Un jour M. le maréchal d'Olonne alla souper et coucher à

Versailles: Mme de Nevers devait l'accompagner, mais elle se

trouva souffrante: elle fit fermer sa porte, resta dans son

cabinet, et l'abbé et moi nous passâmes la soirée avec elle.

Jamais je ne l'avais vue si belle que dans cette parure

négligée, à demi couchée sur un canapé, et un peu pâle de la

souffrance qu'elle éprouvait. Je lui lus un roman qui venait

de paraître, et dont quelques situations ne se rapportaient

que trop bien avec la nôtre. Nous pleurâmes tous deux; l'abbé

s'endormit. A dix heures, il se réveilla, et mon coeur battit

de joie en voyant qu'il allait se retirer. Il partit et nous

laissa seuls: dangereux tête-à-tête, pour lequel nous étions

bien mal préparés tous deux! "Edouard, me dit-elle, je veux

vous gronder... Qu'est-ce que ces continuelles altercations

dans lesquelles vous êtes avec le prince d'Enrichemont? Hier

vous lui avez dit les choses les plus aigres et les plus

piquantes. -- Prenez-vous son parti? lui demandai-je. Il est

vrai, je le hais; il prétend à vous, et je ne puis le lui

pardonner. -- Je vous conseille d'être jaloux du prince

d'Enrichemont! me dit-elle; je vous offre ce que je lui

refuse, et vous ne l'acceptez pas! -- Ah! faites-moi le plus

grand roi du monde, m'écriai-je, et je serai à vos genoux pour

vous demander d'être à moi. -- Vous ne voulez pas recevoir de

moi ce que vous voudriez me donner, me dit-elle. Est-ce ainsi

que l'amour calcule? Tout n'est-il pas commun dans l'amour? --

Ah! sans doute, lui dis-je; mais c'est quand on s'appartient

l'un à l'autre, quand on n'a plus qu'un coeur et qu'une âme!

Alors, en effet, tout est commun dans l'amour. -- Si vous

m'aimiez comme je vous aime, dit-elle, combien il vous en

coûterait peu d'oublier ce qui nous sépare!" Je me mis à ses

pieds. "Ma vie est à vous, lui dis-je, vous le savez bien;

mais l'honneur! il faut le conserver: vous m'ôteriez votre

amour si j'étais déshonoré. -- Vous ne le seriez point, me

dit-elle. Le monde nous blâmerait peut-être... Eh! qu'importe?

quand on est à ce qu'on aime, que faut-il de plus? -- Ayez

pitié de moi, lui dis-je; ne me montrez pas toujours l'image

d'un bonheur auquel je ne puis atteindre: la tentation est

trop forte. -- Je voudrais qu'elle fût irrésistible, dit-elle.

Edouard! ne refusez pas d'être heureux!... Va, dit-elle avec

un regard enivrant, je te ferais tout oublier! -- Vous me

faites mourir, lui dis-je. Eh bien, répondez-moi. Ce sacrifice

que vous me demandez, c'est celui de mon honneur. Le feriez-vous,

ce sacrifice, dites, le feriez-vous, à mon repos? le

feriez-vous, hélas! à ma vie?" Elle ne me comprit que trop

bien. "Edouard, dit-elle d'une voix altérée, est-ce vous qui

me parlez?" J'allai me jeter sur une chaise à l'autre

extrémité du cabinet. Je crus que j'allais mourir: cette voix

sévère avait percé mon coeur comme un poignard. Me voyant si

malheureux, elle s'approcha de moi et voulut prendre ma main.

