La centralisation à outrance qui est une autre conséquence d

C. WAGNER

JEUNESSE

Ouvrage couronné par l’Académie française

VINGT-SEPTIÈME ÉDITION

PARIS

LIBRAIRIE FISCHBACHER

(SOCIÉTÉ ANONYME)

33, RUE DE SEINE, 33

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DU MÊME AUTEUR:

L’Ami. Dialogues intérieurs.--3e édit. 1 vol. in-12 3 fr. 50

Justice. Huit discours.--7e édit. 1 vol. in-12 3 fr. 50

Jeunesse.--27e édition. 1 vol. in-12 3 fr. 50

(Ouvrage couronné par l’Académie française).

Vaillance.--18e édit. 1 vol. in-12 3 fr. 50

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Auprès du foyer.--3e édit. 1 vol. in-12 3 fr. 50

L’Évangile et la Vie. Sermons.--4e édit. 1 vol. in-12 3 fr. 50

Sois un homme! Simples causeries sur la conduite de la

vie.--2e édit. 1 volume in-12, broché 1 fr. 25; relié 2 fr. --

L’âme des choses.--2e éd. 1 vol. in-12 3 fr. 50

Le long du chemin.--4e édit. 1 vol. in-12 3 fr. 50

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Suédois, Norvégien, Hollandais.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y

compris la Hollande, la Suède et la Norvège.

A

LA JEUNESSE

ET

_A TOUS CEUX QUI L’AIMENT

POUR ELLE-MÊME_

PRÉFACE

Ce livre est né des circonstances. En l’écrivant, j’avais constamment

présents à mon souvenir une quantité de jeunes hommes, appartenant à des

milieux très différents, et à qui me rattache un même lien d’affection.

Leur compagnie, leur genre de vie, leurs confidences m’ont inspiré.

J’ai pu me convaincre, en les fréquentant familièrement, que malgré les

différences que constituent entre eux les situations sociales, la nature

des études, l’inégalité d’éducation et de valeur morale, ils avaient de

nombreux traits communs dans le bien et dans le mal.

Ce qui frappe le plus dans la jeunesse d’à présent, c’est qu’elle semble

faire à la vie un accueil assez réservé. Je sais qu’il est convenu de le

lui reprocher. On établit des comparaisons peu flatteuses entre elle et

la jeunesse de certaines époques difficiles, où l’on allait vers

l’avenir le cœur plein d’entrain, et comme souriant à la fortune sévère.

Mais quelque spécieuses qu’elles soient, ces comparaisons ne sont pas

justes. La part de vérité qu’elles renferment disparaît dans

l’exagération d’un jugement sommaire. Je ne puis, pour ma part, accuser

la nouvelle génération, en bloc, d’ingratitude envers le temps

exceptionnel dont elle est l’héritière, ni surtout, comme le font

plusieurs, la soupçonner de maladie imaginaire.

Notre jeunesse souffre positivement. Le malaise qui la travaille n’a

rien de commun avec l’ingratitude ou la pose puérile; Il est réel et du

plus grave intérêt pour quiconque ne s’est pas habitué à dire: après

nous le déluge. L’origine de ce malaise est à chercher dans la crise

générale que traverse notre époque. Le scepticisme, le réalisme, la vie

factice, résultats transitoires de la civilisation moderne, constituent

un triste milieu pédagogique. La plante humaine n’y prospère pas. Elle y

est condamnée à des privations matérielles et spirituelles qui

l’étiolent, lui font une jeunesse terne et une vieillesse précoce.

* * * * *

L’existence anormale que nous menons a produit un abaissement de la

vitalité humaine.

Parmi les formes multiples de ce mal j’ai essayé de décrire celles qui

m’ont plus particulièrement frappé. En même temps j’ai signalé les

efforts tentés pour les combattre. Tous ces efforts, de quelque nom

qu’on les désigne, se résument en ceci: Retour à l’existence normale, à

l’équilibre humain, au respect des lois de la vie.

* * * * *

Nous nous sommes écartés des sources, il faut y revenir: voilà

l’idée-mère de ce livre. Si je devais le résumer en un seul avis, je

dirais aux jeunes hommes: «Soyez jeunes et soyez des hommes!»

* * * * *

Ce n’est pas sans regret que je me sépare de ces pages. Je les eusse

voulues plus dignes de la cause qu’elles sont destinées à servir. Mais

le moment me semblait venu de les publier. Tout mon désir est que l’un

ou l’autre de mes jeunes contemporains y trouve une de ces paroles qu’il

fait bon entendre quand on a vingt ans et qu’on emporte comme viatique

pour le reste du voyage.

C. WAGNER

Paris, 15 novembre 1891.

LIVRE PREMIER

L’HÉRITAGE

«A quoi servirait-il à l’homme de gagner le monde s’il perdait

l’âme?»

Jésus.

«Il y a plus de choses entre le ciel et la terre que n’en

soupçonne votre sagesse d’école.»

Shakespeare.

I

LES CONQUÊTES DU SIÈCLE

On voit parfois, sur la fin de l’hiver, le jardinier soucieux de son

jardin, se promener le long des espaliers et des treilles. Il examine

l’état des bourgeons et du bois, interroge d’un œil attentif les

mystérieuses enveloppes que va gonfler et déchirer bientôt la sève du

printemps. Ces promenades où l’anxiété se mêle toujours à l’espérance,

me rappellent par analogie, une autre promenade, plus troublante encore

et plus intéressante, celle que peut faire à travers la jeunesse le

penseur préoccupé de l’avenir. Là aussi dort, enveloppée et pourtant

apparente déjà sous le voile qui la recouvre, la grande question de

demain. Il germe et grandit dans le cœur des jeunes, il fermente sous

leur front des choses plus significatives que celles qu’essaie de

deviner le jardinier sous l’écorce des bourgeons.

