Le grand point noir à l’horizon est _l’alcoolisme_. Sans doute son

influence se fait sentir dans toutes les classes de la société; mais

c’est surtout un fléau populaire. Fléau récent, devenu sensible depuis

trente ou quarante ans. L’alcoolisme est un parvenu de la dernière heure

et un parvenu cosmopolite. On ne peut en effet lui attribuer de patrie.

Il s’acclimate un peu partout. Depuis que, par l’hérédité, il a pénétré

dans le sang et la moelle du peuple et qu’il s’est répandu à la campagne

comme à la ville, il a commencé à effrayer d’abord les médecins et les

hommes de loi, et peu à peu tous ceux qui réfléchissent. A l’heure

actuelle, il monte et prend les proportions d’un danger universel. La

race est atteinte dans ses œuvres vives. Les hôpitaux, les maisons de

santé, les prisons rendent tous les jours témoignage à ses progrès. Dans

certaines contrées on ne compte plus les alcoolisés, mais ceux qui ne le

sont pas. Ajoutez à cela que ce que l’on boit maintenant diffère

infiniment de ce que l’on buvait autrefois. Ce n’est pas seulement dans

le domaine des idées que notre temps a connu la fraude. Ses vivres sont

empoisonnés comme sa nourriture intellectuelle et morale. Ce qu’il

absorbe surtout ce sont des boissons à bon marché frelatées avec des

eaux-de-vie de betterave et de pommes de terre dont les gros industriels

de certains pays inondent le globe. On peut bien dire qu’il boit sa mort

et celle de ses enfants. Il empoisonne l’avenir et prédestine les

générations futures au rachitisme, à la folie, au crime. On ne calculera

jamais les conséquences de l’alcoolisme: économiques, hygiéniques,

morales, politiques, sociales. Dans les neuf dixièmes des ruines, des

maladies, des accidents, des crimes, dans beaucoup d’emportements

d’opinions, de désordres populaires, on peut bien dire: _cherchez

l’alcool!_

L’alcoolisme ravage la jeunesse populaire d’une façon effrayante. Il n’y

a presque plus de distraction à laquelle il ne se mêle. Il vient

troubler et tuer la joie saine, gâter les efforts de l’éducation

physique, neutraliser les bons effets des réunions où l’on veut

entretenir la sociabilité et chercher le délassement. Toute assemblée,

toute excursion, quel qu’en soit le but, risque de se terminer en

beuverie. Les mœurs deviennent grossières et le langage brutal ainsi que

les chants.

Jadis la grande ville comptait, pour se refaire, sur le flot de sang pur

venu des champs et de la montagne. Ces réserves elles-mêmes sont

atteintes. Il y a dans nos Vosges, pour ne citer qu’elles, des vallées

reculées où l’eau de source coule à flots, où l’air est pur, où de

mémoire d’homme n’a régné aucune épidémie. Mais l’alcoolisme y règne en

maître. Le nombre d’enfants rachitiques augmente sans cesse. Le désordre

est dans les mœurs, les bourses, les ménages. Le fruit de la vie et du

travail s’en va en fumée. L’alcool est plus terrible que la peste, la

guerre ou n’importe quel fléau naturel. On peut réparer les désastres

extérieurs, on peut même réparer les ruines dans le monde des idées.

Mais comment remédier à un mal qui dévore le sang, le cerveau, le

système nerveux et détruit la base même de la vie?

Parfois, en regardant notre civilisation, plusieurs se sont demandé ce

qui pourrait la menacer. Elle ne peut pas succomber en effet comme celle

de l’antiquité sous une invasion de barbares. Ses ennemis cependant ne

sont pas loin. Ils n’accourront pas du bout de l’horizon comme les Huns

ou les Vandales. Ils sont dans notre sein, et l’alcool en est un des

plus terribles.

