Les enfants de ce pays de France, n’ont pas pu voir la Patrie se relever

lentement, depuis vingt ans, par des efforts continus et un travail

persévérant, sans ressentir en eux-mêmes les suites d’un pareil exemple.

Rien n’est beau comme de voir la vie lutter contre ses ennemis. Le

moindre être qui répare ses pertes et ranime son courage est

intéressant. Les fourmis qui reconstituent leur demeure dispersée par le

pied du passant, l’arbre même qui, déchiré par l’orage, pousse des

rameaux nouveaux, nous touchent et gagnent notre sympathie. A plus forte

raison un homme abattu qui se ramasse, un peuple vaincu qui bande ses

blessures, refait ses finances, son armée, ses écoles, son commerce, son

industrie. Pendant que les négations de la science matérialiste et les

théories littéraires nous étalaient l’impuissance de la volonté humaine,

tout un peuple en labeur donnait à ces théories malsaines le plus

universel démenti. Pendant que les politiciens dans leurs luttes

stériles discréditaient jusqu’à la Liberté, la France démocratique

apportait à ses institutions naissantes, à l’esprit moderne tout entier,

le magnifique témoignage de sa patiente résurrection. La jeunesse a le

cœur magnanime. Elle ne pouvait pas rester insensible à ces preuves du

fait. Il lui est venu là, des profondeurs de la vie nationale, un grand

courant d’air vivifiant qui a balayé bien des miasmes théoriques et bien

des maladies inoculées par la littérature.

* * * * *

Enfin la jeunesse a été saisie par la vie, d’une façon plus directe

encore, par sa collaboration à la défense nationale. J’estime que le

métier des armes est très salutaire et fait le plus grand bien à la

jeunesse, pour mille raisons. Mais il y a surtout plusieurs choses

devenues rares qu’on apprend à cette grande école. L’obéissance d’abord,

chose précieuse, qui ne court pas les rues et qui est indispensable à

une démocratie, car elle est la mère de toutes les libertés. Ensuite

l’égalité dont on parle avec aisance, mais qu’il est si difficile de

pratiquer. Puis _l’effort_, effort de volonté, effort physique. Un peu

de misère est un excellent remède contre les tendances efféminées. Il y

a toute une philosophie dans les longues marches sac au dos, et au fond

des gamelles. D’ailleurs, si vous n’êtes pas convaincus, regardez ceux

qui reviennent du service. Quel œil vif, quel teint hâlé, quel sommeil

et quel appétit! On devrait envoyer à l’école de guerre tous les

sceptiques, tous les dilettantes, tous les inutiles. Ces pratiques

viriles leur ouvriraient des horizons jusqu’alors inconnus. Je n’en

dirai pas plus sur le sujet, car je m’y installerais. A bas le

militarisme, vive le soldat! Le vrai soldat, est une des plus belles

figures que l’humanité ait produites. Et quiconque aime quelque chose

doit être, bon gré mal gré, un peu soldat. Il faut en effet qu’il ait du

cœur au ventre et le fer à la main.

Je ne mentionnerai qu’en passant, pour m’y arrêter d’autant plus dans la

suite, l’influence bienfaisante que les questions sociales commencent à

exercer sur les jeunes générations studieuses. Nulle part plus que là,

elles ne pourront trouver de salutaires diversions, d’austères leçons

capables de secouer les utilitaires, les volontés molles et les

intelligences trop exclusivement tournées vers les spéculations.

