Certes, il est des choses respectables par leur durée, d’autres qui se

sont vues souvent; mais si cela est vrai d’une vérité relative, il est

beaucoup plus vrai et d’une vérité absolue que rien n’est vieux sous le

soleil, pas même le soleil. Tout est nouveau. Ce qui est le plus nouveau

peut-être, ce sont les quelques banalités qui ont de tout temps rempli

la vie humaine et devant lesquelles les nouveautés du jour si vite

flétries et fanées comptent aussi peu que la minute qui s’enfuit dans

l’éternité. Tout serait vieux, rabâché, archiconnu! il faut être

ignorant à l’excès pour dire cela. La vérité est que nous ne savons

presque rien, que nous n’avons que des vestiges de connaissances et

qu’au delà s’étend l’immense inconnu d’où surgissent à chaque instant

les plus étonnantes surprises. Pour quelques ornières piétinées, il y a

des profondeurs sans fin où nul pied d’homme ne s’est posé. Dans

l’univers extérieur comme dans la vie de l’âme, comme dans la société

humaine, si grande est la terre vierge que celle que nous connaissons

compte à peine.

Et encore! comment la connaissons-nous? Que représenterait dans

l’immensité des espaces et des mondes la proportion de terre que l’homme

a remuée avec la pelle ou la charrue? C’est exactement ce que représente

notre savoir et notre expérience comparés à la _réalité des choses_.

Toutes les distances que nous avons parcourues sont comme un pas

d’enfant sur l’abîme des cieux. Nos vices, même les plus affreux, sont

impuissants à souiller la création. Qu’est la petite quantité d’air

vicié où nous enfermons nos existences anormales en comparaison du

souffle de vie qui enveloppe les cimes neigeuses et couvre les océans?

On a trop répété le précepte de l’Ecclésiaste, La jeunesse se l’est

assimilé. La première condition d’une renaissance à la vie vraie est de

jeter par-dessus bord cette boutade d’octogénaire blasé et revenu de

tout. Heureux ceux qui peuvent comprendre cela, c’est le commencement du

salut. Malheureusement il en est qui ont perdu ce qu’il faut pour le

comprendre. Il y a des gens pour qui tout est positivement vieux. Ce

sont les sociétés mûres pour l’écroulement, et les hommes mûrs pour le

néant: Prodromes de mort, symptômes de catastrophes prochaines que tout

cela! Laissons parler ainsi ceux qui sont à la fin d’un monde, et

prenons hardiment pour nous la devise de ceux qui sont au commencement!

Le premier bien et le premier devoir pour un jeune homme, c’est d’être

jeune. Aux vrais jeunes tout est jeune. La fraîcheur de leur âme et de

leur vie est pour eux la capacité de sentir et de découvrir la nouveauté

et la fraîcheur du monde. Ils sont curieux de tout; tout les frappe, et

sur les choses du corps comme sur celles de l’âme flotte pour eux cette

auréole qui fait pressentir l’infini à travers les choses finies. La vie

est une révélation. Révélation en grand à l’humanité, révélation aussi

en particulier à chaque être. Nous découvrons le monde à travers la

conscience de l’humanité et la nôtre. On a beau aimer, haïr, prier,

chercher, souffrir, mourir depuis d’innombrables siècles; pour ceux qui

passent par là, qui vivent par eux-mêmes, non par procuration, amour,

haine, prière, recherches, souffrance et mort sont neuves comme au

premier jour. Les précautions sont prises pour que ces choses-là ne

vieillissent pas. Toutes les souillures, les crimes, les impostures,

tous les mensonges humains ne peuvent empêcher qu’il y ait constamment

des êtres qui font la découverte de l’amour, de la religion du cœur, du

bonheur d’apprendre et de chercher, comme si personne avant eux n’avait

éprouvé les mêmes choses. Rien n’est plus vrai que cela. La création est

prodigieusement riche. Pour la trouver pauvre il faut être soi-même

stérilisé. La vie anormale et factice produit cet effet. Mais les hommes

ont beau dire, écrire, imprimer, chanter ou pleurer en proclamant sur

tous les tons que le monde est vieux, usé, banal; les oiseaux chantent

le contraire, l’Océan qui rugit renchérit sur les oiseaux, et les

soleils et les mondes étant du même avis, le proclament plus haut

encore, et la conclusion est que le fond des choses est l’éternel

devenir et la jeunesse éternelle.