Qu’espérer pour demain d’une jeunesse qui s’alcoolise? Une démocratie

repose sur le bon sens public, sur la sagesse et l’énergie des citoyens,

sur l’esprit d’ordre, de travail, d’économie. Pour tous ces biens on

peut tout redouter, tant que progressent l’absinthe et l’eau-de-vie. Nos

barbares à nous, les voilà!

* * * * *

Vous me direz maintenant que j’ai mal commencé un chapitre si sombre en

disant que la vie populaire était une des bonnes choses trop peu

connues. Je tiens à justifier mon dire. Ce que je viens de signaler, ce

sont les verrues, les excroissances, les maladies qui déparent et

rongent la vie populaire. Oui, il est malheureusement vrai que dans le

peuple sain et robuste quelque chose a fléchi. Les meilleurs s’en

rendent compte et le disent autour de la table de famille, ou vous le

confient dans l’intimité, quand la conversation tombe sur ces graves

sujets. Mais malgré tout, la vie du peuple demeure la grande source

d’énergie, de courage, d’esprit de sacrifice, d’où vient sans cesse à la

société un renouveau de force. Ce qui sauve le peuple du néant, c’est la

vie dure, le travail, la peine même. Son existence pratique entretient

en lui le bon sens. Quand on se donne la peine d’y regarder de près, on

est tous les jours témoin de miracles de patience et de fermeté. Les

femmes surtout sont admirables. Il y en a qui portent des fardeaux

surhumains avec un courage simple qui ferait honte aux hommes les plus

endurcis à la souffrance. Certaines mères associent leurs devoirs de

ménage avec des travaux d’ailleurs peu rémunérateurs et n’ont tout le

long de l’année d’autre répit qu’un peu de sommeil. Presque jamais une

distraction. Une sortie, si petite qu’elle soit, est un événement. Quand

la maladie ou un vice du mari vient compliquer l’existence, on peut se

figurer ce qu’elle devient. En vérité que sont les charges des gens

aisés comparativement à celles-là! Quelle vie! Comparez-y les mœurs

frivoles, la morale où tout est superficiel et facile, non pas seulement

des gens oisifs, mais des hommes de pensée légère, qui prennent leur vie

pour une promenade à travers les choses! Comparez-y même la vie reposée

et satisfaite du bourgeois rangé. Quel jugement que cette comparaison!

Il y a telles façons d’être et de penser qui fondent comme beurre au

soleil au contact de la vie populaire avec son austère réalité. Le

milieu populaire est pour la jeunesse une leçon de choses perpétuelle,

très élevée. Bon gré mal gré, ceux qui ont un peu de cœur y deviennent

sérieux.

Et c’est précisément parce que la vie du peuple contient ces précieux

éléments qu’il faudrait la garantir et la sauvegarder. C’est un trésor,

ne l’oublions pas! Nous en rapprocher serait un des meilleurs moyens de

lutter contre ce monde factice qui nous étreint et nous tue. Il faut

fraterniser avec la jeunesse populaire, pour son bien et pour le nôtre.

IX

LA JEUNESSE RÉACTIONNAIRE

En face des difficultés très réelles que nous traversons dans les choses

de l’esprit et que des phénomènes analogues dans les domaines multiples

de la vie pratique rendent plus poignantes encore, les détracteurs de

l’esprit moderne crient au naufrage et conseillent les réactions. Car

l’esprit moderne a ses détracteurs acharnés qui considèrent la crise

actuelle comme la condamnation de toute une série de siècles. Ils

accusent à la fois la science, la liberté civile et religieuse, tous les

mouvements indépendants de l’humanité, dans l’idée comme dans le fait,

et n’espèrent de salut que dans un retour pur et simple au passé. Les

hommes qui partagent ce point de vue groupent autour d’eux une partie de

la jeunesse et, avec une grande énergie et un dévouement admirable chez

quelques-uns, ils essaient de la détacher du présent, de ses

aspirations, pour l’engager à s’inspirer dans le passé et à le faire

revivre. C’est une entreprise titanesque, quand on envisage la somme des

efforts nécessaires et l’étendue du but. Car voici de quoi il s’agit:

Considérer tout le développement moderne tel qu’il est sorti de la

Renaissance, de la Réforme, de la Révolution et de la Science, comme une

erreur colossale, Effacer cette erreur de l’histoire, avec toutes ses

conséquences, et ramener la société au _statu quo ante_.

