nouveaux, que l’attention toute spéciale que les esprits les plus divers
donnent au sentiment religieux naguère dédaigné. Il y a dans ce domaine
une grande variété d’appréciations, souvent un grand manque de
compétence historique. Les uns confondent le catholicisme avec le
christianisme et y voient le salut de l’avenir, les autres parlent d’une
renaissance de l’Évangile dans le sens de l’esprit moderne, d’autres se
passionnent pour l’ésotérisme, la théosophie, l’étude comparée des
religions, d’autres encore s’attendent à voir surgir des horizons
absolument nouveaux et d’une telle étendue que nous y verrons enfin la
synthèse laborieusement poursuivie de tout le passé et de tout le
présent. «Une des marques de la jeunesse d’aujourd’hui, j’entends de
celle qui pense, est la nostalgie du divin[10].» Nous recueillons avec
bonheur ces témoignages. Si incomplètes que soient les manifestations en
elles-mêmes, il convient de s’en féliciter: ce qui importe surtout,
c’est l’état d’esprit qui leur a donné naissance. Il est très
intéressant d’observer comment cet état d’esprit arrive à se manifester
dans les milieux plus particulièrement voués aux études religieuses.
Nous y rencontrons journellement un plus grand nombre de jeunes gens
détachés des extrêmes. Alors que leurs prédécesseurs s’étaient
retranchés dans l’orthodoxie ou le rationalisme et que ces étiquettes
archaïques continuent à servir à la masse, nous les voyons, eux, se
frayer résolument un chemin nouveau. Ils ont dépassé le point de vue
étroit des orthodoxies intransigeantes, dépassé de même celui de la
critique négative, deux exagérations également impuissantes à apprécier
les choses de l’âme. Leur but est de ne rien laisser perdre de la
tradition et de ne rien sacrifier des droits du présent, de s’appliquer
à découvrir la vérité n’importe où elle se trouve, de lui rendre hommage
et de la traduire en un langage aussi simple et aussi pratique que
possible. L’esprit de parti qui a été pendant longtemps l’âme des
milieux religieux et qui, hélas! continue à en être le démon, leur est
en horreur.
[10] E. Lavisse: _La génération de 1890_.
* * * * *
La toute jeune littérature se teinte graduellement de nuances nouvelles.
Un mysticisme tantôt sain, tantôt maladif, mais qui, sous n’importe
quelle forme, contraste avec le réalisme de la période précédente, se
révèle dans une quantité de poésies et d’essais divers. Nous lisons
maintenant assez ordinairement des pages de jeunesse qui eussent paru
bien étranges, impossibles même, il y a peu d’années encore, et qui
annoncent une autre flore littéraire. La fermentation s’étend et gagne
continuellement en énergie. Sans se connaître, ni s’être concertés, des
jeunes gens studieux se rencontrent dans des aspirations analogues, et
leur donnent souvent une expression identique. En un mot il y a du
nouveau dans l’air.
* * * * *
Mais, plus que les symptômes d’une pensée qui cherche des règles
nouvelles et d’une morale préoccupée d’un nouveau fondement, nous
saluons un autre mouvement qui paraît s’accentuer dans la jeunesse
depuis quelques années. Il est très faible encore, si nous regardons aux
résultats pratiques (d’ailleurs ils commencent à se montrer); mais il
est réel.
Je veux parler du mouvement social. Ma conviction profonde, en effet,
est que ce mouvement sera le pivot de la pensée et de l’action humaines
dans l’âge qui va venir. C’est sous cette forme particulière que les
problèmes philosophiques, religieux, scientifiques, internationaux qui
travaillent le monde actuel arriveront à leur solution temporaire. Ils
se posent de plus en plus comme les parties séparées du même grand
problème humain, et culminent tous dans la question de l’organisation de
la vie. Toutes les sphères de gouvernement moral ou matériel du monde
contemporain ont eu à compter avec les questions sociales. Elles ont
acquis une telle vigueur qu’elles se posent aux grands comme aux petits.
Les pouvoirs matériels et spirituels les plus anciens, les plus habitués
à faire bon marché de l’opinion du grand nombre, de son bonheur ou de
son malheur, et à poser le talon sur toutes les têtes, se sont
subitement abaissés à accorder leur attention aux questions si méprisées
jadis. On peut bien dire qu’une fois de plus la pierre rejetée par les
maçons est devenue la pierre angulaire. Les hommes habitués à voir la
jeunesse studieuse à l’avant-garde des choses nouvelles s’étonnaient de
voir la nôtre si longtemps inerte, impassible en face de la question
sociale. Pour beaucoup elle n’existait pas, il y a peu d’années.
