D’autres encore ne parlent de la jeunesse qu’en cyniques, avec un rire

de connivence qui rappelle les vieux augures. Pour ceux-là, jeunesse est

synonyme d’excès et de désordre. Viveurs, qui considèrent l’existence

non comme un dépôt sacré, mais comme une provision d’argent de poche à

dépenser en foire à tort et à travers; ils trouvent que les jeunes gens

ont bien de la chance d’être au début, alors qu’ils ont, eux, atteint

depuis longtemps le fond du sac.

Une troisième catégorie de gens, enfin, considère les jeunes comme des

gêneurs, avec la malveillance d’un vieux parent qui sait que son

héritage est attendu. Ils en veulent à la jeunesse parce qu’elle est

décidée à vivre et à prendre sa place au soleil, et que probablement

elle leur survivra. C’est avoir mauvais caractère et montrer au

printemps qui arrive le front maussade de l’hiver qui s’en va. Cela

n’empêche pas l’herbe de pousser et les fleurs d’éclore.

Bien sûr, ces différentes attitudes à l’égard de la jeunesse sont, en

une certaine mesure, justifiées par celle-ci. Il y a une jeunesse

irrévérencieuse, il y a une jeunesse de noceurs, il y a une jeunesse

trop pressée d’hériter, manquant de tact envers ceux qui terminent la

vie, et de gratitude pour les services qu’ils ont rendus. Il y a de ces

jeunes présomptueux qui se figurent bêtement que les affaires ne

commenceront à bien marcher qu’avec eux; et Dieu sait s’ils sont

irritants! Mais toutes ces extravagances ne sont qu’une face du monde de

la jeunesse. Je veux bien admettre que la jeunesse, dans certaines de

ses catégories, est ce qu’il y a de pire, qu’elle fait les délices des

brouillons et le désespoir des sages; mais malgré cela j’affirme qu’elle

est aussi ce qu’il y a de meilleur. On l’oublie beaucoup trop, et cet

oubli, ce manque de confiance, ce manque d’expérience est un grand

malheur.

Je n’ai jamais regardé la tête de l’enfant, à un certain moment gracieux

de son développement, sans être frappé de la richesse d’espérance et de

promesses qui entoure cette jeune vie. Elle est la touchante et

véridique prophétie de l’humanité parfaite. Oh, qui nous donnerait de

réaliser ce que contient cette petite tête, de faire prospérer et mûrir

tout ce qui, en elle, attend et s’annonce! Eh bien, il y a quelque chose

de plus saisissant que le spectacle d’un bel enfant sain et robuste,

c’est la figure de l’adolescent à ce moment de la vie où l’on est tout à

la fois encore enfant et déjà homme, en possession de cette virginité de

tout l’être qui fait que, sans s’être donné à rien d’une façon

exclusive, on est bienveillant pour tous et sérieusement curieux de

tout. Assurément, à cet âge-là, on vaut mieux que plus tard, et ce que

l’homme mûr peut faire de mieux, c’est de rester fidèle à cette première

impression de sa jeunesse et d’en garder toujours le fécond souvenir. A

certains moments de force et d’inspiration, le jeune homme est au-dessus

de tout par le cœur; il possède des trésors en lui-même, il est roi de

l’espérance.

Mais c’est un roi souffrant. La jeunesse est l’âge des plus cruelles et

des plus violentes douleurs. Ceux qui parlent de sa légèreté ne l’ont

jamais connue ou l’ont depuis longtemps oubliée. Car c’est une royauté

douloureuse et qui porte au front sa couronne d’épines. D’abord la

jeunesse ressent en elle-même, plus vivement que personne, le contraste

du bien entrevu, aimé et du mal possible, réel souvent. Ensuite elle se

froisse le cœur tous les jours au contact de la vie. A la fois

magnifique et misérable elle connaît, dans toute leur profondeur,

l’amertume de ces désillusions qui viennent du contraste de ce qu’on a

dans le cœur avec ce qui se passe dans le monde. Et cette douleur de

jeunesse n’est pas un enfantillage, comme affectent de le dire des

hommes soi-disant positifs, mais qui ne sont que plats. Elle est la

chose la plus sainte, car elle contient l’espérance de quelque chose de

meilleur. Le salut vient de là. Le monde a beau être vieux et

communiquer même aux générations nouvelles sa décrépitude, par

l’hérédité et l’exemple, cela ne peut pas empêcher, de loin en loin, la

naissance et le développement d’êtres doués d’une exquise fraîcheur

d’impressions. Mettez ces êtres, pleins de toutes les saines curiosités,

de toutes les ardeurs généreuses, dans le cadre d’une tradition

mesquine, un cléricalisme, un particularisme, un utilitarisme, une

tyrannie quelconque; dans ce milieu raréfié, ils souffriront le martyre;