Rien de ce qui est humain ne doit nous être étranger. Une réaction est

une chose humaine, légitime parfois et utile, à condition qu’elle soit

maintenue dans ses limites qui ne sont autres que le droit commun. Je

déclare donc que je n’ai aucune antipathie préconçue contre le mouvement

dont je parle. Le bien n’est jamais affermé en monopole à une seule

tendance de l’esprit; il est répandu un peu partout. Et le bien qu’il y

a dans les réactions, c’est de nous donner à réfléchir. En général ce

qui n’a plus aucune raison d’être, meurt. Lorsque beaucoup d’esprits,

parmi lesquels des hommes d’une grande valeur morale, s’entendent pour

une certaine direction à prendre, il y a, dans l’état de choses où ils

vivent, des motifs profonds qui déterminent cette coalition. Que

d’autres viennent mêler à l’entreprise des arrière-pensées de domination

ou d’intérêt matériel, cela ne doit pas nous empêcher de reconnaître la

sincérité des premiers. Pour trouver la vérité, il faut rester juste. Je

trouve donc naturel qu’aux époques de crise caractérisées par une

incessante inquiétude, nous soyons hantés par ce grand passé où

l’humanité semblait avoir trouvé son verbe qu’elle remettait comme un

viatique à tous ses enfants; où la pensée comme la vie venaient se

couler d’elles-mêmes dans les formes stables d’un moule d’airain. Tant

de solidité et de paix dans la sécurité, tente des générations qui sont,

comme la nôtre, aux prises avec tous les vents et tous les flots. Je

conçois les lassitudes mortelles qui jettent les penseurs aux abois dans

les bras d’un dogme immuable. Je conçois mieux encore les regrets et les

indignations qui saisissent les hommes de foi attachés aux saintes

traditions, aux espérances, aux consolations, à l’adoration que la

religion résume, lorsqu’ils voient toutes ces choses traitées de vieux

rebut et foulées sous des pieds stupides ou profanes. Et ces regrets je

les concevrais encore en face des négations, même respectueuses, d’une

science matérialiste. Au fond il y a là de grands trésors à défendre et

à sauvegarder. Il faudrait se mettre de propos délibéré en dehors des

faits, en dehors de l’humanité et de tous ses intérêts, pour le

méconnaître.

La grosse affaire est de savoir si l’entreprise ne dépasse pas le but et

les forces humaines.

Je crois pour ma part qu’elle dépasse le but et par conséquent se nuit à

elle-même en niant les progrès et le bien sortis de l’esprit de

tolérance, de justice, de science qui est l’esprit moderne; qu’elle

commet une grande injustice en confondant cet esprit avec l’athéisme, le

réalisme et le désordre.

D’autre part je suis persuadé qu’aucune puissance humaine individuelle

ou collective ne peut ressusciter le passé tel quel.