"Laissez-moi, lui dis-je; ne me faites pas perdre le peu de

raison que je conserve encore." Je me levai pour sortir; elle

me retint. "Non, dit-elle en pleurant, je ne croirai jamais

que vous ayez besoin de me fuir pour me respecter!" Je tombai

à ses genoux. "Ange adoré, je te respecterai toujours, lui

dis-je; mais, tu le vois, tu le sens bien toi-même, que je ne

puis vivre sans toi! Je ne puis être à toi, il faut donc

mourir!... Ne t'effraye pas de cette pensée: nous nous

retrouverons dans une autre vie, bien-aimée de mon coeur! Y

seras-tu belle, charmante, comme tu l'es en ce moment?

viendras-tu là te rejoindre à ton ami? lui tiendras-tu les

promesses de l'amour? Dis, seras-tu à moi dans le Ciel? --

Edouard, vous le savez bien, dit-elle toute troublée, si vous

mourez, je meurs... Ma vie est dans ton coeur: tu ne peux

mourir sans moi!" Je passai mes bras autour d'elle; elle ne

s'y opposa point; elle pencha sa tête sur mon épaule. "Qu'il

serait doux, dit-elle, de mourir ainsi! -- Ah! lui dis-je, il

serait bien plus doux d'y vivre! Ne sommes-nous pas libres

tous deux? Personne n'a reçu nos serments: qui nous empêche

d'être l'un à l'autre? Dieu aura pitié de nous." Je la serrai

sur mon coeur. "Edouard, dit-elle, aie toi-même pitié de moi,

ne déshonore pas celle que tu aimes! Tu le vois, je n'ai pas

de forces contre toi. Sauve-moi! sauve-moi! S'il ne fallait

que ma vie pour te rendre heureux, il y a longtemps que je te

l'aurais donnée; mais tu ne te consolerais pas toi-même de mon

déshonneur. Eh quoi! tu ne veux pas m'épouser, et tu veux

m'avilir? -- Je ne veux rien, lui dis-je au désespoir, je ne

veux que la mort! Ah! si du moins je pouvais mourir dans tes

bras, exhaler mon dernier soupir sur tes lèvres!" Elle

pleurait; je n'étais plus maître de moi: j'osai ravir ce

baiser qu'elle me refusait. Elle s'arracha de mes bras; ses

larmes, ses sanglots, son désespoir, me firent payer bien cher

cet instant de bonheur: elle me força de la quitter. Je

rentrai dans ma chambre le plus malheureux des hommes, et

pourtant jamais la passion ne m'avait possédé à ce point.

J'avais senti que j'étais aimé; je pressais encore dans mes

bras celle que j'adorais. Au milieu des horreurs de la mort,

j'aurais été heureux de ce souvenir. Ma nuit entière se passa

dans d'affreuses agitations; mon âme était entièrement

bouleversée; j'avais perdu jusqu'à cette vue distincte de mon

devoir qui m'avait guidé jusqu'ici. Je me demandais pourquoi

je n'épouserais pas Mme de Nevers; je cherchais des exemples

qui pussent autoriser ma faiblesse; je me disais que dans une

profonde solitude j'oublierais le monde et le blâme; que, s'il

le fallait, je fuirais avec elle en Amérique et jusque dans

cette île déserte objet de mes anciennes rêveries. Quel lieu

du monde ne me paraîtrait pas un lieu de délices avec la

compagne chérie de mes jours, mon amie, ma bien-aimée?

Natalie! Natalie! Je répétais son nom à demi-voix pour que ces

doux sons vinssent charmer mon oreille et calmer un peu mon

coeur. Le jour parut, et peu d'instants après on me remit une

lettre. Je reconnus l'écriture de Mme de Nevers... Jugez de ce

que je dus éprouver en la lisant!

"Ne craignez pas mes reproches, Edouard; je ne vous en ferai

point: je sais trop que je suis aussi coupable et plus

coupable que vous; mais que cette leçon nous montre du moins

l'abîme qui est ouvert sous nos pas: il est encore temps de

n'y point tomber. Plus tard, Edouard, cet abîme ensevelirait à

la fois et notre bonheur et notre vertu. Ne trahissons pas les

sentiments qui ont uni nos deux coeurs. C'est par ce qui est

bon, c'est par ce qui est juste, vrai, élevé dans la vie, que

nous nous sommes entendus; nous avons senti que nous parlions

le même langage, et nous nous sommes aimés. Ne démentons pas à

présent ces qualités de l'âme auxquelles nous devons notre

amour, et sachons être heureux dans l'innocence et nous

contenter du bonheur dont nous pouvons jouir devant Dieu.