il leur viendra au cœur des nostalgies de grand air et de liberté, comme

il en vient aux oiseaux captifs; leur douleur sera révélatrice; ils

feront appel à tout instinct meilleur, à toute âme semblable à la leur

dans le passé, à toute force sympathique de la nature et des hommes,

pour lutter contre ce qui les écrase; ils briseront leurs fers, à moins

qu’ils ne soient eux-mêmes brisés par les fers. Dans les deux cas,

quelle souffrance! Le nombre des martyrs de toutes causes, morts jeunes,

est là pour en témoigner. Mais je ne parle pas de ceux-là seulement. Je

parle de tous ceux qui, jeunes, se sont laissé railler et bafouer pour

le rêve de beauté qui vivait en eux. Ils sont légion, et il y en aura

toujours. Plus le monde s’écarte du sentier normal, plus il retombe

lourdement sur les épaules des jeunes. Accablés de chaînes qu’ils n’ont

pas forgées, ceux-ci préparent alors, dans la peine, une liberté dont

peut-être ils ne profiteront pas. Je dis que cette jeunesse-là est ce

qu’il y a de plus beau. Elle est immortelle. Sans cesse elle renaît du

meilleur sang de l’humanité, héritière respectueuse et fidèle des

trésors du passé, pour les augmenter et les transmettre à l’avenir. Son

mot d’ordre est: recommencer, recommencer toujours!

N’oublions jamais cela. En nous avançant à travers la jeunesse

contemporaine, ses faiblesses, ses défauts, souvenons-nous-en pour nous

réconforter. Il y a là une source intarissable de courage, de guérison,

d’apaisement, vraie fontaine de Jouvence dont l’origine est cachée aux

replis obscurs d’un sol que la main de l’homme n’atteindra jamais.

II

ORIENTATION INTELLECTUELLE

Ce n’est pas une mince affaire que l’orientation, en général. Pour que

cette chose multiple, riche, incommensurable qu’on appelle la vie,

trouve, dans l’esprit de l’homme, une représentation, non pas complète,

mais suffisante, et surtout harmonique, quel ensemble d’efforts ne

faut-il pas! La vie est toujours un problème, à tous les âges; mais il

est des époques où la solution en paraît plus ou moins trouvée. Les fils

alors n’ont qu’à emboîter le pas derrière les pères. Tel n’est pas le

cas de nos jours. Les pères finissent dans l’incertitude. Sous presque

toutes ses formes, le grand problème de la vie a revêtu maintenant un

caractère aigu. De quelque côté de l’horizon que l’on regarde, un sphinx

est assis, muet. Voilà dans quelles conditions arrive notre jeunesse.

Encore si elle n’était sollicitée que par les circonstances, si on la

laissait se débrouiller librement! Mais les hommes s’en mêlent pour

interpréter les circonstances à leur façon, les fausser au besoin, et

exercer sur les jeunes générations une influence troublante. C’est donc

une entreprise difficile, d’essayer de caractériser un tel état de

choses. Autant vaudrait entreprendre de fixer l’image mouvante des

flots. Nous l’essayerons cependant, avec le sentiment, il est vrai, de

rester fatalement insuffisants, mais aussi de ne dire que des choses

vues et vécues.

Nous commencerons par nous occuper du large courant, de celui où l’on

rencontre le plus de monde et qui est comme la suite logique de la

situation créée par le siècle qui s’en va. Ce n’est qu’après cela que

nous examinerons le mouvement de réaction, pour finir par la

constatation de certains signes d’une orientation nouvelle.

