ses origines, ses attaches innombrables avec les ancêtres et les
contemporains, mieux il sent qu’il fait partie d’un tout. Ce qu’il a et
ce qu’il est, il le tient en majeure partie d’autrui. Il est comme une
maille de filet, distinct, mais indissolublement attaché à l’ensemble.
En un mot l’homme est un individu social. La solidarité l’environne et
le pénètre à tel point qu’il ne voit plus qu’elle dès que ses yeux se
sont ouverts à ce fait immense. Donc il faut qu’il soit initié à la vie
sociale et qu’il s’y élève par degrés à travers la famille, l’amitié,
l’amour, la patrie. A ce compte seulement il est un homme.
Nous consacrerons le reste de ce livre à détailler quelques traits de
cet idéal afin de faire entrevoir toute la richesse de vie qu’il
renferme.
IV
L’ACTION
Esto vir!
1. Discipline.
Je voudrais prêcher l’action à la jeunesse pour tant de raisons que je
désespère de les énumérer toutes. Mais voici la première: La parole est
avilie. Loin de moi de la mépriser. Mais il faut se mettre face à face
avec la vérité. La parole qui est parmi les hommes le lien par
excellence, la grande arme et le grand outil de l’esprit, a perdu sa
puissance à force d’être un instrument de mensonge. On se méfie de toute
parole. Qui nous prouve qu’elle soit sincère? Et si elle est sincère,
qui nous prouve qu’elle durera? D’habiles jongleurs de mots et de
pensées ont si bien dénaturé les uns et les autres que d’ailleurs on a
souvent beau parler: les termes ont perdu leur sens. Enfin, à force
d’entendre exposer des systèmes et des doctrines, nous sommes blasés.
Cela ne mord plus. Que faire alors pour révéler ce qui est en nous,
répandre nos idées, exercer cet apostolat de la vérité et de l’idéal qui
est le plus noble besoin de ceux qui ont quelque chose dans le cœur? Je
réponds: Parler moins et agir davantage. Les Arabes méprisent l’homme
qui parle beaucoup, et en déduisent qu’il pense peu et qu’il est faible
d’esprit. L’homme sérieux à leur sens est très sobre de paroles. Chez
nous la parole est en grand honneur. Avoir dit ou écrit de belles
choses, c’est un mérite. Les chevaliers de la plume et de la parole vont
de pair avec ceux du glaive et de l’outil, et souvent passent avant eux.
Mais nous sommes trop spirituels, pour les prendre au sérieux. Nous
voyons l’épée de la parole tracer dans les airs un cercle éblouissant,
et nous rentrons chez nous sans blessure. Aussi que de bonnes choses
n’a-t-on pas dites en pure perte! Donc il faut recourir à un autre
moyen. Les charlatans ayant gâté le métier des honnêtes gens, il faut de
moins en moins mettre son âme dans les livres et les discours: elle
risque d’y rester enfouie. Mettons la main à la pâte, prenons la bêche,
le marteau, la trique, le fouet, et au lieu de tracer des caractères sur
le papier, burinons-les sur les cœurs vivants! Au lieu de crier: En
avant! Au feu! ruons-nous les premiers à l’attaque! Le chef qui se
précipite à l’assaut n’a pas besoin de soigner son style ou de citer
César; un cri, un geste suffit, et la contagion de l’exemple emporte le
régiment sur ses pas. Imitez-le. Lorsque vous connaîtrez quelque chose
de beau, de bon, de juste, de droit, ne le dites pas, faites-le! et cela
non seulement pendant un jour, mais avec l’obstination des longues
patiences. Et lorsque vous verrez quelque chose d’inique, de mauvais, ne
perdez pas votre temps à élever les mains au ciel et à exciter
l’indignation des autres, quitte, peut-être, à vous croiser les bras
après. Non, saisissez vous-même le taureau par les cornes et payez de
votre personne! Le renfort viendra tout seul!