Intéressante toujours, et toujours digne de la plus sympathique

attention, la jeunesse mérite surtout de nous attirer aux époques

critiques, où des changements d’orientation s’annoncent. Ne semble-t-il

pas que tel soit le cas à la fin de ce siècle? Sans doute, c’est une

erreur grossière que de confondre les périodes de l’évolution humaine

avec ces divisions chronologiques factices qu’on appelle des siècles. On

attribue aux siècles une jeunesse et une vieillesse, on parle de leur

aurore et de leur déclin. Rien ne répond moins à la réalité. Des

mouvements puissants ont marqué la fin de certains siècles; d’autres ont

commencé dans le marasme et la sénilité. Il n’en est pas moins vrai

qu’il peut se produire une coïncidence entre le terme d’une période

historique et le terme d’un siècle. Tel est, je crois, le cas à l’heure

présente. Nous avons derrière nous tout un vaste développement, dans

lequel on peut remarquer, après les enthousiasmes juvéniles et les

efforts virils d’une brillante maturité, les hésitations et les

symptômes de lassitude ordinaires à la vieillesse. Mais, comme

l’humanité se renouvelle sans cesse et renaît de ses cendres, c’est au

moment où les choses anciennes sont arrivées à leur maximum de

décrépitude, que les choses neuves se préparent.

Qu’un instant comme celui que nous traversons soit gros de problèmes

d’avenir, personne n’en doute; que ces problèmes se posent avec plus

d’insistance à ceux qui entrent dans la vie qu’à ceux qui y sont déjà

engagés ou à ceux qui vont en sortir, c’est évident. Rien de plus

naturel, par conséquent, que de se tourner vers la jeunesse, et dans son

intérêt et dans le nôtre.

Que fera-t-elle? Comment va-t-elle pouvoir s’installer dans le monde que

lui lèguent ses prédécesseurs? Quels sont ses périls, ses espérances,

ses devoirs pressants? Certes, voilà de quoi exciter les plus légitimes

curiosités.

Pour arriver à voir clair dans ces diverses questions, il convient

d’abord de dresser une sorte d’inventaire et de caractériser brièvement

l’héritage qui échoit à notre jeunesse. Il nous faudra ensuite essayer

de comprendre cette jeunesse elle-même et quelques-uns des courants qui

s’y distinguent. Nous nous efforcerons, après cela, de tracer un idéal

pratique capable d’inspirer une élite de la jeunesse contemporaine dans

la grande mission qui lui incombe, et qui est de profiter du bien que

lui laisse le siècle qui s’en va, en s’efforçant de combler les lacunes

et de réparer les fautes.

* * * * *

Il est toujours très malaisé de ramener à l’unité et de grouper sous un

seul point de vue, les éléments si divers de l’activité humaine. Mais,

en général, le trait saillant d’un siècle n’est pas difficile à

découvrir, et c’est ce trait qui en détermine la physionomie, les

tendances, les beautés et les taches. En la désignant d’après son

stigmate personnel à jamais indélébile, on ne saurait appeler la période

dont nous sortons autrement que: _l’âge de la science inductive_. La

science y est arrivée peu à peu, et, pour la première fois depuis qu’il

y a des hommes, à être la puissance dirigeante. Quoique cela puisse

paraître évident, il n’est pas superflu de l’affirmer, à cause de l’idée

superficielle qu’on se fait souvent du grand travail humain, et de ce

qu’il est convenu d’appeler le progrès. On se représente communément

l’humanité en marche sur une route de longueur infinie où chaque

génération marque son étape. Il y aurait ainsi, sauf les différences

d’allure, avancement constant sur toute la ligne. Cette conception est

fausse et dangereuse. Non seulement il y a, dans la marche des sociétés,

de longs arrêts et des reculs, mais il y a des changements de direction

essentiels. Ce qui est l’idéal à certaines époques, peut être, à

d’autres, négligé, foulé aux pieds même, et pourtant ces deux époques

collaborent, chacune à sa façon, à l’accomplissement des fins de

l’histoire. Il y a des périodes de création et des périodes de

destruction; il en est qui sont vouées à l’analyse et aux opérations de

détail, d’autres qui arrivent à la synthèse. Celles-ci sommeillent,

celles-là se précipitent comme un torrent. Certains siècles sont

religieux, poétiques, artistiques, d’autres commerçants, industriels,

guerriers. Il en est d’efféminés et de dissolus, comme il en est

d’énergiques et de vertueux. Et tous amènent sur la scène leurs hommes

particuliers, enfants préférés faits à leur image, et remettent

l’honneur et la puissance, tour à tour, aux rêveurs, aux diplomates, aux

beaux parleurs, aux violents, aux sages, aux fous, aux favoris, aux

courtisans. Mais l’évolution humaine est si vaste et si compliquée

qu’elle n’embrasse jamais tout à la fois: elle procède par poussées

successives dans les directions les plus variées. Malgré la richesse de

ses aspirations ou son effort pour tout étreindre, chaque période

d’activité ne fait que sa poussée particulière à laquelle tout se

subordonne, on peut même dire, se sacrifie. Il se constate alors comme

une sorte de polarisation du travail total de l’humanité autour d’un

centre de prédilection. Dans la sphère particulière qu’il cultive avec

amour, un siècle dépasse, en général, les précédents. Cela n’implique

pas qu’il les ait dépassés ni même égalés pour le reste. Au contraire,

les avantages qu’il réalise en concentrant toute son énergie sur un

point, se traduisent par un déficit dans d’autres domaines. Les siècles,

comme les individus, ont les défauts de leurs qualités. Il y a là une

loi générale dont il faut se souvenir. Grâce à elle, on comprend mieux

comment, par exemple, les anciens qui étaient nos maîtres pour tant de

choses, n’étaient que des enfants en science, comparativement à nous.

Mais la même loi nous expliquera, par un juste retour, certaines lacunes

douloureuses de la civilisation actuelle.

Nous avons donc fait, nous, notre poussée du côté de la science

inductive, non par un effet de la fantaisie humaine, mais guidés par la

nécessité. Sous la lente usure du temps les vieilles bases sociales et

les antiques croyances devenaient caduques et craquaient. Il était

urgent de les raffermir en soumettant à un contrôle sévère les faits et

les notions qui entraient comme matériaux dans ce vénérable édifice.

Cela ne pouvait se faire qu’en reprenant l’humble sentier de

l’expérience. Avec une patience à l’épreuve de tous les labeurs, l’homme

s’y est résigné et a entrepris de reviser le monde par le menu détail.