Aujourd’hui heureusement elle s’est emparée des meilleurs, et il faut
dire que là elle est en bonnes mains. La jeunesse prend en effet ces
questions dans un sens largement humain et telles qu’elles demandent à
être prises. Elles ont beaucoup perdu à être traitées autrement. Des
intérêts impurs, des ambitions inavouables se sont trop souvent emparés
des questions sociales pour les exploiter et les stériliser en même
temps. Du côté de la foule elles dégénèrent facilement en questions
matérielles. Rien ne contribuera autant que l’accession de notre
jeunesse studieuse, sur ce terrain, à lui rendre toute son étendue et à
ramener dans ce problème social si compliqué tous les éléments qu’il
comporte en sa qualité de problème total. Je reparlerai plus loin de ce
sujet. Qu’il me suffise de constater quels fruits excellents a déjà
portés le mouvement social dans la jeunesse. Il a réveillé son esprit de
corps, l’a poussée à se solidariser, à s’unir, à s’organiser. Il a
rapproché les professeurs des étudiants et les étudiants des
professeurs, leur faisant entrevoir, dans des agapes dont le souvenir ne
s’effacera plus, le bonheur qui consiste à découvrir un jour qu’on est
frères les uns des autres, membres d’un même corps. Dire que des
générations peuvent vivre et mourir sans expérimenter dans son charme
puissant cette vieille et sainte banalité!
Je considère la fondation de notre _association générale des étudiants_,
et des sociétés analogues, comme un des plus heureux événements dans la
jeunesse contemporaine. En même temps la jeunesse studieuse s’est sentie
attirée vers le peuple. On s’ignore encore réciproquement, mais il
suffit que d’un côté le désir de fraterniser s’éveille, pour que le
rapprochement puisse se préparer. Des hommes de cœur et d’action
indiquent ce terrain comme un de ceux sur lesquels il faudra marcher. Je
ne puis m’empêcher de citer ici les paroles de M. Jules Ferry au banquet
de l’Association des étudiants en 1890: «Et vous avez encore autre chose
à aimer; vous avez à aimer ces grandes souffrances dont vous parlait
tout à l’heure si éloquemment votre président; vous avez à aimer ce
prolétariat, dont nous, tant que nous sommes, _nous avons peut-être le
tort de rester trop éloignés_, non par les sympathies, car elles sont
ardentes en nous, non par les œuvres, car nous avons fait beaucoup pour
lui, et beaucoup plus qu’il ne croit et qu’on ne le laisse croire, mais
par l’action personnelle, la fréquentation individuelle et quotidienne.»
Les préoccupations sociales se sont traduites dans la jeunesse par une
tendance à l’action et une sorte de prédilection pour les hommes
d’action et les écrivains qui, à l’exemple de M. Melchior de Vogué, nous
apportent dans leurs écrits une conception généreuse de la vie, et des
raisons nouvelles de lutter et d’espérer.
Certains états intellectuels si haut estimés naguère ne paraissent plus
qu’une paresse et une désertion. L’homme est là pour payer de sa
personne et mettre la main à la pâte. On recommence à croire à l’effort,
à la force morale et à sa prééminence sur toute autre puissance. «Des
optimistes succèdent à des pessimistes et des sociologues à des
égotistes. Mais quelles que soient les raisons de l’actuelle
transformation, il est clair qu’il faut s’en réjouir. D’où que soit
revenue la confiance aux jeunes, elle est la bienvenue. Je sais qu’ils
sont sévères pour leurs devanciers, et jusqu’à l’injustice. Ceux qui
portent aujourd’hui, et non sans superbe, les panaches de la politique
seraient très surpris de s’entendre juger par leurs successeurs de
demain, aux yeux desquels ils semblent des personnages d’une autre
époque, presque d’une autre faune. Les doctrines des partis, la
subtilité des distinctions entre quelques-uns, mainte question
aujourd’hui capitale, tous ces combats autour de minuties, et, à côté,
cette incapacité de renouvellement, c’est, pour eux, autant de
phénomènes d’une civilisation très ancienne. Les jeunes romantiques de
1830 n’avaient point plus de sarcasmes pour les classiques, que nos
jeunes sociologues n’en ont pour les politiques.
