assis à l'extrémité de la Châtaigneraie, dans l'enceinte du
parc, mais cependant fort loin du château. J'essayais de me
calmer avant que de rentrer dans ce salon où j'allais
rencontrer les regards de M. le maréchal d'Olonne, lorsque je
vis de loin Mme de Nevers qui s'avançait vers moi. Elle
marchait lentement sous les arbres, plongée dans une rêverie
dont j'osai me croire l'objet: elle avait ôté son chapeau, ses
beaux cheveux tombaient en boucles sur ses épaules; son
vêtement léger flottait autour d'elle; son joli pied se posait
sur la mousse si légèrement qu'il ne la foulait même pas; elle
ressemblait à la nymphe de ces bois. Je la contemplais avec
délices; jamais je ne m'étais encore senti entraîné vers elle
avec tant de violence; le désespoir auquel je m'étais livré
tout le jour avait redoublé l'empire de la passion dans mon
coeur. Elle vint à moi, et, dès que j'entendis le son de sa
voix, il me sembla que je reprenais un peu de pouvoir sur
moi-même. "Où avez-vous donc passé la journée? me demanda-t-elle;
ne craignez-vous pas que mon père ne s'étonne de ces longues
absences? -- Qu'importe! lui répondis-je; mon absence bientôt
sera éternelle. -- Edouard, me dit-elle, est-ce donc là les
promesses que vous m'aviez faites? -- Je ne sais ce que j'ai
promis, lui dis-je; mais la vie m'est à charge: je n'ai plus
d'avenir, et je ne vois de repos que dans la mort. Pourquoi
s'en effrayer? Lui dis-je; elle sera plus bienfaisante pour
moi que la vie. Il n'y a pas de rangs dans la mort, je n'y
retrouverai pas l'infériorité de ma naissance, qui m'empêche
d'être à vous, ni mon nom obscur: tous portent le même nom
dans la mort! Mais l'âme ne meurt pas, elle aime encore après
la vie, elle aime toujours. Pourquoi dans cet autre monde ne
serions nous pas unis? -- Nous le serons dans celui-ci, me
dit-elle. Edouard, mon parti est pris: je serai à vous, je serai
votre femme. Hélas! c'est mon bonheur aussi bien que le vôtre
que je veux! Mais dites-moi que je ne verrai plus votre visage
pâle et décomposé comme il l'est depuis quelque temps;
dites-moi que vous reviendrez à la vie, à l'espérance; dites-moi que
vous serez heureux. -- Jamais! m'écriai-je avec désespoir.
Grand Dieu! c'est donc quand vous me proposez le comble de la
félicité que je dois me trouver le plus malheureux de tous les
hommes!... Moi, vous épouser! Moi, vous faire déchoir! vous
rendre l'objet du mépris! changer l'éclat de votre rang contre
mon obscurité! vous faire porter mon nom inconnu! -- Eh!
qu'importe? dit-elle; j'aime mieux ce nom que tous ceux de
l'histoire; je m'honorerai de le porter, il est le nom de ce
que j'aime. Edouard! ne sacrifiez pas notre bonheur à une
fausse délicatesse. -- Ah! ne me parlez pas de bonheur, lui
dis-je; point de bonheur avec la honte! Moi, trahir l'honneur!
trahir M. le maréchal d'Olonne! Je ne pourrais seulement
soutenir son regard! Déjà je voudrais me cacher à ses yeux! De
quelle juste indignation ne m'accablerait-il pas! Le
déshonneur! c'est comme l'impossible; rien à ce prix! -- Eh
bien, Edouard, dit-elle, il faudra donc nous séparer?" Je
demeurai anéanti. "Vous voulez ma mort, lui dis-je; vous avez
raison, elle seule peut tout arranger. Oui, je vais partir; je
me ferai soldat, je n'aurai pas besoin pour cela de prouver ma
noblesse; j'irai me faire tuer. Ah! que la mort me sera douce!
