religieuses par vocation ou par carrière occupe ici une situation
d’exception. Contentons-nous d’y marquer plusieurs courants. Le premier
se méfie de la pensée moderne, en général, et se retranche dans les
traditions respectives des églises; il peut être classé dans la
réaction. L’autre, violemment travaillé par les négations
contemporaines, dévie de leur côté, perd de vue, peu à peu, les réalités
intérieures, désespère de sauver quelque chose de la tradition et de la
foi et finalement, s’enlise dans le doute. Le troisième se fraie
laborieusement un chemin vers une certitude nouvelle, où l’héritage du
passé se combine avec les conquêtes et les besoins du temps actuel.
C’est là que s’accomplit, dans une minorité sévère avec elle-même,
éprise de vérité et de justice, l’évolution intéressante de l’heure
présente, celle dont sortira la pensée religieuse de demain.
Puis ici comme partout, trop nombreux hélas! sont les tièdes, les
passifs et les habiles qui vont où le vent et les influences les
poussent.
III
ORIENTATION MORALE
Si telle est la situation dans le domaine intellectuel, que sera
l’orientation morale? C’est en vain que l’on essaie de séparer l’idée
morale des tendances intellectuelles. Il n’y a pas de morale
indépendante. Rien dans l’homme n’est indépendant de l’ensemble des
choses humaines. Tout se conditionne et s’influence réciproquement. A
une certaine époque les esprits forts se flattaient de suspendre la
morale dans le vide. Ils supprimaient les croyances pour maintenir la
morale. C’est qu’ils croyaient à la morale et la transformaient en
dogme. Le bien, le mal, les droits de l’homme restaient pour eux les
colonnes du monde. Ils avaient à la fois tort et raison. Raison
d’admettre que le monde moral a ses lois éternelles découvertes et
ratifiées par la conscience et peu à peu mieux discernées par l’humanité
dans sa lente ascension vers la lumière. Tort d’admettre que la
conscience puisse communiquer avec la réalité, si du côté de
l’intelligence tout est déclaré vain. Si l’homme est incapable de
connaître la vérité dans une certaine mesure, il l’est aussi de
distinguer le bien du mal. Si la raison, si les dogmes qui, après tout,
sont l’expression que l’intelligence essaie de donner aux réalités
supérieures, ne sont que fantasmagories vides, si elles ne renferment
pas sous une forme dialectique ou symbolique des parcelles de ce qui
est, la conscience elle aussi est impuissante. Et voilà bien la
conclusion logique que nous avons tirée. A la ruine des idées générales
dans le domaine intellectuel, a correspondu tout d’abord la ruine des
principes de morale. Dans ce temps qui n’a pas connu, comme d’autres,
d’éclatantes personnalités représentant aux yeux de la jeunesse le
résumé de tout un temps, et leur apportant dans la chaire universitaire
une sorte de verbe et de mot d’ordre général, il s’est trouvé des
docteurs extra-universitaires pour remplir cette mission, mais d’une
façon, hélas! bien différente. Ces leaders du jour sont les écrivains,
plus particulièrement, les romanciers, qui se sont le plus largement
assimilé la conception réaliste de l’univers et sont devenus parmi nous
les docteurs du fatalisme. Plus affirmatifs que les savants, comme tous
ceux qui tiennent le savoir de seconde main, ils ont échafaudé sur les
données rudimentaires d’une physiologie naissante toute une psychologie,
toute une sociologie. Avec des prétentions au positivisme absolu, ils
ont tout tranché, pesé, mesuré. Imperturbables, ayant coupé,
croyaient-ils, le cœur humain par tranches minces, comme d’autres
avaient coupé et photographié le cerveau, ils en exposaient le détail,
en démontraient le mécanisme, en étiquetaient les fibres. Leurs écrits
où se disaient avec tant de talent et d’assurance les choses du monde
les plus sujettes à caution, devenaient à leur tour des sources. Après
les vulgarisateurs du premier degré, venaient ceux du second, du
troisième, du dixième, toujours plus affirmatifs. La jeunesse a beaucoup
lu et beaucoup accepté cette littérature qui lui semblait être le
dernier mot de la science appliquée à l’humanité. Jusqu’à l’heure
actuelle, malgré certains indices nouveaux et heureux, elle en est
restée très imprégnée dans sa masse. Non seulement la liberté, la
responsabilité, le bien et le mal, dans l’ancienne acception de ces
mots, n’ont plus de sens, mais toute part personnelle de l’homme dans sa
destinée, est considérée comme problématique. D’autres la nient
péremptoirement. On entend très couramment raisonner sur l’inconscience,
l’irresponsabilité, l’hérédité, les crimes passionnels, toutes choses
dont il conviendrait de parler avec la plus extrême réserve, en raison
de leur gravité et de leur obscurité, et qui circulent dans les jeunes
têtes comme on a fait circuler dans nos veines une certaine lymphe
allemande, avant même de savoir si elle n’était pas le pire des poisons.