Lorsque le jeune homme, préparé par des études particulières, a doublé

le cap de ses premiers examens et qu’il arrive à l’Université, deux

grandes besognes l’attendent: s’assimiler un programme, se créer une

conception du monde. La première lui est indispensable pour aboutir à

une carrière; la seconde pour devenir un homme. De ces deux tâches,

l’une est aussi strictement délimitée, aussi méticuleusement réglementée

que l’autre est abandonnée au hasard. Parlons de la première d’abord.

C’est l’étude proprement dite. Ce qui distingue sous ce rapport notre

jeunesse studieuse, est son ardeur scientifique. Il y a aujourd’hui une

quantité de jeunes gens très laborieux, dans tous les domaines. On

travaille rude et fort dans ce qu’on pourrait appeler l’élite

intellectuelle. S’enfermer dans sa chambre, condamner sa porte et se

créer pour quelque temps une existence de cloîtré, cela n’est point

rare. La nécessité, d’ailleurs, y pousse. Pour arriver à un résultat, il

ne suffit pas d’avoir des moyens, il faut cette application soutenue,

cette résignation que réclame l’assimilation de la matière scientifique.

Autrefois le travail personnel, les recherches, l’initiative avaient une

plus grande part, parce que tout était à faire. Chaque domaine

présentait en masse les coins inexplorés. Maintenant cette part

d’activité s’est restreinte, et l’autre, l’étude réceptive, a augmenté.

Avant d’en arriver à chercher soi-même et à penser par soi-même, ce qui

fait la joie de la vie intellectuelle, il faut se frayer un chemin

laborieux à travers des montagnes de connaissances amassées par les

autres. On est plein d’ardeur pour partir et pour explorer, plein de

curiosité de toutes choses, mais halte-là! il y a tant de renseignements

à recevoir, tant de provisions à emporter, qu’on vieillit dans les

préparatifs et qu’on y dépense ses meilleures forces. Il se livre dans

la jeunesse intellectuelle de ces obscurs combats contre l’impossible,

qui sont tragiques à regarder.

Le premier résultat de ce genre de labeur est le surmenage, une sorte

d’hyperesthésie des facultés réceptives, avec écrasement de l’initiative

individuelle sous la matière étrangère et, comme suite, la sécheresse

morale. L’autre résultat est la spécialisation croissante. La force des

choses oblige chacun à se confiner dans son domaine. Cela est vrai

surtout pour les sciences exactes et naturelles, aux frontières

nettement délimitées. En littérature, en histoire, etc., il est plus

difficile de ne pas regarder de temps à autre au delà de l’enclos, et

pourtant, là aussi, l’abondance des matières vous oblige à vous borner

et, dès qu’on aspire à une compétence quelconque, à vous enfermer comme

en cellule dans une époque précise. Ainsi, peu à peu, la vue des

domaines circonvoisins se perd. Avec un maximum de peine, on arrive à un

minimum de satisfaction, et l’horizon se restreint. Ce n’est pas là un

dommage propre à notre pays. Il est la conséquence de l’état momentané

du savoir humain. Le matériel amassé est prodigieux, et la synthèse

n’est pas faite. La science n’existe que par lambeaux. Personne n’est

capable d’en concevoir l’unité, ni surtout de marquer avec netteté son

rôle dans l’ensemble des choses humaines. On en arrive ainsi à se

désintéresser de ce qui n’est pas notre spécialité. Il y a longtemps que

la permission d’ignorer les faits étrangers à son ressort est un des

privilèges du savant. La jeunesse profite nécessairement de ce

privilège. Le moyen de faire autrement! Mais la conséquence forcée de ce

régime intellectuel est la disparition des idées générales et la

difficulté, l’impossibilité, pour ainsi dire, de se créer une conception

du monde.

Nous arrivons ici à la deuxième partie de la tâche qui incombe à la

jeunesse. Bon gré, mal gré, chacun se fait une philosophie. Quand elle

ne peut pas être positive, elle est négative, et ce n’est pas un mince

dommage pour un homme que d’être obligé d’inscrire: _néant_, dans la

case où il est question de ce qu’on pense de la vie.