* * * * *

C’est ainsi que la vie, avec ses nécessités, ses exemples bons ou

mauvais, agit sur la jeunesse, la déprimant ou la fortifiant tour à

tour. Et ce qui est vrai du vaste monde l’est aussi de ce microcosme

qu’on appelle la famille. Là aussi, ceux qui cherchent leur chemin sont

constamment à l’école. Malheureusement que de blessures, d’avaries

graves, d’incertitude dans ces milieux intimes, où les grandes voix du

dehors et les tendances individuelles qui en résultent, ont toutes leur

écho. La famille est en souffrance et les enfants s’en ressentent: Vie

factice, manque d’autorité d’une part, de respect de l’autre, rapports

tendus entre l’homme et la femme si diversement orientés, relâchement

des liens entre époux, des mœurs domestiques, irruption de la vie

publique, de la rue même et du ruisseau, dans l’éducation! Le bien est

toujours là sans doute, mais le mal est si grand, si envahissant! Que de

peine n’a pas la jeunesse, avec son ignorance de la vie, son besoin

d’être sûrement guidée, à démêler le chemin droit parmi tant d’écueils!

Il n’est pas étonnant qu’elle s’égare souvent. La faute en est surtout

au milieu, et nous aurons bien des travers à réformer, pour arriver à

réaliser, vis-à-vis des nouveaux venus dans la vie, le desideratum

contenu dans le précepte: _maxima debetur puero reverentia_.

V

LES MOUTONS DE PANURGE

Dans tous les mouvements, à côté des hommes en qui ils se condensent, il

y a la foule de ceux qui vont comme on les pousse, inconscients, suivant

un courant ou un autre, au hasard des rencontres, sans s’expliquer ce

qui leur arrive. L’esprit d’imitation et l’inertie sont d’importants

facteurs dans le monde, surtout dans celui de la jeunesse. «Il se trouve

dans chaque génération une masse molle, et le plus grand nombre,

toujours et partout, est troupeau[2].» Cette tendance à suivre les

chemins battus est plutôt accentuée que diminuée de nos jours. Parmi les

erreurs grossières, qui encombrent notre cerveau et que nous échangeons

entre nous comme des vérités indubitables, se trouve, entre autres,

celle que le passé se caractérise par son immobilité, sa rigidité et sa

pauvreté de formes, l’absence d’esprit critique, la monotonie de la

pensée et des mœurs. Nous, au contraire, nous sommes les hommes de la

diversité, du mouvement, de l’examen. Rien n’est plus faux. Ces époques

anciennes qui nous apparaissent avec un caractère marqué de stabilité,

n’en avaient pas moins, au sein de leur cadre solide, une merveilleuse

richesse de formes, d’usages, de coutumes, d’originalités locales. Elles

possédaient la variété dans l’uniformité. Nous, au contraire, nous

possédons la monotonie dans le changement. Plus cela change, plus c’est

la même chose. A aucune époque de l’histoire la mode n’a joué le rôle

qu’elle joue maintenant. Les mille formes par lesquelles se manifestent

la vie et la pensée se propagent et s’imposent avec rapidité. La foule

les accepte sans discernement.

[2] Lavisse: _La génération de 1890_. Bulletin de l’Association

générale des Étudiants, mai 1890.

Un des travers de ce temps désabusé et sans foi est l’engouement.

Spontanément un courant naît, grandit, se répand et emporte les masses

désemparées. Rien de plus gobeur que les gens revenus de tout. Leur

besoin de croire, sans cesse réprimé, se porte subitement sur des objets

que le hasard et le caprice déterminent seuls et qui sont destinés à

être lâchés un jour comme ils ont été adoptés, sans raison apparente.

Tout, dans ce siècle si riche en inventions, a contribué à amener

l’uniformité. La science nous a mis à même de multiplier à l’infini les

formes une fois trouvées et de les jeter dans le monde avec une

profusion qui les avilit. La rage de la vulgarisation a ravalé les arts.

Surgit-il quelque part un chef-d’œuvre, immédiatement il est copié en

myriades d’exemplaires; on en met si bien partout qu’au bout de quelques

mois la fatigue s’ensuit. C’est l’histoire des plus beaux airs d’opéra

devenus des airs d’orgue de barbarie. Pendant six semaines une mélodie

s’empare du public, tout le monde la chante, la siffle. Après cela,

c’est le tour d’une autre. Il en est de même de la plupart des

manifestations de l’art ou de la vie sociale.