C’est avec de grandes appréhensions pour elle-même et l’avenir des idées

qui lui sont chères, que je vois une jeunesse nombreuse se laisser

enrôler dans une œuvre qui consisterait à supprimer quatre siècles de

vie humaine et à leur substituer un état de choses disparu. D’abord il

faudrait nous empêcher d’être les fils de ce temps que nous voulons

effacer. Son sang coule dans nos veines, ses maux sont les nôtres, nous

profitons de son bien. C’est à travers lui que nous nous rattachons au

passé par la filière des successions. Nous ne pouvons pas descendre des

aïeux de nos aïeux directement. Entre eux et nous, il y a les

générations intermédiaires dont nous portons les traces dans chaque

fibre de notre corps et dans chaque parcelle de notre pensée. Être un

homme du passé est aussi impossible que d’être le fils de son

arrière-grand-père. Il nous est déjà fort difficile de nous mettre tant

soit peu à la place des ancêtres afin de les comprendre et de les

apprécier. Nous avons d’autres règles de jugement, d’autres moyens

d’observation, d’autres hérédités intellectuelles. Le monde pour nous,

en bien des points, est autre que pour nos anciens. Mais revivre leur

vie maintenant, rentrer dans leurs cadres de mœurs, d’idées,

d’imagination, équivaudrait à reconstituer, avec ce qui nous en reste,

une faune disparue, pour la faire vivre et l’acclimater parmi nous. Plus

j’y pense, plus il me paraît évident que vivre dans le quatorzième

siècle est aussi difficile à un homme du nôtre que de vivre dans le

vingt-deuxième.

Nous sommes là en présence d’un ensemble très complexe de problèmes dont

le moindre réclamerait, pour sa solution, des puissances plus

qu’humaines. Mais il y a surtout un très intéressant et très grave

problème psychologique étroitement lié à la genèse des convictions et de

la foi. Lorsqu’on dit à la jeunesse actuelle: Le monde se perd depuis

plusieurs siècles, il faut retourner sur nos pas. Revenons au giron de

l’Église, seule dépositaire de la vérité, de l’autorité spirituelle, et

par conséquent aussi du pouvoir extérieur, voici ce qu’on lui demande:

Un effort de volonté pour admettre en bloc la somme de saint Thomas

d’Aquin. C’est peut-être dur, dit-on, mais que voulez-vous, nous sommes

si malades, et cela seul peut nous guérir!

Je nous suppose décidés à suivre le conseil. Nous faisons un effort de

volonté pour croire en bloc; nous avalons le remède malgré nos

répugnances. Cela suffit-il? Non. Cette foi que nous adoptons ainsi, va

rester inerte. Aucune certitude, aucune vie n’en jaillira. Elle n’agira

pas plus qu’une médecine qui resterait dans l’estomac telle quelle, sans

être assimilée et digérée. Si donc cet ensemble de doctrines qu’on nous

présente à adopter, doit servir, il ne suffit pas de l’absorber, il faut

nous l’assimiler. En pénétrant dans un organisme intellectuel et moral

comme le nôtre, le passé y subira une vraie digestion. Notre pensée le

traitera d’après ses méthodes, ses lois intimes, le soumettra à

l’expérience, à l’examen, lui demandera en un mot de se justifier. Oh!

loin de nous l’idée d’exiger une _foi démontrable_! Une idée pareille ne

peut venir à quiconque possède le moindre sens du mystère et de

l’infini. Autant vaudrait demander une montagne de poche ou un océan

portatif. Mais si les réalités de la foi ne sont pas de celles que

l’intellect mesure, pèse et aligne comme des quantités arithmétiques, il

faut du moins que celui qui veut les posséder entre en communion avec

elles. La foi n’est pas comme une monnaie qu’on met dans sa bourse. Pour

nous appartenir, elle a besoin de renaître à travers notre vie, à

travers notre conscience, et de se transformer en conviction

personnelle. Autrement elle reste dans l’esprit à l’état de corps

étranger.

Il ne suffit pas de dire: «Tout va mal. Si nous pouvions croire,

espérer, adorer comme nos pères, tout irait bien, donc reprenons leurs

croyances.» Ce qu’il faut, c’est d’être convaincu comme ils l’étaient,

et pour être convaincu il faut avoir été gagné librement par des motifs

de l’âme et de la conscience; il faut que la vérité ait trouvé en nous

un terrain pour y reposer. En un mot, la foi volontaire est un leurre.