En ce point le sort de la jeunesse studieuse d’aujourd’hui se sépare

considérablement de celui de ses prédécesseurs. Ceux-ci avaient reçu une

autre éducation. Ils plongeaient par de nombreuses racines dans les

vieilles traditions et les anciennes croyances. Le large souffle

humanitaire du dernier siècle les effleurait encore. Ils vivaient en

partie de cet héritage complexe, tout en s’imaginant qu’ils ne vivaient

que de ce qu’ils savaient. Ainsi, au sein des grandes agglomérations

urbaines, beaucoup de travailleurs enfermés dans un air insuffisant

doivent leur vigueur et leur santé à la robuste constitution qu’ils ont

apportée des champs. Leurs successeurs de la deuxième et troisième

génération vivront plus difficilement et succomberont peut-être dans le

milieu où eux-mêmes se maintiennent grâce à leurs antécédents

hygiéniques. Il en est de même de la jeunesse actuelle. Ses

prédécesseurs ont fait table rase de tout ce qui constitue le domaine

des idées générales, vaste capital spirituel que des milliers et des

milliers d’années de pensée humaine avaient lentement déposé au fond de

l’esprit, comme des légions de faunes et de flores ont condensé leurs

formes disparues dans les couches géologiques. Aussi manque-t-il à ces

derniers venus une foule d’avantages dont les pères profitaient sans

s’en douter, et c’est pour cela que ceux-ci trouvent parfois cette

jeunesse étrange.--Mais qu’on y regarde de près, et l’on ne s’étonnera

pas.

Notre travail s’est accru et compliqué, et la conception du monde et des

hommes, telle qu’elle est sortie de la science matérialisée, ne permet

plus d’assigner à ce travail un but satisfaisant. Pourquoi tant de

labeur pour orner, gouverner, scruter une vie qui n’est que néant?

Pourquoi tant de peines si, après tout, le Bien, la Justice, la Vérité

ne sont que des entités vides de sens, et si l’universelle vanité

enveloppe aussi bien notre savoir que notre ignorance, nos plus nobles

efforts que nos plus indignes paresses?

A cela il faut ajouter l’incertitude qui s’est emparée des esprits à

l’endroit de la science elle-même. Les générations qui nous ont précédés

avaient remplacé les vieilles croyances par une foi nouvelle, la foi à

la science. Ce que Renan écrivait en 1848 peut bien servir d’expression

à l’opinion d’une foule d’hommes encore vivants et qui ont donné le ton

pendant de longues années: «Pour moi je ne connais qu’un seul résultat à

la science, c’est de résoudre l’énigme, c’est de dire définitivement à

l’homme le mot des choses, c’est de l’expliquer à lui-même, c’est de lui

donner au nom de la seule autorité légitime qui est la nature humaine

tout entière, le symbole que les religions lui donnaient tout fait et

qu’il ne peut plus accepter. Oui, il viendra un jour où l’humanité _ne

croira plus, elle saura_; un jour où elle saura le monde métaphysique et

moral comme elle sait déjà le monde physique.» Comme ces choses sonnent

étrangement dans la jeunesse actuelle! Un demi-siècle à peine nous en

sépare, et elles semblent venir du fond du plus lointain passé. C’est

qu’il y a un abîme entre les hommes âgés et mûrs et les nouvelles

générations scientifiques. Celles-ci aiment la science, mais comme elles

sont loin de supposer que nous sachions le monde physique et plus loin

encore de penser que nous puissions savoir le monde moral, ou même

métaphysique! Plusieurs de nos jeunes contemporains, à défaut de mieux,

ont adopté la philosophie de l’inconnaissable, laissant subsister ainsi,

du moins, une catégorie négative, pour marquer la place de ces horizons

effrayants et magnifiques qui s’étendent à l’infini, au delà du savoir

humain. Une distinction plus sûre entre les divers domaines ne leur

permet plus de classer dans le savoir toutes les formes par lesquelles

le réel nous est accessible. Il y a là le point de départ d’une foule de

préoccupations nouvelles auxquelles nous reviendrons, car elles sont

encore le bien d’une minorité. Le grand nombre a tiré, lui, une autre

conclusion. Les contradictions scientifiques, les systèmes opposés

déduits des mêmes faits, l’analyse, aussi exagérée que contestable,

appliquée à la pensée humaine, ont ébranlé en lui la base même de la

science qui, après tout, n’est que la foi à la raison de l’homme et à la

raison des choses. Il n’est plus sûr de rien, pas plus de la science que

de la conscience.