Petit et faible, en face de la création géante, éphémère en face du

temps que rien ne mesure, il ne s’est laissé rebuter ni par la

médiocrité de ses moyens, ni par l’étendue de la tâche. Simplement,

courageusement, se servant de ses yeux pour voir, de ses doigts pour

toucher, de son cœur pour éprouver, il s’est mis à l’œuvre. Or il s’est

rencontré que cette méthode qui consiste à se laisser guider d’un fait à

l’autre, allant de ce qui est près et connu vers ce qui est loin et

inconnu, était la plus merveilleuse des trouvailles. Elle faisait

parcourir, à tout petits pas très sûrs, des distances prodigieuses. Les

travailleurs se succédaient dans leur tâche souvent obscure, où il

fallait, pour commencer, souffrir mille privations. Mais lorsque l’un

d’eux tombait, un autre emboîtait le pas. Que de peines oubliées et de

découvertes ignorées! Jamais l’humanité ne fut plus admirable que sur

cette route escarpée où nous la voyons marcher, lasse, meurtrie, mais

non rebutée, tenant en main le fil d’or qui doit la guider à travers les

ténèbres, vers l’aube de vérité.

Grâce à cette somme prodigieuse de travail, nous possédons des avantages

qu’il n’est pas permis d’énumérer sans émotion et sans reconnaissance.

Les astronomes nous avaient révélé l’immensité de l’Univers, et mis à

notre portée des faits dont la grandeur dépasse l’imagination même. Les

géographes et les explorateurs nous ont mieux fait connaître le globe

que nous habitons. Les géologues nous en ont raconté l’histoire

tourmentée et démesurément ancienne. Les sciences naturelles ont

commencé à nous initier aux formes sans nombre que revêt la vie dans le

monde végétal et animal, et nous ont révélé un infini plus admirable que

celui que nous montraient les astronomes, je veux dire l’infiniment

petit. Les médecins et les physiologistes ont pénétré plus avant dans

l’exploration si délicate et si difficile du corps humain, afin de nous

enseigner à mieux nous connaître et à lutter plus efficacement contre

les souffrances et la maladie. La mécanique et la chimie ont accéléré

les relations, réduit les distances, centuplé la production industrielle

et augmenté le bien-être. L’électricité enfin, cette alliée de la

dernière heure, qui garde son secret et nous sert sans se faire

connaître, a réalisé des progrès qui semblaient appartenir au domaine de

l’impossible.

Pendant ce temps les historiens ressuscitaient le passé avec une

infatigable activité, pièce à pièce, oubliant parfois de vivre dans le

présent pour s’enfouir dans les archives, les catacombes, les ruines

exhumées d’autrefois. Ils ont remis dans leur lumière vraie et replacé

dans leur cadre historique, les légendes, les traditions religieuses des

pères. Ils ont fait justice d’erreurs séculaires, vengé les martyrs,

réhabilité de nobles mémoires, flétri les crimes, et surtout rendu leur

grande et légitime place aux humbles et aux petits dont les longues

misères et les rudes corvées avaient été négligées trop longtemps, au

profit des guerres et des intrigues des grands de la terre. Bienfaits

immenses trop longs à énumérer, mais qui sont dans toutes les mémoires.

Si nous pouvions ramener parmi nous un homme des générations disparues

et le promener à travers les merveilles que notre âge doit à la science,

il marcherait d’éblouissement en éblouissement et très certainement il

nous dirait: C’est ainsi que nous rêvions l’âge d’or. Sans nul doute,

l’homme aujourd’hui doit se sentir plus heureux qu’autrefois et être

devenu meilleur et plus maître de lui-même. Connaissant mieux les lois

de la nature, il ne doit pas manquer d’y conformer sa vie. Les maladies

de jadis lui sont inconnues, ainsi que la pauvreté et la misère. Il

règne avec sérénité sur des forces dociles. Ce qui l’écrasait autrefois,

le porte aujourd’hui. Le feu s’est attelé à son char, la foudre est sa

messagère. Comme cette royauté doit l’ennoblir! En même temps l’histoire

des hommes lui a donné de grandes leçons de sagesse, de tolérance, de

clémence. Sur les frontières des patries doit régner la bienveillance.

La justice gouverne les individus et les sociétés. Élevés dès leur

jeunesse dans le sentiment de leur dignité, les hommes doivent faire

fleurir la paix et la fraternité sur cette terre que leurs aïeux

souillaient de sang. Heureuse la jeunesse héritière d’un tel monde!

Et cet ancien raisonnerait juste. Pourquoi faut-il que les faits

contredisent des conclusions si naturelles? C’est ici que nous sommes

amenés à considérer l’envers de la médaille, ce qu’en langage de droit

on appellerait le passif de la succession.

II

LES PERTES DU SIÈCLE

Rappelons-nous la loi mentionnée plus haut, L’humanité n’avance pas d’un

mouvement égal dans toutes les directions, mais elle procède par

poussées. En se jetant avec tant d’ardeur du côté de la science, elle a

nécessairement perdu de vue d’autres domaines. D’immenses territoires

faisant partie intégrante du patrimoine humain ont été insensiblement

négligés. En outre, la science elle-même a subi le contre-coup de la loi

qui l’amenait au premier rang. Trop vaste pour être cultivée dans toutes

ses ramifications, elle s’est développée dans certaines branches de

préférence et même à l’exclusion de certaines autres. Ainsi voyons-nous,

parfois, un ou plusieurs rameaux d’un arbre attirer à eux presque toute

la sève du tronc et ne laisser aux autres qu’une nourriture diminuée. Il

était inévitable que l’entreprise gigantesque de conquérir le monde par

le menu détail et de repasser au crible les faits et les idées,

s’appliquât d’abord aux bases élémentaires de toutes choses. Les

sciences mécaniques et mathématiques, tout l’ensemble des sciences

naturelles, devaient se développer les premières. Mais comme partout où

nous abordons l’univers pour le sonder, nous sommes en face de l’infini,

les sciences du commencement devinrent si vastes qu’elles parurent

bientôt à elles seules la totalité du monde. Au bout d’un certain temps,

ni les forces ni la vie des chercheurs ne suffirent plus pour les

embrasser. Chacun alors, sur ce champ illimité où les chemins

bifurquaient sans cesse, s’engagea dans un sentier spécial. Les

travailleurs se dispersaient et, de plus en plus, se perdaient de vue.

