la terre, n’importe où, que de vivre ainsi; car décidément ce ne serait
pas la peine. L’homme ne vit pas de pain seulement. Il n’est pas
seulement un fonctionnaire, actif ou retraité, ou tout autre travailleur
qui touche un salaire. Il est cela sans doute, et même il ne lui est pas
permis de ne fonctionner d’aucune façon; mais pour que les choses
aillent bien, il faut d’abord qu’il soit un homme. Malheur aux sociétés
où chacun n’aspire qu’à se caser pour vivre! Elles réduisent la vie à
ses proportions inférieures et en font une curée d’appétits ou une
formalité banale. Il faut vivre, et, pour vivre quand on est un homme,
la première chose c’est d’avoir un but, un amour et une haine, un idéal
enfin. Si vous ne cherchez pas à vous procurer cela étant jeunes, vous
ne l’aurez jamais et vous ne connaîtrez pas la vie. C’est pour cela
qu’un souci plus élevé doit dominer le souci de la carrière, non pas
seulement dans les fonctions consacrées aux choses de la science et de
l’esprit, mais dans toutes. Vous étudiez la philosophie, l’histoire, les
arts. Très bien, soyez d’abord un homme, et vous aurez l’étoffe dont se
font les philosophes, les historiens, les artistes. Mais vous songez à
devenir ingénieur, commerçant agriculteur, chef d’usine. Excellent, si
vous commencez par être des hommes. Si vous négligez cela, vous ne serez
que de misérables esclaves ou des oppresseurs, selon l’occasion.
L’utilitarisme détruit l’homme; il étrique toutes nos conceptions de la
vie pratique. Pour lui il n’y a ni sentiment, ni droit, ni noblesse, ni
beauté, ni sainteté, rien enfin de ce qui est humain, il n’y a que des
chiffres. Ce qui ne vaut pas d’argent ou n’en fait pas gagner, ne vaut
rien, en général. C’est la plus épouvantable erreur qui puisse s’emparer
d’un homme ou d’une société, car ce qui vaut précisément le plus dans la
vie humaine, c’est ce qui ne saurait ni s’acheter ni se vendre. Aussi je
considère l’utilitarisme dans la jeunesse comme une calamité. Cette
soi-disant brave disposition de bon bourgeois rangé et égoïste est pire
que tous les vices. Une jeunesse terre à terre, Dieu nous en préserve!
Le beau nom de jeunesse ne lui conviendrait plus. La jeunesse n’est-elle
pas faite de tous les élans et de toutes les ardeurs qui nous engagent à
mépriser l’utilitarisme? En être atteint c’est être en proie à la
sénilité, entrer dans l’existence avec un stigmate de décrépitude. De
même que naître aveugle est pire que de le devenir, puisque le souvenir
même de la lumière vous manque, de même commencer dans l’utilitarisme
est plus affreux que d’y finir, car il peut rester au moins un reflet
des choses supérieures à celui qui s’en est détaché par la lente usure
de la vie. L’autre au contraire, l’utilitaire précoce, ne garde rien.
Dès lors tout est possible jusqu’à la honte inclusivement, pourvu que
cela profite!
* * * * *
Nous nous trouvons là sur un terrain peu édifiant, mais encore fort
vaste à parcourir, et cet ordre d’idées nous amène à nous occuper en
général de l’idéal tout négatif qui s’est emparé d’une grande masse de
nos contemporains et qui ne déteint que trop sur la jeunesse. Je veux
parler de ce que j’appellerai _le bonheur passif_.
La recherche de ce bonheur est le résultat de l’avilissement des
volontés; mais elle est aussi une conséquence du bien-être que nous a
procuré le progrès. La civilisation, en augmentant le pouvoir de
l’homme, diminue son effort, l’habitue aux aises et lui fait fuir les
labeurs rudes. C’est un résultat contradictoire sans doute, puisque la
domination sur la nature n’est obtenue qu’au prix des plus longs et des
plus pénibles efforts. Mais, ces efforts accomplis par quelques-uns
procurent d’autant plus de tranquillité aux autres. S’il est vrai que ce
temps a travaillé plus qu’aucun autre, il a aussi produit une classe
toujours plus nombreuse de privilégiés qui ne travaillent que peu ou
point.
Le réalisme pratique, acclimaté un peu partout, y aidant, le repos,
l’absence de lutte est devenu le rêve caressé par une foule d’hommes.