C’est pour cela qu’en général nos jeunes travailleurs, s’ils sont

ardents, ne sont pas enthousiastes. Leur ardeur a sa source dans ce

fonds inconnu d’où viennent à l’homme ses meilleures aspirations et qui

le rattache à la réalité, malgré ses ignorances et même ses

dépouillements volontaires. L’enthousiasme serait cette même ardeur,

ayant pris conscience d’elle-même et de son but idéal. Mais c’est là une

opération que la science positive ne peut permettre à ses disciples.

Combien est-il de ces jeunes vies laborieuses à la fois et indigentes!

Ascètes nouveaux qui, à force de cultiver en eux cette seule chose: le

savoir, finissent par se condamner, pour tout le reste, à l’inanition.

Quand un jour l’avenir aura consommé la synthèse du vaste ensemble dont

nous préparons les matériaux, et que nos descendants entreront dans une

de ces périodes de vie large et complète où l’humanité, en possession de

sa formule pour un temps, poursuit sa marche en paix et en sécurité, il

sera dû une grande reconnaissance à ces travailleurs qui peinèrent dans

le détail sans oser ni pouvoir s’élever à l’ensemble. Leur mérite est

d’autant plus grand qu’ils ont moins d’espérance.

* * * * *

Combien de temps peut-on vivre ainsi en pleine anarchie spirituelle,

sans base ferme, sans direction homogène?

Des symptômes significatifs et nombreux indiquent que l’inquiétude règne

dans les meilleures têtes. La jeunesse arrive, demande sa route. On lui

dit: il n’y en a qu’une, la science. Elle s’y élance; mais à peine

partie, dix chemins se présentent au lieu d’un. Toujours au nom de la

science, elle est sollicitée dans les directions les plus opposées. Elle

entend refuser le nom de science à la morale, à l’histoire, à la

psychologie. Désorientée, elle se met à douter de sa route. C’est là une

situation grave. Les meilleurs se butent et perdent courage à la longue.

Les esprits superficiels ou médiocres s’en tirent à meilleur compte. Ils

déclarent au bout de très peu de temps que le pour et le contre se

valent, et, pour les uns comme pour les autres, le _scepticisme_ est né.

Des maîtres, des hommes compétents, ont déclaré à plusieurs reprises,

ces derniers temps, que le scepticisme n’avait pas atteint la jeunesse

française, que notre esprit national était réfractaire à cette maladie

comme à celle du pessimisme. Hélas, on a beau être Français et Gaulois,

on n’en est que plus homme pour cela, exposé aux dangers que les

tendances exclusives font courir à la nature humaine. Quand on érige une

faculté humaine en seule norme et loi suprême, on peut être sûr que non

seulement on fait du tort à toutes les autres, mais qu’on compromet en

outre gravement, celle qu’on veut établir sur leurs ruines. Pour que

l’homme vive, il faut qu’il vive tout entier. Certains régimes excessifs

et débilitants amènent l’esprit à la lassitude, au scepticisme,

n’importe sous quelles latitudes et entre quelles frontières. La vérité

est que la jeunesse qui pense, qui cherche à se rendre compte des choses

et désire arriver à la clarté sur elle-même, a beaucoup souffert depuis

nombre d’années. Elle a bel et bien connu le scepticisme et, dans son

ensemble, est encore loin de la guérison.

Cet état d’esprit s’est largement traduit dans la littérature des

jeunes. On reconnaît, à travers ces produits, des esprits ayant subi de

profondes mutilations et qui, pour cela, peuvent parcourir la double

immensité de l’histoire et de l’âme sans y rencontrer autre chose que le

néant. Cette littérature par contre, pour tout ce qui concerne le

mécanisme extérieur, est en général extraordinaire. Il est naturel de

voir la jeunesse mettre dans ses œuvres une âme ardente et si sûre

d’elle-même, si absorbée dans son enthousiasme qu’elle en néglige la

forme. Nous avons sous les yeux tout le contraire: Beaucoup d’habileté,

peu de souffle et encore moins de certitude. C’est ce que constate, pour

la poésie en particulier, M. Sully-Prudhomme, dans la préface à un livre

de jeune, qui fait précisément exception à la règle d’à présent:

