sont vues souvent; mais si cela est vrai d’une vérité relative, il est
beaucoup plus vrai et d’une vérité absolue que rien n’est vieux sous le
soleil, pas même le soleil. Tout est nouveau. Ce qui est le plus nouveau
peut-être, ce sont les quelques banalités qui ont de tout temps rempli
la vie humaine et devant lesquelles les nouveautés du jour si vite
flétries et fanées comptent aussi peu que la minute qui s’enfuit dans
l’éternité. Tout serait vieux, rabâché, archiconnu! il faut être
ignorant à l’excès pour dire cela. La vérité est que nous ne savons
presque rien, que nous n’avons que des vestiges de connaissances et
qu’au delà s’étend l’immense inconnu d’où surgissent à chaque instant
les plus étonnantes surprises. Pour quelques ornières piétinées, il y a
des profondeurs sans fin où nul pied d’homme ne s’est posé. Dans
l’univers extérieur comme dans la vie de l’âme, comme dans la société
humaine, si grande est la terre vierge que celle que nous connaissons
compte à peine.
Et encore! comment la connaissons-nous? Que représenterait dans
l’immensité des espaces et des mondes la proportion de terre que l’homme
a remuée avec la pelle ou la charrue? C’est exactement ce que représente
notre savoir et notre expérience comparés à la _réalité des choses_.
Toutes les distances que nous avons parcourues sont comme un pas
d’enfant sur l’abîme des cieux. Nos vices, même les plus affreux, sont
impuissants à souiller la création. Qu’est la petite quantité d’air
vicié où nous enfermons nos existences anormales en comparaison du
souffle de vie qui enveloppe les cimes neigeuses et couvre les océans?
On a trop répété le précepte de l’Ecclésiaste, La jeunesse se l’est
assimilé. La première condition d’une renaissance à la vie vraie est de
jeter par-dessus bord cette boutade d’octogénaire blasé et revenu de
tout. Heureux ceux qui peuvent comprendre cela, c’est le commencement du
salut. Malheureusement il en est qui ont perdu ce qu’il faut pour le
comprendre. Il y a des gens pour qui tout est positivement vieux. Ce
sont les sociétés mûres pour l’écroulement, et les hommes mûrs pour le
néant: Prodromes de mort, symptômes de catastrophes prochaines que tout
cela! Laissons parler ainsi ceux qui sont à la fin d’un monde, et
prenons hardiment pour nous la devise de ceux qui sont au commencement!
Le premier bien et le premier devoir pour un jeune homme, c’est d’être
jeune. Aux vrais jeunes tout est jeune. La fraîcheur de leur âme et de
leur vie est pour eux la capacité de sentir et de découvrir la nouveauté
et la fraîcheur du monde. Ils sont curieux de tout; tout les frappe, et
sur les choses du corps comme sur celles de l’âme flotte pour eux cette
auréole qui fait pressentir l’infini à travers les choses finies. La vie
est une révélation. Révélation en grand à l’humanité, révélation aussi
en particulier à chaque être. Nous découvrons le monde à travers la
conscience de l’humanité et la nôtre. On a beau aimer, haïr, prier,
chercher, souffrir, mourir depuis d’innombrables siècles; pour ceux qui
passent par là, qui vivent par eux-mêmes, non par procuration, amour,
haine, prière, recherches, souffrance et mort sont neuves comme au
premier jour. Les précautions sont prises pour que ces choses-là ne
vieillissent pas. Toutes les souillures, les crimes, les impostures,
tous les mensonges humains ne peuvent empêcher qu’il y ait constamment
des êtres qui font la découverte de l’amour, de la religion du cœur, du
bonheur d’apprendre et de chercher, comme si personne avant eux n’avait
éprouvé les mêmes choses. Rien n’est plus vrai que cela. La création est
prodigieusement riche. Pour la trouver pauvre il faut être soi-même
stérilisé. La vie anormale et factice produit cet effet. Mais les hommes
ont beau dire, écrire, imprimer, chanter ou pleurer en proclamant sur
tous les tons que le monde est vieux, usé, banal; les oiseaux chantent
le contraire, l’Océan qui rugit renchérit sur les oiseaux, et les
soleils et les mondes étant du même avis, le proclament plus haut
encore, et la conclusion est que le fond des choses est l’éternel
devenir et la jeunesse éternelle.