Mais avant d’exercer une action quelconque, il faut se persuader de la
nécessité d’une discipline. Une force quelle qu’elle soit est comparable
au feu et à l’eau. Est-elle bonne, est-elle mauvaise, je ne sais. Tout
dépend de la discipline. Elle peut être un fléau dévastateur ou une
énergie salutaire, selon qu’elle est lâchée ou domptée. Elle peut encore
se dépenser en pure perte ou en résultats féconds, selon qu’elle est
irrégulière et brouillonne ou docile et sûre.
Il règne sur la discipline des idées très différentes qui se groupent
sous deux conceptions principales.
D’une part, on entend par discipline un ensemble de moyens par lesquels
on arrive à mater une vie pour la remettre comme un instrument passif
entre les mains d’une volonté étrangère.
D’autre part, on entend par discipline une série de moyens par lesquels
on arrive à rendre une vie forte, maîtresse d’elle-même, à établir entre
ses diverses énergies un équilibre tel que, loin de se contrarier, elles
s’harmonisent. Ce deuxième genre de discipline amène l’homme à se
posséder et à se gouverner soi-même, en vue du but qui est celui de
toute sa vie, et auquel il arrive peu à peu à se consacrer tout entier.
Nous ne voulons pas parler ici du premier genre de discipline. Cette
discipline-là ne mérite pas de faire partie de l’éducation humaine: elle
est inhumaine. Elle emploie les mêmes procédés qui réussissent à rendre
les chevaux savants, à réprimer la gloutonnerie native des chiens pour
leur apprendre à rapporter le gibier au chasseur. C’est admirable pour
les animaux, c’est détestable pour les hommes. Ce n’est plus de la
discipline, mais du _dressage_. Un tel système anéantit la volonté et
fait d’un homme une chose. Cette discipline réalise si peu le but de la
vie, qu’elle le supprime au contraire, et qu’il convient de tout
souffrir et de tout endurer, plutôt que de l’accepter.
Mais il faut bien se garder de rejeter la discipline en général, comme
cela arrive souvent sous prétexte de liberté et de dignité humaine.
L’homme qui n’a ni frein, ni loi, ni respect, qui ne connaît pas
l’obéissance et ne sent pas l’autorité des lois qui sont au fond des
choses et que la conscience doit refléter, descend plus bas que la
brute. En présence de certains désordres dont la vie humaine donne le
lamentable spectacle, on se surprend parfois à désirer que les hommes
qui vivent ainsi aient subi quelque vigoureux dressage. Il y a des jours
et des heures où le mal et la honte des hommes nous semblent si
effrayants qu’on est tenté de faire appel à la violence pour les ramener
à l’ordre ou du moins pour les empêcher d’étaler leur ignominie! Mais ce
serait choir de Charybde en Scylla.
* * * * *
La discipline, dans le bon sens de ce mot, a toujours été nécessaire et
salutaire. Ni dans l’État, ni dans l’armée, ni dans l’école, ni dans la
famille, on n’est arrivé à rien fonder de durable sans elle. La
discipline est à l’énergie ce que la logique est à l’intelligence, ce
que l’économie est à la finance. Il faut avoir passé par là et y
repasser sans cesse, sous peine de tomber dans le gâchis, l’incohérence
et la stérilité. Malheureusement tout le monde ne semble pas en être
bien pénétré. Il y a, dans la jeunesse, beaucoup d’esprits forts qui
pensent pouvoir se passer des petits moyens, et arriver au sommet de la
montagne sans s’être fatigués à gravir les chemins pas à pas. Le manque
de discipline vraie est un des fléaux de ce temps. Nous avons d’une part
la licence, ou le laisser-aller, et de l’autre la rigidité mortelle des
systèmes autoritaires. Mais très peu d’hommes connaissent cette
obéissance volontaire qui est mère de la liberté. C’est pourtant en elle
qu’est le secret de la force morale.
Je voudrais pouvoir faire sentir à tout jeune homme l’horrible état de
dépravation et de misère dans lequel se jettent les êtres au cœur mou,
qui redoutent toute règle virile, ne savent rien se refuser, ni résister
à rien, et appartiennent au premier venu, désir, passion, velléité de
hasard, ou aux influences et aux caprices des événements et des volontés
étrangères.--Je voudrais pouvoir le faire sentir, afin de susciter dans
le cœur de ceux qui entrevoient l’abîme d’indignité où l’on descend
ainsi, le désir ardent d’une vie toute différente. Peut-être se
mettraient-ils à soupirer après une sévérité salutaire?
