Ma fureur contre le duc de L... ne connaissait pas de bornes,

car il nous voyait d'assez près pour avoir pu juger que mon

respect pour Mme de Nevers égalait ma passion, et il n'avait

pu feindre de me croire son amant que par une méchanceté

réfléchie, digne de tous les supplices. Je brûlais du désir de

tirer de lui la vengeance qui m'était due, et je jetais sur

lui seul la fureur et le désespoir que tant de causes réunies

avaient amassés dans mon sein. Je passai la nuit à mettre

ordre à quelques affaires; j'écrivis à Mme de Nevers et à M.

le maréchal d'Olonne des lettres qui devaient leur être

remises si je succombais; je fis une espèce de testament pour

assurer le sort de quelques vieux domestiques de mon père que

j'avais laissés en Forez. Je me calmais un peu en songeant que

je vengerais Mme de Nevers, ou que je finirais ma triste vie

et que je serais regretté par elle. Je me défendais de

l'attendrissement qui voulait quelquefois pénétrer dans mon

coeur, et aussi des sentiments religieux dans lesquels j'avais

été élevé et des principes qui, malgré moi, faisaient entendre

leur voix au fond de mon âme. A huit heures, je me rendis chez

le duc de L.... Il n'était pas réveillé. Il me fallut

attendre; je me promenais dans un salon avec une agitation qui

faisait bouillonner mon sang. Enfin je fus admis. Le duc de

L... parut étonné de me voir. "Je viens, Monsieur, lui dis-je,

vous demander raison de l'insulte que vous m'avez faite et des

calomnies que vous avez répandues sur Mme de Nevers à mon

sujet. Vous ne pouvez croire que je supporterai un tel

outrage, et vous vous devez, Monsieur, de m'en donner

satisfaction. -- Ce serait avec le plus grand plaisir, me dit

le duc de L.... Vous savez, Monsieur G..., que je crains peu

ces occasions-là; mais, malheureusement, dans ce cas-ci, c'est

impossible. -- Impossible! m'écriai-je; c'est ce qu'il faudra

voir! Ne croyez pas que je vous laisserai impunément calomnier

la vertu et noircir la réputation d'un ange d'innocence et de

pureté! -- Quant à calomnier, dit en riant le duc de L..., vous

me permettrez de ne pas le prendre de si haut. J'ai cru que

vous étiez l'amant de Mme de Nevers; je le crois encore, je

l'ai dit... Je ne vois pas, en vérité, ce qu'il y a là

d'offensant pour vous. On vous donne la plus charmante femme

de Paris, et vous vous fâchez!... Bien d'autres voudraient

être à votre place, et moi tout le premier. -- Moi, Monsieur,

je rougirais d'être à la vôtre. Mme de Nevers est pure, elle

est vertueuse, elle est irréprochable. La conduite que vous

m'avez prêtée serait celle d'un lâche, et vous devez me rendre

raison de vos indignes propos. -- Mes propos sont ce qu'il me

plaît, dit le duc de L...; je penserai de vous et même de Mme

de Nevers ce que je voudrai. Vous pouvez nier votre bonne

fortune: c'est fort bien fait à vous, quoique ce soit peu

l'usage aujourd'hui. Quant à me battre avec vous, je vous

donne ma parole d'honneur qu'à présent j'en ai autant d'envie

que vous; mais, vous le savez, cela ne se peut pas... Vous

n'êtes point gentilhomme, vous n'avez aucun état dans le

monde, et je me couvrirais de ridicule si je consentais à ce

que vous désirez. Tel est le préjugé. J'en suis désespéré,

ajouta-t-il en se radoucissant; soyez persuadé que je vous

estime du fond du coeur, Monsieur G..., et que j'aurais été

charmé que nous pussions nous battre ensemble. Vous pâlissez!

dit-il; je vous plains, vous êtes un homme d'honneur. Croyez

que je déteste cet usage barbare: je le trouve injuste, je le

trouve absurde; je donnerais mon sang pour qu'il me fût permis

de me battre avec vous. -- Grand Dieu! m'écriai-je, je croyais

avoir épuisé toutes les douleurs! -- Edouard, dit le duc, qui

paraissait de plus en plus touché de ma situation, ne prenez

pas un ami pour un ennemi. Ceci me cause, je vous l'assure,

une véritable peine. Quelques paroles imprudentes ne peuvent-elles

se réparer? -- Jamais! répondis-je. Me refusez-vous la

satisfaction que je vous demande? -- J'y suis forcé, dit le

duc. -- Eh bien! repris-je, vous êtes un lâche, car c'est une

lâcheté que d'insulter un homme d'honneur et de le priver de

la vengeance!"