Je bénirais celui qui me la donnerait en ce moment." Je ne
regardais pas Mme de Nevers en prononçant ces affreuses
paroles. Hélas! la vie semblait l'avoir abandonnée. Pâle,
glacée, immobile, je crus un moment qu'elle n'existait plus;
je compris alors qu'il y avait encore d'autres malheurs que
ceux qui m'accablaient! A ses pieds, j'implorai son pardon; je
repris toutes mes paroles, je lui jurai de vivre, de vivre
pour l'adorer, son esclave, son ami, son frère; nous
inventions tous les doux noms qui nous étaient permis. "Viens,
me dit-elle en se jetant à genoux; prions ensemble; demandons
à Dieu de nous aimer dans l'innocence, de nous aimer ainsi
jusqu'à la mort!" Je tombai à genoux à côté d'elle; j'adorai
cet ange presque autant que Dieu même; elle était un souffle
émané de lui; elle avait la beauté, l'angélique pureté des
enfants du Ciel. Comment un désir coupable m'aurait-il atteint
près d'elle? elle était le sanctuaire de tout ce qui était
pur. Mais loin d'elle, hélas! je redevenais homme, et j'aurais
voulu la posséder ou mourir.
Nous entrâmes bientôt dans la lutte la plus singulière et la
plus pénible, elle pour me déterminer à l'épouser, et moi pour
lui prouver que l'honneur me défendait cette félicité que
j'eusse payée de mon sang et de ma vie. Que ne me dit-elle pas
pour me faire accepter le don de sa main! Le sacrifice de son
nom, de son rang ne lui coûtait rien; elle me le disait, et
j'en étais sûr. Tantôt elle m'offrait la peinture séduisante
de notre vie intérieure. "Retirés, disait-elle, dans notre
humble asile, au fond de nos montagnes, heureux de notre
amour, en paix avec nous-mêmes, saurons-nous seulement si l'on
nous blâme dans le monde?" Et elle disait vrai, et je
connaissais assez la simplicité de ses goûts pour être certain
qu'elle eût été heureuse, sous notre humble toit, avec mon
amour et l'innocence. Quelquefois elle me disait: "Il se peut
que j'offense, en vous aimant, les convenances sociales; mais
je n'offense aucune des lois divines: je suis libre, vous
l'êtes aussi, ou plutôt nous ne le sommes plus ni l'un ni
l'autre. Y a-t-il, Edouard, un lien plus sacré qu'un
attachement comme le nôtre? Que ferions-nous dans la vie,
maintenant, si nous n'étions pas unis? Pourrions-nous faire le
bonheur de personne?" Je ne puis dire ce que me faisait
éprouver un pareil langage: je n'étais pas séduit, je n'étais
pas même ébranlé; mais je l'écoutais comme on prête l'oreille
à des sons harmonieux qui bercent et endorment les douleurs.
Je n'essayais pas de lui répondre; je l'écoutais, et ses
paroles enchanteresses tombaient comme un baume sur mes
blessures. Mais, par une bizarrerie que je ne saurais
expliquer, quelquefois ces mêmes paroles produisaient en moi
un effet tout contraire, et elles me jetaient dans un profond
désespoir. Inconséquence des passions! le bonheur d'être aimé
me consolait de tout ou mettait le comble à mes maux. Mme de
Nevers quelquefois feignait de douter de mon amour. "Vous
m'aimez bien peu, disait-elle, si je ne vous console pas des
mépris du monde. -- J'oublierais tout à vos pieds, lui disais-je,
hors le déshonneur, hors le blâme dont je ne pourrais pas
vous sauver. Je le sais bien, que les maux de la vie ne vous
atteindraient pas dans mes bras; mais le blâme n'est pas comme
les autres blessures, sa pointe aiguë arriverait à mon coeur
avant que de passer au vôtre; mais elle vous frapperait malgré
moi, et j'en serais la cause. De quel nom ne flétrirait-on pas
le sentiment qui nous lie? Je serais un vil séducteur, et vous
une fille dénaturée. Ah! n'acceptons pas le bonheur au prix de
l'infamie! Tâchons de vivre encore comme nous vivons, ou
laissez-moi vous fuir et mourir. Je quitterai la vie sans
regret: qu'a-t-elle qui me retienne? Je désire la mort plutôt;
je ne sais quel pressentiment me dit que nous serons unis
après la mort, qu'elle sera le commencement de notre éternelle
union."