II

LA VIE

COMMENT IL FAUT LA PRENDRE

Qu’est-ce que la vie?

Certains poètes l’ont appelée un rêve. Beau pour les uns, pour les

autres mauvais, mais sans autre consistance. On l’a aussi appelée un

fardeau, un combat. La science matérialiste a voulu expliquer la vie par

une succession d’assimilations et de désassimilations; pour elle la vie

est un phénomène de chimie organique. Les philosophes cherchent des

raisons métaphysiques et les hommes religieux des raisons religieuses:

_Cur simus conditi?_ (Melanchthon). Au fond personne ne l’a expliquée,

et personne jamais ne l’expliquera. La Bible dit dans son langage d’une

incomparable beauté: _Au commencement Dieu créa le ciel et la terre_,

mais elle n’indique pas les raisons ni les procédés. _Toutefois nous

vivons._ Je ne sache pas que même les plus curieux attendent, pour

continuer à vivre, qu’ils connaissent le secret de l’existence. Le plus

sage est de prendre cette question au point de vue humain, tout

simplement. Or voici comment elle se présente: La vie est un _fait_. Ce

fait précède notre raison. Nous vivons avant de le savoir, de le

constater. Quand nous finissons par nous apercevoir que nous sommes là,

le fait est accompli depuis longtemps, et il n’y a plus à y revenir.

L’homme en effet peut tout aussi peu se détruire que se créer. Le néant

comme l’Être sont en dehors de sa portée. Mais une fois que nous avons

constaté que nous vivons, il est essentiel d’appliquer notre réflexion à

ce fait, afin d’en tenir le compte voulu. Tout en ne l’expliquant pas,

il y a en effet mille moyens d’apprécier ou de déprécier l’existence, de

l’employer ou d’en abuser.

La vie que nous portons en nous, nous apparaît comme la fleur de la vie

sur le globe, et la vie sur le globe, à tous les degrés de son

évolution, se présente comme le résultat supérieur de tous les labeurs

obscurs des énergies en activité. La vie est un résultat précédé d’une

quantité incommensurable d’efforts. Pour nous le dire, les couches

géologiques de la terre dévoilent leurs mystères à nos yeux et nous

racontent à travers des formes successives la même tendance à monter

vers plus de perfection. Les archives de l’histoire humaine nous

représentent les mêmes efforts à un degré plus élevé et sous des dehors

plus saisissants, parce qu’ils sont plus près de nous. Notre vie est

donc un résultat; mais il est impossible d’en saisir, par la pensée, la

ligne infinie remontant dans la nuit des temps, sans être obligé de

prolonger cette ligne dans l’avenir. En effet, si la vie est un

résultat, elle est une promesse aussi. Elle est la forme la plus

éloquente de l’aspiration et du dessein. Or de même que nous vivons de

par une puissance qui n’est pas entre nos mains, nous portons en nous le

résultat de luttes auxquelles nous n’avons pas assisté, et nous

contenons virtuellement l’avenir. Emportés tout entiers dans cette

marche qui, selon l’heure, nous étonne par sa rapidité ou sa lenteur,

nous sommes comme enveloppés malgré nous dans l’intention première qui

est au fond des choses, les fait telles qu’elles sont, et les mène, à

travers les transformations de toute nature, vers le but qui est indiqué

dans leur essence même. En même temps nous sentons que, dans une

certaine mesure, nous pouvons nous séparer de cette intention ou nous y

associer. Nous jouissons d’une sorte de choix limité par notre nature

même et qui constitue la base de notre liberté et de notre

responsabilité.

En un mot, notre vie résume un long labeur et prédit tout un avenir.

Nous pouvons nous associer à ce labeur et collaborer à cet avenir, ou

les contrarier. Si nous nous élevons jusqu’à la conception religieuse,

nous pouvons donner à cette certitude la forme suivante: Notre vie est

le grand labeur combiné de Dieu et de l’humanité, et leur grande

attente. _L’homme est une espérance de Dieu._ En parlant ainsi, nous

affirmons la valeur de la vie, vis-à-vis de tous ceux qui la méprisent

ou la déprécient. Nous l’affirmons non seulement vis-à-vis des disciples

du néant, mais encore de certains ascètes religieux qui confondent dans

le terme «_vanité du monde_» et la vie factice, résultat de nos erreurs

et de nos fautes, et la vie elle-même. Avec leurs mornes appréciations

de la misérable existence où nous sommes, ils ont l’air de vrais

créanciers de Dieu, ayant déclaré le monde présent en faillite. Du moins

d’après eux la terre ne serait qu’une sorte de colonie mal venue,

d’entreprise manquée, qui ne se soutient qu’aux dépens de la mère patrie

et fait peu d’honneur à son fondateur.