Car enfin si cette sévérité paraît redoutable, les résultats auxquels
elle conduit sont si beaux! L’énergie est un tel bien qu’il faut
préférer le coup de fouet qui la réveille à la caresse qui l’endort.
Malgré tout, nous n’en sommes pas arrivés à ne plus sentir sa grandeur.
Même les cœurs mous et avilis gardent pour elle une secrète admiration.
Un être qui se possède lui-même est comme un phare dans le monde moral.
Rien ne se recommande d’emblée et ne s’impose comme la force d’âme.
Quand elle passe, on sent que c’est la royauté qui passe, et quelque
chose au fond de nous nous fait souhaiter de posséder cette royauté. Le
spectacle de l’avilissement des volontés nous remplit de dégoût pour les
autres et pour nous-mêmes. Il y a des jours et des heures où le
sentiment de l’indignité universelle nous écrase. Tout au contraire le
spectacle de la virilité est réconfortant. Il suffit que son pur
rayonnement ait une seule fois éclairé notre conscience pour qu’il nous
en reste un souvenir indestructible. «Tel jour, en telles circonstances,
j’ai vu un homme à l’œuvre, à l’œuvre de courage, de pitié, ou de
vérité, et je l’ai trouvé si beau que je donnerais tout pour lui
ressembler...» Comme je voudrais que beaucoup de nos jeunes
contemporains pensent ainsi! De même qu’il y a de la joie à voir un
enfant vif, entreprenant, méprisant la douleur, de même on aime à
rencontrer un jeune homme ayant pour idéal d’être fort, et souhaitant
avant toute chose de ne rien craindre, si ce n’est la bassesse,
Celui-là, certes, doit être disposé à recourir à la discipline pour
réaliser ses nobles aspirations, et il n’en méprisera pas les petits
moyens. Car c’est par eux qu’il faut commencer. Qu’on se persuade bien
d’une chose, c’est que l’énergie, comme toutes les facultés humaines,
est soumise aux lois du développement. Elle a sa culture comme
l’intelligence, et comme elle, s’élève des choses les plus simples aux
plus difficiles. L’entraînement progressif de l’énergie a une grande
analogie avec l’école de guerre. Le soldat est un homme discipliné, qui
sait endurer et combattre et s’est préparé par une série d’exercices.
Edgar Quinet a dit qu’il y avait dans la guerre deux choses: le côté
humain et le côté divin. Le côté humain c’est l’ensemble du mécanisme
matériel; le côté divin c’est l’esprit qui anime les soldats, la cause
pour laquelle ils combattent. Dans le beau combat auquel l’homme se
prépare, il en est de même. Les petits moyens, ici, sont l’ensemble des
procédés par lesquels on assouplit et fortifie l’outil: _la volonté_. On
peut tous les ramener à un principe que voici: Dans les détails de sa
vie, s’appliquer constamment à être actif plutôt que passif. Manger,
boire, dormir, se divertir, travailler, tout ce que l’on entreprend,
peut s’accomplir passivement. On peut être couché dans son lit, parce
qu’il doit en être ainsi et qu’on le veut bien; mais on peut y être,
parce qu’on est vaincu par sa paresse. Chacun sait cela. Il en est de
même pour tous les actes de la vie, et rien n’est plus simple à
remarquer.
Le travail qui paraît être l’action par excellence peut, lui aussi,
avoir un caractère passif qui lui enlève presque toute sa valeur morale.
Travailler, parce qu’on y est forcé, poussé par la faim, la soif, c’est
être passif. C’est notre faim, notre soif qui est le ressort, et nous ne
faisons que suivre l’impulsion.
La vie demande à être conquise en détail sur les fatalités et les
influences extérieures, sur les désirs, les appétits, les passions, la
force d’inertie qui est en chacun de nous.