Nos larmes finissaient ordinairement de telles conversations;
mais, quoique le sujet en fût si triste, elles portaient en
elles je ne sais quelle douceur qui vient de l'amour même. Il
est impossible d'être tout à fait malheureux quand on s'aime,
qu'on se le dit, qu'on est près l'un de l'autre. Ce bien-être
ineffable que donne la passion ne saurait être détruit que par
le changement de ceux qui l'éprouvent, car la passion est plus
forte que tous les malheurs qui ne viennent pas d'elle-même.
Cependant nous sentions la nécessité de nous distraire
quelquefois de ces pensées douloureuses pour conserver la
force de les supporter. Nous essayâmes de lire ensemble, de
fixer sur d'autres objets que nous-mêmes nos idées et nos
réflexions; mais l'imagination préoccupée par l'amour
ressemble à cette forêt enchantée que nous peint le Tasse, et
dont toutes les issues ramenaient toujours dans le même lieu.
La passion répond à tout, et tout ramène à elle. Si nous
trouvions dans nos lectures quelques sentiments exprimés avec
vérité, c'est qu'ils nous rappelaient les nôtres; si les
descriptions de la nature avaient quelque charme pour nous,
c'est qu'elles retraçaient à nos coeurs l'image de la solitude
où nous eussions voulu vivre. Je trouvais à Mme de Nevers la
beauté et la modestie de l'Eve de Milton, la tendresse de
Juliette, et le dévouement d'Emma.
La passion, qui produit tous les fruits de la faiblesse, est
cependant ce qui met l'homme de niveau avec tout ce qui est
grand, noble, élevé. Il nous semblait quelquefois que nous
étions capables de tout ce que nous lisions de sublime: rien
ne nous étonnait, et l'idéal de la vie nous semblait l'état
naturel de nos coeurs, tant nous vivions facilement dans cette
sphère élevée des sentiments généreux. Mais quelquefois aussi
un mot qui nous rappelait trop vivement notre propre
situation, ou ces tableaux touchants de l'amour dans le
mariage, qu'on rencontre si fréquemment dans la poésie
anglaise, me précipitaient du faîte de mes illusions dans un
violent désespoir. Mme de Nevers alors me consolait, essayait
de nouveau de me convaincre qu'il n'était pas impossible que
nous fussions heureux, et la même lutte se renouvelait entre
nous et apportait avec elle les mêmes douleurs et les mêmes
consolations.
Il y avait environ six mois que M. le maréchal d'Olonne était
à Faverange, et nous touchions aux derniers jours de
l'automne, lorsqu'un soir, comme on allait se retirer, on
entendit un bruit inaccoutumé autour du château: les chiens
aboyaient, les grilles s'ouvraient, les chaînes des ponts
faisaient entendre leur claquement en s'abaissant, les fouets
des postillons, le hennissement des chevaux, tout annonçait
l'arrivée de plusieurs voitures en poste. Je regardai Mme de
Nevers: le même pressentiment nous avait fait pâlir tous deux,
mais nous n'eûmes pas le temps de nous communiquer notre
pensée. La porte s'ouvrit, et le duc de L... et le prince
d'Enrichemont parurent. Leur présence disait tout, car M. le
maréchal d'Olonne avait annoncé qu'il ne voulait recevoir
aucune visite tant que durerait son exil, et il n'était venu à
Faverange que deux ou trois vieux amis, qui même n'y avaient
fait que peu de séjour. M. le maréchal d'Olonne était en effet
rappelé. Le duc de L... le lui annonça avec le bon coeur et la
bonne grâce qu'il mettait à tout, et le prince d'Enrichemont
recommença à dire toutes ces choses convenables que Mme de
Nevers ne pouvait lui pardonner. Il en avait toujours de
prêtes pour la joie comme pour la douleur, et il n'en fut
point avare en cette occasion. Il s'adressait plus
particulièrement à Mme de Nevers. Elle répondait en
plaisantant. La conversation s'animait entre eux, et je
retrouvais ces anciennes souffrances que je ne connaissais
plus depuis six mois; seulement elles me paraissaient encore
plus cruelles par le souvenir du bonheur dont j'avais joui
près de Mme de Nevers, seul en possession du moins de ce
charme de sociabilité qui n'appartenait qu'à elle: à présent
il fallait le partager avec ces nouveaux venus, et, pour que
rien ne me manquât, je retrouvais encore leur politesse,
cérémonieuse de la part du prince d'Enrichemont, cordiale de
la part du duc de L..., mais enfin me faisant toujours
ressouvenir et de ce qu'ils étaient et de ce que j'étais moi-même.
