre aux croyants le chemin du

monde à force de les tourner tout entiers vers les choses intérieures.

Le chemin perdu maintenant, c’est le petit sentier qui conduit dans

notre propre cœur. Nous avons grand tort de négliger ce sentier. On

perçoit, dans le silence de ses détours oubliés, des voix douces et

puissantes dont nos oreilles se sont déshabituées.

La solitude que nous fuyons est bonne, et le recueillement est

salutaire. Il faut des haltes dans la vie, et comme dit Ésaïe, il

convient parfois de _s’asseoir dans le silence_.

Vous me direz que ce que j’avance là est en contradiction avec l’action

que je présente comme un des traits essentiels de l’idéal nouveau.

Nullement. La source de l’action calme et sûre est dans le

recueillement.

En quoi consiste l’énergie d’une volonté, la fermeté d’une conscience et

sa sûreté? C’est dans la faculté de savoir être seul, de résister à

l’envahissement des influences du dehors et de s’affermir contre elles

dans une forte vie intérieure. Se recueillir n’est pas fuir le monde et

s’amollir dans un isolement maladif ou dans la stérile contemplation du

moi. Dans ce sens nous disons au contraire: _Væ soli!_--Se recueillir

c’est forger et fourbir ses armes à l’écart pour les reporter au combat

avec une énergie nouvelle. C’est reculer pour mieux sauter.

A côté de toute grande activité extérieure, il faut une vie intérieure

intense. Partout où celle-ci manque, l’activité dégénère en agitation.

La retraite, la solitude, le désert ont joué un rôle dans toutes les

existences fécondes.

Partout où, dans ce monde, s’élève une voix capable d’éveiller un écho,

elle sort d’une bouche qui sait se taire. Le secret des paroles

puissantes et des actes héroïques est dans les grands silences de l’âme.

Dans le recueillement toutes les énergies se concentrent et se

préparent, et quand arrive leur heure, elles se manifestent avec un élan

vigoureux. On dirait que l’esprit a, comme la terre, ses longs hivers où

tout se tait et sommeille, ses printemps avec leur réveil, leur

germination et puis ses moissons. Il y a là des lois contre lesquelles

on ne peut s’insurger sans se heurter à l’impossible. Cela est vrai pour

l’étude et l’assimilation du savoir d’autrui qui a besoin de se tasser

et de se digérer. Cela est vrai surtout pour le travail de production

personnelle. Tous les travailleurs de l’esprit devraient s’en souvenir

constamment, sous peine de produire des œuvres éphémères, sans portée ni

vigueur. La malédiction des carrières qui obligent l’homme d’écrire ou

de parler à jour fixe, est d’exciter à la production artificielle. Plus

on est jeune plus ce genre de travail fait de mal. Quand on se presse

trop, on ne travaille plus, on fabrique. J’engagerai toujours un jeune

homme respectueux de son individualité à produire sans hâte. Mieux vaut

laisser son encrier se sécher et sa plume se rouiller, que de s’en

servir pour mettre au monde des pensées non mûres. Pour les actes, il en

est de même. Il ne faut pas que l’action extérieure devance l’action

intérieure. Tout ce qui vient avant son heure est faux et ne peut durer.

D’où vient la vertu particulière, l’immortelle beauté des chefs-d’œuvre

classiques, qu’ils s’appellent poésie, peinture ou sculpture? Elle est

pour une bonne part dans la patiente gestation d’une œuvre venue à son

heure sans fièvre et sans artifice. Que de mauvais travail nous faisons

parce que nous ne connaissons pas la force du recueillement ni le secret

de tendre longtemps l’arc afin que le coup porte plus loin!

* * * * *

Le recueillement est une force encore parce qu’il assure l’unité de la

vie. Est-ce un cavalier que celui qui va où veut le cheval? Non,

n’est-ce pas?--Ceux qui ne savent pas revivre leur passé, se ressaisir,

et mettre de l’unité dans leurs aspirations, sont comme ces cavaliers en

zigzag qui se laissent emporter à la fantaisie de leur monture. Sans le

savoir ils obéissent à mille impressions étrangères, et se modifient

selon les événements. Ce ne sont pas des individualités, ce sont des

résultats.

Pour échapper à cette indigne servitude où tant d’hommes se voient

amenés à défaire aujourd’hui ce qu’ils ont fait hier et à perdre tout le

fruit de la vie, il n’y a qu’un remède: le recueillement. Il faut que le

jeune homme repense son enfance et l’homme, sa jeunesse. Les meilleurs

parmi nous sont ceux en qui le jeune homme se souvient de l’enfant et

l’homme mûr, de l’adolescent. Quelle belle vie que celle où, malgré

toutes les fluctuations extérieures, il s’est peu à peu constitué, dans

le silence du cœur, un pacte de fidélité entre les âges différents: où

le jeune homme a su garder la naïveté, l’homme la joie et

l’enthousiasme, le vieillard la confiance et la sérénité, et où toutes

ces vies résumées en une seule s’accordent pour dire: nous

maintiendrons! La triste existence, par contre, où l’on se voit soi-même

là-bas dans le passé mort, comme un inconnu qui dit, qui chante, qui

aime des choses que nous ne comprenons plus! Malheur aux peuples qui

oublient leur histoire et aux hommes qui oublient leur passé.

Le roi Ahasvérus n’avait pas plutôt commencé à écouter la lecture de sa

propre histoire qu’il y découvrait plusieurs injustices à réparer.

Laissons parfois ce chroniqueur impartial qu’on nomme la conscience,

déchiffrer aux tablettes des jours évanouis ce que nous fûmes alors, ce

que nous avons souffert, accompli ou négligé. Soyons respectueux pour

cette sollicitation intérieure qui nous dit avec tant d’instance et

d’autorité: _Sta viator._

Pèlerin arrête-toi, fais une halte! souviens-toi! Que ce soit pour

pleurer ou pour sourire, les deux sont salutaires. On en sort toujours

meilleur et plus fort parce qu’on en sort plus fidèle. Une vie sans

souvenir est une chaîne brisée. Le plus précieux d’elle-même est perdu,

elle n’a plus de prix. A quoi bon peiner, s’efforcer, courir et se hâter

pour laisser tout périr ensuite au gouffre de l’oubli! _Sta viator!_ Ne

dis pas que tu es pressé. A quoi sert la vitesse quand elle mène aux

abîmes! Or, celui qui ne dresse jamais son bilan moral, celui qui ne

revit pas sa vie, celui qui accomplit ses œuvres et s’en va, les

oubliant comme les oiseaux stupides qui oublient leurs œufs dans le

sable, court à sa perte certaine. Quand il s’y attendra le moins, il se

brisera le front contre quelque pierre qu’il a lui-même posée. Non, il

n’y a ni excuse, ni prétexte acceptable, il n’y a aucune bonne raison

possible à alléguer contre cette nécessité morale de s’arrêter et de

faire son examen de conscience.

* * * * *

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