studieuse, quelle que soit d’ailleurs son origine première? C’est
presque toujours le milieu factice et énervant des grandes villes. La
nature y disparaît bien loin à horizon par delà les pavés, les cheminées
et les murs. Il est impossible, avec la meilleure volonté, que dans un
pareil milieu la santé physique ne souffre pas. Chacun sait que la
grande ville est une mangeuse d’enfants. Elle fait en général une
consommation effrayante de vies et de forces et se dépeuplerait
rapidement, livrée à elle-même. Aucun milieu hygiénique ne pourrait être
plus déplorable pour la jeunesse. Tout y est sédentaire, le plaisir
comme l’étude, et en même temps excessif. Le double surmenage des
distractions malsaines et du travail exagéré y a vite raison des plus
robustes santés. L’existence en chambre, les longues veillées, le
mauvais air, tout l’ensemble de cette _vie noctambule_ soumettent l’être
physique à des tours de force que tôt ou tard l’on paie. Mais le plus
triste résultat de la vie artificielle, si ruineuse pour le cerveau et
le système nerveux, a été de supprimer presque totalement la seule chose
capable de nous rendre l’équilibre perdu, à savoir l’_exercice
physique_, le _travail manuel_. Pendant des années, ces deux choses sont
allées diminuant. Une sorte de mépris stupide s’y attachait. Les
exercices du corps, comme certains sports excellents, ont recommencé à
trouver grâce, ces derniers temps; le travail manuel, surtout le travail
de la terre, le plus sain de tous et le plus normal, sont toujours en
discrédit. La jeunesse moissonne aujourd’hui ce que ses aînés ont semé.
Chaque génération nouvelle montre des signes plus frappants
d’énervement. Et déjà des voix nombreuses se sont élevées pour crier au
danger! On commence à les écouter. Mais il est dur de remonter les
pentes. Comment lutter à la fois contre les hérédités, les goûts, les
obstacles du milieu? Le mal saute aux yeux, mais le remède est moins
évident. En somme, notre jeunesse souffre, dans son ensemble, des suites
de la vie factice et anormale.
Il devient même commun maintenant de trouver des jeunes gens qui ont de
l’existence une impression pénible et qui tiennent médiocrement à la
vie, tout en ne se souciant d’ailleurs ni de souffrir ni de mourir. Et
je ne veux pas parler ici de ces blasés qui ont épuisé la gamme des
jouissances, comme d’autres celle des émotions ou des conceptions
intellectuelles, et en sont sortis sceptiques en plaisir, comme ceux-là
le sont en philosophie. Je pense à ces sensibles, à ces hyperesthésiés,
pour qui le rythme même de la vie nerveuse est devenu douloureux, et ne
ressemble pas plus à l’état normal, que ne ressemble au son calme et
ample d’une belle cloche, le bruit irritant d’un timbre électrique. Dans
ces conditions la gaîté et la joie, ces trésors sacrés de la jeunesse,
ne peuvent que pâtir. On arrive insensiblement à être inamusable. La
cause en est d’ailleurs aussi au genre de plaisirs choisis. Presque tous
nos amusements excitent les nerfs au lieu de les calmer. S’amuser c’est
s’agiter. La joie à laquelle on se hausse ainsi est factice et très
fatigante. Au lieu de vous amener à goûter ce que la vie a de bon et de
vous verser cette douce ivresse qui fait que la jeunesse saine et
robuste entend «tinter l’azur et chanter les étoiles», elle vous
prédispose plutôt, par ses réactions forcées, à sentir ce qu’il y a
d’amer au fond du calice. Oh, je sais bien qu’on s’amuse encore çà et
là, et je m’en félicite! On s’amusera toujours tant qu’il y aura du
soleil, des fleurs et de braves jeunes compagnons au cœur non flétri.
Mais en grand, la joie a diminué et j’ai les oreilles pleines du
refrain: _On ne sait plus s’amuser._
Il est grand temps qu’on se préoccupe sérieusement de ces symptômes. A
mon avis, la santé et la joie sont aussi nécessaires à cultiver dans la
vie que n’importe quelle connaissance et quelle qualité. Mais je
reviendrai à ce sujet.