La pratique de la vie corrigera ces exagérations; mais c’est chose
rassurante de savoir que des jeunes gens se proposent de pratiquer la
vie; qu’ils la prennent très au sérieux; qu’ils y voient clairement des
devoirs; qu’ils s’appliquent à découvrir, par l’étude et par la
réflexion, les voies et moyens d’accomplissement; que leur jeune raison
se réchauffe à des sentiments, et que les vues de leur esprit ne sont
point courtes, ni les aspirations de leurs cœurs limitées[11].
[11] E. Lavisse: _La génération de 1890_.
On peut se demander d’où vient le revirement dont nous énumérons les
symptômes. Doit-on seulement y voir une réaction naturelle provoquée par
les tendances de la période précédente?--Certes, il y a de cela, et
beaucoup. Mais n’est-il pas étonnant que, d’une génération à l’autre, il
se remarque un tel contraste? Je ne puis, quant à moi, m’empêcher de
faire hommage de l’esprit nouveau à la patrie elle-même. Si la foi à
l’énergie renaît, nous le devons à ce grand acte d’énergie où sont
venues se condenser tant de bonnes volontés et d’espérances opiniâtres
et qu’on appelle notre relèvement. Ce fait constitue à lui seul un
superbe démenti à tout l’ensemble des puissances fatales et grossières
en même temps qu’il fournit un argument à l’esprit moderne. La jeunesse
a été empoignée par la leçon. Rien d’étonnant à cela. Pour qui n’est pas
aveugle, cette leçon est la plus grande qu’on puisse contempler. Elle
n’agit pas seulement sur la jeunesse. Ne voyons-nous pas, parallèlement
avec le réveil de la foi au mystère, à la dignité humaine, à la justice
sociale, un autre mouvement se dessiner bien au delà des limites de ce
pays? L’âme humaine commence à frémir sous la lourde chaîne du
matérialisme, dans le domaine des idées et de la force brutale, dans le
domaine du fait. Le droit se lève, la force est en baisse. Partout la
foi aux puissances purement matérielles chancelle. Au sortir d’une
période comme la nôtre où il semblait parfois que la justice et l’amour
fussent réduits au silence éternel, que les cœurs se surprennent à
tressaillir à leur seul nom, quel signe des temps! _Il dégèle en Europe,
et ce que la jeunesse ressent, c’est la sève printanière._ En vérité, à
cette heure où plusieurs s’attardent à prôner l’ancien régime aux dépens
de l’esprit moderne et nous offrent de nous guérir de tous les maux en
échange de notre liberté, voici ce que je vois de plus clair: l’étoile
de la France démocratique, un instant obscurcie par la force brutale et
raillée à l’envi par les sectaires du vieux despotisme ou de la barbarie
nouvelle, remonte à l’horizon comme la messagère d’un temps meilleur.
* * * * *
Mais quelle influence le mouvement que nous voyons se dessiner, peut-il
avoir sur la jeunesse populaire? C’est ce qu’il est difficile de
déterminer à l’heure actuelle. On peut toujours poser en principe que
c’est dans le peuple que les vieilles choses durent le plus. Virgile a
dit:
... Extrema per illos
Justitia excedens terris vestigia fecit.
C’est dans le peuple qu’on retrouve, des années, des siècles plus tard,
les traces des bonnes vieilles coutumes disparues. On y rencontre de
même des modes antédiluviennes, de vieux livres que personne ne lit
plus, et de vieux raisonnements usés ailleurs. Il faut donc s’attendre à
ce que, pendant longtemps encore, les idées dont nous signalons le
réveil ne fassent que lentement leur chemin parmi le peuple en général.
Mais elles y descendront comme les négations y sont descendues, par
cette même puissance de l’exemple et du rayonnement dont nous avons
signalé la fatalité. Elles circuleraient plus vite dans la jeunesse et
de là travailleraient la masse populaire, si le rapprochement si
désirable entre la jeunesse instruite et la jeunesse populaire pouvait
s’organiser. La France d’aujourd’hui a besoin de constituer de jour en
jour avec plus de fermeté et de clairvoyance un haut idéal démocratique
et d’en pénétrer l’esprit public. Sans cet idéal, malgré ses
prérogatives et ses libertés, une démocratie tombe rapidement au régime
des abus et s’achemine par le désordre à la servitude. En attendant que
la jeunesse reconnaisse et pratique dans toute leur étendue ses devoirs
d’intermédiaire entre les sommets intellectuels et le peuple, nous
compterons un peu sur la bonne presse, les bons livres, toutes les
bonnes influences en un mot, et beaucoup sur un auxiliaire nouveau,
d’une portée immense quand il s’agit de la jeunesse populaire: l’école.