La conversation s'établit sur les nouvelles de la société, sur
Paris, sur Versailles. Il était simple que M. le maréchal
d'Olonne fût curieux de savoir mille détails que personne
depuis longtemps n'avait pu lui apprendre; mais j'éprouvais un
sentiment de souffrance inexprimable en me sentant si étranger
à ce monde dans lequel Mme de Nevers allait de nouveau passer
sa vie. Le prince d'Enrichemont conta que la reine avait dit
qu'elle espérait que Mme de Nevers serait de retour pour le
premier bal qu'elle donnerait à Trianon. Le duc de L... parla
du voyage de Fontainebleau, qui venait de finir. Je ne pouvais
m'étonner que Mme de Nevers s'occupât de personnes qu'elle
connaissait, de la société dont elle faisait partie; mais
cette conversation était si différente de celles que nous
avions ordinairement ensemble qu'elle me faisait l'effet d'une
langue inconnue, et j'éprouvais une sensation pénible en
voyant cette langue si familière à celle que j'aimais. Hélas!
j'avais oublié qu'elle était la sienne, et le doux langage de
l'amour que nous parlions depuis si longtemps, avait effacé
tout le reste.
Le duc de L..., qu'on ne fixait jamais longtemps sur le même
sujet, revint à parler de Faverange, et s'engoua de tout ce
qu'il voyait, de l'aspect du château par le clair de lune, de
l'escalier gothique, surtout de la salle où nous étions. Il
admira la vieille boiserie de chêne, noir et poli comme
l'ébène, qui portait dans chacun de ses panneaux un chevalier
armé de toutes pièces, sculptés en relief, avec le nom et la
devise du chevalier, sculptés aussi au bas du panneau. Le duc
de L... lut les devises et plaisanta sur la délivrance de Mme
de Nevers, enfermée dans ce donjon gothique comme une
princesse du temps de la chevalerie. Il lui demanda si elle ne
s'était pas bien ennuyée depuis six mois. "Non sans doute,
dit-elle, je ne me suis jamais trouvée plus heureuse, et je
suis sûre que mon père quittera Faverange avec regret. -- Oui,
dit M. le maréchal d'Olonne, le souvenir du temps que j'ai
passé ici sera toujours un des plus doux de ma vie. Il y a
deux manières d'être heureux, ajouta M. le maréchal d'Olonne:
on l'est par le bonheur qu'on éprouve ou par celui qu'on fait
éprouver. S'occuper du perfectionnement moral et du bien-être
physique d'un grand nombre d'hommes est certainement la source
des jouissances les plus pures et les plus durables, car le
plaisir dont on se lasse le moins est celui de faire le bien,
et surtout un bien qui doit nous survivre." Je fus frappé au
dernier point de ce peu de paroles. Une pensée traversa mon
esprit. Quoi! M. le maréchal d'Olonne, si je lui ravissais sa
fille, aurait encore une autre manière d'être heureux; et moi,
grand Dieu! en perdant Mme de Nevers, je sentais que tout
était fini pour moi dans la vie! Avenir, repos, vertu même,
tout me devenait indifférent; et jusqu'à ce fantôme d'honneur
auquel je me sacrifiais, je sentais qu'il ne me serait plus
rien si je me séparais d'elle. La mort seule alors deviendrait
ma consolation et mon but: rien n'était plus rien pour moi
dans le monde; le monde lui-même n'était plus qu'un désert et
un tombeau. Cette idée que M. le maréchal d'Olonne serait
heureux sans sa fille était le piége le plus dangereux qu'on
eût encore pu m'offrir.