Hélas! comment m’empêcher de penser que pour plusieurs le mal est
incurable. Qu’il me soit permis au moins de donner une vraie larme à
tant de pauvres vies jeunes et perdues, victimes d’anomalies
psychologiques, fanées avant l’âge, à cette jeunesse prédestinée à
tomber de l’arbre de vie, comme se détachent les fruits maladifs. Triste
moisson de tant de semailles d’erreurs et de vices! Ceux-là sont à
plaindre. Ils paient des dettes qu’ils n’ont pas contractées. On peut
les appeler les enfants de douleur du siècle. Mais malheur à nous, si la
pitié qu’ils nous inspirent n’éveille pas en même temps dans nos cœurs
la haine de tout ce qui a causé leur martyre!
VIII
LA JEUNESSE POPULAIRE
La vie populaire est une des bonnes choses qu’on ne connaît pas. Ce qui
en paraît au grand jour ne renseigne que peu ou mal sur le fond. Et
cependant elle aurait besoin d’être largement connue, à cause du bien
qui est en elle et des maux dont elle souffre. L’un et l’autre ont leur
reflet dans la jeunesse populaire. Son sort est essentiellement
différent de celui de la jeunesse studieuse. Elle n’a ni le loisir ni la
culture nécessaires pour se renseigner dans le domaine des idées et des
théories. Le souci du pain, les dures exigences du travail l’arrachent
constamment à elle-même et ne lui permettent pas de s’écouter, de
s’ausculter. L’analyse des idées et des impressions lui est inconnue.
Après les courtes années d’école primaire, son école c’est l’atelier,
l’usine, le bureau ou les champs, et puis surtout c’est l’exemple d’en
haut et la presse à bon marché.
Malgré l’âge tendre où l’école possède l’enfant du peuple et les adieux
trop précoces, il est impossible d’exagérer l’influence de cette
institution. Par sa base large, le nombre d’individus auxquels elle
s’adresse, elle est une grande puissance. Le souci que notre époque a
apporté à l’école populaire sera un de ses mérites aux yeux de la
postérité. L’école primaire est par excellence l’instrument de
l’éducation nationale. Je compte y revenir dans la suite de ce livre.
Pour le moment, je me contente de la signaler comme un des facteurs qui
influent sur la jeunesse populaire et ses idées. Chacun connaît la
ténacité des impressions d’enfance. Elles sont encore plus durables chez
le peuple que dans la classe cultivée où les lectures, les écoles
successives, des influences variées, viennent les contrarier et
quelquefois les effacer.
Une autre part d’influence revient ici aux églises. Une fraction
considérable de la jeunesse échappe, il est vrai, à cette direction,
surtout dans les grands centres. Mais l’influence religieuse n’en reste
pas moins incontestable sur un grand nombre. Combien dure-t-elle? Dans
quelle mesure est-elle entravée par l’indifférence, supprimée par
l’antipathie, cela est difficile à établir nettement. Mais si, dans sa
masse, le peuple n’échappe pas au contact religieux, il ne faudrait pas
en conclure qu’il soit religieux. Il l’est infiniment moins
qu’autrefois. Certaines recrudescences de pratiques extérieures,
encouragées et provoquées dans un but souvent étranger à la religion, ne
doivent pas nous faire illusion sur ce sujet. Le peuple a conçu de la
méfiance à l’endroit de la religion, dont le caractère miraculeux
l’éloigne, et à qui il attribue des arrière-pensées politiques et
sociales. Vaguement ou distinctement, beaucoup se demandent si l’Église
n’est pas du côté des puissants de la terre et des bourgeois fortunés,
contre les petits? Que le soi-disant mouvement de conversion ait
commencé, dans la société contemporaine, par l’aristocratie et soit
descendu de là à la bourgeoisie pour essayer de gagner le peuple, c’est
un indice grave.
Quoi qu’il en soit, l’orientation pratique de la jeunesse populaire
commence très tôt. Elle se fait pendant ces années d’apprentissage qui
sont l’université populaire. La différence ici est grande entre les
facultés. Ce n’est pas la même chose d’être à l’atelier, dans les
bureaux ou aux champs.