Je vais insister encore sur cette façon de prendre la vie, et mon désir

est de faire naître l’impression qu’elle n’est pas le produit d’une

fantaisie, mais bien de la nature des choses.

La Fontaine a dit:

«On a souvent besoin d’un plus petit que soi.»

Pour apprécier la vie, l’homme a besoin d’un plus petit que lui, et je

dirai surtout: l’homme civilisé, l’homme lettré, le jeune homme studieux

habitué à vivre par l’intelligence et à chercher la base raisonnable des

choses, ont besoin de plus petits qu’eux pour bien apprécier

l’existence. A mesure en effet que l’homme soumet sa vie à l’analyse et

à l’examen rationnel, il est tenté de la confondre avec ce qu’il en a

compris, et de n’y trouver que ce qu’il a vu ou cru y voir. Pour bien

nous pénétrer du fait de la vie, de la puissance, de l’obstination, de

l’invincible entrain qui est en elle, il convient de l’observer chez les

êtres simples qui s’y attachent avec toute l’énergie de l’inconscience.

Lorsqu’on est arrivé à poser au commencement de sa vie un syllogisme et

à déduire de certaines raisons l’existence et son but, on s’est confié à

une base bien fragile. Avez-vous vu parfois les petits enfants jouer au

pied des grands rochers et les étayer de quelque brin de paille ou de

quelque morceau de bois mort? La vie repose sur nos arguments comme les

rochers sur ces brins fragiles. Si elle n’avait que ces soutiens-là, il

y a longtemps qu’elle aurait sombré dans le néant et le désespoir. Les

raisons que l’homme se donne de la vie sont toujours insuffisantes. Il

importe entre toutes choses de s’avouer cela, car ce n’est pas une

faiblesse, c’est une force. La vie veut être prise comme les rochers,

les montagnes, comme les étoiles des cieux, c’est-à-dire comme les

réalités contre lesquelles, Dieu merci, nous ne pouvons rien et qui se

tiennent debout toutes seules. C’est d’ailleurs ainsi que la prennent

les petits auxquels je fais allusion; je veux parler des bêtes, des

enfants, et de cette partie saine et robuste du peuple en qui repose la

réserve de la vie comme la réserve des fleuves dans les flancs des

glaciers. Nous avons l’habitude de dire que ces êtres sont sous

l’impression du moment, que le présent les domine. Nous pourrions dire

avec plus de raison encore qu’au moment des impressions fortes, il n’y a

pour eux ni passé, ni présent, ni avenir. Ils possèdent la vie _sub

specie æterni_. Et en cela je pense particulièrement aux enfants et au

peuple tel que je le caractérisais tout à l’heure, et qui se fait rare,

je l’accorde. Ceux-là sont vraiment vivants, car ils ont des impressions

d’une énergie extraordinaire, et ils les traduisent de même. Tout pour

eux est réel, stable. J’en appelle à vos souvenirs d’enfance, à ce toit

paternel, à la figure du père et de la mère, au moindre arbre, à la

moindre pierre et surtout, dans le monde moral, à cette distinction

sûre, catégorique entre le bien et le mal qui caractérise l’enfant et

fait souvent honte aux grandes personnes. Plus tard, on perçoit tout à

travers l’idée du temps, du relatif, à travers une foule de souvenirs

qui ternissent les impressions; mais à cette époque de la vie, tout ce

que l’on voit, l’on entend et l’on touche a un caractère définitif.