Une vie commode, à l’abri des secousses, une vie de rentier, que de gens
n’ont pour eux et leurs enfants que cette aspiration-là! Il en est
résulté toute une catégorie de _jeunesse commode_ portée aux habitudes
efféminées, éprise de vie sédentaire, vouée aux langueurs et aux
paresses du corps et de l’esprit. Comme tous ceux qui sont habitués à se
faire servir, cette jeunesse est impatiente, et surtout impatientante.
Il n’y a de tels que ceux qui ne font rien, pour trouver que les autres
ne travaillent pas assez. Habituée aux merveilles de la science et de
l’industrie dont elle profite, sans savoir le mal qu’elles ont coûté,
cette jeunesse ne sait plus attendre. Il lui faut tout, très rapidement,
si possible tout de suite. Elle a remplacé l’impétuosité juvénile par
une nervosité de petite dame très difficile à contenter. C’est ainsi que
nos moyens accélérés, notre habitude de forcer et de violenter la
nature, nous ont créé des mœurs factices. Qu’il faille du temps aux
arbres pour pousser, cela paraît à d’aucuns un reste de vieille barbarie
que le progrès supprimera. Volontiers ils mettraient toute la vie à
l’allure des trains-éclairs, pourvu qu’ils aient dans le train leur
sleeping et leur restaurant! Ainsi se présente dans notre société un
phénomène souvent observé dans les familles. Les pères laborieux ont des
fils nonchalants, voire même fainéants. C’est la division du travail:
Les pères se sont fatigués pour les fils, les fils se reposent pour les
pères.
* * * * *
Ceci nous rapproche tout doucement de cette classe de jeunes hommes que
j’appellerai les _Inutiles_. On les rencontre surtout dans les
conditions aisées ou brillantes, toujours pleines de péril. Il est
d’autant plus honorable de se soustraire à ces périls par l’énergie et
le labeur. L’exemple de bien des jeunes gens riches et travailleurs nous
console ici du triste spectacle que donnent leurs compagnons. Mais
parlons de ceux-ci: Ils sont très solennels. Tout dans leur physionomie
et leur toilette à la fois correcte et dédaigneuse, révèle le Monsieur
revenu de tout. Une expression de pacha assoupi indique que le monde
passé et présent est là pour eux. Entrons dans leur chambre et
empruntons-en la description à Legouvé: c’est bien toujours cela. «Il
n’y a pas de quoi s’y asseoir, il n’y a plus que de quoi s’y coucher. Ce
ne sont que fauteuils renversés, fauteuils à bascule, fauteuils à
oreillers, larges divans à larges coussins, rideaux ouatés, cheminée
doublée de calorifère, tapis épais comme une toison! Et quel cabinet de
toilette! Suis-je chez une princesse du quartier Bréda, ou chez le fils
d’un président de tribunal? Un outillage pour les mains à se croire
devant la vitrine d’un coutelier! Vingt flacons d’essences diverses! Un
système de brosses aussi ingénieux que compliqué: il y en a de
recourbées en creux, il y en a de recourbées en relief! Il y en a de
longues, il y en a de larges! il y en a de dures, il y en a de
moelleuses! Toute la simplicité de la maison est réfugiée dans la
chambre du père, voire de la fille! Même recherche pour la table.
Certes, nous ne dédaignions pas jadis un bon dîner, et nous savions
faire fête à une bouteille de vin; mais au moins nous ne nous y
connaissions pas! Aujourd’hui, les jeunes gens sont gourmets, délicats,
difficiles. Ils font de l’amour du confort un dilettantisme! Où est le
mal? dira-t-on. Le mal, c’est qu’on ne travaille pas dans un fauteuil
renversé! Le mal, c’est qu’on devient esclave d’un bon tapis et d’un bon
mets! Le mal, c’est qu’on hésite à entreprendre un voyage dur, mais
utile, parce qu’on ne peut pas traîner tout son attirail de coiffeur
avec soi! Le mal, enfin, c’est qu’on en arrive à sacrifier même sa
conscience à son cher confort, et que dans toutes les questions de
mariage, de profession, d’emplois publics, c’est-à-dire d’avenir,
d’amour, de considération, de dignité, d’honneur, parfois, le bien-être,
le tyrannique bien-être entre en lutte avec les plus strictes
obligations, et qu’il en triomphe, car il s’appelle d’un nom plus
puissant que le nom de la passion même, il s’appelle _l’habitude_. Oui!
l’habitude, cette pâle compagne de la vieillesse, cette triste sœur de
la manie, l’habitude règne parmi beaucoup de jeunes gens comme n’y règne
pas l’amour. De là, des pères aux fils, mille reproches légitimes
repoussés par mille réponses souvent amères; de là enfin mille débats
incessants, sur le vrai champ de bataille de la famille, sur la question
d’argent!»