Les années d’apprentissage d’un jeune ouvrier d’industrie sont en
général des années très dures. Qu’est l’enfant, à cet âge, pour être
livré tout seul à cet ensemble formidable d’hommes et de machines que
nous présente la grande industrie? Il est si petit, si faible, et les
forces, les influences personnelles, les intérêts matériels qui
l’environnent, sont si grands! Dans cette salle d’usine où les métiers
tournent avec un bruit assourdissant, où l’attention la plus absorbante
est nécessaire pour éviter des accidents, où toute l’intelligence est
concentrée sur l’exécution de trois ou quatre mouvements, l’enfant se
sent insensiblement devenir un rouage parmi les autres. Il se mécanise,
car la machine ne peut s’humaniser. Et lorsqu’il est admis à contempler
cette machine où aboutissent les câbles et les arbres de couche qui font
tourner les métiers sous ses yeux, cette précieuse machine enfermée dans
un lieu particulier, propre, surveillée, soignée et surtout redoutable
par sa force et les dangers qu’elle fait courir, comme l’enfant se sent
petit à côté du monstre de fer qui mange du feu et souvent broie ceux
qui le nourrissent!
Comme il se sent négligé à côté des mécaniques toujours reluisantes, à
qui rien ne doit manquer et qui coûtent si cher! Que vaut-il, lui,
comparativement à elles et aux richesses dont elles sont les
instruments?
Puis, ce sont les rencontres avec les grands, les coudoiements brusques,
les ordres brefs, la brutalité des conversations où il y a de tout, bien
et mal, renseignements concis et impitoyables sur les hommes et les
choses, qui font travailler les jeunes têtes et dont le pêle-mêle forcé
est si difficile à coordonner dans un jugement de jeune homme.
La forme de notre industrie moderne, son développement, les ateliers et
les usines colossales, les grandes sociétés anonymes, l’éloignement
progressif des patrons et des ouvriers, autrefois collaborateurs, tout
cela contribue à rendre la situation de cette jeunesse des ateliers
aussi difficile qu’intéressante.
* * * * *
La jeunesse des bureaux a la vie moins dure, Elle sort du peuple et
appartient par ses fonctions à cette classe toujours grossissante
d’intermédiaires entre l’idée et l’exécution matérielle, le capital et
la main-d’œuvre, le patronat et le prolétariat, que la forme de notre
société a rendue nécessaire. Comme tous les intermédiaires, ceux-ci
participent des qualités et des défauts d’en haut et d’en bas. Le plus
grave inconvénient pour les jeunes employés est leur existence
sédentaire, presque cellulaire, circonscrite à une chaise et un coin de
table, et la nature limitée de leur travail. Les fonctions sont à tel
point divisées que chacun en est réduit à une besogne spéciale, et
tourne comme un cheval en manège. Cela tue l’esprit. Le corps ne s’en
porte pas mieux.
* * * * *
Sous les deux rapports, le jeune ouvrier des champs est mieux partagé.
Ses travaux changent avec les saisons: il est près de la nature et,
quoique livré aux occupations manuelles, il exerce davantage sa
réflexion, par le spectacle qu’il a sous les yeux, par l’attention
toujours nouvelle qu’il est obligé d’apporter à ses occupations
changeantes. Alors que le travail artistique a presque partout disparu
de l’industrie sous la terrible pression de la concurrence économique,
et que les artisans les plus habiles en sont réduits à devenir peu à peu
des machines, le jeune laboureur est resté dans des conditions plus
normales. Il collabore avec la vie générale, met sa main dans le grand
ensemble de la création et, de plus, est entouré de choses qui échappent
au calcul et à la prévision des hommes. Bien qu’il soit, lui aussi,
étroitement serré dans les mailles du filet économique, il ne voit pas
partout ce fatal chiffre qui mesure si misérablement les hommes et leur
travail. Son champ vaut tant sans doute, prix d’achat ou de vente, mais
il vaut encore bien plus pour lui. Il y trouve le plaisir de voir verdir
et mûrir la moisson, le souvenir du père qui a cultivé et soigné la même
terre, une masse de choses enfin qui donnent souvent tant de valeur aux
plus petits riens. Puis il n’est pas perdu dans la foule, il est
quelqu’un et non un numéro, comme le jeune apprenti des grandes usines
et même le jeune employé. Mais d’autre part il subit de loin l’influence
croissante, la fascination de la grande ville. C’est là son danger, car
il risque d’y perdre ce qui le soutient, l’amour de la terre, sentiment
puissant et profond, source d’énergie et de vertu.