En même temps tous ensemble, à force de vivre dans les rudiments

matériels, finirent par ne plus accorder le titre de faits qu’aux faits

tangibles, et le titre de science qu’à ce qu’ils appelèrent d’un nom

aussi faux que significatif les sciences positives.

Pendant ce temps l’humanité continuait de vivre et avait besoin de

subsistance. Elle avait suivi dans leur marche les hardis pionniers du

monde renouvelé et s’était, sans s’en douter, éloignée de sa base de

ravitaillement. On quittait la vieille maison, avant que la nouvelle ne

fût prête. C’est alors que le sentiment de la brièveté de l’existence,

l’impatience de conclure, le besoin d’interpréter la vie, fit naître

prématurément une philosophie, qui, s’emparant des résultats actuels du

travail scientifique, se flatta de reconstruire, avec leur aide, le

monde et l’homme, en faisant, de propos délibéré, abstraction de toute

la sagesse et de toute la foi accumulées du passé. Hélas, les matériaux

de cette reconstruction, merveilleux au point de vue du travail qui les

avait colligés, n’en étaient pas moins presque égaux à rien pour bâtir

un monde. Pouvait-on expliquer toute la vie avec ce qui suffisait à

peine pour expliquer un grain de poussière ou un brin d’herbe?

Entreprise téméraire entre toutes! Mais les hardis ont toujours raison,

du moins pour un temps. Ce temps est écoulé aujourd’hui. Nous nous

apercevons que nous avons été trop pressés. Après avoir commencé à

pratiquer la méthode inductive, nous l’avons laissée là; nous avons

laissé là également la tradition où il y a tant de bien solide à

conserver, et nous avons fait un saut prodigieux dans l’hypothèse,

établissant des conclusions qu’il eût fallu réserver au plus lointain

avenir. En un mot, nous avons jeté notre vieux pain pour faire du pain

nouveau avec du blé en herbe.

En réduisant ainsi la réalité aux proportions de ce que nous en

connaissons, nous nous sommes appauvris et, circonstance bien

remarquable, après avoir vu tant de choses que nos pères ignoraient,

nous avons en somme rétréci notre horizon. _L’homme est diminué à ses

propres yeux._ Voilà le grand résultat négatif du développement

scientifique tel que nous venons de l’esquisser.

Mais dès à présent, prévenons un malentendu. Nous ne sommes pas de ceux

qui accusent certains hommes de la tournure qu’ont prise les choses.

Personne ne dirige la vie des sociétés dans son ensemble. Chacun de nous

s’agite dans sa sphère, le total ne dépend pas de sa volonté. On ne peut

nous demander de faire que ce qui nous paraît bon. Si le résultat ne

correspond pas à l’attente, ce n’est pas notre affaire. Nous n’accusons

donc personne. Cependant il est toujours utile de constater un fait et

d’essayer de se rendre compte d’une situation, afin d’en tirer des

leçons pour l’avenir. Encore moins accusons-nous la science. Ce serait

de la folie et de l’ingratitude. Nous désirons seulement que la science

devienne de jour en jour plus respectueuse de tous les faits, qu’elle

retrouve son équilibre et restitue aux réalités intérieures l’attention

qu’elles méritent. Souvenons-nous d’ailleurs que, dans ce mouvement de

la science du côté du matérialisme, les plus rapides à courir n’étaient

pas les savants. Beaucoup d’entre ceux-ci se sont bien gardés de donner

dans ce qu’on pourrait appeler la superstition scientifique. Mais s’ils

étaient réservés, d’autres ont parlé en leur nom. Ce sont les

philosophes et les littérateurs qui spéculent avec les données

scientifiques admises en bloc, comme on spécule à la bourse avec les

valeurs.

La diminution de l’homme à ses propres yeux s’est nécessairement fait

sentir dans tous les domaines de l’existence, se traduisant par un

affaissement de la vie spirituelle. Par une sorte de fatalité, les

doctrines fondées sur le matérialisme scientifique ont envahi les arts

et la littérature, se sont répandues de là dans la vie journalière, y

créant peu à peu ce réalisme inférieur où nous semblons nous être

enlisés en cette fin de siècle. C’est l’égoïsme qui, par un contraste

pénible, a profité le plus largement des conquêtes scientifiques que le

sacrifice et le dévouement avaient réalisées. Entre ses mains, elles ont

dévié de leurs intentions premières, et plusieurs ont fait plus de mal

que de bien.

En pédagogie voici d’autres conséquences: l’instruction utilitaire, qui

est le dressage de l’homme gagne-pain, et l’intellectualisme, qui porte

le centre de gravité de la vie sur le terrain du savoir, comme si tout

l’homme était là. L’instruction a été considérée comme un moyen

suffisant de moralisation, et exagérée aux dépens de la culture du

caractère, comme aux dépens de la discipline et de la santé physique.

Si le monde des idées et des sentiments s’est rétréci par le

développement anormal du réalisme scientifique et sa prétention à

suffire à tout, il semble au contraire que la vie matérielle ait

largement profité. Il est peu de découvertes scientifiques en effet qui

n’aient abouti à une application industrielle. Et de fait, le bien-être

matériel a augmenté dans des proportions considérables. Nous sommes, en

général, mieux nourris, mieux éclairés, mieux chauffés, mieux et plus

vite renseignés et transportés, mieux soignés quand nous tombons

malades, mieux armés. Malheureusement il y a un revers à la médaille.

Une des ombres les plus noires du temps actuel résulte du progrès même

de l’industrie. Les moyens de production, capital et outillage, sont

devenus si prodigieux qu’ils échappent au calcul et à la direction. Des

résultats sociaux complètement imprévus se déclarent partout.

L’industrialisme se dresse devant nous avec toutes ses conséquences,

l’industrialisme qui écrase l’homme sous la machine, le travail sous le

capital, et qui est devenu une source de souffrances et de haines,

autant par les misères physiques et morales des classes laborieuses que

par l’incertitude et l’agitation où il a jeté le commerce et l’industrie

productive.