II
LA VIE
COMMENT IL FAUT LA PRENDRE
Qu’est-ce que la vie?
Certains poètes l’ont appelée un rêve. Beau pour les uns, pour les
autres mauvais, mais sans autre consistance. On l’a aussi appelée un
fardeau, un combat. La science matérialiste a voulu expliquer la vie par
une succession d’assimilations et de désassimilations; pour elle la vie
est un phénomène de chimie organique. Les philosophes cherchent des
raisons métaphysiques et les hommes religieux des raisons religieuses:
_Cur simus conditi?_ (Melanchthon). Au fond personne ne l’a expliquée,
et personne jamais ne l’expliquera. La Bible dit dans son langage d’une
incomparable beauté: _Au commencement Dieu créa le ciel et la terre_,
mais elle n’indique pas les raisons ni les procédés. _Toutefois nous
vivons._ Je ne sache pas que même les plus curieux attendent, pour
continuer à vivre, qu’ils connaissent le secret de l’existence. Le plus
sage est de prendre cette question au point de vue humain, tout
simplement. Or voici comment elle se présente: La vie est un _fait_. Ce
fait précède notre raison. Nous vivons avant de le savoir, de le
constater. Quand nous finissons par nous apercevoir que nous sommes là,
le fait est accompli depuis longtemps, et il n’y a plus à y revenir.
L’homme en effet peut tout aussi peu se détruire que se créer. Le néant
comme l’Être sont en dehors de sa portée. Mais une fois que nous avons
constaté que nous vivons, il est essentiel d’appliquer notre réflexion à
ce fait, afin d’en tenir le compte voulu. Tout en ne l’expliquant pas,
il y a en effet mille moyens d’apprécier ou de déprécier l’existence, de
l’employer ou d’en abuser.
La vie que nous portons en nous, nous apparaît comme la fleur de la vie
sur le globe, et la vie sur le globe, à tous les degrés de son
évolution, se présente comme le résultat supérieur de tous les labeurs
obscurs des énergies en activité. La vie est un résultat précédé d’une
quantité incommensurable d’efforts. Pour nous le dire, les couches
géologiques de la terre dévoilent leurs mystères à nos yeux et nous
racontent à travers des formes successives la même tendance à monter
vers plus de perfection. Les archives de l’histoire humaine nous
représentent les mêmes efforts à un degré plus élevé et sous des dehors
plus saisissants, parce qu’ils sont plus près de nous. Notre vie est
donc un résultat; mais il est impossible d’en saisir, par la pensée, la
ligne infinie remontant dans la nuit des temps, sans être obligé de
prolonger cette ligne dans l’avenir. En effet, si la vie est un
résultat, elle est une promesse aussi. Elle est la forme la plus
éloquente de l’aspiration et du dessein. Or de même que nous vivons de
par une puissance qui n’est pas entre nos mains, nous portons en nous le
résultat de luttes auxquelles nous n’avons pas assisté, et nous
contenons virtuellement l’avenir. Emportés tout entiers dans cette
marche qui, selon l’heure, nous étonne par sa rapidité ou sa lenteur,
nous sommes comme enveloppés malgré nous dans l’intention première qui
est au fond des choses, les fait telles qu’elles sont, et les mène, à
travers les transformations de toute nature, vers le but qui est indiqué
dans leur essence même. En même temps nous sentons que, dans une
certaine mesure, nous pouvons nous séparer de cette intention ou nous y
associer. Nous jouissons d’une sorte de choix limité par notre nature
même et qui constitue la base de notre liberté et de notre
responsabilité.
En un mot, notre vie résume un long labeur et prédit tout un avenir.
Nous pouvons nous associer à ce labeur et collaborer à cet avenir, ou
les contrarier. Si nous nous élevons jusqu’à la conception religieuse,
nous pouvons donner à cette certitude la forme suivante: Notre vie est
le grand labeur combiné de Dieu et de l’humanité, et leur grande
attente. _L’homme est une espérance de Dieu._ En parlant ainsi, nous
affirmons la valeur de la vie, vis-à-vis de tous ceux qui la méprisent
ou la déprécient. Nous l’affirmons non seulement vis-à-vis des disciples
du néant, mais encore de certains ascètes religieux qui confondent dans
le terme «_vanité du monde_» et la vie factice, résultat de nos erreurs
et de nos fautes, et la vie elle-même. Avec leurs mornes appréciations
de la misérable existence où nous sommes, ils ont l’air de vrais
créanciers de Dieu, ayant déclaré le monde présent en faillite. Du moins
d’après eux la terre ne serait qu’une sorte de colonie mal venue,
d’entreprise manquée, qui ne se soutient qu’aux dépens de la mère patrie
et fait peu d’honneur à son fondateur.
