L’impression de trouble que nous avions éprouvée en essayant de dresser

le bilan de la société actuelle n’a fait que s’accentuer à mesure que

nous nous avancions à travers notre jeunesse. Confusion et anarchie

semblent les termes les mieux faits pour caractériser l’état des

esprits. Il n’y a guère, dans tout ce que nous avons vu, que la

continuation et l’aggravation d’un état de choses précédent. Si nous

n’avions que cela à dire de la jeunesse contemporaine, ce livre serait

en somme bien triste. Nous ne l’aurions pas écrit. A quoi bon constater

que la décadence marche et que nous descendons d’un mouvement toujours

plus rapide? Heureusement ce n’est pas tout. Ce que nous avons constaté

jusqu’ici est le côté sombre de la situation. Mais il y a autre chose de

tout aussi réel et que, de propos délibéré, nous avons réservé pour la

fin.

Un premier point important à relever est le désenchantement qui de plus

en plus devient le fond des dispositions. Ils sont bien peu nombreux,

ceux qui se réjouissent de vivre dans un monde sans foi, sans espérance

et sans amour. Les cyniques eux-mêmes ont leurs jours de mélancolie. Le

monde tel qu’il est devenu, ne plaît qu’à bien peu de gens. Ce n’est pas

mauvais signe. Sans doute le désenchantement à lui tout seul ne mène pas

loin. Mais c’est toujours autant que cet aveu presque général

d’insuffisance. Il est permis d’y voir, après tout, la forme négative de

l’aspiration vers un état meilleur. Cette aspiration arrive à devenir

consciente chez ceux qui, avertis par leur désenchantement, se demandent

si nous n’avons pas fait fausse route. Or, cette petite question, que

d’hommes, surtout dans la jeunesse, se la sont posée depuis quelque

temps! D’autres, plus avancés, reconnaissent que positivement nous avons

fait fausse route. Pour eux l’expérience de la science matérialiste et

du réalisme est concluante dans tous les domaines. L’arbre est jugé par

les fruits, il est mauvais. Notre vie spirituelle et notre vie

matérielle languissent parce que des lois saintes et profondes ont été

violées. Mais il ne suffit pas d’être désenchanté, ni même de demander

du changement. Nous avons essayé de l’indiquer en parlant de la jeunesse

réactionnaire. A quoi servirait-il à la société de se jeter subitement

d’un excès dans un autre? Ce serait vouloir se guérir d’une mutilation

par une mutilation d’un genre différent. Le monde où la réaction nous

invite à entrer, pour nous reconstituer une santé, a fait ses preuves,

lui aussi. L’humanité n’a pas attendu ce siècle pour découvrir qu’elle

s’y trouvait à l’étroit, et même qu’elle y étouffait. Il est impossible

que les leçons de l’histoire soient oubliées par la jeunesse

intelligente, au point de rendre probable un mouvement général de

réaction. Il suffit d’ailleurs d’observer ce qui se passe, pour se

convaincre que les tendances réactionnaires proprement dites ne se

rencontrent qu’à l’état d’exception, en dehors des milieux spécialement

créés pour les faire naître et les cultiver.

Les jeunes gens indépendants, profondément travaillés par les questions

actuelles, en cherchent une solution moins étroite et moins illusoire.

Quelques-uns, de jour en jour plus nombreux, commencent à comprendre

que, s’il y a un moyen de nous sauver, c’est de nous rapprocher de la

vie normale, de retourner aux bases, aux choses élémentaires, en prenant

le bien au près et au loin, dans le présent et le passé, partout où il

s’en trouve une parcelle, en renonçant aux tendances exclusives et aux

intérêts de parti, pour redevenir simplement des hommes.