En raison de l’extrême importance du sujet, je demande à m’expliquer un
peu en détail.
* * * * *
Il y a des institutions qui rappellent le vieux bouc émissaire qu’Israël
chargeait de toutes ses iniquités et qui, lorsqu’enfin il s’échappait de
leurs mains, maudit, roué de coups, s’enfonçait au désert, ayant
derrière lui, pour l’aiguillonner dans sa course à mort, l’horrible écho
des clameurs et des imprécations de tout un peuple. L’école laïque est
de ce nombre. Dans certaines bouches, son nom sonne à peu près comme
école diabolique. Pour eux l’école laïque est l’antichambre du bagne. Au
lieu d’y prier, les maîtres, sans doute, y jurent, et dans leurs
fameuses leçons de choses, ils doivent enseigner à la jeunesse de
véritables abominations.
L’une des règles de prudence en ce temps habile à dénaturer les faits,
est de se renseigner scrupuleusement sur les personnes ou les
institutions attaquées avec acharnement. Je me conforme à cette règle
depuis longtemps dans l’intérêt de la justice et, très souvent, j’ai dû
constater que c’est des meilleures choses qu’on disait le plus de mal.
Ma méthode me prescrivait donc une excursion dans l’école primaire.
Pourquoi tant de cris, tant d’accusations, tant de haine obstinée?
Ayons-en le cœur net, et renseignons-nous à fond!
Le meilleur moyen de me renseigner eût été de me faire recevoir élève.
Mais je me heurtai à la limite d’âge. D’ailleurs, élève, je l’avais été
autrefois pendant toute une série d’années. On faisait le catéchisme, il
est vrai, mais si peu et si mal qu’il eût gagné à être enseigné en
dehors. Mais à part ses leçons de catéchisme, le maître était un brave
homme et disait des choses fort honnêtes, pleines de bon sens, de tact,
et que je me rappellerai toujours. Certainement cela avait dû changer
depuis. Pour m’en rendre bien compte, je me mis donc à étudier les
programmes, les méthodes, le personnel enseignant suivant sa hiérarchie,
afin de voir dans ses instruments, son organisation, son esprit, cette
entreprise qui m’était dénoncée comme corruptrice au premier chef. De
plus, non content de regarder du côté des maîtres, je regardai du côté
des écoliers. Je m’insinuai dans l’âme de quelques-uns de ces jeunes
patients, mes amis très particuliers, je leur tâtai le pouls, j’écoutai
battre leur cœur pour bien suivre en eux les effets de l’enseignement
qu’on leur donnait. Enfin je pus me déclarer suffisamment édifié, et
voici ce que je pense sur ce sujet.
L’école laïque est un des coins du monde où l’on a fait sans bruit le
plus de besogne depuis vingt ans. Elle est le véritable organe de
l’éducation nationale, l’intermédiaire modeste, mais d’une portée
incalculable entre les sommets où s’élabore la pensée moderne, dans le
sens élevé de ce mot, et le peuple. Intermédiaire sérieux, prudent,
désintéressé, elle s’applique à condenser toutes les choses humaines en
quelques données bien simples qui puissent être une base ferme à
l’esprit public dans la conduite pratique de la vie, comme dans
l’orientation intellectuelle et morale. Mais elle a un grand tort, je
l’avoue: c’est de vouloir servir tout le monde et de rester dans ces
limites d’équité générale et d’unité humaine qui la rendent absolument
impropre à satisfaire l’esprit de parti. Non seulement elle est impropre
à le servir, mais si quelque chose peut le contaminer et l’affaiblir,
c’est elle.