Deux jours après l'arrivée des deux amis, M. le maréchal
d'Olonne quitta Faverange. Avec quelle douleur je m'arrachai
de ce lieu où Mme de Nevers m'avait avoué qu'elle m'aimait! Je
ne partis que quelques heures après elle; je les employai à
dire un tendre adieu à tout ce qui restait d'elle. J'entrai
dans le cabinet de la tour, dans ce cabinet où elle n'était
plus; je me mis à genoux devant le siége qu'elle occupait; je
baisais ce qu'elle avait touché; je m'emparais de ce qu'elle
avait oublié; je pressais sur mon coeur ces vestiges qu'avait
laissés sa présence. Hélas! c'était tout ce qu'il m'était
permis de posséder d'elle, mais ils m'étaient chers comme
elle-même, et je ne pouvais m'arracher de ces murs qui
l'avaient entourée, de ce siége où elle s'était assise, de cet
air qu'elle avait respiré. Je savais bien que je serais moins
avec elle où j'allais la retrouver que je ne l'étais en ce
moment dans cette solitude remplie de son image: un triste
pressentiment me disait que j'avais passé à Faverange les
seuls jours heureux que le ciel m'eût destinés.
En arrivant à l'hôtel d'Olonne, j'éprouvai un premier chagrin:
Mme de Nevers était sortie. Je parcourus ces grands salons
déserts avec une profonde tristesse. Le souvenir de la mort de
mon père se réveilla dans mon coeur. Je ne sais pourquoi cette
maison semblait me présager de nouveaux malheurs. J'allai dans
ma chambre: j'y retrouvai le portrait de Mme de Nevers enfant.
Sa vue me consola un peu, et je restai à le contempler jusqu'à
l'heure du souper. Alors je descendis dans le salon: je le
trouvai plein de monde. Mme de Nevers faisait les honneurs de
ce cercle avec sa grâce accoutumée, mais je ne sais quel nuage
de tristesse couvrait son front. Quand elle m'aperçut, il se
dissipa tout à coup. Magie de l'amour! j'oubliai toutes mes
peines; je me sentis fier de ses succès, de l'admiration qu'on
montrait pour elle. Si j'eusse pu lui ôter une nuance de ce
rang qui nous séparait pour toujours, je n'y aurais pas
consenti. En ce moment, je jouissais de la voir au-dessus de
tous encore plus que je ne souhaitais de la posséder, et
j'éprouvais pour elle un enivrement d'orgueil dont j'étais
incapable pour moi-même. Si j'avais pu ainsi m'oublier
toujours, j'aurais été moins malheureux; mais cela était
impossible: tout me froissait, tout blessait ma fierté. Ce que
j'enviais le plus dans une position élevée, c'est le repos que
je me figurais qu'on devait y éprouver; c'était de ne compter
avec personne et d'être à sa place partout. Cette inquiétude,
ce malaise d'amour-propre, aurait été un véritable malheur si
un sentiment bien plus fort m'eût laissé le temps de m'y
livrer; mais je pensais trop à Mme de Nevers pour que les
chagrins de ma vanité fussent durables, et je les sentais
surtout parce qu'ils étaient une preuve de plus de
l'impossibilité de notre union. Tout ce qui me rabaissait
m'éloignait d'elle, et cette réflexion ajoutait une nouvelle
amertume à des sentiments déjà si amers.
J'occupai, à mon retour de Faverange, la place que M. le
maréchal d'Olonne m'avait fait obtenir aux affaires
étrangères, et qu'on m'avait conservée par considération pour
lui. Le travail n'en était pas assujettissant, et cependant je
le faisais avec négligence. La passion rend surtout incapable
d'une application suivie: c'est avec effort qu'on écarte de
soi une pensée qui suffit au bonheur, et tout ce qui distrait
d'un objet adoré semble un vol fait à l'amour. Cependant ces
sortes d'affaires sont si faciles qu'on était content de moi
et que je recueillais de ma place à peu près tout ce qu'elle
avait d'agréable; elle me donnait des relations fréquentes
avec les hommes distingués qui affluaient à Paris de toutes
les parties de l'Europe, et je prenais insensiblement un peu
plus de consistance dans le monde, à cause des petits services
que je pouvais rendre. Je logeais toujours à l'hôtel d'Olonne;
j'y passais toutes mes journées, et ce nouvel arrangement
n'avait rien changé à ma vie que de créer quelques rapports de
plus. Les étrangers qui venaient chez M. le maréchal d'Olonne,
me connaissant davantage, me montraient en général plus
d'obligeance et de bonté.