Il est résulté de tout cela un état moral pénible, dangereux, surtout à
l’âge où se contractent ces plis du caractère qui restent pour toujours
dans notre physionomie morale. Personne ne peut nier que le sentiment de
la responsabilité, cette base de la conduite personnelle, ne soit
gravement atteint.
Cependant le point de vue d’une morale franchement matérialiste est
dépassé, et les idées morales ont traversé une phase plus scabreuse
encore, à savoir celle du dilettantisme et du scepticisme, suivant un
mouvement parallèle aux conceptions intellectuelles. Nous avons subi
successivement toutes les dislocations. Après la négation brutale,
nette, sûre d’elle-même, est venue la période d’indifférence, de doute,
enfin de curiosité détachée. Pourquoi nier plutôt qu’affirmer? Qu’en
savons-nous? Se demander si les choses sont bonnes ou mauvaises est une
puérilité comme de se demander si elles sont vraies ou fausses. Un
esprit supérieur ne s’embarrasse pas de ces vulgarités. Il assiste en
spectateur aux phénomènes moraux extérieurs et intérieurs, ne se juge ni
soi-même ni personne et s’enveloppe de ce sentiment vague dont on ne
sait s’il est la bienveillance universelle ou l’universelle
indifférence. Un de ces esprits détachés des futilités pour lesquelles
tant de pauvres et braves martyrs se sont fait jadis et se font encore
tuer disait: «Il nous faut avoir pour l’Évangile une grande
reconnaissance, car en affinant nos consciences il a donné au péché tout
l’attrait du fruit défendu.» D’autres, parlant des phénomènes
d’immoralité et de décadence les plus navrants disent: «Ce temps devient
intéressant et gai. Les drôleries divertissantes s’offrent en foule à
notre indulgente curiosité.» Inutile d’insister davantage sur ces propos
très connus de tout le monde. Notre jeunesse intellectuelle, selon
l’âge, le degré de culture, la carrière particulière à laquelle elle se
destine, a plus ou moins traversé les étapes que nous signalons et
malgré les modifications incessantes qui sont le signe des temps
inquiets et chercheurs, elle offre des représentants de tous les états
d’esprit par lesquels ont passé ses littérateurs préférés.
* * * * *
La double dislocation intellectuelle et morale dont nous venons de nous
occuper a eu pour résultat l’affaiblissement _du sens de la réalité_ et
le ralentissement _de l’activité_.
Parlons d’abord du premier. Le sens du réel consiste à bien voir ce
qu’on voit, à bien sentir ce que l’on sent, à bien comprendre ce que
l’on comprend, en s’y attachant, en y prenant part, _en croyant que
c’est arrivé_--il n’y a pas de meilleure expression pour dire ma pensée
que celle-ci. Croire que c’est arrivé, qu’il s’agisse de la constatation
d’un fait matériel, intellectuel ou moral, d’une couleur, d’un parfum,
d’un bon verre de vin, d’une belle musique, ou d’une bonne action, c’est
le signe de la parfaite santé et de l’intégrité vitale. Toutes les
perturbations physiques ou morales diminuent cette faculté mère. Mais
elle s’altère surtout, lorsqu’à force de tourner et de retourner les
choses, de les analyser à tous les points de vue, de se méfier de tout,
de chercher midi à quatorze heures, de jongler avec nos pensées, nos
sentiments et nos états de conscience, nous nous sommes infligé une
sorte de vertige de tout l’être. Il est absolument contre nature qu’une
intelligence ou une conscience d’homme regarde le pour et le contre,
sans s’intéresser plus à l’un qu’à l’autre. Elle se détraque fatalement
à ce jeu, et, à force de s’adapter à tous les contraires, se déforme et
radote. Ce qui est naturel, c’est que l’homme s’intéresse à ce qui se
passe en lui, non pas comme à un jeu vide, mais comme à un événement
ferme et important. Il faut qu’il y mette du sien, et qu’il en soit.