Que l’école soit laïque, libre d’attache avec telle ou telle religion,
indépendante en un mot, au point de vue confessionnel, c’est un grand
bien. Vous sentez le besoin de dire aux enfants, dès les bancs de
l’école, qu’il y a différentes façons de croire et d’adorer, qu’il y a
entre les hommes des dissemblances profondes qu’il convient d’accentuer,
afin de ne pas être tenté d’en faire abstraction. Quant à moi, je
connais un autre besoin, c’est de leur laisser ignorer cet état de
choses aussi longtemps que possible et de les élever d’abord comme des
frères. En posant ainsi une base humaine commune, respectueuse, il me
semble qu’on favorise les dispositions où il faut être pour dire: _Notre
père qui es aux cieux._ Au contraire, en les isolant avec soin pour leur
donner à part des enseignements religieux différents, on risque de
fortifier en eux les sentiments qui font dire: _Seigneur, je te remercie
de n’être pas comme les autres!_ Je persiste donc à considérer la
laïcité de l’école comme favorable, _à cette condition toutefois_, c’est
qu’elle n’appartienne pas non plus à une secte antireligieuse. Or, cette
dernière supposition, née des excès de zèle de quelques laïciseurs
fanatiques, et exploitée d’ailleurs par la malveillance, est mise à
néant par toute sa pratique et tout son esprit. Non, l’école laïque
n’est pas l’école _athée_, Elle a quitté le terrain particulariste pour
remonter vers des régions plus vastes. Les choses de l’âme qu’on y
enseigne sont du domaine universel, de ce domaine où l’on fraternise
ensemble au-dessus des différences particularistes. En religion comme en
politique, en morale individuelle et sociale, l’école laïque est avant
tout _humaine_. Je la vois s’inspirer de plus en plus des quelques
principes sobres et robustes indispensables, qui sont la quintessence de
la sagesse pratique et la base d’une société. Nous vivons en un temps où
il faut rechercher les terrains communs, afin de s’y fortifier et de
marcher vers l’avenir la main dans la main. Quelle que soit la religion
à laquelle nous appartenons, et même si nous n’appartenons à aucune,
tous, tels que nous sommes, chefs et soldats nous avons besoin de nous
convertir à l’humanité. C’est là la grande aspiration qui traverse les
meilleures âmes de ce temps émietté et inquiet. Quelque chose de cette
aspiration très moderne, très largement ouverte à tout ce qui est
équitable et vrai, a passé dans l’école primaire. Puisse-t-elle y
grandir et s’étendre! Aussi, depuis que je sais cela, j’ai vu l’humble
toit de l’école, ses murs, ses bancs, ses tableaux, les labeurs
silencieux et patients de ses maîtres et de ses élèves prendre à mes
yeux une importance immense, et lorsque je vois les maux qui rongent
cette nation, les passions qui la divisent, les crises qu’elle traverse,
tout l’ensemble enfin de ce qu’on redoute quand on aime son peuple et
quand on aime les hommes, une de mes espérances et de mes consolations,
c’est la petite école populaire. Il nous faut l’aimer, la respecter, la
soutenir! Nous devrions y aller tous ensemble pendant nos premières
années, afin d’y laisser se former bien au fond de notre être une base
solide et commune qui nous resterait comme un souvenir précieux, même
après que chacun aurait marché sur les chemins divers de la vie et de la
pensée vers les horizons les plus éloignés!
Pour aider à frayer le chemin aux idées réparatrices et à la vie
nouvelle qui doit nous sauver peu à peu des maux dont nous souffrons,
nous avons en outre un allié au plus profond du cœur populaire. Le
peuple a le cœur généreux, et il souffre. Ni sa générosité ni sa douleur
ne pourront s’accommoder longtemps du monde sans entrailles qu’a enfanté
le réalisme. Plus celui-ci fait de progrès, plus sa laideur est
frappante, plus il se rend odieux, et déjà un obscur pressentiment
révèle à l’homme du peuple qu’en perdant l’espérance, la dignité, la foi
en sa destinée, il perd le plus précieux trésor; et qu’en perdant le
respect, il travaille à son extermination. Croyons au bien et luttons
pour lui, vivons pour lui, et plus vite peut-être que nous n’osons
l’espérer, il gagnera les masses.
Je conclus: malgré les nuages noirs dont notre horizon reste chargé,
malgré les misères, les erreurs, les fautes dont nous portons les
conséquences, il y a lieu de se rassurer, de prendre courage. Quelque
chose de nouveau est né au cœur de notre jeunesse. «Mystérieuse encore,
mais prochaine et peut-être grandiose, une évolution s’élabore[12].»