"Il le faut, Edouard, oui, il faut nous unir ou nous séparer.

Nous séparer! Crois-tu que je pourrais écrire ce mot si je ne

savais bien que l'effet en est impossible? où trouverais-tu de

la force pour me fuir? Où en trouverais-je pour vivre sans

toi? Toi, moitié de moi-même, sans lequel je ne puis seulement

supporter la vie un seul jour, ne sens-tu pas comme moi que

nous sommes inséparables? Que peux-tu m'opposer? Un fantôme

d'honneur qui ne reposerait sur rien. Le monde t'accuserait de

m'avoir séduite! Eh! quelle séduction y a-t-il, pour deux

êtres qui s'aiment, que la séduction de l'amour? N'est-ce pas

moi, d'ailleurs, qui t'ai séduit? Si je ne t'avais montré que

je t'aimais, m'aurais-tu avoué ta tendresse? Hélas! tu mourais

plutôt que de m'en faire l'aveu! Tu dis que tu ne veux pas

m'abaisser! Mais, pour une femme, y a-t-il une autre gloire

que d'être aimée? un autre rang que d'être aimée? un autre

titre que d'être aimée? Te défies-tu assez de ton coeur pour

croire qu'il ne me rendrait pas tout ce que tu te figures que

tu me ferais perdre? Imagine, si tu le peux, le bonheur qui

nous attend quand nous serons unis, et regrette, si tu l'oses,

ces prétendus avantages que tu m'enlèves. Mon père, Edouard,

est le seul obstacle: je méprise tous les autres, et je les

trouve indignes de nous. Eh bien! je veux t'avouer que je ne

suis pas sans espérance d'obtenir un jour le pardon de mon

père. Oui, Edouard, mon père m'aime; il t'aime aussi: qui ne

t'aimerait pas? Je suis sûre que mon père a regretté mille

fois de ne pouvoir faire de toi son fils: tu lui plais, tu

l'entends, tu es le fils de son coeur. Eh! n'es-tu pas celui de

son vieil ami, qui sauva autrefois son honneur et sa fortune?

Eh bien! nous forcerons mon père d'être heureux par nos soins,

par notre tendresse. S'il nous exile de Paris, il nous

admettra à Faverange. Là, il osera nous reconnaître pour ses

enfants; là, il sera père dans l'ordre de la nature, et non

dans l'ordre des convenances sociales, et la vue de notre

amour lui fera oublier tout le reste. Ne crains rien. Ne

sens-tu pas que tout nous sera possible quand nous serons une fois

l'un à l'autre? Crois-moi, il n'y a d'impossible que de cesser

de nous aimer ou de vivre sans nous le dire. Choisis, Edouard!

ose choisir le bonheur. Ah! ne le refuse pas! Crois-tu n'être

responsable de ton choix qu'à toi seul? Hélas! ne vois-tu pas

que notre vie tient au même fil? Tu choisirais la mort en

choisissant la fuite, et ma mort avec la tienne!"

En achevant cette lettre, je tombai à genoux; je fis le

serment de consacrer ma vie à celle qui l'avait écrite, de

l'aimer, de l'adorer, de la rendre heureuse. J'étais plongé

dans l'ivresse; tous mes remords avaient disparu, et la

félicité du Ciel régnait seule dans mon coeur. "Mme de Nevers

connaît mieux que moi ce monde où elle passe sa vie, me

disais-je; elle sait ce que nous avons à en redouter. Si elle

croit notre union possible, c'est qu'elle l'est. Que j'étais

insensé de refuser le bonheur! M. d'Olonne nous pardonnera

d'être heureux; un jour il nous bénira tous deux. Et Natalie!

Natalie sera ma compagne chérie, ma femme bien-aimée; je

passerai ma vie entière près d'elle, uni à elle." Je

succombais sous l'empire de ces pensées délicieuses, et mes

larmes seules pouvaient alléger cette joie trop forte pour mon

coeur, cette joie qui succédait à des émotions si amères, si

profondes et souvent si douloureuses.