_Jeunesse pensive_, poésies de A. Dorchain. «Il ne s’est peut-être

jamais publié plus de vers en France que dans ces dernières années, et

ces vers sont pour la plupart bien faits. Presque tous les débutants

vous étonnent par une expérience singulièrement précoce; les plus

secrètes ruses de la versification leur sont familières; ce sont des

virtuoses accomplis; en un mot ils savent leur métier. Mais aussi jamais

le métier ne s’est plus nettement distingué de l’art véritable, car il

faut l’avouer, le nombre des habiles passe de beaucoup celui des

inspirés.»

Formes séduisantes jetées sur un abîme de désillusion. En vérité,

partout où nous tournons les regards, en littérature comme en art, nous

sommes en présence du même phénomène navrant. On ne rencontre

qu’expressions exquises et délicates, du sentiment de gens revenus de

tout. Dans la philosophie, les sciences, les arts, le délabrement des

principes est complet. La jeunesse arrive sur le terrain comme les

troupes de volontaires dans les longues guerres, quand les affaires sont

bien compromises. Sur tous les chemins où elle voudrait avancer, elle

voit revenir des gens qui ont jeté leurs armes et déclarent qu’il n’y a

rien à faire. Il faut beaucoup moins d’énergie pour aller vers

l’inconnu, même le plus formidable, avec une lueur d’espérance au cœur,

que pour reprendre des routes de l’esprit où l’on croise à chaque

instant des vaincus et des blessés. Aussi les grands horizons sont-ils

bien délaissés.

Je ne mentionne qu’en passant un certain dilettantisme qui s’intéresse à

tout et ne s’attache à rien. Et celui-là, comment le prendre au sérieux

sans devenir l’objet de l’indulgente ironie de ses adeptes? Cette

précieuse et malsaine tournure d’esprit n’en a pas moins eu une grande

influence sur la jeunesse. Ils n’ont été que trop nombreux en ce temps,

les hommes jeunes d’années, mais gagnés par une décadence précoce, qui,

sans affirmer, sans nier, sans croire ni douter, se sont assis au bord

de l’arène pour se donner le spectacle des vanités de la pensée humaine,

de tout ce que nous faisons, de tout ce que nous sommes, dépensant un

sourire satisfait où d’autres mettent leur cœur, leur vie, leur sang.

* * * * *

On conçoit ce que doit être dans un pareil état de choses l’orientation

religieuse. Chez ceux qui n’ont pas reçu dans leur jeune âge de

direction particulière, il y a en général table rase. D’autres ont vu

leurs croyances d’enfant se dissiper au premier contact des négations

scientifiques. En ceux qui ont conservé des traces d’une éducation

religieuse, c’est plutôt par la persistance des impressions et des

habitudes qu’elles se traduisent, que par un état intellectuel. Partagés

entre une certaine façon de sentir et les procédés de la science dite

positive, ils vivent dans deux mondes. C’est un _modus vivendi_ entre le

cœur resté fidèle aux souvenirs, et l’intelligence qui ne s’y retrouve

plus. Il y a à ce sujet dans beaucoup de jeunes esprits un mélange

incroyable, mais touchant, de choses contraires. Quelquefois ce mélange

hétérogène entre en fermentation et fait éprouver à ceux qui en ont fait

le contenu de leur vie spirituelle, des secousses profondes et des

souffrances cruelles. Pourtant, en général, on peut dire que l’esprit

voltairien a disparu. C’est une spécialité réservée aujourd’hui à

quelques séides de la libre pensée et malheureusement au peuple. Il

s’est débité une si prodigieuse quantité de sottises au nom de la libre

pensée que les gens qui se piquent de culture redoutent d’en être

soupçonnés. La religion est un fait capital, individuel et social, et

non une imposture ou une maladie, cela commence à être acquis. Nous

remontons la pente et pourrons même nous donner la satisfaction de

signaler, sous ce rapport, un courant nouveau dans le chapitre où nous

nous occuperons des _Sentiers de demain_.

Jeunesse · 第 2 / 18 段