Dans cette voie qu’une partie de notre jeunesse se dispose à choisir,

elle a eu ses devanciers. Il était impossible que l’état de choses qui

s’étale dans le monde, depuis tant d’années, n’eût pas frappé certains

esprits. Pouvait-il, à la longue, échapper à ceux qui pensent et vont au

fond des phénomènes, que le matérialisme scientifique, l’industrialisme,

le militarisme, l’utilitarisme, tout cet ensemble de produits que la

réaction affecte de mettre sur le compte de l’esprit moderne, en étaient

la plus brutale négation? Ce n’était pas possible. Il est arrivé ce qui

devait arriver. Des hommes, par qui les contradictions de ce siècle ont

été ressenties avec une grande énergie, n’ont pas cessé un instant de

les signaler, de flétrir les excès dans l’idée et dans le fait, et de

maintenir au sein des heures les plus difficiles le drapeau de la

dignité humaine, de la sainteté des choses de l’âme, de la haute

autorité de la conscience, de toutes ces réalités que la conception

soi-disant positive de l’existence, aussi bien que le vieil

autoritarisme traitent de chimères. Pour ne citer, parmi cette phalange,

que deux grands noms, je choisirai ceux d’Edgar Quinet et de Michelet,

véritables prophètes de l’esprit moderne. Un flot de littérature de

toutes nuances a couvert leurs voix; mais ce qu’ils ont dit est aussi

vrai que de leur temps, plus vrai même, car il semble que la vérité

devienne plus éclatante à mesure qu’on fait des progrès dans le faux.

Ces hommes, moins que personne suspects de dénigrer la science ou la

démocratie, n’ont cessé pourtant d’en signaler les abus et les écarts,

tout en s’insurgeant contre le vieux monde autoritaire. Ils avaient

appris à l’école de l’histoire le respect de l’âme humaine, dans

l’intégrité de ses aspirations et de ses droits, la haine de toutes les

tyrannies, et c’est pour cela que leur parole respire une sorte de haute

équité, résultat de l’harmonie qui s’était faite en eux. Ils avaient

trouvé ce chemin d’or du milieu, si malaisé à tenir, autour duquel

terreur et les excès font sans cesse osciller les sociétés, du

scepticisme à la foi aveugle et de l’anarchie au despotisme. La

direction qu’ils ont indiquée est celle où il faut chercher la solution

des problèmes qui nous tourmentent. Il va sans dire que je parle de la

direction générale, et ne viens pas proposer ici de jurer sur les

paroles de quelqu’un.

Voici d’abord une parole d’Edgar Quinet, bien touchante comme

préoccupation d’avenir: «L’abeille prépare d’avance la pâture à la larve

près d’éclore. Faisons comme l’abeille. Préparons la substance du monde

qui va naître et mettons-la à côté de son berceau.» Dans le même livre,

_l’Esprit nouveau_, nous lisons: «Quand je vois la tempête qui emporte

les générations actuelles, et l’espèce de délire dont toute âme est

saisie, je me dis que ce n’est pas l’effet d’une trop grande ambition de

désirer rendre équilibre à tant d’esprits déchaînés. L’époque qui

contient de si grands maux, en contient certainement aussi le remède. Il

existe, il est sans doute près de nous, peut-être là, caché sous

l’herbe.»

«Celui qui navigue dans la tempête, se fait quelquefois attacher au

grand mât du navire, pour ne pas être emporté par les vents. Moi aussi

je me suis attaché à ce que j’ai trouvé de plus solide autour de moi,

aux idées, aux vérités qui nous survivront à tous...»

«Que nous faut-il aujourd’hui pour achever de sortir de l’abîme? Une

heure de sincérité.»

Copions encore une page de Michelet qui semble être écrite d’hier, tant

elle résume bien la situation actuelle:

«Un fait est incontestable. Au milieu de tant de progrès matériels,

intellectuels, le sens moral a baissé. Tout avance et se développe; une

seule chose diminue, c’est l’âme.

«Au moment vraiment solennel où le réseau des fils électriques, répandu

sur toute la terre, va centraliser sa pensée et lui permettre d’avoir

enfin conscience d’elle-même, quelle âme allons-nous lui donner? Et que

serait-ce si la vieille Europe dont elle attend tout, ne lui envoyait

qu’une âme appauvrie?