On ne croit pas parce qu’on veut, mais parce qu’on ne peut autrement. La

foi volontaire repose tout entière sur un effort de l’homme, comme le

monde de l’antique mythologie sur les épaules d’Atlas. Ce n’est pas là

la foi qui sauve et vivifie et à laquelle, en somme, nous demandons de

nous porter nous-mêmes. Celle-ci ne peut être que le résultat de

l’expérience.

Supposons un homme absolument dévoué, convaincu que le monde est perdu,

s’il ne rentre pas avec sa pensée et sa conduite pratique dans le cadre

serré des traditions autoritaires, mais un homme détaché intérieurement

de la vieille foi. Que cet homme convaincu de l’utilité pratique d’une

foi qu’il respecte mais qu’il ne peut pas s’assimiler, adopte cette foi

pour la forme, souffre même pour la défendre et finisse par mourir pour

elle, dans l’espoir que son sacrifice fera au moins croire à d’autres ce

qu’il n’a admis, lui, que d’une façon mécanique. A quoi ces efforts et

ce martyre serviront-ils? On croira à la bonté, au triomphe de l’amour,

aux choses saintes et humaines qui ont fait affronter la mort à un homme

de bien; on croira peut-être à la personne du martyre, mais non à sa

doctrine. Pour communiquer celle-là, il eût fallu qu’elle vécût en lui:

Le feu seul allume le feu.

Voilà le secret de l’impuissance de bien des champions du passé.

D’ailleurs la réaction qui s’offre pour remplacer l’esprit moderne,

dépasse de beaucoup la limite de ce qu’il est permis de dire quand elle

parle au nom du passé. Elle n’est, ni tout le passé, ni tout le passé

religieux, ni tout le passé chrétien. Ses champions représentent

quelques étapes de ce passé condensées en règles de vie, et quelques

formes de la pensée religieuse condensées en doctrine. Mais il s’est

développé, dans les vastes régions de la vie religieuse, des flores

d’une richesse inouïe que l’Église n’a pas cultivées. Dans son propre

jardin, il a poussé des arbres qu’elle a essayé d’arracher, et d’autres

auxquels, après les avoir mutilés d’abord, elle a fini par emprunter

leurs fruits. L’humanité devra-t-elle se priver de tout le bien que le

passé spécial dont il est question n’a pas fait? Et le mal que ce passé

a fait, faudra-t-il l’oublier et s’y résigner de nouveau?

Si la question se présentait ainsi: D’une part le matérialisme

scientifique, le scepticisme, l’ensemble des négations qui dépouillent

l’humanité de sa noblesse, le désordre et l’incertitude; d’autre part

toute la foi, toute l’espérance, toutes les vertus, ce serait différent.

Il ne faudrait pas hésiter un instant. Ces résultats pratiques seraient

à eux seuls les preuves les plus irrécusables de la vérité d’une

tradition. Mais la question ne saurait se poser ainsi. Que si,

néanmoins, on se permet de la poser ainsi, on commet une mauvaise

action. On manque de respect d’abord à la jeunesse qu’on éduque et qui

vous croit sur parole. On manque de respect ensuite à la vérité, en ne

reconnaissant pas le bien qu’ont fait les autres. En somme, pour se

grandir on diminue l’humanité, et par conséquent on se diminue soi-même.

Plus de modestie et d’impartialité rendrait les champions du passé

infiniment plus forts. Que ne prennent-ils auprès de ce passé qui est

leur fief héréditaire une grande et salutaire leçon?

Ce monde aujourd’hui cristallisé, momifié, a été le plus vivant, le plus

changeant, le plus susceptible d’adaptation dont l’histoire nous

conserve l’exemple. Il a su se mettre au niveau le plus élevé de la

culture antique, et descendre aux plus humbles comme aux plus ignorants.