Je vais insister encore sur cette façon de prendre la vie, et mon désir
est de faire naître l’impression qu’elle n’est pas le produit d’une
fantaisie, mais bien de la nature des choses.
La Fontaine a dit:
«On a souvent besoin d’un plus petit que soi.»
Pour apprécier la vie, l’homme a besoin d’un plus petit que lui, et je
dirai surtout: l’homme civilisé, l’homme lettré, le jeune homme studieux
habitué à vivre par l’intelligence et à chercher la base raisonnable des
choses, ont besoin de plus petits qu’eux pour bien apprécier
l’existence. A mesure en effet que l’homme soumet sa vie à l’analyse et
à l’examen rationnel, il est tenté de la confondre avec ce qu’il en a
compris, et de n’y trouver que ce qu’il a vu ou cru y voir. Pour bien
nous pénétrer du fait de la vie, de la puissance, de l’obstination, de
l’invincible entrain qui est en elle, il convient de l’observer chez les
êtres simples qui s’y attachent avec toute l’énergie de l’inconscience.
Lorsqu’on est arrivé à poser au commencement de sa vie un syllogisme et
à déduire de certaines raisons l’existence et son but, on s’est confié à
une base bien fragile. Avez-vous vu parfois les petits enfants jouer au
pied des grands rochers et les étayer de quelque brin de paille ou de
quelque morceau de bois mort? La vie repose sur nos arguments comme les
rochers sur ces brins fragiles. Si elle n’avait que ces soutiens-là, il
y a longtemps qu’elle aurait sombré dans le néant et le désespoir. Les
raisons que l’homme se donne de la vie sont toujours insuffisantes. Il
importe entre toutes choses de s’avouer cela, car ce n’est pas une
faiblesse, c’est une force. La vie veut être prise comme les rochers,
les montagnes, comme les étoiles des cieux, c’est-à-dire comme les
réalités contre lesquelles, Dieu merci, nous ne pouvons rien et qui se
tiennent debout toutes seules. C’est d’ailleurs ainsi que la prennent
les petits auxquels je fais allusion; je veux parler des bêtes, des
enfants, et de cette partie saine et robuste du peuple en qui repose la
réserve de la vie comme la réserve des fleuves dans les flancs des
glaciers. Nous avons l’habitude de dire que ces êtres sont sous
l’impression du moment, que le présent les domine. Nous pourrions dire
avec plus de raison encore qu’au moment des impressions fortes, il n’y a
pour eux ni passé, ni présent, ni avenir. Ils possèdent la vie _sub
specie æterni_. Et en cela je pense particulièrement aux enfants et au
peuple tel que je le caractérisais tout à l’heure, et qui se fait rare,
je l’accorde. Ceux-là sont vraiment vivants, car ils ont des impressions
d’une énergie extraordinaire, et ils les traduisent de même. Tout pour
eux est réel, stable. J’en appelle à vos souvenirs d’enfance, à ce toit
paternel, à la figure du père et de la mère, au moindre arbre, à la
moindre pierre et surtout, dans le monde moral, à cette distinction
sûre, catégorique entre le bien et le mal qui caractérise l’enfant et
fait souvent honte aux grandes personnes. Plus tard, on perçoit tout à
travers l’idée du temps, du relatif, à travers une foule de souvenirs
qui ternissent les impressions; mais à cette époque de la vie, tout ce
que l’on voit, l’on entend et l’on touche a un caractère définitif.