«L’Europe est vieille et elle est jeune, en ce sens qu’elle a contre sa

corruption les rajeunissements du génie. Elle seule sait, voit et

prévoit. Qu’elle garde la volonté, et tout est sauvé encore.»

* * * * *

Cet esprit, heureusement, sans avoir jamais cessé d’y agir, recommence à

souffler avec une vigueur nouvelle dans notre enseignement national, à

tous ses degrés.

Il se fait là un travail lent et profond dont les signes heureux vont en

s’accentuant. Je n’en veux pour preuve que certains passages de discours

que je citerai, en faisant tous mes vœux pour qu’ils deviennent féconds

dans la pratique.

Voici, en premier lieu, des extraits de deux discours de concours

généraux, 1890 et 1891, du ministre de l’instruction publique, M. Léon

Bourgeois.

Dans le premier de ces discours, l’orateur, après avoir caractérisé les

différents systèmes pédagogiques de notre passé national, s’exprime

ainsi:

«Notre pédagogie sera certainement plus large. Rien de ce passé ne lui

est ni étranger ni inutile. Un grand philosophe français définissait

ainsi, il y a quelques jours à peine, le but de notre enseignement: «Il

doit transporter l’évolution humaine, en ce qu’elle a de meilleur, dans

l’esprit de l’individu.»

«Tous les états philosophiques, dont nous avons rappelé la succession,

ont préparé l’esprit de l’humanité moderne; tous les procédés de culture

ont eu de même leur utilité partielle, et notre tâche doit être de

reconnaître et de conserver ce que chacun d’eux peut avoir encore de

profitable pour la formation et le développement d’un esprit

contemporain.»

Le discours de 1891 accentue le précédent, marquant ainsi la fixité et

l’énergie de la tendance.

«Ayez un idéal! Un idéal, ce n’est pas seulement, au milieu de

l’atmosphère étouffante de l’égoïsme des hommes, un souffle d’air pur

qui ranime et vivifie, au-dessus des doutes de l’existence quotidienne,

une lumière qui guide et qui sauve, c’est quelque chose de plus que tout

cela et que je voudrais dire d’un seul mot: avoir un idéal c’est avoir

une raison de vivre.

«Messieurs, nous préparons cette jeunesse, non pour telle ou telle

carrière, mais pour la vie. Si donner à l’homme un idéal, c’est donner

une orientation à toute son existence, une raison et un ressort à tous

ses actes, nous reconnaissons là le but dernier de l’éducation, le

devoir le plus haut du maître...»

«Messieurs, il y a un an j’essayais de vous montrer combien il est

nécessaire à l’Université d’avoir une pensée commune, une unité de

doctrine pour la formation de l’intelligence de la jeunesse française.

Combien plus nécessaire encore est cette unité de doctrine dans l’œuvre

de l’éducation morale, si l’Université veut répondre à son objet

véritable, si elle veut être ce qu’elle doit être, ce que le pays lui

demande d’être, le foyer où viennent se concentrer tous les mouvements

de la conscience nationale, pour se réfléchir sur chaque génération

nouvelle et donner ainsi impulsion et la vie à la conscience de chacun

de ses enfants.

«Quand je parle de cette unité de doctrine, ai-je besoin d’ajouter qu’il

ne s’agit point d’imposer aux esprits un système philosophique et de

promulguer je ne sais quel dogme métaphysique sur la nature du bien et

du mal? L’Université républicaine respecte toutes les croyances et donne

l’exemple de la tolérance à ses adversaires les plus intolérants. Mais

quelque opinion que l’on professe sur les problèmes éternellement posés

à l’esprit limité de l’homme, l’idée du bien existe, et, comme l’a dit

un grand philosophe français, cette idée est un fait, et ce fait est une

force. Et depuis que les hommes sont en société, cette force n’a cessé

d’agir sur le monde pour adoucir la violence, abaisser les inégalités,

substituer la justice à l’arbitraire, la liberté à la contrainte, la

solidarité à l’hostilité, élargissant sans cesse la sphère des devoirs

de chacun des êtres conscients vis-à-vis de tous, et, malgré les retours

en arrière, malgré les défaites partielles de la vérité et du droit,

malgré les apothéoses passagères de la force, rapprochant chaque jour

l’humanité d’un état supérieur de paix, d’équilibre et de

réconciliation.»