J'avais bien prévu qu'à Paris je verrais moins Mme de Nevers;
mais je me désespérais des difficultés que je rencontrais à la
voir seule. Je n'osais aller que rarement dans son
appartement, de peur de donner des soupçons à M. le maréchal
d'Olonne, et dans le salon il y avait toujours du monde. Elle
était obligée d'aller assez souvent à Versailles, et
quelquefois d'y passer la journée. Il me semblait que je
n'arriverais jamais à la fin de ces jours où je ne devais pas
la voir: chaque minute tombait comme un poids de plomb sur mon
coeur; il s'écoulait un temps énorme avant qu'une autre minute
vînt remplacer celle-là. Lorsque je pensais qu'il faudrait
supporter ainsi toutes les heures de ce jour éternel, je me
sentais saisi par le désespoir, par le besoin de m'agiter du
moins et de me rapprocher d'elle à tout prix. J'allais à
Versailles; je n'osais entrer dans la ville, de peur d'être
reconnu par les gens de M. le maréchal d'Olonne; mais je me
faisais descendre dans quelque petite auberge d'un quartier
éloigné, et j'allais errer sur les collines qui entourent ce
beau lieu. Je parcourais les bois de Satory ou les hauteurs de
Saint-Cyr. Les arbres, dépouillés par l'hiver, étaient tristes
comme mon coeur. Du haut de ces collines je contemplais ces
magnifiques palais dont j'étais à jamais banni. Ah! je les
aurais tous donnés pour un seul regard de Mme de Nevers! Si
j'avais été le plus grand roi du monde, avec quel bonheur
j'aurais mis à ses pieds toutes mes couronnes! Qu'il est
heureux, l'homme qui peut élever à lui la femme qu'il aime, la
parer de sa gloire, de son nom, de l'éclat de son rang, et,
quand il la serre dans ses bras, sentir qu'elle tient tout de
lui, qu'il est l'appui de sa faiblesse, le soutien de son
innocence! Hélas! je n'avais rien à offrir à celle que
j'aimais qu'un coeur déchiré par la passion et par la douleur!
Je restais longtemps abîmé dans ces pénibles réflexions, et,
quand le jour commençait à tomber, je me rapprochais du
château; j'errais dans ces bosquets déserts qui semblent
attendre encore la grande ombre de Louis XIV. Quelquefois,
assis aux pieds d'une statue, je contemplais ces jardins
enchantés, créés par l'amour; ils ne déplaisaient pas à mon
coeur: leur tristesse, leur solitude, étaient en harmonie avec
la disposition de mon âme. Mais, quand je tournais les yeux
vers ce palais qui contenait le seul bien de ma vie, je
sentais ma douleur redoubler de violence au fond de mon âme.
Ce château magique me paraissait défendu par je ne sais quel
monstre farouche. Mon imagination essayait en vain d'en forcer
l'entrée; elle tentait toutes les issues: toutes étaient
fermées, toutes se terminaient par des barrières
insurmontables, et ces voies trompeuses ne menaient qu'au
désespoir. Je me rappelais alors ce qu'avait dit l'ambassadeur
d'Angleterre. Ah! si j'avais eu une seule carrière ouverte à
mon ambition, quelles difficultés auraient pu m'effrayer?
J'aurais tout vaincu, tout conquis. L'amour est comme la foi
et partage sa toute-puissance; mais l'impossible flétrit toute
la vie! Bientôt la triste vérité venait faire évanouir mes
songes; elle me montrait du doigt cette fatalité de l'ordre
social qui me défendait toute espérance, et j'entendais sa
voix terrible qui criait au fond de mon coeur: "Jamais, jamais
tu ne posséderas Mme de Nevers!" La mort alors m'eût semblé
douce en comparaison des tourments qui me déchiraient. Je
retournais à Paris dans un état digne de pitié, et cependant
je préférais ces agitations à la longue attente de l'absence,
où je me sentais me consumer sans pourtant me sentir vivre.