C’est ici le lieu de réunir quelques considérations d’ensemble sur le
bagage intellectuel et moral de la jeunesse populaire en général et sur
sa conception de la vie, telle qu’elle nous apparaît dans la génération
actuelle.
Les masses populaires, n’importe où on les étudie, sont profondément
atteintes par le courant réaliste. Les deux ou trois points fondamentaux
qui ont constitué pendant des siècles la base rudimentaire de la
religion et de la morale sont ébranlés chez les uns, ruinés chez les
autres. Dieu, l’âme, la survie, la liberté humaine et la
responsabilité... ceux qui ont gardé ces principes les possèdent à un
degré affaibli. Parmi ceux qui y restent attachés et le témoignent par
des pratiques extérieures, quand on a fait la part de la routine ou de
l’intérêt, il reste un bien faible contingent pour les fortes
convictions. Du grand mouvement scientifique de ce temps, il est resté
au peuple un bien-être matériel plus grand, de plus larges besoins et la
conviction qu’il ne faut compter que sur ce qu’on voit et touche. En
général la jeunesse entre dix-sept et vingt-cinq ans se distingue par le
développement des appétits et la diminution des aspirations. C’est une
chose triste à dire, mais plus j’ai parcouru ce monde particulier, plus
je me suis convaincu du vide immense qui s’est peu à peu creusé dans
l’âme populaire. Il y a des jours où ce qu’on entend et ce qu’on voit
vous amène presque à conclure qu’il n’y a plus rien. Une demi-douzaine
de formules négatives, résultat condensé des négations accumulées,
servent à occuper la catégorie du mystère et de l’infini. La morale fait
pendant à cette philosophie; elle est utilitaire, en théorie. Comment
pourrait-elle ne pas l’être? Ceux qui donnent le ton dans la société, en
montrent-ils une autre dans leurs actes? Le peuple n’a-t-il pas
journellement sous les yeux le spectacle de cette morale du succès qui
est une de nos hontes? Ne voit-il pas absoudre, même par ceux qui font
profession de morale et de religion, les hommes et les causes qui
réussissent? Comme si le bien était ce qui triomphe, le mal ce qui
succombe! Ne constate-t-il pas, chaque fois qu’il ouvre les yeux, que
presque partout l’argent malpropre, _quand il y en a beaucoup_, est plus
honoré que l’argent honnête, _quand il y en a peu_? Cela seul suffirait
pour lui faire concevoir des doutes à l’endroit de la religion et de la
morale qu’on s’efforce de lui enseigner. Il vous laisse vos avis et vos
principes et vous emprunte vos vices. Il est tenté de prendre les
premiers pour une invention des gens malins à l’usage des gens simples.
La morale qui compte n’est pas celle qu’on enseigne, c’est celle qu’on
pratique. Le peuple se rend compte de cela, et il se fait dans sa
conscience de véritables effondrements, chaque fois que ceux sur qui il
a l’œil ouvert lui font comprendre par leurs actes qu’au fond ils ne
croient plus à rien. Car, il ne faut pas s’y tromper, il y a toujours
des classes dirigeantes. On a beaucoup parlé de notre temps de leur
disparition. On nous les a montrées s’éteignant faute de descendants,
glissant de leur rang par leur propre faute ou sous la pression de
l’esprit égalitaire. Il y a du vrai dans tout cela. Mais il est tout
aussi vrai que ce qui faisait le périlleux privilège des anciennes
classes dirigeantes, à savoir l’ascendant moral et l’exemple autorisé,
ne peut pas disparaître. Le mot d’ordre est une nécessité sociale si
urgente qu’on le prend toujours quelque part, et il vient forcément des
minorités lettrées et aisées. On regarde à ceux qui sont en vue par le
savoir ou la fortune. L’orientation du peuple diffère de celle des
classes instruites en ce qu’elle s’attache plus énergiquement aux hommes
qu’aux idées, aux actes et aux faits qu’aux paroles. Les nuances et les
distinctions lui échappent. Il accorde difficilement son attention; mais
une fois qu’il l’accorde, c’est sérieusement, et il se renseigne alors
en bloc et porte des jugements sommaires malaisés à réformer.