L’être avec sa fixité, sa nécessité, sa réalité sculpturale apparaît à

l’enfant et à l’homme resté simple, en chacune de leurs perceptions,

comme une vision d’éternité. C’est pour cela que leurs pleurs sont si

touchants, si vrais, si désolés et leurs rires si joyeux. Ce n’est pas

l’enfant, ce n’est pas le peuple qui a trouvé ce mot mélancolique et

malsain: la vie est un rêve. Il n’y a qu’un mot pour désigner leur état

d’esprit, mais ce mot est parfait: Ils croient que _c’est arrivé_. Et

voici que nous nous rencontrons avec le plus vivant des hommes, avec

celui qui disait: _Je suis la Vie._ N’a-t-il pas dit: Regardez les

oiseaux et les fleurs? N’a-t-il pas dit: Soyez comme les enfants? Et

c’est en effet notre conclusion à cette question: Comment faut-il

prendre la vie? Saisir la vie comme un fait, le fait primordial, la

considérer comme une réalité importante dans toutes ses parties, la

prendre au sérieux de même qu’un enfant au cœur puissant, à la nature

saine et prime-sautière, de même que le peuple qui n’a pas senti nos

dislocations intellectuelles; voilà ce qu’il faut s’efforcer de faire

pour en ressentir encore le flot intarissable et puissant, pour être

jeune en un mot! Voilà le roc fondamental!

III

L’IDÉAL

L’amour instinctif de l’existence peut s’égarer. Il peut dégénérer en ce

quelque chose d’excessif qui, en tout, d’une qualité fait un défaut.

Lorsque nous disons qu’il faut aimer la vie, s’y attacher de tout cœur,

la considérer comme le plus grand des biens, nous ne voulons pas parler

de cet amour lâche et égoïste qui se cramponne à l’existence personnelle

et à ses agréments. C’est de la vie en général, dans toute son étendue

et avec tout son contenu, que nous entendons parler. On peut aimer la

vie comme la brute, l’être vil qui n’estime en elle que la faculté de

manger, de boire, de dormir, de jouir. On peut l’aimer encore en lâche

qui a surtout peur de souffrir, et qui n’est inspiré dans ses actes que

par la peur. Aimer ainsi la vie est misérable. Ce n’est pas la

connaître, c’est s’attacher à la surface, laisser le fond nous échapper.

Quoique beaucoup en soient là, malheureusement, cette façon de

comprendre la vie n’a jamais été celle de la totalité des hommes. Il

s’est toujours trouvé des êtres qui aimaient la vie pour le bien auquel

elle peut être consacrée, pour ce qu’on en peut faire, en un mot. C’est

dans ce sens que, stigmatisant l’amour inférieur de l’existence, les

Grecs attachaient une nuance de flétrissure à l’adjectif φιλοβιος. C’est

dans ce sens que Schiller a dit:

Der Güter grösstes ist nicht dieses Leben,

Der Uebel grösstes aber ist die Schuld.

«Le bien suprême n’est pas cette vie, mais le mal suprême c’est la

faute.» Ces paroles ne prêchent nullement le mépris de la vie, au

contraire. Si l’esprit de dévouement et de sacrifice est possible (et

Dieu sait que l’humanité en a fourni et en fournit journellement les

preuves les moins contestables), si l’homme peut se donner pour une

cause, ce n’est pas parce qu’il méprise la vie. Au contraire, c’est

parce qu’il est animé d’une conception supérieure et d’un autre amour

que celui que nous repoussons. L’amour inférieur nous fait perdre la

vie, à force de nous river à ce qui n’en est que l’enveloppe; l’amour

supérieur au contraire nous la sauve, même en nous poussant à la

sacrifier.

Et, en somme, cela est très simple, quoique ce soit, après tout, la plus

grande chose du monde et la plus difficile à pratiquer. La vie, telle

que l’aiment l’égoïste et le lâche, n’est pas toute la vie, elle n’en

est qu’une parcelle. Ils substituent l’existence particulière à

l’existence en général, et dans cette existence particulière, ils

choisissent, pour s’y attacher exclusivement, ce qu’il y a de plus

étroit et de plus fragile. Quoi d’étonnant si la fin d’un tel amour est

le néant et le dégoût? En aimant au contraire toute la grande vie

humaine dont la nôtre est une partie, et par delà la vie humaine, la vie

dont à son tour l’humanité n’est que la révélation--en aimant la Bonté,

la Vérité, la Justice, nous dépassons notre être particulier et nous

devenons les héritiers d’une vie plus noble, plus digne d’être possédée.