La grande ville en possession de tous les engins de la civilisation

moderne, a inondé le pays de ses produits, et engagé partout une lutte

inégale avec les particularités locales. A force de centraliser, nous

n’avons pas seulement supprimé ce que le particularisme avait de malsain

et d’étroit, mais nous en avons supprimé la sève et la vigueur. Le grand

laminoir de l’industrialisme, de la bureaucratie et de la mode a passé

sur le monde et y a écrasé l’originalité. Le nivellement des vies et des

êtres en est résulté. Mœurs locales, costumes, chants et idiomes

provinciaux sont allés s’effaçant. Maintenant on a beau voyager, les

lignes de chemin de fer, les gares, les hôtels et les théâtres se

ressemblent comme des frères. La province exténuée et vidée, désespérant

d’elle-même n’offre plus à la grande ville que son image réduite et

affaiblie.

Il y aurait long à dire sur ce sujet. Mais voici où j’en veux venir. Où

le caractère, l’originalité, le désir de se frayer des chemins nouveaux

peuvent-ils se nicher dans un monde ainsi constitué? Comment voulez-vous

que la jeunesse y arrive à se former une physionomie individuelle?

Remarquez-le bien, c’est presque une hérésie de n’être pas comme tout le

monde. La crainte de se distinguer apparaît déjà dans l’habillement.

Personne ne suit plus passivement la mode que certains jeunes gens. Il

leur faut le même chapeau, le même nœud de cravate, la même coupe

d’habit, etc. Ce ne sont plus des individus qui passent, mais des

exemplaires, par dizaines, par grosses comme on dit dans la fabrication.

Et de fait, on a une vague impression de fabrique et de choses postiches

en voyant circuler un si grand nombre d’êtres identiques. Ce monocle,

cette canne, ces gestes, ce parler stéréotype rappellent l’automate. On

ne serait pas étonné de trouver quelque part une estampille de

provenance, une signature, soit par exemple: _Grevin fecit._

Les mœurs se conforment au régime de l’habillement, et les idées

suivent. Lentement une ornière se dessine, et se creuse toujours plus

profonde. On s’y engage en foule les uns à la suite des autres. C’est un

monome dans le domaine de la pensée. Alors la vie en troupeau devient

l’élément préféré. Sortez-les de là, ils sont comme poissons sur terre,

et poules à l’eau. Ils perdent le fil et le jugement. Ils n’attachent

plus de prix qu’à ce qu’ils ont vu, entendu, goûté en masse. «C’était

mauvais, il n’y avait personne; c’était superbe, on s’écrasait!»

Avouons-le, voilà un état de choses sérieux et grave au point de vue de

l’avenir. L’école pourrait y remédier. Où, plus que là, l’indépendance

devrait-elle être cultivée et prisée? Mais l’école s’est ressentie des

influences ambiantes. Je cède, pour dire cela, la parole à M. Lavisse:

«Notre infériorité est peut-être un effet de l’abus où nous sommes

tombés, de l’éducation uniforme. Nous avons multiplié les collèges, nous

les avons placés sous la même discipline; nous avons réglé l’emploi du

temps, minute par minute; nous avons écrit, article par article, des

programmes qui s’allongent sans cesse. Afin que personne ne pût échapper

à nos règles et qu’aucune fantaisie ne fût permise à qui que ce fût,

nous avons établi, à l’entrée de toutes les avenues de la vie

intellectuelle, des examens qui barrent la route aux indépendants. Notre

liberté d’enseignement n’a rien de commun avec la liberté de

l’intelligence. Elle est réduite au choix du maître, à l’option entre la

redingote et la soutane.

«C’est un des phénomènes de notre siècle que la mainmise de l’école sur

les esprits. Notre œuvre scolaire, nous devions la faire, et nous avons

raison de nous enorgueillir de l’avoir faite; mais prenons garde! La

culture scolaire comme nous la comprenons aujourd’hui est dangereuse.