Les Grecs et les Barbares l’ont trouvé également familier. Il était à

son aise dans la domination comme dans la servitude; dans l’opulence

comme dans la misère. Il a parlé toutes les langues, marché sur toutes

les routes, et son cœur a battu pour tout ce qui fait vibrer l’âme des

hommes. Aussi quelle vie, quelle popularité, quelle incomparable

puissance sociale! Il n’a commencé de perdre une partie de son influence

que lorsqu’il s’est enfermé dans l’égoïsme, la routine, l’immobilité. A

mesure qu’il s’est isolé de la grande vie des peuples, la vie s’est

retirée de lui. Aussi n’y a-t-il qu’une espérance pour ceux qui admirent

et aiment sincèrement ce grand passé, c’est de l’imiter dans ce qu’il

avait de meilleur et de plus humain. Il faut vous élargir, vous

transformer, pratiquer le renoncement dans une large mesure, cesser

d’être à l’arrière-garde des idées, même religieuses, et aller de

l’avant, résolument, la main dans la main, avec quiconque aime les

hommes et prie sur la terre.

* * * * *

Tout ceci est dit avec la supposition qu’une réaction soit sérieuse et

loyale. Mais il y a d’abord une réaction qu’il nous est impossible de

considérer comme sérieuse. C’est cette sorte de dilettantisme religieux

qui fait que certains jeunes esprits se complaisent maintenant dans

toutes sortes de vieux symboles, sans être pour cela plus croyants, et

surtout sans songer à faire de leur religiosité un principe de

sanctification et de bonne vie. Ils cherchent dans la religion des

jouissances esthétiques, archéologiques. Ils suspendent dans leur

chambre de vieilles chasubles, des figurines de saints, jouent à la vie

monacale, s’imprègnent délicieusement du parfum de l’encens, du murmure

des prières, de la musique sacrée, de la douce et paisible lumière que

tamisent les vitraux des cathédrales, et croient faire grand honneur aux

hommes religieux en leur disant qu’ils possèdent des évangiles et des

livres d’heures reliés en très vieux parchemin, portent des crucifix

cachés sur leur poitrine et trempent leurs doigts dans l’eau bénite. On

appelle cela aussi, en roulant des yeux mystérieux, une réaction.--Une

réaction cela! Ne jouons pas avec les mots ni surtout avec les choses

saintes! Il ne suffit pas de manger dans de la vaisselle d’évêque ou de

boire son vin dans un calice pour se réclamer du christianisme. La

religion pour vous est comme ces vieux meubles graves et sévères dans

lesquels notre temps, par un singulier contraste, aime parfois à

encadrer la légèreté de ses mœurs et la futilité de ses conversations.

C’est un bibelot, voilà tout. M’est avis qu’on l’honore davantage en la

combattant qu’en lui rendant de si bizarres hommages.

* * * * *

Mais que dire d’un autre genre de réaction, de celle qui ne serait

qu’une manœuvre politique sous le manteau de la morale et de la

religion? Il faudrait la stigmatiser comme la pire des profanations et

la dernière hypocrisie. Autant toute conviction sincère et même toute

foi volontaire nous est sympathique, autant cette spéculation impie avec

les choses sacrées nous inspire d’horreur. Car la foi ici n’est qu’une

servante, une esclave, exposée aux pires traitements. Si quelque chose

peut contribuer à la faire mépriser, c’est bien cette promiscuité

déshonorante avec les intrigues et les roueries des politiciens. Une

jeunesse qui serait élevée dans cet esprit ne pourrait au fond être que

sceptique. La foi ne peut être vénérable que lorsqu’elle est

désintéressée, miséricordieuse, et que celui qui la professe, est prêt,

pour elle, à tous les sacrifices. Le jour où l’ambitieux s’en sert pour

se pousser dans le monde, et où l’homme du peuple lui fait tendre la

main pour un morceau de pain, ce n’est plus la foi, c’est quelque chose

qui n’a plus de nom, mais qui est plus triste et plus affreux que le

néant.