Autrement il ne lui reste pas davantage de tout ce qu’il a reflété, qu’à
un miroir. Il perd tout d’abord le sens de la réalité, le droit bon
sens. Mais il perd aussi le respect qui est la conséquence directe de
notre façon d’apprécier la réalité. Le dilettante, le sceptique, le
sophiste perdent le respect. Toute leur politesse, tous leurs sourires
aux phénomènes dont ils s’offrent le spectacle, ne sont qu’une forme de
mépris. Mais celui qui perd le respect des choses, perd davantage encore
celui des mots, qui ne sont que le reflet des choses. Il jonglera avec
les mots comme avec les idées. Où alors est la vérité? Si la parole ne
compte plus, à qui se fier? Nous serons entre gens qui trouvent aussi
spirituel de changer de parole que d’idées, et se transforment
incessamment. Du monde artistique, cette disposition passera rapidement
dans la vie. Notre société, vieille et jeune, commence à être grandement
affectée du manque de respect et du manque de vérité. On n’a qu’à
regarder la presse, cette photographie en laid de notre monde, pour y
voir, par mille exemples, à quels abus peuvent descendre les hommes de
parole et de plume lorsque, dans l’absence complète de principes sûrs,
régulateurs du jugement et de la conduite, les mots ne sont plus que
l’ombre d’une ombre. A la vérité, l’intérêt qui s’attache à ces
caméléons qui changent de couleur à volonté, et selon le besoin du
moment, disent blanc ou noir, présentent un fait à l’endroit ou à
l’envers, est pour la jeunesse d’un exemple détestable. N’avoir qu’une
couleur et qu’une parole devient monotone; cela dénote un esprit sans
ressource. Quiconque sait vivre, a plusieurs cordes à son arc et sait se
dédoubler, se tripler, se multiplier. Aussi l’antique duplicité
n’est-elle plus qu’un jeu d’enfant en comparaison d’hommes qui sont à
eux seuls toute une société anonyme dont aucun membre n’est responsable.
Tout cela se tient et se succède comme les anneaux d’une chaîne et les
dents d’un engrenage. Mais nous ne sommes pas au bout. Après la
désagrégation du sens droit des choses, vient la désagrégation de
l’activité et de l’énergie comme suite inévitable. Lorsque, à travers la
négation, l’incertitude, l’instabilité, l’incohérence, l’acrobatie
spirituelle et morale, on a gagné le suprême degré dans l’irréel, l’idée
perd toute force. Il faut, pour être déterminé à l’action, une certaine
fixité de pensée, une identification de l’homme avec ses idées. L’action
est incompatible avec une trop grande mobilité d’esprit. Une pensée qui
vibre tour à tour, avec un intérêt égal à toutes les impressions, est
comme le champ où l’on ferait tous les huit jours un nouveau labour et
des semailles nouvelles. Point n’est besoin de se préoccuper de la
moisson. Un labour détruit l’autre. Mais non seulement la volonté se
stérilise. De degré en degré nous en arrivons à mépriser la vie réelle
et l’action. Plus rien n’est attrayant que cette mue perpétuelle de
l’être intérieur, sur lequel nous avons l’œil fixé comme sur un
kaléidoscope. Le monde de l’action est le milieu grossier où s’agitent
les êtres bornés. «Les qualités des hommes d’action les plus admirés ne
sont au fond qu’un certain genre de médiocrité.» En formulant ce
prodigieux axiome, M. Renan a exprimé le sentiment de bien des
contemporains, jeunes surtout, distingués ou non. On peut objecter à ces
penseurs délicats qu’on est naturellement toujours une médiocrité pour
quelqu’un. Un bon soldat peut, je m’imagine, être un médiocre comédien;
un athlète à coup sûr ferait un piètre acrobate, et, jugé par un de ces
phénomènes de dislocation qu’on appelle hommes serpents, Miton de
Crotone serait, lui aussi, une médiocrité.