J'attendais avec impatience qu'il fût midi, heure à laquelle

je pouvais, sans donner de soupçons, paraître un instant chez

Mme de Nevers et la trouver seule. Les plus doux projets

remplirent cet intervalle; j'étais trop enivré pour qu'aucune

réflexion vînt troubler ma joie. Mon sort était décidé; je me

relevais à mes propres yeux de la préférence que m'accordait

Mme de Nevers, et une pensée, une seule pensée absorbait

toutes les autres: elle sera à moi! elle sera toute à moi! La

mort, s'il eût fallu payer de la mort une telle félicité, m'en

eût semblé un léger salaire. Mais penser que ce serait là le

bonheur, le charme, le devoir de ma vie! Non, l'imagination

chercherait en vain des couleurs pour peindre de tels

sentiments, ou des mots pour les rendre! Que ceux qui les ont

éprouvés les comprennent, et que ceux qui les ignorent les

regrettent: car tout est vide et fini dans la vie sans eux ou

après eux!

Les deux jours qui suivirent cette décision de notre sort

furent remplis de la félicité la plus pure. Mme de Nevers

essayait de me prouver que c'était moi qui lui faisais des

sacrifices, et que je ne lui devais point de reconnaissance

d'avoir voulu son bonheur, et un bonheur sans lequel elle ne

pouvait plus vivre. Nous convînmes qu'elle irait au mois de

mai en Hollande. Ce voyage était prévu; une visite promise

depuis longtemps à Mme de C... en serait le prétexte naturel.

Je devais de mon côté feindre des affaires en Forez, qui me

forceraient de m'absenter quinze jours; j'irais secrètement

rejoindre Mme de Nevers à La Haye, où le chapelain de

l'ambassade devait nous unir: c'était un vieux prêtre qu'elle

connaissait et sur la fidélité duquel elle comptait

entièrement. Une fois de retour, nous avions mille moyens de

nous voir et d'éviter les soupçons.

Lorsque je réfléchis aujourd'hui sur quelles bases fragiles

était construit l'édifice de mon bonheur, je m'étonne d'avoir

pu m'y livrer, ne fût-ce qu'un instant, avec une sécurité si

entière; mais la passion crée autour d'elle un monde idéal. On

juge tout par d'autres règles; les proportions sont agrandies;

le factice, le commun disparaissent de la vie; on croit les

autres capables des mêmes sacrifices qu'on ferait soi-même,

et, lorsque le monde réel se présente à vous, armé de sa

froide raison, il cause un douloureux et profond étonnement.

Un matin, comme j'allais descendre chez Mme de Nevers, mon

oncle, M. d'Herbelot, entra dans ma chambre. Depuis l'exil de

M. le maréchal d'Olonne, je le voyais peu; ses procédés, à

cette époque, avaient encore augmenté l'éloignement que je

m'étais toujours senti pour lui. Croyant qu'il était de mon

devoir de ne pas me brouiller avec le frère de ma mère,

j'allais chez lui de temps en temps; il me traitait toujours

très-bien, mais depuis près de trois semaines je ne l'avais

pas aperçu* [*On est prié de lire la note à la fin du

volume.]. Il entra avec cet air jovial et goguenard qui

annonçait toujours quelque histoire scandaleuse; il se

plaisait à cette sorte de conversation, et y mêlait une

bonhomie qui m'était encore plus désagréable que la franche

méchanceté: car porter de la simplicité et un bon coeur dans le

vice est le comble de la corruption.