Nous franchissons le seuil des choses transitoires pour poser le pied

sur celles qui demeurent, et l’on peut dire que les plus vivants sont

ceux qui savent le mieux se sacrifier, renoncer, mourir même. La plus

grande vérité de l’histoire, c’est que l’humanité vit par la douleur, le

sacrifice et la mort de ses meilleurs enfants. On ne saura jamais à quel

point nous sommes dans la vérité lorsque nous disons que les plus

vivants, ce sont ces morts-là. La vie, ce n’est pas ce pain qu’on mange,

cet air qu’on respire, ce sang qui circule dans nos veines. Tout cela

n’est que le vase extérieur; c’est l’esquif fragile qui nous porte vers

les rivages de Beauté, de Vérité, de Justice, de Force. Ceux qui ont

salué ces rives de la grande vie, peuvent dire à l’autre: _nunc

dimittis_. Le même Ecclésiaste qui a trouvé le monde si vieux, a estimé

aussi qu’_un chien vivant valait mieux qu’un lion mort_. Dans aucun

livre du monde il ne se trouve une plus merveilleuse devise pour le

réalisme. Persuade-toi bien du contraire, jeune ami, qui poses le pied

sur les premiers degrés de la vie. _Un lion mort vaut mieux, à lui seul,

que tous les chiens vivants._ Remplis-toi l’âme de cette vérité. Tu

seras alors à même de te forger un idéal.

* * * * *

L’idéal n’est pas un monde de fantaisie, situé bien loin dans les nuées

inaccessibles, et si différent de la réalité qu’il faille à jamais

désespérer de l’atteindre. L’idéal est la vive représentation des

réalités dont nous portons en nous le germe. Dans le germe des plantes

et des êtres vivants, on peut reconnaître au microscope de délicats

linéaments à peine indiqués, marquant le point de départ des organes

futurs. Ainsi se trouve indiqué dans l’homme tel qu’il est, ce qu’il

doit devenir, s’il veut obéir à sa destinée et à la volonté qui est au

fond de la vie. Vivre tout entier par toutes les parties de soi-même,

réaliser les virtualités qui sont en nous, faire ce que nous pouvons

faire, _devenir ce que nous sommes capables de devenir, voilà le but de

la vie_. Voilà notre part; le reste n’est pas à nous. _Fac tua, sua Deus

faciet._ L’idéal d’un être humain doit être modestement limité à la

nature humaine. Il y a, qu’on en soit sûr, assez de grandeur dans cette

humilité. Si la graine jetée au sol avait conscience d’elle-même, elle

rêverait, sous les sillons obscurs d’un beau champ doré où des milliers

d’épis s’inclinent au soleil; si l’œuf immobile et semblable au caillou

pouvait avoir la notion des forces latentes qu’il recèle en lui, il

aurait pour idéal un libre oiseau secouant ses ailes aux vastes plaines

de l’azur. Que l’homme donc, dans sa jeunesse, se sonde, se connaisse,

se mette face à face avec lui-même, et l’humanité lui apparaîtra dans sa

beauté sublime. Le chemin qu’il doit suivre lui sera indiqué par sa

nature même, par ses joies et ses souffrances, par tout ce qu’il est et

par tout ce qu’il éprouve.

* * * * *

A une époque comme la nôtre où l’on a surtout souffert de la dispersion,

de la division extérieure et intérieure, il faut aspirer à l’harmonie et

à l’unité. Le manque d’équilibre est le grand mal individuel et social.

Rechercher l’équilibre en nous et hors de nous doit être, par

conséquent, comme le mot d’ordre d’orientation générale.

L’homme est d’abord un être individuel. Dire que l’individu n’est rien

est aussi faux que de dire qu’il est tout. La solidité avec laquelle

chacun de nous est rivé à sa vie personnelle nous montre bien que

l’individualité n’est pas une illusion. A chaque minute de la vie, tout

ce que nous éprouvons, peine ou plaisir, nous rappelle que nous sommes

là, que nous sommes quelqu’un et quelqu’un de distinct. Rien de plus

légitime par conséquent que le souci du développement individuel. Chacun

de nous, dans sa jeunesse, s’apparaît à lui-même comme une personne

inachevée dont il faut compléter les traits et la stature. C’est en cela

que consiste l’éducation humaine.

Notre vie, qu’elle soit extérieure ou intérieure, se compose

sommairement de deux larges parts dont l’équilibre est du plus haut

intérêt. Ces parts sont la _réceptivité_ et l’_activité_. La réceptivité

concerne l’intelligence, le sentiment, les influences de climat et de

milieu, la nourriture physique ou morale. Elle est l’organe multiple par

lequel le monde, tout ce qui n’est pas nous-même, agit sur nous.