* * * * *

Il nous reste à nous expliquer sur une réaction purement politique, sans

arrière-pensée religieuse ni philosophique, sorte de restauration du

pouvoir arbitraire, régime de sabre et de crosse, destiné à maintenir

les appétits en respect, et prôné par certains jeunes énergumènes que

les prétentions démocratiques agacent. _Oderint dum metuant_,

disent-ils, citant une parole célèbre qu’a traduite en action pendant

plus de vingt ans, celui qu’il est convenu d’appeler le vieil apôtre de

la Force. Je ne crois pas au succès d’une réaction de ce genre, ni en

France ni ailleurs. La première condition d’un despotisme fort, c’est

qu’il croie en lui-même. Il faut que, sans broncher ni sourciller, il

aille jusqu’au bout, marchant sur les volontés et les cœurs avec

l’allure impitoyable d’un rouleau d’airain. Or, la secrète faiblesse des

pouvoirs despotiques de ce temps est qu’ils ont perdu la foi en

eux-mêmes. L’esprit moderne les a contaminés malgré eux. Il a ébranlé de

même le cœur des masses. Privée ainsi de son double appui; discréditée

auprès de ceux qui l’exercent et de ceux qu’elle doit réduire, la Force

perd du terrain de jour en jour. Cette grande contemptrice des réalités

immatérielles dépend après tout de l’état des esprits. Et cet état,

personne ne peut le modifier à son gré, car il n’est pas le résultat de

l’arbitraire, mais de la nécessité. Il faut bien que chacun soit pénétré

de ceci: _Le trône des puissances de chair s’est écroulé dans le monde

depuis qu’il s’est écroulé dans l’âme humaine._ Le grand fait qui

s’accomplit, à des degrés divers au fond des sociétés civilisées, peu

importe la forme de leur gouvernement, et que n’arrêteront ni les

regrets des uns ni les excès des autres, est l’évolution du pouvoir

extérieur qui repose sur la coercition, vers le pouvoir intérieur qui

est l’autorité morale et repose sur le respect et la conviction. Toutes

les fonctions sociales humbles ou élevées, depuis la paternité jusqu’aux

postes gouvernementaux les plus éminents, subissent une lente

transformation. Une fonction ne suffit plus pour honorer un homme, il

faut que l’homme honore la fonction. Peut-on revenir sur cette évolution

de l’esprit public qui ne consiste pas en quelques phénomènes variables

et de surface, mais touche à l’essence même et se fait sentir dans tous

les domaines? Pour l’admettre, il ne faudrait avoir aucune notion de la

Force des idées. Il serait plus facile de saisir une montagne par sa

base et de la soulever à bras tendus, que de faire bouger une idée

assise d’aplomb sur la conscience et le bon sens de l’humanité et

déposée là, grain de sable à grain de sable, par le travail séculaire de

l’expérience.

Nous concluons donc. Le salut ne saurait être dans une réaction contre

l’esprit moderne. Au lieu de façonner, de passionner toute une belle

jeunesse, de l’isoler du monde dans des intérêts particularistes, de

chercher à l’opposer comme un bélier au temps qui marche et qui marchera

quand même, concluez plutôt alliance avec ce que ce siècle a de bon,

pour lutter contre ce qu’il a de funeste. Si vous avez quelque chose à

lui apporter, faites-le avec désintéressement. Ce sera la meilleure

façon de conserver au monde le bien qui est en vous et pour lequel vous

combattez, et j’ajoute, ce sera la façon la plus chrétienne de remplir

votre importante mission.

X

SENTIERS DE DEMAIN

Je crains que le travail du vingtième siècle ne consiste à

retirer du panier une foule d’excellentes idées que le

dix-neuvième siècle y avait étourdiment jetées.

E. Renan[5].

[5] _Réception_ de M. Jules Claretie.

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