"Eh bien! Edouard, me dit-il, tu débutes bien dans la

carrière! Vraiment, je te fais mon compliment, tu es passé

maître. Ma foi, nous sommes dans l'admiration, et Luceval et

Bertheney prédisent que tu iras au plus loin. -- Que voulez-vous

dire, mon oncle? lui demandai-je assez sérieusement. --

Allons donc! dit-il, vas-tu faire le mystérieux? Mon cher, le

secret est bon pour les sots; mais, quand on vise haut, il

faut de la publicité, et la plus grande. On n'a tout de bon

que ce qui est bien constaté; l'une est un moyen d'arriver à

l'autre, et il faudra bientôt grossir ta liste. -- Je ne vous

comprends pas, lui dis-je, et je ne conçois pas de quoi vous

voulez parler. -- Tu t'y es pris au mieux, continua-t-il sans

m'écouter, tu as mis le temps à profit. Que diront les

bégueules et les cagots? Toutes les femmes raffoleront de toi.

-- De moi! répétai-je; qu'est-ce que tout cela signifie? -- Tu

es un beau garçon, je ne suis pas étonné que tu leur plaises.

Diable! elles en ont de plus mal tournés. -- Qui donc? de quoi

parlez-vous? -- Comment! de quoi je parle? Eh! mais, mon cher,

je parle de Mme de Nevers. N'es-tu pas son amant? Tout Paris

le dit. Ma foi, tu ne peux pas avoir une plus jolie femme et

qui te fasse plus d'honneur. Il faut pousser ta pointe; nous

établirons le fait publiquement, et c'est là, Edouard, le

chemin de la mode et de la fortune." Je sentis mon sang se

glacer dans mes veines. "Quelle horreur! m'écriai-je; qui a pu

vous dire une si infâme calomnie? Je veux connaître l'insolent

et lui faire rendre raison de son crime." Mon oncle se mit à

rire. "Comment donc, dit-il, ne serais-tu pas si avancé que je

croyais? Serais-tu amoureux, par hasard? Va, tu te corrigeras

de cette sottise. Mon cher, on a une femme aujourd'hui, une

autre demain; elles ne sont occupées elles-mêmes qu'à

s'enlever leurs amants les unes aux autres. Avoir et enlever,

voilà le monde, Edouard, et la vraie philosophie. -- Je ne sais

où vous avez vu de pareilles moeurs, lui dis-je indigné; grâce

au Ciel, elles me sont étrangères, et elles le sont encore

plus à la femme angélique que vous outragez. Nommez-moi dans

l'instant l'auteur de cette horrible calomnie!" Mon oncle

éclata de rire de nouveau, et me répéta que tout Paris parlait

de ma bonne fortune et me louait d'avoir été assez habile et

assez adroit pour séduire une jeune femme qui était sans doute

fort gardée. "Sa vertu la garde! répliquai-je dans une

indignation dont je n'étais plus le maître; elle n'a pas

besoin d'être autrement gardée. -- C'est étonnant! dit mon

oncle. Mais où as-tu donc vécu? dans un couvent de nonnes? --

Non, Monsieur, répondis-je; j'ai vécu dans la maison d'un

honnête homme, où vous n'êtes pas digne de rester." -- Et,

oubliant ce que je devais au frère de ma mère, je poussai

dehors M. d'Herbelot et fermai ma porte sur lui.

Je demeurai dans un désespoir qui m'ôtait presque l'usage de

la raison. Grand dieu! j'avais flétri la réputation de Mme de

Nevers! La calomnie osait profaner sa vie, et j'en étais

cause! On se servait de mon nom pour outrager l'ange adorable

objet de mon culte et de mon idolâtrie! Ah! j'étais digne de

tous les supplices, mais ils étaient tous dans mon coeur.