C’est le souci légitime de l’avenir qui perce partout dans ces paroles.

Quand on est aux prises avec les problèmes de l’éducation, le vide de

certaines doctrines vous apparaît mieux qu’ailleurs. Pour expérimenter

la qualité d’un système de philosophie, ou même de n’importe quels

principes de pensée et de conduite, il suffit de se rendre compte de

leur vertu éducatrice. Tout ce qu’il est impossible d’enseigner

hardiment à la jeunesse ne vaut rien. Il était donc très naturel que les

hommes chargés de la responsabilité d’une forte éducation nationale

finissent par se poser des questions comme celle-ci:

«De quoi vivront nos successeurs, s’ils ne croient plus à rien,

n’espèrent plus rien, ne respectent plus rien? Qu’est-ce qui les

maintiendra, les consolera, leur donnera la force de vivre et de mourir

en paix?»

Nous sommes des hommes comme l’étaient nos pères. Malgré tous les

changements extérieurs, notre cœur a les mêmes besoins que le leur.

Est-il possible que ce qui les inspirait ait disparu du monde? Sans

doute les formes des conceptions ont changé, l’interprétation de

l’univers s’est modifiée. En face de certaines croyances nous sommes

obligés, au nom de l’expérience, de protester et de nous récuser. Nous

aussi nous avons notre _non possumus_. Mais sous les formes caduques

d’autrefois, n’y a-t-il pas des réalités permanentes dont nous pourrions

faire notre profit?--Rien ne rend industrieux comme la nécessité, ni

chercheur comme la faim. La maigreur effrayante de notre vie spirituelle

nous a inspiré des réflexions salutaires. On a donc recommencé à

regarder vers le passé, non plus dans un esprit servile, mais pour en

saisir l’âme et le voir vivre. Et ce passé qui semblait disparaître dans

les brumes, s’est soudain éclairé d’un jour nouveau. En le voyant, lui

aussi, arriver à la vérité par détours et par tâtonnements, se

constituer pièce à pièce sa patrie spirituelle, nous l’avons mieux

compris que ceux qui nous en présentent en bloc la figure héraldique et

après tout froide. Sous ces formes rigides nous avons retrouvé la vie,

la chaleur, la fraîcheur des choses qui naissent et se développent.

Ainsi rapprochés de nous, par ce commerce intime auquel l’histoire nous

initiait, les pères nous donnaient le conseil qui résume toute paternité

spirituelle: _Joignez le meilleur de ce que vous avez conquis à ce que

nous vous avons légué de meilleur, et vous vivrez et reconstituerez une

patrie à l’esprit._

* * * * *

Des préoccupations analogues à celles que nous venons de signaler

travaillent une élite de notre jeunesse. Tandis que la masse continue à

se laisser aller à la dérive du courant réaliste, quelques-uns en sont

sortis et regardent vers d’autres horizons. La vie actuelle est dure à

la jeunesse qui pense. Elle lui offre tant de choses pour la déconcerter

et si peu pour l’affermir. Sur les ruines des vieilles choses et parmi

les matériaux encore inachevés de l’édifice futur, au milieu du choc

discordant des tendances, entourée de souffrances sociales, de

phénomènes de barbarie que ce temps traîne derrière lui comme des

lambeaux hideux sous un manteau de roi, cette jeunesse a connu de bonne

heure l’anxiété du lendemain. Le spectacle des hontes, des folies, des

étroitesses, des abus de la force brutale, des intérêts en conflit, de

toute la grande bataille des hommes et des choses, lui a inspiré de

nobles dégoûts et lui a laissé au cœur un immense désir d’équité et

d’apaisement.