L’être avec sa fixité, sa nécessité, sa réalité sculpturale apparaît à
l’enfant et à l’homme resté simple, en chacune de leurs perceptions,
comme une vision d’éternité. C’est pour cela que leurs pleurs sont si
touchants, si vrais, si désolés et leurs rires si joyeux. Ce n’est pas
l’enfant, ce n’est pas le peuple qui a trouvé ce mot mélancolique et
malsain: la vie est un rêve. Il n’y a qu’un mot pour désigner leur état
d’esprit, mais ce mot est parfait: Ils croient que _c’est arrivé_. Et
voici que nous nous rencontrons avec le plus vivant des hommes, avec
celui qui disait: _Je suis la Vie._ N’a-t-il pas dit: Regardez les
oiseaux et les fleurs? N’a-t-il pas dit: Soyez comme les enfants? Et
c’est en effet notre conclusion à cette question: Comment faut-il
prendre la vie? Saisir la vie comme un fait, le fait primordial, la
considérer comme une réalité importante dans toutes ses parties, la
prendre au sérieux de même qu’un enfant au cœur puissant, à la nature
saine et prime-sautière, de même que le peuple qui n’a pas senti nos
dislocations intellectuelles; voilà ce qu’il faut s’efforcer de faire
pour en ressentir encore le flot intarissable et puissant, pour être
jeune en un mot! Voilà le roc fondamental!
III
L’IDÉAL
L’amour instinctif de l’existence peut s’égarer. Il peut dégénérer en ce
quelque chose d’excessif qui, en tout, d’une qualité fait un défaut.
Lorsque nous disons qu’il faut aimer la vie, s’y attacher de tout cœur,
la considérer comme le plus grand des biens, nous ne voulons pas parler
de cet amour lâche et égoïste qui se cramponne à l’existence personnelle
et à ses agréments. C’est de la vie en général, dans toute son étendue
et avec tout son contenu, que nous entendons parler. On peut aimer la
vie comme la brute, l’être vil qui n’estime en elle que la faculté de
manger, de boire, de dormir, de jouir. On peut l’aimer encore en lâche
qui a surtout peur de souffrir, et qui n’est inspiré dans ses actes que
par la peur. Aimer ainsi la vie est misérable. Ce n’est pas la
connaître, c’est s’attacher à la surface, laisser le fond nous échapper.
Quoique beaucoup en soient là, malheureusement, cette façon de
comprendre la vie n’a jamais été celle de la totalité des hommes. Il
s’est toujours trouvé des êtres qui aimaient la vie pour le bien auquel
elle peut être consacrée, pour ce qu’on en peut faire, en un mot. C’est
dans ce sens que, stigmatisant l’amour inférieur de l’existence, les
Grecs attachaient une nuance de flétrissure à l’adjectif φιλοβιος. C’est
dans ce sens que Schiller a dit:
Der Güter grösstes ist nicht dieses Leben,
Der Uebel grösstes aber ist die Schuld.
«Le bien suprême n’est pas cette vie, mais le mal suprême c’est la
faute.» Ces paroles ne prêchent nullement le mépris de la vie, au
contraire. Si l’esprit de dévouement et de sacrifice est possible (et
Dieu sait que l’humanité en a fourni et en fournit journellement les
preuves les moins contestables), si l’homme peut se donner pour une
cause, ce n’est pas parce qu’il méprise la vie. Au contraire, c’est
parce qu’il est animé d’une conception supérieure et d’un autre amour
que celui que nous repoussons. L’amour inférieur nous fait perdre la
vie, à force de nous river à ce qui n’en est que l’enveloppe; l’amour
supérieur au contraire nous la sauve, même en nous poussant à la
sacrifier.
Et, en somme, cela est très simple, quoique ce soit, après tout, la plus
grande chose du monde et la plus difficile à pratiquer. La vie, telle
que l’aiment l’égoïste et le lâche, n’est pas toute la vie, elle n’en
est qu’une parcelle. Ils substituent l’existence particulière à
l’existence en général, et dans cette existence particulière, ils
choisissent, pour s’y attacher exclusivement, ce qu’il y a de plus
étroit et de plus fragile. Quoi d’étonnant si la fin d’un tel amour est
le néant et le dégoût? En aimant au contraire toute la grande vie
humaine dont la nôtre est une partie, et par delà la vie humaine, la vie
dont à son tour l’humanité n’est que la révélation--en aimant la Bonté,
la Vérité, la Justice, nous dépassons notre être particulier et nous
devenons les héritiers d’une vie plus noble, plus digne d’être possédée.