"C'est mon amour qui la déshonore, pensai-je, qui la livre au

blâme, au mépris, à cette honte que rien n'efface, qui

reparaît toujours comme la tache sanglante sur la main de

Macbeth! Ah! la calomnie ne se détruit jamais, sa souillure

est éternelle; mais les calomniateurs périront, et je vengerai

l'ange de tous ceux qui l'outragent. Se peut-il qu'oubliant

l'honneur et mon devoir j'aie risqué de mériter ces vils

éloges? Voilà donc comment ma conduite peut se traduire dans

le langage du vice? Hélas! le piége le plus dangereux que la

passion puisse offrir, c'est ce voile d'honnêteté dont elle

s'enveloppe." Je voyais à présent la vérité nue, et je me

trouvais le plus vil comme le plus coupable des hommes. Que

faire? que devenir? Irais-je annoncer à Mme de Nevers qu'elle

est déshonorée, qu'elle l'est par moi? Mon coeur se glaçait

dans mon sein à cette pensée. Hélas! qu'était devenu notre

bonheur? Il avait eu la durée d'un songe! Mon crime était

irréparable! Si j'épousais à présent Mme de Nevers, que

n'imaginerait-on pas? quelle calomnie nouvelle inventerait-on

pour la flétrir? Il fallait fuir! il fallait la quitter! Je le

sentais, je voyais que c'était mon devoir; mais cette

nécessité funeste m'apparaissait comme un fantôme dont je

détournais la vue. Je reculais devant ce malheur, ce dernier

malheur, qui achevait pour moi tous les autres et mettait le

comble à mon désespoir. Je ne pouvais croire que cette

séparation fût possible: le monde ne m'offrait pas un asile

loin d'elle; elle seule était pour moi la patrie, tout le

reste un vaste exil. Déchiré par la douleur, je perdais

jusqu'à la faculté de réfléchir. Je voyais bien que je ne

pouvais rester près de Mme de Nevers; je sentais que je

voulais la venger, surtout sur le duc de L..., que mon oncle

m'avait désigné comme l'un des auteurs de ces calomnies; mais

le désespoir surmontait tout: j'étais comme noyé, abîmé, dans

une mer de pensées accablantes; aucune consolation, aucun

repos, ne se présentait d'aucun côté; je ne pouvais pas même

me dire que le sacrifice que je ferais en partant serait

utile: je le faisais trop tard; je ne prenais pas une

résolution vertueuse; je fuyais Mme de Nevers comme un

criminel, et rien ne pouvait réparer le mal que j'avais fait:

ce mal était irréparable! Tout mon sang versé ne rachèterait

pas sa réputation injustement flétrie! Elle, pure comme les

anges du Ciel, verrait son nom associé à ceux de ces femmes

perdues objets de son juste mépris! et c'était moi, moi seul,

qui versais cet opprobre sur sa tête! La douleur et le

désespoir s'étaient emparés de moi à un point que l'idée de la

vengeance pouvait seule en ce moment m'empêcher de m'ôter la

vie.

Je balançais si j'irais chez le duc de L... avant de parler à

Mme de Nevers, lorsque j'entendis sonner avec violence les

sonnettes de son appartement. Un mouvement involontaire me fit

courir de ce côté; un domestique m'apprit que Mme de Nevers

venait de se trouver mal et qu'elle était sans connaissance.

Glacé d'effroi, je me précipitai vers son appartement; je

traversai deux ou trois grandes pièces sans savoir ce que je

faisais, et je me trouvai à l'entrée de ce même cabinet où la

veille encore nous avions osé croire au bonheur. Mme de Nevers

était couchée sur un canapé, pâle et sans mouvement. Une jeune

femme que je ne connaissais point la soutenait dans ses bras;

je n'eus que le temps de l'entrevoir. M. le maréchal d'Olonne

vint au-devant de moi. "Que faites-vous ici? me dit-il d'un

air sévère. Sortez. -- Non, lui dis-je; si elle meurt, je

meurs." Je me précipitai au pied du canapé. M. le maréchal

d'Olonne me releva. "Vous ne pouvez rester ici, me dit-il;

allez dans votre chambre... Plus tard je vous parlerai." Sa

sécheresse, sa froideur, aurait percé mon coeur, si j'avais pu

penser à autre chose qu'à Mme de Nevers mourante; mais je

n'entendais qu'à peine M. le maréchal d'Olonne; il me semblait

que ma vie était comme en suspens et ne tenait plus qu'à la

sienne. La jeune femme se tourna vers moi; je vis des larmes

dans ses yeux. "Natalie va vous voir quand elle reprendra

connaissance, dit-elle; votre vue peut lui faire du mal. -- Le

croyez-vous? lui dis-je. Alors je vais sortir." J'allai dans

la pièce qui précédait le cabinet; je ne pus aller plus avant,

je me jetai à genoux: "O mon Dieu! m'écriai-je, sauvez-la!

sauvez-la!" Je ne pouvais répéter que ces seuls mots: "Sauvez-la!"