La centralisation à outrance qui est une autre conséquence du

développement industriel et scientifique, nous a dotés des

cités-monstres, centres de vie artificielle, où s’est développé le

paupérisme d’une part, de l’autre le luxe exagéré, voisins dangereux,

dont la cohabitation est rendue plus funeste encore, par la recherche

des plaisirs faciles et la création d’une foule de besoins factices.

Toutes ces causes réunies ont contaminé la santé publique.

Sur le terrain international enfin, la lutte pour l’existence dotée par

la science de moyens infiniment perfectionnés, a engendré le

militarisme, mal pire que la guerre. On pourrait appeler le militarisme

la solution scientifique du problème suivant: Étant données toutes les

forces humaines et toutes les sciences réunies, ainsi que les plus

claires ressources du travail des nations, trouver le moyen de les

neutraliser, voire même d’en tirer le plus de mal possible.

Nos moyens de locomotion semblent à l’heure présente beaucoup moins

servir à rapprocher les peuples qu’à en accentuer les rivalités. De même

que l’accumulation des richesses et de la puissance industrielle a

séparé l’homme de l’homme et augmenté l’âpreté de la concurrence et les

distances sociales, de même le perfectionnement de l’outillage de guerre

a rendu les nations plus méfiantes. Elles correspondent bien plus pour

se surveiller, se jalouser et se nuire, que pour mieux se connaître et

s’allier sur le terrain commun des intérêts humains.

L’impression que nous voudrions faire naître paraît suffisamment

préparée par ces considérations. _Ne semble-t-il pas, à regarder notre

civilisation sous un certain jour, qu’un mauvais génie ait fait tourner

au mal toutes les forces nouvelles dont la science a enrichi l’homme?_

Pourquoi en sommes-nous arrivés là? La méthode scientifique serait-elle

mauvaise? Aurions-nous fait fausse route en voulant fonder la vie sur

l’expérience, au lieu de continuer à vivre dans le vieux monde

autoritaire et dogmatique? Nullement. Mais notre tort a été de croire

que le savoir et le pain suffisent à l’humanité, et de nous laisser

glisser, du réalisme scientifique qui absorbe l’humanité dans le savoir

dit positif, au réalisme pratique qui croit qu’être nourri, vêtu et

couvert est la somme de l’existence.

Les meilleures choses peuvent devenir funestes quand elles sortent de

leurs limites. Entrons dans quelques détails pour mieux nous expliquer,

car là est le nœud de la situation.

Chacun sait ce que furent, à certaines époques historiques, les pouvoirs

exclusifs qui s’arrogeaient le droit de diriger et de façonner

l’humanité au gré de leurs besoins et parfois de leurs caprices. Tantôt

c’est la religion qui, dépassant les limites de son influence légitime,

fait dériver d’elle les arts, les sciences, le gouvernement. Tantôt

c’est le pouvoir financier ou le mercantilisme, qui s’empare d’une

société et réduit tous les intérêts humains à des questions d’argent.

Tantôt c’est l’influence militaire qui domine au point de refouler à

l’arrière-plan tout ce qui ne pèse rien dans la balance de la force.

Tous ces pouvoirs, légitimes dans leur essence, parce qu’ils

représentent une parcelle de l’intérêt humain, deviennent calamiteux dès

qu’ils se font exclusifs. Destinés à servir la cause générale, ils

finissent par en être les pires ennemis. Chacun d’eux devient un

organisme redoutable sous lequel se cache et se défend un égoïsme

collectif monstrueux, auprès duquel l’égoïsme individuel est peu de

chose. Je veux parler de l’égoïsme des grandes institutions, de celui

des corporations, des castes ou des classes, de tous les cléricalismes

et de tous les particularismes. Nous reconnaissons là de véritables

coalitions d’intérêts particuliers, qui dégénèrent en entreprise envers

et contre tous et qui aboutissent à paralyser la vie autour d’elles.

Souvenez-vous du scribe au temps de Jésus, du confesseur à une autre

époque, et, de même, selon les milieux et les temps, du sophiste

d’Athènes, du médecin, de l’astrologue, des hommes de loi, de guerre,

des usuriers. A certains moments de l’histoire, il semble que la terre

soit créée pour le plus grand profit de l’un ou l’autre de ces

personnages et des institutions qu’ils représentent. Ils deviennent les

tyrans de l’homme, son ombre. On ne peut, sans eux, ni marcher, ni

s’arrêter, ni vivre, ni mourir. Tout leur appartient. L’humanité est

leur chose, leur victime sacrifiée. Et dire que le point de départ de

ces atroces tyrannies a toujours été posé par les services rendus à leur

origine. Pourquoi cette décadence qui fait qu’à la longue elles

deviennent la pire caricature de ce qu’elles furent au début? Voici:

Elles ont péché contre la grande loi qui marque sa limite à toute force

comme à toute institution humaine: _Servir l’humanité et non

l’asservir._

Je crains que cette loi n’ait été gravement enfreinte en ce qui concerne

la science. En effet, à quoi assistons-nous maintenant? A la

continuation de ce labeur admirable qui doit un jour représenter la

loyale enquête de l’homme sur son bagage de faits et d’idées? Cette

enquête sans doute continue, et aucune puissance ne l’arrêtera. Mais

nous assistons à la prétention de certaines sciences à représenter, à

elles seules, tout le savoir humain d’abord. Et comme en dehors du

savoir, il n’y a plus, aux yeux de la science ainsi réduite, aucun autre

moyen, pour l’homme, de communiquer avec la réalité, nous assistons en

somme à la prétention, élevée par quelques-uns, de réduire toute la

réalité et toute la vie à ce qu’ils en ont constaté. En dehors de cela

(et quelque vaste qu’il soit, Dieu sait combien ce domaine est misérable

comparativement à l’infinie richesse de la vie), il n’y aurait que rêves

et illusions. _Voilà qui est exorbitant!_ Ce n’est plus de la science,

mais de l’absolutisme scientifique.

Il n’y aurait pas lieu de s’en affliger, si cette prétention n’avait pas

trouvé dans le monde un écho prodigieux. Donnons la parole aux hommes

autorisés pour ne pas être taxés d’exagération.