Et puisque cette citation nous amène sur la question, marquons ici, en
passant, un gros paragraphe de l’école de la vie: l’importance pour la
jeunesse à connaître la valeur de l’argent. Le grand malheur de la
fortune des parents, surtout de celle qui a été gagnée rapidement, ou
héritée, et ne repose plus sur aucun travail actuel, est de faire perdre
aux enfants le respect de l’argent. Respecter l’argent, et même quand on
en a beaucoup, ne jamais le dépenser mal à propos, n’est pas une qualité
ordinaire. C’est une qualité sociale des plus complexes, car elle
suppose non seulement de la conscience, du tact, bref le sentiment que
_posséder_ est une fonction sociale, mais elle demande encore à
s’entretenir par l’expérience. En un mot, pour posséder cette qualité,
il faut savoir combien l’argent est dur à gagner et que d’efforts il
représente. Celui qui ne sait pas cela le méprise, et s’il y attache
quelque valeur, ce n’est que pour le plaisir qu’il peut procurer.
J’insiste sur ce point dans un intérêt de morale supérieure et non, Dieu
m’en garde, pour servir l’égoïsme de certains parents pour qui le mal
consiste à dépenser de l’argent, le bien à le garder, et qui mesurent la
moralité de leurs fils à leur parcimonie. Le vice coûte cher, c’est pour
cela qu’il faut le fuir; la vertu est bon marché, il faut la cultiver,
et ainsi on ne cultive souvent que l’avarice, le plus sordide de tous
les vices.--Mais revenons à nos inutiles et ne les lâchons pas! Point
n’est besoin d’appartenir à une classe privilégiée pour avoir l’étoffe
d’un inutile.
Cette existence de roi fainéant a, paraît-il, tant d’attraits que
d’aucuns ne pouvant la mener dans le luxe, la mènent dans la médiocrité
ou la misère. Et voici ce que demandent ces précieux parasites: Se
coucher dans l’existence comme un tronc d’arbre sur l’eau. Flotter au
gré de la vague, avancer, reculer, monter, descendre selon le hasard des
heures. Pourvu que cela marche tout seul! Au milieu des influences
contraires qui travaillent les sociétés, parmi les labeurs, les études,
les souffrances d’autrui, jouir d’une sereine indifférence, étant
nourri, vêtu, amusé et ingrat, par-dessus le marché; se laisser traîner
aujourd’hui par l’intérêt, demain par la passion, la colère, la haine ou
la peur, une autre fois par la volupté et les appétits grossiers; puis à
certains jours, agréable diversion, subir le charme de la vertu, être
emporté par un souffle sur les hauteurs, en attendant qu’on en soit
enlevé pour être jeté dans quelque bourbier: La belle vie que voilà!
Quand on s’approche d’un de ces passifs pour l’exhorter à se ressaisir,
il faut toujours s’attendre à être pris par lui en grande pitié. Le
mieux qu’on puisse en espérer dans ses bons jours, est qu’il vous
réponde: Que voulez-vous, je suis ainsi fait, je n’y puis rien!
Peut-être, s’il vous juge digne d’un tel effort, vous dira-t-il en
citant Montaigne: «Je ne gâte rien, je n’use que du mien; et si je fais
le fol c’est à mes dépens, et sans l’intérêt de personne, car c’est une
folie qui meurt en moi, qui n’a point de suite.» Mais si vous tombez sur
un mauvais jour, prenez bien garde: Il se fâchera très fort, comme une
bête contrariée dans son repos ou ses emportements passionnels. Être
dérangé! cela peut-il se supporter? S’il y a une action méchante au
monde c’est de troubler les gens, qui, sans vouloir nuire à personne, se
laissent glisser doucement du côté de la pente.--Mais je m’aperçois que
c’est prendre bien de la peine pour qui s’en donne si peu.