Ce désir se manifeste dans l’orientation intellectuelle par une

curiosité ardente et bienveillante de toutes les manifestations de

l’esprit humain. Ils sont arrivés--chose bien rare, je crois, chez les

jeunes gens, mais qui est un signe des temps--à ne plus croire que la

vérité puisse être enfermée dans une formule, mais qu’il y a un peu

partout où l’homme a pensé, cherché et souffert, des choses

intéressantes et des choses vraies. Sans doute cette tournure d’esprit

rappelle les curiosités multiformes du dilettantisme; mais elle est tout

aussi souvent un indice de cette réserve discrète, de cette soif de

s’éclairer qui est la disposition la plus favorable à la recherche de la

vérité. Dans un toast récent, le président actuel de l’Association des

étudiants a dit un mot qui caractérise cette manière d’être et qui

tranche d’une façon si réjouissante sur l’esprit de parti.

«Notre association n’est point de celles où l’on voit s’enrôler sous des

drapeaux éphémères des ambitions de coterie et des passions de parti.

Elle poursuit lentement, mais sûrement une œuvre qui est toute de paix

et de science. Elle a au plus haut point le respect de la conscience

individuelle; elle laisse à chacun l’intégrité de son trésor moral

intime, de ses croyances politiques ou religieuses. Elle n’est ralliée à

aucun parti, à aucune secte. Elle tient à rester avant tout, sans

distinction d’étiquette, la jeunesse française et, dans la jeunesse

française, la jeunesse universitaire. Nous sommes et voulons rester des

étudiants, c’est-à-dire des jeunes gens fidèles à l’esprit scientifique,

qui est un esprit de tolérance désintéressée, et à l’esprit

démocratique, qui est un esprit de justice et de bonté. Nous n’avons que

deux grands soucis qui nous soient communs: le souci du plus grand

développement intellectuel possible et le souci de l’amélioration

sociale, car le premier forme l’individualité et le second la purifie.

Au-dessus des croyances qui divisent, il y a les aspirations qui

rapprochent: ce sont celles-là que nous préférons[6].»

[6] H. Bérenger, _Banquet de l’Association 1891_.

Pour dessiner davantage le trait dominant de cette jeunesse qui est une

respectueuse indépendance, je dirai qu’elle aime la science, qu’elle la

considère comme une des colonnes de l’humanité, qu’elle sait ce que nous

lui devons et ce qu’on peut espérer de la sûreté de ses méthodes.

Volontiers elle applaudit à des paroles comme celle-ci:

«Sans doute le temps revisera, il ruinera peut-être de fond en comble

quelques-uns des résultats acquis par la science contemporaine; nos

systèmes de synthèse ne dureront peut-être pas plus que n’ont duré ceux

de nos devanciers. Mais nos méthodes d’analyse, notre vue rationnelle du

monde, l’orientation générale de l’esprit scientifique, ce sont là des

acquisitions qui ne peuvent désormais périr que dans un effondrement

total de la civilisation. Cette conviction est devenue le fond même de

notre entendement; tout ce que nous rebâtirons, nous le rebâtirons sur

ce tuf inattaquable[7].»

[7] M. de Vogüé, _Banquet de l’Association 1890_.

Mais, en même temps, elle se rend compte des limites de la science et de

ses impuissances: «Il faudra avant tout reconnaître que ni la science ni

la démocratie ne se suffisent à elles-mêmes, que, privées d’un principe

supérieur qui les concilie, elles ne sont que des forces barbares et

aveugles. La science ne se suffit pas à elle-même: à quoi aboutissent en

effet les suprêmes généralisations scientifiques si ce n’est à cette

notion du _mouvement_, incompréhensible elle-même sans la mystérieuse

notion de _force_, c’est-à-dire sans une notion purement psychologique?

Il y a à l’origine de toute la science moderne un postulat emprunté à

l’esprit lui-même. La démocratie, elle non plus, ne se suffit pas à

elle-même: elle ne serait qu’une lutte sauvage de classes et d’intérêts,

si elle n’était dominée par l’esprit de justice et de charité. C’est

donc, en dernière analyse, l’esprit qui doit diriger l’évolution

moderne, et dans l’esprit, son principe suprême, le plus actif et le

plus fécond: l’amour[8].»