La volonté s’atrophie encore quand on n’y croit plus. Il suffit de bien
persuader à un être qu’il est incapable, pour qu’il se comporte comme
tel. Combien de jeunes enfants richement doués ont été abrutis,
annihilés par des éducateurs qui les traitaient sans cesse d’imbéciles!
A force de rabrouer et de décourager les gens, on finit par les faire
douter d’eux-mêmes. Il en est de même de toutes les aptitudes humaines.
La volonté a subi des influences déplorables dans la jeunesse actuelle,
influences de tout genre et dont le concours néfaste a eu pour résultat
de l’affaisser et de l’énerver. L’une de ces causes délétères est le
vent de fatalisme qui a soufflé sur nous. Pourquoi s’efforcer, lutter?
Il n’y a pas d’initiative personnelle. L’inéluctable nécessité gouverne
l’âme et le monde. Se réformer, entreprendre le combat contre ses
passions, ses penchants, ou s’insurger contre le mal qui est dans la
société, c’est de la folie. Passe encore pour les pauvres d’esprit.
Laissons-leur l’innocente manie de se faire brûler et crucifier pour le
salut des autres, mais de grâce n’allons pas les imiter! Des idées
semblables sont du poison pour la jeunesse.
Il est dans l’ordre des choses que les impressions de cet âge soient
vives, saines, qu’on s’y attache avec impétuosité, qu’on s’éprenne
d’idéal, qu’on s’emballe pour les belles causes et les hommes généreux
et que l’on coure à l’action avec cette ardeur qui nous fait aimer, dans
la jeunesse, même les exagérations et les imprudences. Sous ce rapport
les choses ont bien changé. Au lieu de ces jeunes têtes qui promenaient
jadis leurs chevelures arborescentes, symbole de tant de juvéniles
excentricités, nous rencontrons maintenant trop de cheveux plats sur des
fronts trop désabusés. Notre meilleure jeunesse apparaît si réservée, si
hésitante que d’aucuns la trouvent trop sage. Sans doute il convient ici
de faire grandement la part des circonstances. En omettant même les
problèmes d’ordre intellectuel et moral en face desquels nous les
laissons, il leur reste sur les bras trop de grosses affaires pour
qu’ils ne soient point soucieux. Mais il n’en est pas moins vrai que
l’orientation intellectuelle et morale des dernières générations est de
celles qui paralysent l’action. Le malheur est double, se produisant à
une époque comme celle-ci. Quand on songe à la vie qui attend cette
jeunesse, à tout ce qu’elle devra fournir de labeurs et d’efforts, on se
sent pris au cœur d’une haine invincible contre ces doctrines de néant
qui ont été pendant des années sa grosse part de nourriture. Assez de
négations, assez surtout de jongleurs et d’histrions! Donnez-nous des
hommes de foi et d’action, d’amour et de haine, à l’œil clairvoyant, à
la poitrine émue, au bras vigoureux, des hommes qui, détachés des vains
spectacles de la fantaisie et du cliquetis vide des mots, se taisent,
mettent la main à la charrue et tracent, comme démonstration, leur
sillon en pleine vie!
IV
L’ÉCOLE DE LA VIE
Les questions d’ordre intellectuel et moral ne sont pas les seules qui
sollicitent une jeunesse. On pourrait même dire que le plus grand nombre
en reste éloigné: toute la jeunesse populaire, par exemple, pour
laquelle ces choses n’existent que de loin. Nous aurons l’occasion d’en
parler. Mais parmi la jeunesse studieuse elle-même, ce n’est pas la
masse que ces questions préoccupent. Et la minorité, troublée et
travaillée par les graves problèmes de ce temps, se trouve de son côté
envahie par la pratique. Bien au delà des sphères universitaires, les
enveloppant de toutes parts comme les flots enveloppent une île, s’étend
la grande école de la vie.