* * * * *
Et pourtant j’ai à cœur de crier gare à plusieurs, qui sans être des
inutiles, se laissent aller vers _la vie facile_. Il y a là un engrenage
qui vous saisit et vous lâche difficilement. La vie molle engendre la
lâcheté. La lâcheté produit le mensonge et la duplicité. On est obligé
de recourir aux expédients et de quitter les chemins droits. Une fois
entré dans cette voie, le plus clairvoyant est perdu.
En particulier il faut mentionner _la passion du jeu_, comme un des plus
tristes pièges où tombent tant de jeunes vies. La jeunesse d’aujourd’hui
joue beaucoup trop. C’est une des maladies du temps, une des formes de
sa fièvre. On parie aux courses, on joue entre soi, tantôt grand jeu
tantôt petit, et dans toutes les classes de la société. Augmenter son
avoir, ou son gain, par un coup de hasard, ou même, dans les cas
extrêmes, demander à ce hasard qu’il vous fasse vivre sans travailler,
c’est un objectif beaucoup trop poursuivi. Que de gens s’endorment le
soir en prononçant le nom du cheval sur lequel ils ont parié! Moins
condamnable en apparence que l’ivrognerie ou la débauche, le jeu est
d’une immoralité plus subtile. Il fait partie de tout un ensemble de
phénomènes et peut être considéré comme le symptôme de profonds troubles
psychologiques. Un homme qui joue perd pied dans la réalité.
L’enchaînement simple et laborieux des causes lui échappe. Il se trouve
jeté en pleine aventure. Comme les générations de l’an mille, il attend
qu’un coup de baguette transforme le monde. Aussi, pourquoi
travaillerait-il? Bientôt la fortune viendra toute seule. En attendant,
il emprunte ou prend. Le jeu en effet donne le vertige et rend possibles
des actes dont on était auparavant incapable. Dès lors l’homme est à vau
l’eau. Voyez si l’on a raison de crier casse-cou!
J’ajouterai que le jeu tue la conversation, un des charmes et des grands
besoins de la jeunesse. C’est un isolateur. Il escamote le monde autour
de vous, faisant disparaître hommes et choses.
Dans un des plus beaux sites de la Suisse, où l’on regrette toujours
d’avoir trop peu de temps pour admirer, je rencontrai un jour deux
jeunes touristes. Ils étaient environ à mi-côte d’une ascension fort
intéressante et semblaient prendre quelque repos. De loin, les voyant
assis, le dos tourné au paysage, cela m’avait paru étrange. En
m’approchant, je compris: _ils jouaient aux cartes._ Quatre heures plus
tard, en redescendant, je les retrouvai à la même place, jouant
toujours. La nuit tombait! Ils rentrèrent alors continuer leur partie à
l’hôtel.
* * * * *
Il est enfin un point capital, important toujours et partout, mais plus
sérieux encore pour la jeunesse que pour les autres âges, j’ai indiqué
les choses de l’amour. C’est là qu’on peut le mieux voir apparaître
l’état général d’une société, les qualités et les défauts de sa
conception de la vie. _Dites-moi comment vous aimez, je vous dirai qui
vous êtes._ La valeur d’un temps se mesure au respect dont il entoure
l’amour. Le criterium de la valeur d’un homme n’est pas son credo
religieux, intellectuel ou moral; mais c’est le degré de respect qu’il a
pour la femme. Quand l’homme perd la foi et l’espérance, il déprécie la
vie. Dût-il s’y cramponner comme à la seule chose certaine et qu’il faut
exploiter vite, il l’amoindrit par là même, et sa conception rabougrie
du monde et des hommes, l’absence d’idéal, de poésie réelle, d’énergie,
tout cela trouve dans sa façon d’aimer un long écho, un commentaire
éloquent et pratique. L’amour sans doute est immortel et renaîtra
toujours de ses cendres. On a beau le traîner dans la boue, il vient un
jour où il ressuscite plus jeune et plus beau que jamais. Mais il n’en
est pas moins vrai qu’individuellement nous pouvons le ternir en nous.
Où en sommes-nous pour les choses de l’amour? Comment aime notre
jeunesse? comment parle-t-elle de l’amour? comment le chante-t-elle?
Hélas, on peut constater sans peine que sur ce point notre jeunesse est
extrêmement réservée. Nous touchons là un endroit douloureux. Il y a de
la méfiance, du scepticisme, des ruines intérieures. Maintenant il
devient ordinaire de raisonner sur l’amour, à l’entrée de la vie, comme
les plus désabusés des hommes. Volontiers on croirait qu’il est parmi
les bonnes vieilles choses disparues et que, pour l’éprouver encore,
nous soyons venus trop tard dans un monde trop vieux.