L’activité comprend le mouvement, l’effort, le travail, tout déploiement

d’énergie, toute manifestation de notre volonté. Elle est la réponse à

l’action extérieure, notre réaction personnelle, notre contribution au

vaste domaine de la vie.

* * * * *

Ce que nous avons pu constater jusqu’à présent, un peu partout, est que

nous sortons d’un âge où, malgré un déploiement colossal d’activité,

l’homme a été développé dans sa réceptivité plus que dans son énergie.

Notre éducation a culminé dans l’instruction, et celle-ci dans

l’ameublement de l’esprit plutôt que dans sa culture et dans le

développement de son originalité. Dans la pratique, notre recherche du

bonheur a visé à la satisfaction qui vient des impressions et des

jouissances, soit de l’esprit soit du corps, plus qu’à celle qui vient

de l’action.

Il faut que ce travers soit bien répandu, puisqu’on le constate

universellement. Je lis dans une pièce du poète suédois Ibsen,

intitulée: Ligue de la Jeunesse: «La faute capitale de notre éducation

est d’avoir mis tout le poids sur ce qu’on _sait_ au lieu de le mettre

sur ce qu’on _est_. Aussi voyons-nous à quoi cela aboutit. Nous le

voyons par l’exemple de centaines d’hommes capables qui manquent

d’équilibre et se montrent tout autres dans leurs sentiments et leurs

dispositions que dans leurs actes!»

Nous avons relégué l’énergie et la volonté au second plan. Un homme

était surtout une intelligence, un cerveau, au lieu d’être un caractère.

Cette lacune se remarque jusque dans les sciences psychologiques, où

tout ce qui se rapporte à l’intelligence a été beaucoup plus approfondi

que ce qui se rapporte à la volonté. Nous sommes là en présence d’une

grave lacune. A quoi servent l’esprit, l’intelligence, quand ce

régulateur qu’on appelle la volonté est absent? La volonté est debout au

gouvernail de la barque, quand elle chancelle et se déroute, le vaisseau

a beau être bien construit, le naufrage est à redouter. Que la jeunesse

porte donc son attention de ce côté-là. _Que la culture de l’énergie

personnelle, de l’action, de la force physique et morale devienne un but

particulier, ardemment poursuivi._

Il y a autant de formes d’activité que de formes de réceptivité. Celui

qui s’observe, aura remarqué que le monde et les hommes produisent sur

lui des impressions d’ordre physique, intellectuel, moral, esthétique,

religieux, selon qu’ils agissent sur telle ou telle forme de sa

sensibilité. Quoique ces formes diverses doivent avoir une racine

commune, il est impossible de les confondre ou de les remplacer l’une

par l’autre sans errer gravement. On n’est vraiment homme que lorsqu’on

accorde leur valeur à chacun des éléments de son être tout entier. Notre

sens religieux et moral a été négligé, méconnu. Nous commençons à nous

apercevoir qu’il fait partie de notre réceptivité normale aussi bien que

le sens esthétique, par exemple. Le négliger c’est se mutiler, le nier

c’est s’insurger contre des faits positifs. Il est évident que

l’activité s’en ressentira, recevant ainsi de nouvelles excitations et

des motifs nouveaux. L’homme religieux ou moral obéit à des mobiles que

finit par ignorer celui qui néglige de cultiver en soi le sens du bien

et celui du divin.--Je m’attacherai surtout dans ce qui va suivre à

rappeler ce qui risque d’être oublié, et à insister sur ce qu’on a le

plus besoin d’entendre. Je ne m’attarderai pas à parler de

l’instruction, des recherches scientifiques, des études proprement

dites, des programmes, de tout l’ensemble enfin de la culture

intellectuelle ou esthétique. Ces choses ont été dites par les hommes

spéciaux. Mais je m’arrêterai d’autant plus à l’éducation de la volonté

et aux sujets connexes de la discipline, du travail ainsi que de leur

contre-partie, le loisir et les distractions, où je crois avoir des

idées personnelles à exprimer. De même je réserve une place d’honneur au

sentiment religieux.

* * * * *

Jeunesse · 第 10 / 18 段