Ceux qui veillent dans la nuit et scrutent l’horizon avec anxiété
respirent enfin. En vérité, nous sortons comme d’un cauchemar sombre.
Placés au bord du néant, nous en avons mesuré la profondeur. Nous avons
senti l’espérance, la certitude se mourir en nous; mais le rêve se
termine, et déjà «du côté de la nuit qui paraît transparent» se dessine
aux yeux la ligne blanchissante de l’aube. Ce n’est qu’une ligne encore,
une mince frange argentée sur le manteau opaque et pesant de la nuit;
mais à sa vue, l’espérance se réveille: il y a des jours encore dans
l’avenir; ce n’est pas fini d’aimer et de croire! Du courage maintenant,
en haut les cœurs! En face de la loi brutale de l’égoïsme envahisseur;
en face du sophisme dans l’idée et dans la vie, il faut s’éprendre de
justice, de vérité, de simplicité. Mais, pour être plus forts et
pour mieux y voir--car l’avenir est aux croyants qui voient
clair--retrempons-nous aux sources et gagnons les sommets!
[12] H. Bérenger: _La jeunesse intellectuelle et le roman français
contemporain_.
LIVRE TROISIÈME
VERS LES SOURCES
ET
LES SOMMETS
Lucem in alto quærens, vitam in profundis.
I
LE MONDE EST-IL VIEUX?
Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux.
A. de Musset.
Die unbegreiflich hohen Werke
Sind herrlich wie am ersten Tag.
Gœthe.
Le monde est-il vieux? L’Ecclésiaste le pense. _Il n’y a rien de nouveau
sous le soleil_, dit ce vieillard désabusé, et l’impression de lassitude
sénile qu’il traduit par ces mots, laisse derrière elle un écho prolongé
dans les siècles finissants et les vies usées. Tout est vieux: tout a
été dit et redit, vu et revu. Plus rien de frais, plus rien d’inédit.
Les mots: _étonnant_, _imprévu_, _admirable_, ou simplement le mot
_neuf_, sont des termes d’un vocabulaire hors d’usage. Les qualités
qu’ils expriment ont cessé d’exister. Vieux est ce soleil, ce monde, ces
monts pelés, ces rochers crevassés; vieille la vie humaine avec tout ce
qu’elle contient; vieille la misère; vieux l’amour; vieilles toutes nos
œuvres; art et littérature, vieilleries retapées. Si vieille est la
société que les nouveaux venus naissent vieux. Ils sont usés avant
d’avoir vécu, fatigués avant d’avoir travaillé; un signe de décrépitude
est sur leur front. Et cette impression de marasme et de caducité, notre
siècle n’a fait que l’accentuer encore par ses excès, sa vie enfiévrée,
sa rage de tout voir, de tout classer, de tout étiqueter. Tous les
chemins sont des chemins battus. Partout on marche sur la trace de
quelqu’un. La terre et l’histoire, le monde extérieur et le monde
intérieur, tout est piétiné! Que si, pour échapper à cette impression
horrible de vivre de choses réchauffées, nous essayons de nous réfugier
au sein du passé, les vieilles religions nous communiquent la même
impression sous une forme plus accentuée. Pour elles, en effet, tout est
connu, fixé, contrôlé d’avance, depuis un temps immémorial. Nous vivons
pour la dix-millième fois la même vie, et nous devons répéter les mêmes
formules que d’autres viendront répéter après nous, et il en sera de
même jusqu’à la consommation des siècles. La carte de l’infini est
dressée. Plus de découvertes à faire. Plus de révélation, car Dieu
lui-même, Dieu surtout est vieux: il y a longtemps qu’il a cessé de
créer.
* * * * *
Ne croyez pas un mot de tout cela. Ce sont raisonnements et impressions
de gens qui confondent le monde avec leur pauvre petite existence.
«Il est des temps où l’on vieillit plus vite qu’en d’autres. Dans les
âges sceptiques, les âmes vieillissent promptement, parce qu’elles ne
savent où se retremper. Jamais une conversation intérieure ni un souffle
des hautes régions! L’homme se fait poussière, longtemps avant sa mort,
et il ne s’en aperçoit pas. Là est le danger de notre temps, la
sécheresse morale. Cherchons donc des sources nouvelles pour nous y
abreuver, pendant que la soif nous reste encore!» (Edgar Quinet:
_L’Esprit nouveau_.)