Règle générale, ce qui manque, c’est le respect de la femme, je dirais
volontiers ce culte de la femme qui est le signe de l’intégrité vitale.
Sans doute on ne la regarde pas, à l’instar de certaines époques
ascétiques, comme un être impur, pernicieux, dont il faille fuir le
commerce. On la trouve au contraire désirable; mais en même temps
bizarre et, à la longue, gênante. Elle est un instrument de plaisir, à
condition qu’on n’en fasse pas sa société et qu’on évite ses liens. Les
chaînes de l’amour sont remplacées avantageusement par l’amour libre. En
somme, ce qu’on appelle le plus couramment amour, ne ressemble pas plus
au vrai amour que la constellation de l’Ourse ne ressemble au quadrupède
du même nom.
Quand l’amour authentique existe, et les précautions sont prises pour
qu’il ne puisse périr, il se cache plutôt. Ainsi, il est assez rare de
rencontrer des chansons d’amour composées par de tout jeunes gens et
plus rare encore d’entendre chanter en société cette sorte de poésie.
On n’entend guère non plus les vieux chants d’amour du répertoire
national.
Par contre on chante et rechante à satiété l’amour vulgaire. Vénus
Uranie est moins louée que ses homonymes inférieures. Impossible de ne
pas dire ici ce que je pense des chansonnettes du jour. Mais cela ne
s’adresse à aucun auteur particulier. C’est le genre que je vise, le
milieu qui les fait éclore, et ceux qui vont les répétant à tel point
que du dehors on pourrait s’imaginer qu’il n’y a plus que cela.
Je trouve donc aux chansonnettes le plus en vogue pour le moment, et où
l’on chante l’amour, un arrière-goût de libertinage sénile. Cela sent la
décadence, le détraquement, et lorsque cette note persiste à travers une
série et se reproduit dans des productions similaires renvoyées par tous
les échos, cela finit par devenir horriblement ennuyeux. Loin de moi de
reprocher à ce genre de littérature son immoralité. On se méprendrait
sur mes intentions. Peut-être m’accuserait-on d’être un atrabilaire, un
rabat-joie, un philosophe boutonné, se donnant ainsi contre moi le beau
rôle de quelqu’un qui revendique pour la jeunesse le droit de s’amuser.
Hé, moi aussi, je revendique ce droit et le proclame; et pourvu que la
compagnie soit de celles où l’on peut s’asseoir en se respectant, je ne
permettrai à personne de chanter de meilleure humeur que moi: _Gaudeamus
igitur!_ Mais quand nous en viendrons au fameux couplet du _pereat_, où
le joyeux vacarme atteint des proportions inquiétantes pour les voisins,
je crierai de toutes mes forces: _pereat diabolus..., atque irrisores!_
et je songerai, à ce moment, à tout ce qui tue la joie, à la gaîté
macabre qui consume dans son feu ce qui doit être sacré, à l’esprit de
moquerie, enfin, qui fait trop souvent les frais de ces chansonnettes.
Comment, en ce temps, dans ce pays lorsque la jeunesse d’un grand peuple
s’assemble et qu’elle veut chanter l’amour, ce seraient ces choses-là
qui lui viendraient à l’esprit, et de préférence, et presque
exclusivement! Non, vous vous calomniez vous-mêmes. Vous avez mieux que
cela dans le cœur. Il n’est pas possible que vous manquiez de tout ce
qui manque à ces produits, à savoir: la poésie, le naturel, la
fraîcheur, la jeunesse!