Que d’êtres ont vécu et sont morts sans jamais se douter que la grande
affaire dans une vie humaine était de _vivre_ sa vie et non pas de se
laisser emporter et dominer par elle! Ce sont là choses à recommander
aux jeunes conscrits qui veulent se mettre à l’école de guerre. Il faut
s’emparer de sa vie, se surveiller, et s’appliquer à y gagner peu à peu
du terrain sur cette passivité qui nous surprend et nous lie malgré
nous, dès que la garde intérieure s’endort. Un bon moyen pour arriver à
exercer cette vigilante action qui fait que notre vie tombe peu à peu au
pouvoir de notre volonté réfléchie, c’est de se fortifier, en général,
par toutes sortes de mâles pratiques. Rien ne vaut, pour s’endurcir, un
peu de misère, de privation, de souffrance même. En général les cœurs
forts ont été trempés dans les luttes et dans la vie difficile. Les
événements ont constitué pour eux une école sévère et salutaire. Suivons
cette indication de la vie et soyons durs pour nous-mêmes. Recherchons
les fatigues, les efforts, tout ce qui tend les muscles et solidifie les
os, tout ce qui rend le sang plus rouge, tout ce qui exerce la patience
et l’endurance de quelque nature que cela puisse être. Et cela avec
méthode, comme on arrive peu à peu à soulever, en s’y appliquant jour
après jour, des poids que les mains inactives ne pourraient même pas
remuer. L’entraînement physique est une des conditions de la vigueur
morale. Montaigne a dit: «Pour leur durcir l’âme, il faut leur durcir
les muscles.» Pour un homme qui aspire au gouvernement de soi-même,
l’engourdissement des forces doit être un sentiment insupportable, Il se
sent le devoir d’entretenir toutes celles qui sont en lui, dans le corps
comme dans l’esprit, de les développer par un soin constant et de les
fourbir journellement comme on fait d’une arme précieuse, afin que la
rouille et la poussière ne l’atteignent pas. Lorsque, par ces mâles
pratiques, l’homme sera parvenu à être maître de lui comme un bon
cavalier l’est d’un bon cheval, les conditions humaines de la lutte
seront remplies. Il s’agira alors du côté divin, à savoir de l’esprit
qui doit l’animer et au nom duquel il va porter son arme au combat.
Qu’il ne puisse servir qu’un maître, c’est là le premier point! Ce
maître c’est la volonté qui est au fond des choses, et cette volonté
nous la servons en nous inspirant des intentions qu’elle nous découvre
dans la vie de l’humanité. Faire grandir et progresser la vie, la rendre
juste, forte, pure, saine, joyeuse, l’aimer et le lui prouver en la
servant, voilà le but.--Mais quand on aime la vie dans son essence
divine et son intégrité, que de choses ne faut-il pas _haïr_? Nous
dirons donc ceci: Le résultat de la discipline doit être de former,
d’assouplir, d’apprivoiser notre nature entière de telle sorte qu’avec
toutes les énergies qui sont en elle, elle se mette, comme un glaive
docile et vaillant, au service de la vie qu’il faut aimer, contre tous
ses ennemis qu’il faut haïr, combattre et attaquer sans trêve ni
merci.--La haine du mal est le complément indispensable de l’amour de la
vie. Celui qui ne sait pas haïr ne sut jamais aimer. Qui dit: _j’aime_,
et ne ment pas, dit du même coup: _je hais_. Ces belles et fortes
passions sont le nerf des combats. Tous les grands amis des hommes les
ont connues par cette seule raison qu’ils étaient d’une pièce, comme les
rochers sur lesquels on peut bâtir sa maison ou se briser la tête.
Aimer et haïr, avec tout ce qu’on est et tout ce qu’on a, jusqu’au
sacrifice, jusqu’à la mort, c’est ce qui constitue le degré le plus
élevé de la discipline virile. A ce point, à travers les commencements
humbles, la fidélité dans les petites choses, l’obéissance consentie est
devenue la liberté suprême, et j’ajouterai, le bonheur le plus élevé et
le plus pur.
Foin du bonheur lâche et passif qui après tout vous amollit et vous
expose ensuite désarmé à tous les coups, même les moindres! Quelle
misère que ce bonheur! La vraie félicité est dans l’action, la lutte.