Dans un discours qui a fait le tour du monde: «_Culturgeschichte und

Naturwissenschaft_», le professeur berlinois Du Bois-Reymond disait en

1877, et ses paroles expriment le sentiment d’une foule de gens très

sérieux, mais imbus du même préjugé: «L’histoire des sciences naturelles

est la véritable histoire de l’humanité. Ce qu’on appelait ainsi jusqu’à

présent n’est que l’histoire des guerres d’une part, et d’autre part

_des folles conceptions_ de quelques peuples civilisés.» De la part d’un

homme qui a, mieux que nul autre, établi et confessé les limites de la

connaissance humaine, et qui estime d’ailleurs que le commerce avec

l’antiquité classique est le seul moyen de nous sauver du plus plat

utilitarisme, un tel propos est bien significatif. C’est tout un

symptôme. Déjà on ne dit plus: La science et la philosophie doivent

suffire un jour à l’humanité. La philosophie est allée rejoindre la

religion et la poésie dans le coin des vieilles ferrailles. On dit: La

science doit suffire à l’humanité, et dépassant d’un bond stupéfiant la

boutade assez forte déjà du savant allemand, un de nos savants français

contemporains nous a laissé ces six mots qui seront pour l’avenir un

document de l’état d’esprit de toute une série de générations: _Il n’y a

plus de mystère_ (Berthelot).

Rien n’égale le succès que ces idées ont eu dans la société à tous ses

degrés. Elles se sont répandues par des milliers de canaux dans toutes

les classes. Pour beaucoup de gens, pour l’immense majorité, le résultat

de la science, dûment constaté et contrôlé, c’est que ce que nous

appelons les réalités supérieures, n’existe pas. _L’homme est un animal

comme les autres._ La conclusion pratique est facile à tirer.

A pas de géant, ce temps a marché dans la voie du réalisme scientifique

d’abord, pratique ensuite, semant étourdiment sa route de ce qui

constitue le bien suprême de l’humanité. Il a remplacé la conception

d’un monde vivant, par la conception d’un monde mort. Sur toute la

ligne, la mécanique a supplanté l’âme. La science matérialiste n’en

attribue ni au monde, ni à l’homme. Pour elle, il n’y a rien au fond des

choses. L’univers est un immense feu d’artifice qui se ramène, en

dernière analyse, au fait élémentaire du choc des atomes. Il y a des

jours où certains savants parlent comme s’ils savaient tout. Quant aux

ignorants, ils ont plus d’assurance encore, et le plus grand nombre de

nos contemporains sont rongés par cette conception rabougrie de

l’univers où ils ne peuvent plus loger ni leurs croyances, ni leurs

principes de conduite, ni même leurs sentiments. Qu’est-ce en effet que

tout cela aux yeux du réalisme scientifique? Rien. Dans un monde pareil,

le sort de l’homme est de descendre lui-même au rang d’une mécanique et

d’être selon l’occasion: machine à travailler, machine à étudier,

machine à jouir, machine à tuer; chair à plaisir ou chair à canon.

Et voilà pourquoi, après avoir plus travaillé, plus cherché, que

n’importe quel âge, nous sommes menacés de sombrer en plein néant.

La secrète faiblesse, le défaut de la cuirasse de cette grande époque a

été d’oublier qu’il y avait plus de réalités entre le ciel et la terre

que les sciences dites positives, voire même toute la science humaine ne

peut en constater. Nos œuvres ont grandi, nous avons diminué. L’homme

est amoindri à ses propres yeux, dans sa dignité et dans son espérance.

Un crime de lèse-humanité est au fond de toutes les souffrances de ce

temps. La civilisation repose d’aplomb sur l’homme. Atteignez l’homme,

toute l’immense machine se disloque. C’est parce que la base, l’homme,

est affaiblie, que toute notre civilisation menace de crouler sur nos

têtes!

Et ce n’est pas ce qu’il y a de plus saisissant dans le spectacle de

l’héritage que vont recueillir nos enfants. Ce qui y frappe davantage

encore, mais ce qui sera le salut, si nos successeurs le comprennent,

c’est que le monde où nous vivons est radicalement contradictoire. Nous

allons essayer de le montrer.

III

LES CONTRADICTIONS DU SIÈCLE

La conception matérialiste du monde et les parties de notre civilisation

qui en sont le résultat momentané nous apparaissent en conflit avec

l’esprit moderne sur tous les points. L’esprit moderne représente, après

tout, le patrimoine résumé des siècles. L’épithète de moderne indique

seulement sa tendance et sa méthode, mais non pas son contenu, venu de

partout. On peut fort bien définir son genre en se servant de la belle

parole de Térence: _Homo sum; humani nihil a me alienum puto._ L’esprit

moderne est la somme condensée de ce que l’humanité a abstrait de

meilleur de tout l’immense labeur et de toutes les souffrances du passé.

C’est, du côté de la pensée, une large ouverture sur toutes choses, une

préméditation de ne rien exclure, de ne rien négliger, d’y voir clair,

et de trouver la vérité en elle-même, sans aucune arrière-pensée, le

vrai esprit scientifique en un mot.

C’est du côté du cœur une disposition bienveillante décidée à ne

mépriser personne, à ne frustrer personne, à respecter surtout le faible

et à avoir pitié de tout ce qui souffre. Il est encore la glorification

du travail comme de la grande puissance libératrice et moralisatrice.

En politique, l’esprit moderne est l’esprit démocratique dans sa plus

haute acception, reconnaissant comme régulateurs d’une société le droit,

la loi, la justice, la solidarité.

S’il y avait d’un côté toute la force, toutes les armes réunies,

l’immense et formidable coalition des puissances qui pèsent le plus dans

la balance, et de l’autre, la Justice désarmée, l’esprit moderne

exigerait de nous de faire baisser toutes les armes et taire tous les

intérêts devant la Justice.

S’il y avait, d’une part, toutes les foules avec leurs cris et leurs

emportements et de l’autre, un seul homme sage avec la vérité pour lui,

l’esprit moderne serait avec cet homme, contre le nombre.

Voila ce que c’est que l’esprit moderne.

Le réalisme scientifique et pratique est au contraire la négation de

tout cela.