Je tombai bientôt dans un état qui tenait le milieu entre le
désespoir et la folie. En proie à une idée fixe, je voyais
sans cesse Mme de Nevers; elle me poursuivait pendant mon
sommeil; je m'élançais pour la saisir dans mes bras, mais un
abîme se creusait tout à coup entre nous deux; j'essayais de
le franchir, et je me sentais retenu par une puissance
invincible; je luttais en vain, je me consumais en efforts
superflus; je sortais épuisé, anéanti, de ce combat qui
n'avait de réel que le mal qu'il me faisait et la passion qui
en était cause. Mystérieuse alliance de l'âme et du corps!
Qu'est-ce que cette enveloppe fragile qui obéit à une pensée,
que le malheur détruit et qu'une idée fait mourir! Je sentais
que je ne résisterais pas longtemps à ces cruelles
souffrances. Mme de Nevers me montrait sans déguisement sa
douleur et son inquiétude; elle cherchait à adoucir mes peines
sans pouvoir y parvenir; sa tendresse ingénieuse me prouvait
sans cesse qu'elle me préférait à tout. Elle, si brillante, si
entourée, elle dédaignait tous les hommages, elle trouvait
moyen de me montrer à chaque instant qu'elle préférait mon
amour aux adorations de l'univers. Une reconnaissance
passionnée venait se joindre à tous les autres sentiments de
mon coeur, qui se concentraient tous en elle seule. Si j'avais
pu lui donner ma vie! mourir pour elle, pour qu'elle fût
heureuse! ajouter mes jours à ses jours, ma vie à sa vie!
Hélas je ne pouvais rien, et elle me donnait ce trésor
inestimable de sa tendresse sans que je pusse lui rien donner
en retour.
Chaque jour la contrainte où je vivais, la dissimulation à
laquelle j'étais forcé, me devenait plus insupportable.
J'avais renoncé au bonheur, et il me fallait sacrifier
jusqu'au dernier plaisir des malheureux, celui de s'abandonner
sans réserve au sentiment de leurs maux! il me fallait
composer mon visage et feindre quelquefois une gaieté
trompeuse qui pût masquer les tourments de mon coeur et
prévenir des soupçons qui atteindraient Mme de Nevers! La
crainte de la compromettre pouvait seule me donner assez
d'empire sur moi-même pour persévérer dans un rôle qui m'était
si pénible.
Je m'apercevais depuis quelque temps que cette bienveillance
dont j'avais eu tant à me louer de la part du prince
d'Enrichemont et du duc de L... avait entièrement cessé. Le
prince d'Enrichemont me montrait une froideur qui allait
jusqu'au dédain, et le duc de L... avait avec moi une sorte
d'ironie qui n'était ni dans son caractère ni dans ses
manières habituelles. Si j'eusse été moins préoccupé, j'aurais
fait plus d'attention à ce changement; mais M. le maréchal
d'Olonne me traitait toujours avec la même bonté, me montrait
toujours la même confiance: il me semblait que je n'avais à
craindre que lui seul, et que, tant qu'il ne soupçonnerait pas
mes sentiments pour Mme de Nevers, j'étais en sûreté. La
conduite du prince d'Enrichemont et du duc de L... me blessa
donc sans m'éclairer. Je n'avais jamais aimé le premier, et je
me sentais à mon aise pour le haïr; je n'étais pas jaloux de
lui, je savais que Mme de Nevers ne l'épouserait jamais, et
cependant je l'enviais d'oser prétendre à elle et d'en avoir
le droit. Je lui rendais avec usure la sécheresse et l'aigreur
qu'il me montrait, et je ne perdais pas une occasion de me
moquer devant lui des défauts ou des ridicules dont on pouvait
l'accuser, et de louer avec exagération les qualités qu'on
savait bien qu'il ne possédait pas.