Oh! vivre, combattre, souffrir pour ce qu’on aime et pour ce qu’on
adore! pour la justice, la liberté, la patrie, pour ceux qu’on outrage
et qu’on opprime; être un cœur d’homme, un rempart, comme disaient les
Grecs, une borne irréductible; n’avoir qu’une parole aussi ferme pour
dire oui que pour dire non, et sur laquelle on peut compter comme sur le
soleil levant; emboîter le pas dans l’immortelle phalange qui passe au
champ d’honneur de l’humanité dans un éblouissement de soleil! Jeune ami
qui lis cette page, sens-tu le feu courir dans tes veines en te
représentant ce sort? Il sera le tien. Mais pour y arriver, il faut
avoir le courage et la patience de te laisser morigéner par un maître
d’escrime!
2. Travail.
Le travail est la forme calme et continue de l’action. On répète:
«Le travail est la vie, l’oisiveté la mort.» Si cela est vrai, et je
n’en doute pas, nous sommes rongés par la mort. Comment, dira quelqu’un,
vous trouvez qu’on ne travaille pas assez? D’autres estiment qu’on
travaille trop. Entendons-nous. Aucun siècle n’a plus travaillé que
celui-ci, mais qui a fait le travail? Quelques-uns. Pour un inventeur
qui s’est usé en recherches et en veillées, combien de gens qui se
reposent et profitent de son labeur? Dans l’industrie, le travail repose
sur certaines épaules surtout. Les autres en profitent sans savoir aucun
gré à ceux qui peinent. L’Américain Bellamy a fort bien comparé la
société à une diligence: Une partie de l’humanité y est attelée, l’autre
se dispute les places de l’intérieur et se fait traîner. Le travail est
mal compris, et même méprisé par beaucoup trop de gens. Il est surtout
considéré comme une corvée à laquelle on se soumet pour gagner le pain.
Celui qui a du pain n’a pas besoin de travailler. Quant à l’autre, il
travaille par nécessité. Tous les deux font mal. Je distingue deux
espèces de fainéants, ceux qui paressent et ceux qui travaillent en
grognant. Donc il y a lieu de réhabiliter le travail. Comment arriver à
cela? En travaillant tous, sans exception. Étant donné que le travail
est une loi de la vie, on ne saurait, sous aucun prétexte, admettre que
quelqu’un s’en exempte. Quiconque ne travaille pas est, dans l’esprit
même de cette loi suprême, condamné à périr. Il périt de marasme
intérieur, dévoré par l’énergie prisonnière qui se transforme en poison.
Tout ce qui ne remue pas, ne fonctionne pas, se rouille et se corrompt.
Vous ne faites rien, jeune homme? Il suffit. Je préférerais entendre
dire que vous avez le choléra, car il ne tue et ne contamine que le
corps. Le mal d’oisiveté qui vous ronge, détruit tout l’homme. Vous êtes
non seulement infecté, mais vous constituez un foyer d’infection. Dans
une société bien organisée, celui qui est atteint de votre mal devrait
être condamné à mort: à mort par le mépris public, à mort par la faim.
Que l’homme ait du pain en abondance et vive sans travailler, du travail
d’autrui, ou qu’il n’ait pas de pain, mais que, paresseux, il le mendie
ou le vole de n’importe quelle façon, il n’y a pas de place pour lui
dans un monde soumis à la loi du travail et de la solidarité. Il tombe
de l’arbre comme la feuille morte.