Du côté de la pensée, le réalisme est le provincialisme le plus étroit

que l’on puisse imaginer, vrai esprit de clocher, exclusif de tout ce

qui sort de ses limites. L’immense orchestre des mondes et des vies se

ramène pour lui à un petit son mince, produit monotone d’une corde

unique. Du côté du cœur, le réalisme est l’égoïsme absolu, décidé à ne

tenir compte de personne et à considérer comme une imbécillité toute

concession à autrui qui ne serait pas le résultat d’un calcul. Il n’y a

qu’un droit, celui du plus fort, une loi, celle du combat. Le faible est

celui qui doit disparaître. La solidarité n’est qu’un mot, la conscience

une chimère. Il n’y a pas assez de place pour tout le monde. Pour que

les uns vivent, il faut que les autres disparaissent: _Beati

possidentes!_ Jouir est le but de la vie. On peut bien admettre le

travail comme une corvée qui procure la jouissance, Mieux vaudrait jouir

sans travailler.

En politique le réalisme est la déification de la force brutale. Au

sommet des sociétés, il est la tyrannie; en bas, il est la licence

effrénée; partout, le conflit sauvage des intérêts et des passions. Il

est condamné à osciller entre le despotisme du nombre et celui du

pouvoir personnel, s’entre-dévorant tour à tour. Aussi, toujours et

partout il a tué la liberté. Une démocratie réaliste serait un non-sens.

Le réalisme et l’esprit moderne sont en conflit au fond de la société

actuelle. C’est ce qui rend la situation si tragique et nous fait

paraître notre vie si riche en contrastes, si profondément et si

noblement tourmentée. Si nous pouvions déifier la brute et organiser,

dans toute son horrible beauté, la barbarie civilisée, nous

n’éprouverions pas les déchirements qui nous torturent. Mais sous les

dehors que le réalisme, un instant triomphant, nous a imposés, vit et

souffre un meilleur nous-mêmes. Devant chaque création hideuse dont la

brutalité encombre le monde, l’esprit moderne élève la voix et proteste.

Et cet esprit n’est pas le dernier souffle d’un monde expirant.

C’est une force toujours plus puissante quoique impalpable, et qui, sans

appartenir à personne en particulier, sait se traduire au sein même des

hontes et des défaillances par mille manifestations. Plus la force

brutale qui agit dans la bête par les griffes et les ongles, s’organise,

se développe au sein de l’humanité, et devient la forteresse, le canon,

la dynamite ou encore la tyrannie impudente du nombre et de l’argent,

plus aussi grandit cette puissance invisible, insaisissable. On a beau

crier: la Force prime le droit, prendre toute la nature inférieure à

témoin, et fournir la démonstration par des actes de violence pour

lesquels on affecte de dire qu’il n’y a pas de juge sur la terre: le

droit n’en est pas moins une puissance contre laquelle on ne peut rien.

A son heure il éclate, s’empare des esprits, rayonne à travers les

cœurs, éclaire et frappe comme la foudre, et les œuvres de la Force sont

détruites. Vous essayez en vain de vous rendre compte de quelle façon,

dans cette lutte inégale, c’est le mieux armé qui succombe. Mais vous

sentez, en voyant les effets, qu’une cause grande et mystérieuse a passé

par là.

Je n’ai qu’à faire allusion à la question sociale pour faire comme

toucher du doigt, un des terrains sur lesquels l’esprit moderne est en

conflit aigu avec le réalisme. Qu’est-ce que le socialisme dans la noble

et large acception de ce mot? C’est l’affirmation du prix de la vie et

du principe de la solidarité. Inviolabilité de l’individu et son union

indissoluble avec le corps social: Tous pour un, un pour tous. Pour être

socialiste, il faut avoir le souci des autres, surtout des faibles, de

l’enfant, de la femme, de tout ce qui est négligé, outragé, opprimé. Ce

qu’on leur fait, on le fait à nous-mêmes, bien plus, à l’humanité, bien

plus, à Dieu. Vous devez, comme être social, sentir les rapports

nécessaires qui unissent, les uns aux autres, les membres de la société,

à toutes les phases de son développement, et nourrir de la bienveillance

pour toutes les formes de la vie humaine, afin d’apprécier les rapports

des personnes et des situations les plus diverses. Qu’est tout ceci au

point de vue réaliste?

Le réaliste dit: Chacun pour soi. Quand il a mangé et bu, le monde est

en liesse, tout va pour le mieux. Quand il a faim tout va mal, il faut

tout détruire. Or ces deux façons de comprendre l’existence sont en

présence dans notre société. C’est trop peu dire: elles coexistent très

souvent dans les mêmes individus. Parmi nos contemporains, il en est

beaucoup qui se sont assimilé la conception matérialiste de l’existence

et qui, pour leur morale même, sont réalistes. Mais entendez-les

proclamer le droit, invoquer la justice, exalter la solidarité!

Semblables à des gens qui feraient soigneusement le vide sous une

cloche, pour y faire vivre ensuite un oiseau, ils ne se rendent pas

compte qu’il y a incompatibilité entre leur conception du monde et de

l’homme et les choses qu’ils veulent y loger.

On pourrait trouver matière aux mêmes observations dans les sphères très

différentes. Une foule incalculable de gens vivent aujourd’hui, au jour

le jour, d’expédients et de contradictions. Ils nous rappellent ces

créations de l’imagination artistique, dragons, sphynx et chimères où se

combinent en un seul animal fantastique, l’aigle, le lion, le serpent,

l’homme. Ne croyez pas que ces amalgames étranges se rencontrent surtout

dans le peuple inculte. Ils sont partout. On a beau faire, on est un

enfant de son temps. Les traces de l’antagonisme, qui traverse le fond

même de notre civilisation actuelle, sont dans presque tous les esprits.

Dans les discours des professeurs, des hommes d’État, des éducateurs

religieux même, on les rencontre. Tel homme d’État faisant un discours,

commence par se réclamer des sciences positives, ou par poser des

axiomes utilitaires; mais entraîné par son sujet sur le terrain de

l’éducation, de la morale, de l’ordre public, il termine en plein

idéalisme.