Bientôt j'entendis qu'elle reprenait connaissance; on

parlait, on s'agitait autour d'elle. Un vieux valet de chambre

de Mme de Nevers, qui la servait depuis son enfance, parut en

ce moment. Me voyant là, il vint à moi. "Il faut rentrer chez

vous, monsieur Edouard, me dit-il. Bon dieu! comme vous êtes

pâle! Pauvre jeune homme! vous vous tuez. Appuyez-vous sur

moi, et regagnons votre chambre." J'allais suivre ce conseil,

lorsque M. le maréchal d'Olonne sortit de chez sa fille.

"Encore ici! dit-il d'une voix altérée. Suivez-moi, Monsieur;

j'ai à vous parler. -- Il ne peut se soutenir, dit le

vieillard. -- Oui, je le puis," dis-je en l'interrompant; et,

essayant de reprendre des forces pour la scène que je

prévoyais, je suivis M. le maréchal d'Olonne dans son

appartement.

"Les explications sont inutiles entre nous, me dit M. le

maréchal d'Olonne: ma fille m'a tout avoué. Son amie,

instruite plus tôt que moi des calomnies qu'on répandait sur

elle, est venue de Hollande pour l'arracher de l'abîme où elle

était prête à tomber. Je pense que vous n'ignorez pas le tort

que vous avez fait à sa réputation. Votre conduite est

d'autant plus coupable qu'il n'est pas en votre pouvoir de

réparer le mal dont vous êtes cause. Je désire que vous

partiez sur-le-champ. Je n'abandonnerai point le fils d'un

ancien ami, quelque peu digne qu'il se soit montré de ma

protection: j'obtiendrai pour vous une place de secrétaire

d'ambassade dans une cour du nord, vous pouvez y compter.

Partez sans délai pour Lyon, et vous y attendrez votre

nomination. -- Je n'ai besoin de rien, Monsieur, lui dis-je;

permettez-moi de refuser vos offres. Demain je ne serai plus

ici. -- Où irez-vous? me demanda-t-il. -- Je n'en sais rien,

répondis-je. -- Quels sont vos projets? -- Je n'en ai point. --

Mais que deviendrez-vous? -- Qu'importe? -- Ne croyez pas,

Edouard, que l'amour soit toute la vie. -- Je n'en désire point

une autre, lui dis-je. -- Ne perdez pas votre avenir. -- Je n'ai

plus d'avenir. -- Malheureux! que puis-je donc faire pour toi?

-- Rien. -- Edouard, vous me déchirez mon coeur! Je l'avais armé

de sévérité, mais je ne puis en avoir longtemps avec vous. Je

n'ai point oublié les promesses que je fis à votre père

mourant; je ferais tout pour votre bonheur; mais, vous le

sentez vous-même, Edouard, vous ne pouvez épouser ma fille. --

Je le sais, Monsieur, je le sais parfaitement: je partirai

demain. Me permettez-vous de me retirer? -- Non, pas ainsi...

Edouard, mon enfant, ne suis-je pas ton second père? -- Ah! lui

dis-je, vous êtes celui de Mme de Nevers! Soignez-la, aimez-la,

consolez-la quand je n'y serai plus. Hélas! elle aura

besoin de consolation!" Je le quittai. J'allai chez moi, dans

cette chambre que j'allais abandonner pour toujours! dans

cette chambre où j'avais tant pensé à elle, où je vivais sous

le même toit qu'elle! "Il faudra donc m'arracher d'ici! me

disais-je. Ah! qu'il vaudrait bien mieux y mourir!" J'eus la

pensée de mettre un terme à ma vie et à mes tourments. L'idée

de la douleur que je causerais à Mme de Nevers et le besoin de

la vengeance me retinrent.

Edouard · 第 6 / 7 段