Cet état de choses est encore plus facile à remarquer dans la jeunesse
populaire qu’ailleurs. Et pourtant, malgré cela, l’utilitarisme dont je
parlais n’est pas à son aise dans ce milieu. Cette morale reçoit tous
les jours, dans la vie même de ceux qui la professent, les plus
catégoriques démentis. Dans le peuple, plus qu’ailleurs, sous
l’impérieuse nécessité de l’existence, la pression de la souffrance ou
des malheurs communs, l’humanité se réveille, et il s’accomplit sans
cesse des actes touchants de solidarité et de fraternité.
Malheureusement ils se remarquent peu à la surface. Pour les trouver, il
faut vivre de la même vie. Le mal au contraire s’étale et se voit de
loin.
Je me suis beaucoup appliqué à remarquer dans le monde de la jeunesse
populaire deux points qui permettent de tirer bien des conclusions, à
savoir la façon de se comporter vis-à-vis des parents âgés et vis-à-vis
de la femme. J’ai le regret de dire que les exemples de cynisme en actes
et en paroles, de dépravation des mœurs, de mépris de la femme abondent.
Quant à l’irrespect, à l’ingratitude vis-à-vis des vieux parents, même
quand la misère ne vient pas en atténuer la gravité, ils sont si
fréquents qu’à certains moments obscurs on se dirait en pleine
décomposition morale. Et ici, à propos de ces deux respects, de la femme
et des parents, il convient de signaler la diminution du respect en
général.
Le respect qu’un être est capable de ressentir, grandit ou diminue avec
l’idée qu’il se fait de sa dignité. Plus l’homme vaut à ses propres
yeux, plus il s’incline volontiers devant les hommes ou les institutions
qui personnifient la nature humaine et la société. Quand l’homme a perdu
la foi en son caractère supérieur, à sa valeur d’être moral, d’âme en un
mot, la base du respect lui manque. Plus rien ne lui paraît vénérable.
Le néant intérieur qui s’est fait en lui, ronge le monde entier. Nous
sommes là en présence d’un fait grave. D’aucuns accusent l’esprit
moderne lui-même d’avoir détruit le respect par sa tendance égalitaire.
Examinons cela, car il vaut la peine d’être fixé à ce sujet.
Nul temps n’a détruit plus de grandeurs d’apparat et de convention, nul
temps n’a sondé plus cruellement le vide des nullités brillantes. Il n’a
voulu accorder son respect qu’à bon escient. Et quiconque est touché par
l’esprit moderne, fût-il empereur ou pape, et Dieu merci! ces choses
arrivent, vous apparaît au fond convaincu de ceci: Plus rien n’est grand
que ce qui est vrai. Et ces hommes, au centre de puissantes situations
traditionnelles, cherchent plutôt à se recommander par la justice, la
sollicitude pour les petits, tout ce qui nous rappelle qu’ils sont
hommes comme nous, que par l’affirmation d’une autorité absolue. Ils se
réclament du titre de serviteurs plutôt que de celui de maîtres, titre
dont s’honorent les chefs de nos démocraties. Un autre les avait
devancés en ceci. Cet autre est le Christ. C’est à lui en somme que
remonte la nouvelle conception de l’autorité. Quel mal y a-t-il à cela?
Est-ce ainsi qu’on diminue le respect? Je dis au contraire qu’un esprit
pareil est ce qu’il y a de plus grand, et de plus auguste au monde,
puisqu’il nous enseigne à ne rien craindre, à ne rien respecter
au-dessus de la loi sainte et immortelle qui domine toutes les têtes, et
à chercher la grandeur dans notre valeur intérieure et dans cette
disposition secourable qui fait que le plus grand, à force de respecter
la vie, en devient le plus humble serviteur. Mais cet esprit, comme
toutes les belles choses, a sa caricature, et cette caricature est
l’esprit de dénigrement. Celui-ci ne consiste pas à n’accorder son
respect qu’à bon escient, et à ne proclamer grand que ce qui l’est en
vérité; il consiste à ne rien respecter du tout, et surtout il se plaît
à avilir et à traîner dans la boue tout ce qui est vénérable et saint.