Mais, je me hâte de le dire, la jeunesse est en grande partie innocente
d’un état de choses que la vérité nous oblige à représenter sous des
couleurs sombres. Rien n’a été négligé pour nous en faire venir là. La
société actuelle a de grands torts à se reprocher. Comment qualifier la
légèreté avec laquelle, en public comme en famille, on parle de l’amour,
de la chasteté, du mariage, surtout lorsqu’on s’adresse à des jeunes
gens? Il semble que leurs oreilles soient faites exprès pour écouter les
railleries et les jeux d’esprit douteux. On leur a donné les conseils
les plus pernicieux, en ce qui concerne le respect de la femme et
d’eux-mêmes, comme si toute la sagesse des siècles, si chèrement acquise
sur ce point et condensée en deux ou trois règles qu’on ne violera
jamais impunément, n’était que du radotage. Aussi les conséquences se
font-elles sentir. Dans les choses de l’amour notre jeunesse est
douloureusement atteinte. Ses aînés lui laissent un héritage funeste
dans les mœurs, les idées courantes, la littérature. Cette dernière
surtout en est arrivée à travers tous les degrés du relâchement moral
jusqu’à la licence effrénée. Sous prétexte d’art et de plastique, «la
luxure la plus crue s’étale communément dans les livres des jeunes
gens[1].» Et le livre est dépassé. C’est à qui, dans des brochures ou
des feuilles volantes, renchérira sur lui, afin de frapper la curiosité.
Comment la jeunesse peut-elle être, sans le plus grave danger, exposée à
de pareilles influences? L’écolier déjà est contaminé. A l’âge où les
sens s’éveillent on n’a plus besoin de rechercher les mauvaises
lectures. Elles viennent au-devant même de qui ne les cherche pas. Quel
avenir cela nous prépare-t-il? N’est-il pas temps de se lever pour
défendre l’enfant, la famille, l’amour, la jeunesse, les sources de la
vie, et de tendre la main à cette vaillante ligue pour le relèvement de
la moralité publique, qui, après avoir prêché longtemps dans le désert,
commence à convaincre les moins clairvoyants de son utilité?
[1] Jules Lemaître, _Débats_, 16 mars 1891.
* * * * *
Tout ce que nous venons de dire a eu pour but de montrer comment les
exemples, les mœurs ambiantes influencent la jeunesse dans l’orientation
pratique de sa conduite et exercent sur elle une pression aussi forte,
plus forte parfois, que les idées et l’école. Nous n’avons pourtant
envisagé la question que par son côté négatif. Mais il y a un grand côté
positif. Enfermée dans le bois sacré des muses, dans le calme parfait de
ses contemplations et de ses recherches, la jeunesse risquerait de
s’isoler et de se désintéresser de la vie. Il est bon qu’elle en entende
les échos, et que la grande voix de l’humanité qui lutte et souffre
arrive jusqu’à elle. Le meilleur correctif des théories est encore la
vie pratique. Si elle est remplie de dangers, de mauvais entraînements,
de scandales, elle est pleine aussi d’enseignements austères et de
salutaires avertissements. La vie d’ailleurs a sur les théories et les
livres le grand avantage qu’elle se laisse moins tordre et moins
subtiliser. Elle est là. Ce n’est plus un peu de blanc ou un peu de
noir, interprétation fugitive d’une fantaisie ou d’un calcul, c’est
gravé dans le roc des choses réelles, cela grince, crie, hurle ou
chante, c’est du sang, ce sont des larmes, c’est de la joie, et il y a
quelque chance que celui qui en est témoin en garde le souvenir.
Cette vérité ne s’est peut-être jamais mieux vérifiée que durant les
vingt dernières années. Tout le monde connaît l’état de notre
littérature et de notre politique intérieure. Il s’en faut de peu qu’en
certains de ses excès déplorables, cette dernière ait accompli, pour le
patriotisme, ce qu’a fait la première pour les principes de pensée et de
vie. L’esprit de parti est aussi funeste à la patrie que l’analyse à
outrance à la vitalité morale et spirituelle.
Le grand danger de ces luttes entre compatriotes, de cet esprit de
calomnie et de dénigrement qui a empoisonné notre vie publique, est de
produire une jeunesse sceptique à l’endroit du patriotisme. Pourquoi ce
danger a-t-il été conjuré? D’abord parce que les spectacles écœurants
repoussent au lieu d’entraîner et que les folies des aînés rendent
souvent leurs successeurs pensifs. Le mal, arrivé à un certain degré,
secoue les plus réservés et les fait sortir de leur indifférence.
Exemple: la triste équipée boulangiste qui a réveillé toute la jeunesse
des écoles. Ensuite parce que la vie corrige la vie et que, si les
politiciens y ont leur place bruyante et largement mesurée, il y a autre
chose, le grand et silencieux travail national. A côté de ce qui remplit
les journaux, de ce qu’une publicité malsaine grossit et annonce au
monde entier, se trouvent les féconds labeurs dont on parle peu, mais
qui sont éloquents en eux-mêmes.