Ses prétentions encyclopédiques sont un leurre: elle veut être

universelle, mais à cause de cela même elle est limitative. L’écolier

qui doit tout apprendre apprend peu; l’esprit que l’on sature perd

l’appétit; la monotonie des règles absolues étouffe toute

originalité[3].»

[3] E. Lavisse: _Études et étudiants_, p. 215.

Pour devenir quelqu’un au sein de pareilles conditions, il faut avoir un

cœur d’airain et une tête de diamant. On a quelquefois reproché à la

France de ne pas développer l’esprit colonisateur. Cet esprit, en somme,

est celui de la puissante initiative personnelle. Pour sortir des

milieux accoutumés, il faut du courage. Il en faut tout autant pour

coloniser dans le domaine de l’esprit, des mœurs, de l’action, pour se

séparer du grand nombre et aller son chemin, à la suite d’un idéal

nouveau. Aussi quelle ardente sympathie ne devons-nous pas témoigner à

toute jeune force qui essaie de s’affranchir du pesant esclavage de la

routine! La meilleure espérance, pour nous tirer de l’ornière où nous

sommes engagés, repose sur les jeunes gens, à coup sûr rares, qui auront

assez de courage pour vivre comme des colons et des explorateurs, pour

sortir du troupeau guidé, gardé et tondu, pour marcher seuls ou se

créant, dans l’amitié avec des esprits décidés comme eux, un refuge dans

les jours difficiles.

VI

QUELQUES MOTS SUR L’ESPRIT DE PARTI

Chemin faisant nous avons rencontré cet esprit à différents détours de

notre route. Il mérite une page spéciale. Ainsi décrit-on avec un soin

particulier la forme, les habitudes et les déprédations de certains

animaux malfaisants.

Dans la part modeste d’influence que l’homme a sur sa vie, un des

meilleurs principes à suivre est celui-ci: Prendre les choses telles

qu’elles sont, et tâcher d’en tirer le meilleur parti possible. L’homme

imbu de l’esprit de parti pratique ce précepte à l’envers, et il réussit

ainsi à tirer le mal même du bien. Il exagère chez l’adversaire le mal

et dénigre le bien. Du même coup il neutralise le bien qu’il pourrait

faire lui-même, par l’intention mauvaise qu’il y joint.

L’incurable travers de l’esprit de parti est qu’il contrarie la grande

loi humaine de la solidarité. Il crée une humanité dans l’humanité,

trace autour de cette minorité d’élection, des limites strictes, s’y

retranche et s’y barricade et ne laisse apparaître au dehors que des

murs épais, hérissés d’armes. Dès lors il n’y a plus d’intérêt général,

de justice, de bien, il n’y a que des intérêts de parti, une justice de

parti, etc. Tout ce qu’il fait, lui et les siens, est bien. Que d’autres

fassent identiquement de même, mais ailleurs et en dehors de son

patronage, ce sera très mal. «Qu’est-ce qu’une mauvaise herbe?--Toute

herbe qui n’a pas poussé dans notre jardin.--Mais on cultive chez le

voisin la même plante, identiquement.--Impossible. Si le voisin la

cultive, c’est donc qu’il est contrefacteur. Nous sommes les seuls et

les uniques.» Voilà l’esprit de parti. Le meilleur cheval, quand il ne

consent pas à s’atteler à son char, n’est plus qu’une bourrique. L’or

des autres est de l’or faux; leurs vertus des vices brillants, leurs

croyances des impostures. Il s’agit bien de s’inquiéter de l’adversaire

pour démêler le bien du faux dans sa conduite! Supposer l’ennemi capable

d’un bien quelconque, c’est, dans une certaine mesure, passer à

l’ennemi.