Pour les chercheurs et les penseurs, aussi bien que pour ceux que la
recherche effraie ou laisse froids et qui se brassent une philosophie
sommaire avec les miettes ramassées au hasard, le monde positif est là
qui s’empare d’eux, leur impose ses conditions et ses exemples. Les
théories philosophiques, les systèmes de morale, les doctrines
religieuses sont une chose, et la vie en est une autre. Ses leçons sont
plus puissantes que les théories en bien comme en mal. Ce qui se passe
dans la politique, la finance, l’industrie, dans le va-et-vient
journalier du monde, dans les relations entre camarades et amis, dans la
famille, ne peut manquer d’avoir une influence sur des esprits en pleine
formation. Ceux-ci sont, d’autre part, travaillés par l’esprit de parti
ou du moins recherchés par lui. La jeunesse est une pépinière où pousse
l’avenir. Il est de bonne guerre de se mêler de ce qui s’y passe et
d’essayer de faire tourner son développement dans le bon sens. Ce sens
pour les hommes en pleine lutte est le leur. Au milieu de leurs
batailles, ils regardent du côté de demain et y cherchent du renfort. Il
en résulte parfois une action si directe et si énergique qu’elle va
jusqu’à la violence morale.
Cette irruption de la vie, dans l’esprit de la jeunesse, se fait sentir
surtout dans les questions d’avenir. De jour en jour augmente le nombre
des jeunes gens dirigés vers les carrières pratiques, et ces carrières
s’encombrent sans cesse davantage. La préoccupation d’arriver devient si
pressante, en raison de la concurrence, qu’elle finit par tout dominer.
C’est une préparation en petit au grand combat pour l’existence qui se
livre partout sur le terrain économique. Il semble difficile de penser à
autre chose quand on est entré dans cet engrenage des intérêts
matériels. Mais ceux-là même que leurs études ne mettent pas tous les
jours en face des chiffres et des calculs économiques et qui se
préparent aux carrières libérales, n’échappent pas au souci du
lendemain. La vie matérielle et tout l’ensemble des complications et des
besoins qu’elle entraîne, s’impose à leur attention et vient se mêler
constamment aux idées qu’ils se font sur les choses et les hommes.
L’adage «primo vivere deinde philosophari» est de ceux auxquels un jeune
homme d’aujourd’hui s’habitue malgré lui.
Le désir d’arriver est cette aspiration légitime de chaque être d’avoir
sa place au soleil et son existence garantie. Il est du devoir d’un
jeune homme sain d’esprit de s’en préoccuper, et ce n’est pas sans de
graves inconvénients qu’on est élevé au-dessus de ces menus tracas, par
sa situation de fortune. Mais il y a une grande différence entre le
désir d’arriver, subordonné aux intérêts de science et de conscience, à
un but supérieur enfin, et ce même désir devenu le seul guide et le seul
objectif. L’acuité des questions économiques, la tournure réaliste de
l’esprit contemporain, le train de vie dont la jeunesse est entourée,
ont rompu en elle l’équilibre entre la question d’idéal et la question
matérielle. Pour un grand nombre de jeunes hommes il n’y a qu’une
question: arriver. Parmi ceux-ci, les uns sont modestes, se contentent
de peu; les autres sont âpres et demandent beaucoup. Arriver ne suffit
pas, il faut se pousser, dépasser les autres, dominer. On y parvient en
jouant hardiment de la dent et des ongles, comme les animaux inférieurs.
On y parvient encore, et plus sûrement et plus proprement, en usant de
fins stratagèmes. Cette dernière méthode est celle pratiquée par ce que
nous appellerons _les jeunes diplomates_. Suspendons ici leur médaillon:
Plus ambitieux qu’affamés, ils méprisent la lutte grossière. A
l’acharnement des loups, ils préfèrent la tactique des renards. De ce
siècle réaliste, ils ont retenu surtout qu’il faut de l’habileté pour
arriver. Aussi en ont-ils fait provision. Leur pensée est un arsenal où
il y a de tout, et ils savent l’en tirer à propos. Toujours de l’avis de
chacun et, selon l’heure, légers ou graves, honnêtes ou fripons, ils
traitent les hommes selon leurs côtés faibles. La vie pour eux est une
affaire, mieux: un échiquier. Sentiments, idées, intérêts, les leurs,
comme ceux des autres, sont les pions qu’il convient de manier sans
émotion. S’emballer nuirait. Ce qu’on appelle entre braves cœurs tout
simplement une vilenie est pour eux un acte d’intelligent sang-froid.