Les choses se compliquent d’ailleurs d’un autre facteur d’une importance

considérable, à savoir le mouvement réactionnaire. De ce côté on met à

la charge de l’esprit moderne lui-même tous les maux de la société

actuelle et les difficultés au sein desquelles elle se débat. On prétend

tout remettre en état par le retour pur et simple au _statu quo_ du

quinzième siècle. Comme on voit, c’est une grosse affaire, et nous en

reparlerons. Or ce mouvement a des ramifications nombreuses, et bien des

esprits en sont affectés, à des degrés divers. Réactionnaires pour une

part, imbus de l’esprit moderne pour une autre, et par-dessus le marché

un peu matérialistes, nous sommes beaucoup dans ce cas. En vérité,

l’état d’esprit de plusieurs rappelle les déménagements: Une portion des

meubles est déjà là-bas dans le local nouveau, une autre est dans la

rue, cahotée, pêle-mêle, exposée aux intempéries et aux accidents, une

autre est encore tranquillement installée dans l’ancienne demeure. Tout

cela constitue un état de crise et de transformation des plus

compliqués. En un temps de mœurs simples, la souffrance qu’une telle

crise fait naître, serait amoindrie par les circonstances extérieures.

Mais elle est aggravée de nos jours par la complication de notre

culture. En un mot, elle est dans tous les domaines spirituels et

matériels à la fois. Les hommes de ce temps ont été surpris par un trop

brusque changement des conditions de l’existence. Les événements les ont

dépassés et désorientés. Les effets accumulés des causes que nous avons

mises en jeu, sans en connaître la portée, nous troublent et nous

effraient. Plus un organisme est compliqué, plus il est capable de

souffrir. Un homme meurt d’une blessure, tandis que certains êtres

inférieurs, coupés en morceaux, vivent quand même.

Un chariot peut perdre une roue sans grand danger; pour une locomotive,

c’est une catastrophe.

A l’heure actuelle la civilisation est devenue une immense machine dont

le fonctionnement échappe aux prévisions des plus sages. Elle va son

train d’enfer, et au milieu de ses grincements, l’homme crie et se sent

écrasé.

* * * * *

Le passé récent nous laisse une œuvre grandiose mais tronquée. Il y

manque l’Unité d’esprit, l’âme. Au sein du prodigieux amoncellement de

force matérielle, de richesses, de connaissances, nous nous sommes

progressivement appauvris en énergie morale, en fraternité, en foi. Ce

qui fait défaut partout, _c’est l’homme_.

Il faut reforger des hommes, qui sachent se gouverner eux-mêmes et

puissent devenir les maîtres du monde nouveau afin d’en tirer le bien.

Nous pourrions atteindre ce but par le retour à _la pensée normale_,

l’application de la méthode inductive à tous les faits humains et

surtout aux réalités oubliées du monde intérieur;

Par le retour à _la vie normale_, au respect, à la solidarité, au

travail, à la simplicité;

En fortifiant, en un mot, l’esprit moderne, tel que nous l’avons défini,

et en mettant à son service toutes les ressources dont la science nous a

dotés.

Mais, une entreprise pareille est-elle possible?

La jeunesse, à qui elle incombera en grande partie, est-elle à sa

hauteur? En a-t-elle conscience?

Si le proverbe: tels pères tels fils, est vrai; si l’hérédité, les

ornières tracées, le milieu sont les grandes influences déterminantes

d’une jeunesse, qu’attendre de celle d’aujourd’hui, si ce n’est qu’elle

continue nos errements? Les fils sont-ils plus sages que les pères?

C’est infiniment rare. Cela s’est vu cependant. Mais ne présumons rien.

LIVRE DEUXIÈME

LES HÉRITIERS

«Les Pères ont mangé du raisin vert, et les fils en ont eu les

dents agacées.»

Ézéchiel.

I

LE MONDE DE LA JEUNESSE

Dans toute société, la jeunesse est le milieu où se discernent le mieux

les qualités et les défauts de l’ensemble. Ils y apparaissent, comme les

rayons réfractés par le prisme, plus saisissants dans leur isolement et

dans les contrastes du groupement spectral. Toute la gamme des couleurs

est là, avec une énergie de tons qui exclut les nuances intermédiaires.

La jeunesse chante par les rues l’éloge d’un temps, et en crie les

travers sur les toits. C’est là que l’on rencontre les plus graves excès

dans le mal et les plus puissants élans vers le bien. Il doit en être

ainsi, nécessairement. Avec son ardeur native, sa hâte de conclure et de

courir aux conséquences, la jeunesse pousse à l’extrême l’œuvre de ses

prédécesseurs. Pure théorie de dire que les disciples suivent le maître.

Les disciples vont trop vite pour cela. En général, le maître les suit

et essaie en vain de les retenir. Cela s’applique non seulement à la

jeunesse studieuse, mais à toute la jeunesse. Nous sommes tous à l’école

ou à l’université à un certain âge, et ce ne sont pas toujours les

meilleures leçons qui sont les plus écoutées. La puissance de l’exemple

et de l’entraînement est peut-être plus grande dans la jeunesse

populaire que dans celle des écoles. Les doctrines qui s’emparent des

sommets intelligents descendent dans les foules plus vite qu’on ne le

croit. Par quelles secrètes fissures les idées s’infiltrent-elles

jusqu’au cœur des masses illettrées? Nul ne le sait. Mais il est de fait

que peu d’années suffisent quelquefois, pour faire pénétrer certains

courants nouveaux, depuis les milieux universitaires jusqu’au fond des

plus humbles hameaux. Quand l’idée est délétère, ses effets sont plus

apparents, à mesure qu’elle gagne un milieu plus simple. Elle agit alors

comme l’alcool sur les peuples sauvages. La jeunesse populaire est

peut-être le terrain sur lequel les ravages des leçons malsaines peuvent

s’observer le plus sûrement. Nous trouvons là des traductions en langue

vulgaire, des illustrations pratiques capables de faire dresser les

cheveux sur la tête.

On ne saurait assez suivre ni assez étudier la jeunesse. Sans s’en

douter, elle donne autant de leçons qu’elle en reçoit.

D’aucuns, il est vrai, n’en parlent qu’à voix basse ou en haussant les

épaules. Pour eux la jeunesse est le manque de respect, l’outrecuidance,

l’ignorance satisfaite qui critique tout ce qu’elle ne comprend pas.

C’est l’âge profane, écervelé et bruyant, qui promène, sans égards pour

personne, son existence de casse-cou à travers les mœurs paisibles des

bourgeois.

Jeunesse · 第 1 / 18 段