Ce n’est pas un des moindres signes du temps que cet esprit délétère se

soit développé parallèlement au scepticisme. Il n’est souvent que le

manteau dont se couvre ce dernier. Pour masquer le vide intérieur, on se

garantit derrière un appareil formidable. On peint en fer le roseau

fragile d’une conviction creuse et vermoulue. Ainsi les plus sceptiques

des hommes, moqueurs, railleurs, insulteurs, dépourvus de cette base

élémentaire de toute conviction qu’on nomme le respect, se sont montrés

de nos jours les plus intransigeants. Et cela, au fond, est logique. Il

est rare que celui qui a suivi, vers la vérité, l’humble chemin de

l’expérience personnelle, cesse de pratiquer ce chemin. Il continue d’y

avancer au contraire et se ménage la possibilité d’être éclairé, même

par l’adversaire. Mais celui qui n’est rien et ne croit à rien, ni de

divin ni d’humain, qui est mort, enfin, à la vérité, a tout à gagner en

prenant l’attitude impassible de l’esprit de parti. Sa rigidité alors,

qui n’est que celle des cadavres, donne l’illusion de la fermeté.

Voilà sans doute une des grandes raisons pour lesquelles l’esprit de

parti a, de nos jours, infesté la politique, la religion et la science

elle-même. Il a produit des merveilles. Grâce à lui par exemple, en

certains jours de défaite, des gens qui gisent par terre les reins

cassés, chantent victoire dans les journaux, se disent plus forts que

jamais et enterrent leurs vainqueurs sur le papier. Grâce à lui, des

fanatiques soi-disant religieux déclarent douteux des actes de

dévouement qui ne sont pas inspirés par un sentiment identique au leur;

et _vice versa_ les fanatiques de l’irréligion taxent d’hypocrisie les

preuves les moins équivoques de désintéressement, quand la religion y a

eu quelque part. C’est le même esprit qui fait rêver, en pleine

tranquillité publique, de désordre et d’anarchie, parce qu’on est

inféodé aux régimes de gouvernement déchus, ou qui fait déclarer à

d’autres que la France monarchique n’a connu que terreurs, rapines et

tyrannies. Celui-ci déclare _ex cathedra_: «depuis trois cents ans

l’histoire est une vaste entreprise contre la vérité.» Cet autre compte

le temps à partir de la Révolution. Tout ce qui s’est fait avant, est

nul et non avenu.

Quelle belle école pour la jeunesse que celle qu’un maître pareil

préside et sous le régime duquel on peut dire avec raison: «Je sais que

je vis en des jours d’intolérance, où je n’ai rien à attendre de

quiconque ne pense pas exactement comme moi[4]!»

[4] Edgar Quinet: _L’esprit nouveau_.

Que cet esprit renfrogné, hargneux, oublieux de ce qui rapproche les

hommes, et qui n’a de mémoire que pour ce qui les divise, se déclare sur

le tard dans les existences désemparées; qu’il sévisse dans l’âge mûr,

ou achève de durcir le cœur des vieillards, envenimant les passions,

détruisant à la fois l’agrément de la vie et son fruit, c’est triste.

Mais il est des difformités qui semblent plus naturelles chez ceux que

la vie a maltraités. Autre chose est de rencontrer ces mêmes laideurs

dans la jeunesse. Là elles sont hideuses. Un jeune homme rongé par

l’esprit de parti devient un être incomparablement odieux. Car pour

prendre la tournure et la physionomie d’un homme de parti, cet air

rébarbatif et intraitable, il lui a fallu réprimer, de propos délibéré,

sa bienveillance native, toutes les saines curiosités, tous les bons

mouvements. Certains éducateurs de pauvres bêtes ont des cruautés

révoltantes. Ils crèvent les yeux aux jeunes rossignols pour qu’ils

chantent mieux et taillent les oreilles des chiens pour leur donner un

air plus féroce. Oh les pauvres bêtes et les méchantes gens! Mais que

dire de ceux qui traitent ainsi la jeunesse, ou de la jeunesse qui

s’inflige à elle-même des mutilations pareilles!

Et pourtant l’esprit de parti est un des facteurs qui influent le plus

puissamment sur les années où l’homme s’oriente et cherche son chemin.

Sa timidité, son ignorance, son inertie, tout prédestine la jeunesse à

en devenir la proie. Les milieux mollasses et moutonniers dont nous

parlions plus haut sont l’élément convoité des meneurs de profession.