Ils ont soin toutefois de cultiver chez les autres des scrupules, dont
l’absence fait toute leur force à eux. Ces jeunes vieillards sont
impassibles, ils ne rient jamais--le rire dénote de la faiblesse
d’esprit--mais ils connaissent la pitié et la réservent tout entière
pour les pauvres camarades, atteints de sincérité, qui ne veulent devoir
leur avancement dans le monde qu’au travail et au mérite. Cependant, au
besoin, le jeune diplomate fera son possible pour supplanter ces
excellents camarades. Il ne néglige rien, lui, pour se pousser, soigner
sa petite réputation, se faire bien voir des dames influentes.
Discrètement, il sait entretenir autour de sa personne un murmure de
réclame, qui fait pressentir en lui un personnage. Il est annoncé pour
demain sur la scène du monde, comme s’annoncent certains artistes en
tournée en faisant afficher sur les murs: X viendra! Vous pensez bien
que ce n’est pas lui qui affiche, il s’étonne et se plaint de ce
brouhaha de renommée qui effarouche sa modestie.
Quant aux sentiments tendres, le jeune diplomate s’en méfie. S’il lui
arrive jamais d’aimer, ce sera un amour de tête. Le cœur est plein de
surprises qui déroutent les calculs. Il n’en faut pas.
M’est avis que voilà quelqu’un qui fera son chemin dans le monde. Du
moins il est de ceux que l’on commence à décorer du titre de _très
forts_, et il possède d’ailleurs à un point élevé le courage du
sacrifice: Pour arriver, il sacrifiera même les plus chers intérêts...
des autres.--Vous réussirez, jeune seigneur, ou je m’y connais mal...
Mais je ne t’envie pas, va!
* * * * *
Occupons-nous maintenant de cette troupe, hélas imposante, dont
fourmillent les abords des carrières et qui demande à être casée tout
bonnement. On leur dit: pour être casés, mes amis, il faut travailler,
bûcher même. Et les voilà qui travaillent, bûchent s’il le faut. Ils
distinguent entre ce qui est utile et ce qui ne l’est pas. Ne perdons
pas de temps: «Time is money!» Leur monde n’est pas la Création, c’est
un programme. Que l’infini tourmente quelqu’un, cela leur paraît contre
nature; leur curiosité, à eux, n’a rien d’angoissant. Leur ambition
d’ailleurs n’a rien de féroce. Ils ne demandent pas mieux que de voir
arriver tout le monde «ex æquo». Il faut bien que chacun vive! C’est
l’utilitarisme infiltré du domaine industriel et commercial dans celui
des études.
Pour être celui d’un grand nombre de jeunes gens, pas méchants, le point
de vue n’en est pas moins misérable. Aussi me déclarerai-je toujours du
côté de ceux, fussent-ils peu, qui ont un idéal. Heureusement il y en a
plus qu’on ne le supposerait.
Eh oui, il faut vivre, nous le pensons tous. Vivre c’est la grande
affaire. Nous sommes même tellement de cet avis que nous demandons plus
que vous, car nous n’appelons pas cela vivre. Quoi, la destinée humaine
s’arrondirait en cette phrase: _Apprendre un état en échange d’un
morceau de pain._ Nous viendrions au monde avec un cœur, une
intelligence, une conscience, et nous ferions des mathématiques, de
l’histoire, de la médecine, du latin, de la théologie, que sais-je
encore, pourquoi? pour le vivre et le couvert! Vous appelez cela une
vie! et c’est pour cela que vous suez sur l’algèbre, les cornues, les
textes et les archives; que vous promenez le scalpel dans les chairs
mortes et le microscope sur les infiniment petits; que vous passez des
examens en pleine canicule!