Nous franchissons le seuil des choses transitoires pour poser le pied
sur celles qui demeurent, et l’on peut dire que les plus vivants sont
ceux qui savent le mieux se sacrifier, renoncer, mourir même. La plus
grande vérité de l’histoire, c’est que l’humanité vit par la douleur, le
sacrifice et la mort de ses meilleurs enfants. On ne saura jamais à quel
point nous sommes dans la vérité lorsque nous disons que les plus
vivants, ce sont ces morts-là. La vie, ce n’est pas ce pain qu’on mange,
cet air qu’on respire, ce sang qui circule dans nos veines. Tout cela
n’est que le vase extérieur; c’est l’esquif fragile qui nous porte vers
les rivages de Beauté, de Vérité, de Justice, de Force. Ceux qui ont
salué ces rives de la grande vie, peuvent dire à l’autre: _nunc
dimittis_. Le même Ecclésiaste qui a trouvé le monde si vieux, a estimé
aussi qu’_un chien vivant valait mieux qu’un lion mort_. Dans aucun
livre du monde il ne se trouve une plus merveilleuse devise pour le
réalisme. Persuade-toi bien du contraire, jeune ami, qui poses le pied
sur les premiers degrés de la vie. _Un lion mort vaut mieux, à lui seul,
que tous les chiens vivants._ Remplis-toi l’âme de cette vérité. Tu
seras alors à même de te forger un idéal.
* * * * *
L’idéal n’est pas un monde de fantaisie, situé bien loin dans les nuées
inaccessibles, et si différent de la réalité qu’il faille à jamais
désespérer de l’atteindre. L’idéal est la vive représentation des
réalités dont nous portons en nous le germe. Dans le germe des plantes
et des êtres vivants, on peut reconnaître au microscope de délicats
linéaments à peine indiqués, marquant le point de départ des organes
futurs. Ainsi se trouve indiqué dans l’homme tel qu’il est, ce qu’il
doit devenir, s’il veut obéir à sa destinée et à la volonté qui est au
fond de la vie. Vivre tout entier par toutes les parties de soi-même,
réaliser les virtualités qui sont en nous, faire ce que nous pouvons
faire, _devenir ce que nous sommes capables de devenir, voilà le but de
la vie_. Voilà notre part; le reste n’est pas à nous. _Fac tua, sua Deus
faciet._ L’idéal d’un être humain doit être modestement limité à la
nature humaine. Il y a, qu’on en soit sûr, assez de grandeur dans cette
humilité. Si la graine jetée au sol avait conscience d’elle-même, elle
rêverait, sous les sillons obscurs d’un beau champ doré où des milliers
d’épis s’inclinent au soleil; si l’œuf immobile et semblable au caillou
pouvait avoir la notion des forces latentes qu’il recèle en lui, il
aurait pour idéal un libre oiseau secouant ses ailes aux vastes plaines
de l’azur. Que l’homme donc, dans sa jeunesse, se sonde, se connaisse,
se mette face à face avec lui-même, et l’humanité lui apparaîtra dans sa
beauté sublime. Le chemin qu’il doit suivre lui sera indiqué par sa
nature même, par ses joies et ses souffrances, par tout ce qu’il est et
par tout ce qu’il éprouve.
* * * * *
A une époque comme la nôtre où l’on a surtout souffert de la dispersion,
de la division extérieure et intérieure, il faut aspirer à l’harmonie et
à l’unité. Le manque d’équilibre est le grand mal individuel et social.
Rechercher l’équilibre en nous et hors de nous doit être, par
conséquent, comme le mot d’ordre d’orientation générale.
L’homme est d’abord un être individuel. Dire que l’individu n’est rien
est aussi faux que de dire qu’il est tout. La solidité avec laquelle
chacun de nous est rivé à sa vie personnelle nous montre bien que
l’individualité n’est pas une illusion. A chaque minute de la vie, tout
ce que nous éprouvons, peine ou plaisir, nous rappelle que nous sommes
là, que nous sommes quelqu’un et quelqu’un de distinct. Rien de plus
légitime par conséquent que le souci du développement individuel. Chacun
de nous, dans sa jeunesse, s’apparaît à lui-même comme une personne
inachevée dont il faut compléter les traits et la stature. C’est en cela
que consiste l’éducation humaine.