Il ne veut pas démasquer les grandeurs d’emprunt et rechercher la vraie,
afin de s’incliner devant elle; non, toute grandeur, toute supériorité
l’irrite! Il est démolisseur, insulteur, profanateur par essence. _Il a
transformé l’absence de crainte humaine et le mépris des grandeurs
factices, cette disposition royale des âmes fortes, en l’absence de
piété, cet état d’âme de la canaille._
L’autre esprit conduit à l’affranchissement, celui-ci aux pires
servitudes. L’homme qui ne respecte plus rien, retombe au régime de la
contrainte et de la force brutale.
D’où vient le souffle irrespectueux qui trouble si fort la jeunesse? Il
vient des exemples délétères partis de plus haut. Il vient encore des
éducateurs à rebours, des prophètes de néant et de boue, grands et
petits, dont les doctrines se sont répandues par mille fissures jusqu’au
cœur des masses. Il vient des exploiteurs de scandale et des
calomniateurs de profession qui se sont appliqués avec persévérance à
faire entrevoir un voleur, un assassin ou au moins un hypocrite derrière
toute personnalité mise en relief par ses fonctions ou son talent.
Quelque chose est plus dangereux auprès du peuple que de démolir les
principes et de tirer en ridicule les choses saintes et respectables, ou
de souiller les imaginations par des récits impurs, c’est de détruire la
foi à l’honnêteté, au désintéressement, à toute vertu. Et sous ce
rapport, un travail énorme de désagrégation s’est accompli. L’influence
personnelle a été grossie jusqu’à des proportions illimitées par la
propagande de la presse au rabais. Pas n’est besoin de lire un mauvais
livre ou d’être renseigné par le détail; un article de journal, une
ligne de feuilleton, une méchante caricature suffisent pour éveiller un
ordre d’idées et faire franchir le seuil d’un monde. Il y a dans la
nature humaine certaines tendances inférieures qui vont au-devant des
mauvais conseils. On peut toujours compter sur elles quand on veut
désorganiser et battre monnaie en même temps.
Mais ce n’est pas tout. Lorsque le respect s’en va, la confiance
disparaît aussi. Le peuple, aujourd’hui, et la jeunesse populaire se
méfient de tout et de tous, même de ces éducateurs de rencontre qui leur
ont sophistiqué l’esprit. Il fut un temps peu éloigné où tout ce qui est
imprimé, affiche, proclamation, journal, était lu et admis comme parole
d’évangile. Nous avons tous besoin de confiance, et ceux qui ont le
moins de lumières, plus que les autres. On peut tout faire, pour le
bien, de cette bonne disposition, qui en somme n’est qu’une des formes
de la foi à l’humanité et à la vérité, et un des symptômes de la
droiture. Mais la confiance meurt de l’abus. Le peuple a été si souvent
trompé que la parole et la chose imprimée ne valent plus rien pour un
grand nombre. C’est du scepticisme aussi, et sous une des pires formes.
La jeunesse a hérité de ce scepticisme. Une chaîne précieuse, entre ceux
qui doivent renseigner et diriger et ceux qui ont besoin de l’être, est
ainsi rompue, et la masse de la jeunesse populaire s’en va, livrée à
elle-même, n’ayant plus, pour s’orienter, ni la foi aux principes ni la
confiance humaine.
Une des conséquences de cet état d’esprit est le manque de cohésion qui
se remarque même sur le terrain des plus sérieux intérêts. Ainsi, il eût
semblé naturel de voir la jeunesse populaire, celle des villes surtout,
s’intéresser en masse aux questions sociales. C’est plutôt le contraire
qui se présente. Le gros nombre ne bouge pas. Une minorité seulement se
passionne, et il est rare que celle-ci s’élève au-dessus des affaires de
parti ou des questions purement matérielles. Il n’y a guère qu’une
faible élite pour comprendre que la discipline, l’esprit de corps et de
sacrifice sont des bases morales indispensables à tout progrès même
économique.--L’éducation sociale de la jeunesse populaire en est à ses
rudiments. De ce côté, notre jeunesse instruite trouvera, si le cœur et
la bonne volonté ne lui font pas défaut, d’importants services à rendre.
* * * * *