[8] H. Bérenger, _Bulletin de l’Association, févr. 1890_.

Il y a au fond de cela une grande sincérité et un grand esprit de

justice. Des entretiens nombreux, des coups de sonde donnés dans toutes

sortes de milieux studieux, ainsi que la lecture de ces productions

éphémères et variées qui remplissent les journaux et les revues des

jeunes, m’ont fait constater que ces tendances n’étaient pas isolées.

Une orientation nouvelle s’accuse nettement.

On peut entendre maintenant, entre jeunes gens préoccupés des choses de

l’esprit, railler ces deux déesses terribles, l’analyse et la critique.

Non pas que l’esprit de discernement soit honni et qu’après avoir

méconnu le mystère on tombe dans l’excès contraire qui est de

méconnaître les droits de la raison et du jugement. Mais on se rend

compte que la critique pratiquée au point de vue des sciences positives

et appliquée, à tort et à travers, à tous les domaines de l’esprit,

devient une aberration. Pratiquer le jugement de cette façon c’est

manquer de jugement. Il faut ouvrir chaque serrure avec la clef qui lui

convient.--Une certaine critique arriverait tout simplement à supprimer

l’histoire par sa façon de concevoir la certitude historique, comme elle

arrive à supprimer les réalités intérieures par son obstination à

n’appeler un fait, que ce qui tombe sous le sens matériel. Cette grande

vérité si magistralement proclamée par H. Lotze: _Le rôle du mécanisme

dans le monde est aussi universel qu’absolument subalterne_[9], se fait

lentement jour dans les esprits.--L’analyse à outrance qui avait fini

par provoquer dans la jeunesse de véritables maladies, voit diminuer son

prestige. Elle a beau s’appeler inexorable, son charme est rompu pour

plusieurs. Ils ne se sentent plus en face d’un monstre aux cent yeux,

qui voit tout, scrute la moelle et les os, mais en face d’une prétention

gratuite et quelquefois ridicule. Ils ont l’irrévérence de trouver que

ces analyses où l’on aligne en formules et par quantités, de quoi nous

sommes faits, comment nous sentons, pensons, vivons, ne sont la plupart

du temps que du déchiquetage ou de la prestidigitation. Ainsi nos

enfants analysent leurs polichinelles, ainsi d’habiles artistes font

sortir des montagnes de choses d’un chapeau. Pour avoir le droit de dire

qu’on nous a analysés, il faudrait pouvoir nous refaire après nous avoir

décomposés.

[9] H. Lotze: _Mikrokosmos_.

Le temps n’est plus où une connaissance sommaire de notre être matériel

suffisait pour nous expliquer l’homme. Des problèmes sont nés dont ceux

qui appellent la pensée une sécrétion du cerveau, n’avaient aucune idée,

et dont ne se doutent pas les esprits pour qui la psychologie semble se

confondre avec la physiologie. Ce petit mot, _je sais_, jadis encore si

sûr de lui-même et si satisfait, rencontre des incrédules partout. Le

sens du mystère, qui n’est en somme qu’une des formes du sens de la

réalité, s’est réveillé en face de l’inconnu. Que nul ne puisse

expliquer la vie, que nul ne puisse jeter un pont sur l’abîme qui sépare

le mouvement matériel de la pensée, de la plus simple sensation même,

qu’il y ait dans le domaine de tous les jours, où nous nous agitons

pourtant avec aisance des mystères sans nombre, voilà qui maintenant

frappe tous ceux qui réfléchissent. Le respect pour la science n’en est

pas diminué; mais le respect pour l’homme, pour les réalités invisibles,

y a gagné.

* * * * *

Sans doute, il serait puéril de s’abandonner trop facilement à

l’espérance. On remonte péniblement ces côtes d’où l’on était si vite

descendu. Mais le mouvement existe, il est positif, et ce n’est pas la

jeunesse seulement qui en est touchée. Partout des hommes qui cherchent

et pensent, tentent de soulever la chape de plomb sous laquelle

l’humanité ne peut plus se résigner à vivre.

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