Notre vie, qu’elle soit extérieure ou intérieure, se compose
sommairement de deux larges parts dont l’équilibre est du plus haut
intérêt. Ces parts sont la _réceptivité_ et l’_activité_. La réceptivité
concerne l’intelligence, le sentiment, les influences de climat et de
milieu, la nourriture physique ou morale. Elle est l’organe multiple par
lequel le monde, tout ce qui n’est pas nous-même, agit sur nous.
L’activité comprend le mouvement, l’effort, le travail, tout déploiement
d’énergie, toute manifestation de notre volonté. Elle est la réponse à
l’action extérieure, notre réaction personnelle, notre contribution au
vaste domaine de la vie.
* * * * *
Ce que nous avons pu constater jusqu’à présent, un peu partout, est que
nous sortons d’un âge où, malgré un déploiement colossal d’activité,
l’homme a été développé dans sa réceptivité plus que dans son énergie.
Notre éducation a culminé dans l’instruction, et celle-ci dans
l’ameublement de l’esprit plutôt que dans sa culture et dans le
développement de son originalité. Dans la pratique, notre recherche du
bonheur a visé à la satisfaction qui vient des impressions et des
jouissances, soit de l’esprit soit du corps, plus qu’à celle qui vient
de l’action.
Il faut que ce travers soit bien répandu, puisqu’on le constate
universellement. Je lis dans une pièce du poète suédois Ibsen,
intitulée: Ligue de la Jeunesse: «La faute capitale de notre éducation
est d’avoir mis tout le poids sur ce qu’on _sait_ au lieu de le mettre
sur ce qu’on _est_. Aussi voyons-nous à quoi cela aboutit. Nous le
voyons par l’exemple de centaines d’hommes capables qui manquent
d’équilibre et se montrent tout autres dans leurs sentiments et leurs
dispositions que dans leurs actes!»
Nous avons relégué l’énergie et la volonté au second plan. Un homme
était surtout une intelligence, un cerveau, au lieu d’être un caractère.
Cette lacune se remarque jusque dans les sciences psychologiques, où
tout ce qui se rapporte à l’intelligence a été beaucoup plus approfondi
que ce qui se rapporte à la volonté. Nous sommes là en présence d’une
grave lacune. A quoi servent l’esprit, l’intelligence, quand ce
régulateur qu’on appelle la volonté est absent? La volonté est debout au
gouvernail de la barque, quand elle chancelle et se déroute, le vaisseau
a beau être bien construit, le naufrage est à redouter. Que la jeunesse
porte donc son attention de ce côté-là. _Que la culture de l’énergie
personnelle, de l’action, de la force physique et morale devienne un but
particulier, ardemment poursuivi._
Il y a autant de formes d’activité que de formes de réceptivité. Celui
qui s’observe, aura remarqué que le monde et les hommes produisent sur
lui des impressions d’ordre physique, intellectuel, moral, esthétique,
religieux, selon qu’ils agissent sur telle ou telle forme de sa
sensibilité. Quoique ces formes diverses doivent avoir une racine
commune, il est impossible de les confondre ou de les remplacer l’une
par l’autre sans errer gravement. On n’est vraiment homme que lorsqu’on
accorde leur valeur à chacun des éléments de son être tout entier. Notre
sens religieux et moral a été négligé, méconnu. Nous commençons à nous
apercevoir qu’il fait partie de notre réceptivité normale aussi bien que
le sens esthétique, par exemple. Le négliger c’est se mutiler, le nier
c’est s’insurger contre des faits positifs. Il est évident que
l’activité s’en ressentira, recevant ainsi de nouvelles excitations et
des motifs nouveaux. L’homme religieux ou moral obéit à des mobiles que
finit par ignorer celui qui néglige de cultiver en soi le sens du bien
et celui du divin.--Je m’attacherai surtout dans ce qui va suivre à
rappeler ce qui risque d’être oublié, et à insister sur ce qu’on a le
plus besoin d’entendre. Je ne m’attarderai pas à parler de
l’instruction, des recherches scientifiques, des études proprement
dites, des programmes, de tout l’ensemble enfin de la culture
intellectuelle ou esthétique. Ces choses ont été dites par les hommes
spéciaux. Mais je m’arrêterai d’autant plus à l’éducation de la volonté
et aux sujets connexes de la discipline, du travail ainsi que de leur
contre-partie, le loisir et les distractions, où je crois avoir des
idées personnelles à exprimer. De même je réserve une place d’honneur au
sentiment religieux.
* * * * *