C’est là qu’on peut pétrir et manipuler à l’aise! Malheur aux jeunes

gens qui subissent ces influences et ne savent pas se défendre! Ils sont

pour longtemps, pour jamais peut-être, réduits en esclavage, à moins

qu’ils ne deviennent eux-mêmes, ce qui est pire, des énergumènes. Quel

merveilleux produit alors le monde est admis à contempler! Les plus

forts ici sont les néophytes. Leur zèle fait la joie de leurs pères

spirituels. Ceux-ci étaient féroces, ceux-là sont enragés. Moins ils

connaissent les hommes et les causes, mieux ils peuvent les malmener,

les juger, les condamner. C’est à qui commettra le plus d’excès de

langage et s’attaquera avec le moins de vergogne aux adversaires les

plus respectables. Une telle jeunesse est incapable de rien apprendre.

Elle entre dans la vie par la petite porte basse des préjugés, s’y

enferme, s’y rétrécit le cœur et la pensée, tous les jours davantage, et

devient finalement sourde et aveugle à l’évidence même!

Heureusement qu’ici l’excès même du mal est quelquefois un bien.

L’esprit de parti a si bien rempli ce temps de scandales, a si bien

stérilisé les plus honnêtes et les plus courageux efforts, que son

crédit est en baisse. Je vois venir une jeunesse qui, pour mieux se

garer de lui, semble avoir pris pour devise: L’esprit de parti voilà

l’ennemi!

VII

COMMENT ON SE PORTE ET COMMENT ON S’AMUSE

Il y a eu de longues périodes dans l’histoire où les hommes

développaient leur vigueur physique au détriment de toutes les autres

aptitudes, et vivaient comme s’ils n’avaient pas d’esprit. Puis sont

venus des temps où ils vivaient comme s’ils n’avaient pas de corps. Sous

un certain rapport on pourrait dire que notre temps s’est parfois

comporté comme si nous n’avions ni l’un ni l’autre. En effet, la science

matérialiste qui nie l’esprit a prétendu fermer pour jamais une foule de

sources où l’âme se retrempe et se fortifie, et d’autre part nous avons

également, pendant longtemps, négligé l’éducation physique. Le savoir

est le tout de l’homme. Pour l’acquérir, il convient de sacrifier le

reste. Nous avons produit ainsi des phénomènes d’hypertrophie cérébrale,

des cerveaux, des paquets de nerfs. D’autre part la civilisation

actuelle, avec sa hâte enfiévrée, la multitude de sensations qu’elle

nous communique et d’émotions qu’elle excite continuellement, le

raffinement de jouissance qu’elle procure, a exercé sur notre système

nerveux une action fatale. La vie, telle qu’elle est faite maintenant,

exaspère la sensibilité, tend les nerfs à outrance, brise l’énergie et

détruit le sang. Notre nourriture elle-même contribue à entretenir cette

action. On recherche par-dessus tout les viandes et les liqueurs fortes.

Par une de ces contradictions, si nombreuses en ce temps qu’on ne pourra

jamais les signaler toutes, notre âge de conquêtes sur la nature et de

sciences naturelles a éloigné l’homme de la nature. La vie artificielle

s’est développée. Tous les moyens de transport et de circulation ont

servi surtout à précipiter vers les grands centres urbains la vie

répandue sur de vastes territoires. Les grandes villes ont absorbé le

plus pur de l’intelligence et de l’énergie des nations. Notre pays est

rentré dans cette voie de la centralisation à outrance avec une rare

impétuosité. Un état de pléthore, d’apoplexie, s’est peu à peu déclaré

dans les grands centres. La montagne, la forêt, les champs se sont

dépeuplés au contraire. Une portion d’hommes toujours plus nombreuse a

consommé le divorce le plus funeste qui puisse s’accomplir jamais, le

divorce de l’homme avec la nature, avec la terre.

Jeunesse · 第 5 / 18 段