Surtout nous qui aimons le travail et qui comprenons à quel point il est
bon, salutaire, respectable, nous qui sentons qu’il est un grand
libérateur et un grand pacificateur, ne le cachons jamais. Ce siècle de
labeur cache le travail; c’est une de ses élégances. Dans nos villes,
les étalages éclatent aux yeux, les ateliers sont masqués. On voit les
résultats, mais non l’effort. Comme c’est malsain pour la jeunesse et
pour tout le monde! Ne pas savoir la peine que les choses ont coûtée! Ne
pas voir la petite main pâle qui a fabriqué cette fine dentelle, le
poing noir qui a forgé ces appareils et ces machines; mais c’est être
induit en erreur et disposé à l’injustice! On en arrive à croire que les
choses se font aisément, toutes seules peut-être. Montrons le travail;
c’est une nécessité sociale, un hommage à la vérité. Faisons davantage
encore, honorons-le dans notre personne, afin d’apprendre à la jeunesse
à l’honorer. Jamais nous ne l’exalterons assez. Ne cachez pas vos mains
quand elles présentent les traces du travail, ce serait une mauvaise
action. Voyez comme le mal s’étale! N’ajoutez pas à son impudence votre
fausse honte. Pourquoi brosser avec tant de soin cette poussière de
labeur qui vous honore? Le soldat n’est jamais plus beau que lorsqu’il
est noir de fumée! Qu’est la grande tenue des jours de parade auprès de
la livrée des batailles! Le vieux Diogène que personne ne connaît et que
l’épithète de cynique définit si mal était un très grand philosophe
pratique et un excellent précepteur. Il enseignait entre autres aux
jeunes disciples qui se confiaient à sa direction à affronter certains
sots préjugés du public et à circuler en portant des fardeaux, des
outils, ou des objets de consommation. Que n’est-il encore parmi nous
pour enseigner ces rudes préceptes à certains jeunes seigneurs qui se
soucieraient fort peu d’être aperçus en mauvaise compagnie, mais
rougiraient d’être surpris dans l’accomplissement de telle besogne
modeste et honorable!
Les coutumes les plus absurdes et les idées les plus fausses sont
journellement inculquées à la jeunesse des deux sexes par cette manière
de cacher le travail. Vous vous excusez, madame, de ce que je vous
surprenne travaillant, les mains à la pâte, ou occupée à soigner vos
enfants. Votre embarras n’est flatteur, ni pour moi, ni pour vous.
Serions-nous de ceux qui méprisent le travail? Faire la cuisine ou le
ménage, soigner ses enfants, quoi de mieux? Une mère est-elle jamais
plus touchante qu’à son poste? Quel plus bel exemple à donner à la
jeunesse? Sans doute, il ne faut rien exagérer, ni se noircir les mains
et la figure de propos délibéré. La vertu elle-même n’est estimable que
par le tact et la discrétion. Mais nous nous comprenons, n’est-ce pas?
On répète souvent maintenant que les jeunes ne veulent plus travailler,
et ceux qui parlent ainsi sont les auteurs directs de l’inertie qu’ils
blâment. En se faisant les serviteurs de leurs enfants, en leur évitant
tout effort, ne les ont-ils pas eux-mêmes habitués à la paresse?
Et puisque nous voici à parler de travaux manuels, consacrons une
attention spéciale à cette forme très délaissée de l’activité. Je
reconnais dans leur réhabilitation un des grands moyens curatifs que
réclame l’état de notre époque. Tout d’abord cet équilibre perdu par
l’exagération des opérations intellectuelles, par l’exaspération de nos
facultés représentatives, serait rétabli par une poussée du côté de
l’activité musculaire. L’activité musculaire tonifie, repose des efforts
d’attention et de raisonnement et amène une certaine pondération dans
l’être surmené. A ce point de vue le travail manuel est un des plus
énergiques moyens thérapeutiques. Il enrichit le sang, augmente
l’énergie, entretient la bonne humeur quand elle existe, et la ramène
quand elle a disparu. On vit bien plus gaîment et plus largement quand
le corps a son activité normale, et la pensée, loin d’y perdre, y gagne.
L’étude sédentaire énerve, altère les impressions et les idées, diminue
la clarté des conceptions et dispose aux exagérations et aux
excentricités. On ne quitte pas impunément la base de la vie. On tient
mieux sa plume et on s’en sert mieux après avoir raboté, scié, limé,
martelé, car rien n’active la circulation cérébrale et l’éclosion des
pensées comme une occupation physique modérée et, d’autre part, en nous
rapprochant de la vie réelle, des choses qu’on voit, touche, et qui sont
du domaine essentiellement pratique, on assemble au fond de son être
comme un lest précieux qui empêche la pensée de s’égarer et de se perdre
dans le vide. Que de politiciens auraient échappé au danger des formules
creuses et à la rage stérile de légiférer, s’ils s’étaient initiés par
le travail aux besoins pratiques du peuple!