Je sortis comme un furieux de la maison du duc de L.... Je

parcourais les rues comme un insensé; toutes mes pensées me

faisaient horreur. Les furies de l'enfer semblaient s'attacher

sur moi: le mal que j'avais fait était irréparable, et on me

refusait la vengeance! Je retrouvais là cette fatalité de

l'ordre social qui me poursuivait partout, et je croyais voir

des ennemis dans tous les êtres vivants ou inanimés qui se

présentaient à mes regards. Je m'aperçus que c'était la mort

que j'avais cherchée chez le duc de L..., car je ne m'étais

occupé de rien au delà de cette visite. La vie se présentait

devant moi comme un champ immense et stérile où je ne pouvais

faire un pas sans dégoût et sans désespoir. Je me sentais

accablé sous le fardeau de mon existence comme sous un manteau

de plomb. Un instant peut me délivrer de ce supplice! pensai-je;

et une tentation affreuse, mais irrésistible, me précipita

du côté de la rivière!

Le duc de L... logeait à l'extrémité du faubourg Saint-Germain,

vers les nouveaux boulevards, et je descendais la rue

du Bac avec précipitation dans ces horribles pensées. J'étais

coudoyé et arrêté à chaque instant par la foule qui se

pressait dans cette rue populeuse. Ces hommes qui allaient

tranquillement à leurs affaires me faisaient horreur. La

nature humaine se révolte contre l'isolement; elle a besoin de

compassion: la vue d'un autre homme, d'un semblable,

insensible à nos douleurs, blesse ce don de pitié que Dieu mit

au fond de nos âmes, et que la société étouffe et remplace par

l'égoïsme. Ce sentiment amer augmentait encore mon irritation:

on dirait que le désespoir se multiplie par lui-même. Le mien

était au comble, lorsque tout à coup je crus reconnaître la

voiture de Mme de Nevers qui venait vers moi; je distinguai de

loin ses chevaux et ses gens, et mon coeur battit encore une

fois d'autre chose que de douleur en pensant que j'allais la

voir passer. Cependant la voiture s'arrêta à dix pas de moi et

entra dans la cour du petit couvent de la Visitation des

filles Sainte-Marie. Je jugeai que Mme de Nevers allait y

entendre la messe, et au même instant l'idée me vint de l'y

suivre, de prier avec elle, de prier pour elle, de demander à

Dieu des forces pour nous deux, d'implorer des secours, de la

pitié, de cette source de tout bien, qui donne des

consolations quand rien n'en donne plus! C'est ainsi que cet

ange me sauva, que sa seule présence enchaîna mon désespoir et

me préserva du crime que j'allais commettre.

Je me jetai à genoux dans un coin obscur de cette petite

église. Avec quelle ferveur je demandai à Dieu de consoler, de

protéger, de bénir celle que j'aimais! Je ne la voyais pas

(elle était dans une tribune grillée), mais je pensais qu'elle

priait peut-être en ce moment elle-même pour son malheureux

ami, et que nos sentiments étaient encore une fois semblables.

"O mon Dieu! que nos prières se confondent en vous, m'écriai-je,

comme nos âmes s'y confondront un jour! C'est ainsi que

nous serons unis, pas autrement. Vous n'avez pas voulu que

nous le fussions sur la terre, mais vous ne nous séparerez pas

dans le Ciel. Ne la rendez pas victime de mes imprudences:

alors je pourrai tout supporter; confondez ses calomniateurs.

Je ne suis pas digne de la venger! dit-on... Qu'importe?

Qu'importe ma vie, qu'importe tout, pourvu qu'elle soit

heureuse, qu'elle soit irréprochable? Seul je suis coupable.

Si j'eusse écouté la voix de mon devoir, je n'aurais pas

troublé sa vie! Il faut maintenant avoir le courage de lui

rendre l'honneur que ma présence lui fait perdre; il faut

partir, partir sans délai." Il me semblait que je retrouvais

dans cette église une force qui m'était inconnue, et que le

repentir, au lieu de me plonger dans le désespoir, m'animait

de je ne sais quel désir d'expier mes fautes en me sacrifiant

moi-même, et de retrouver ainsi la paix, ce premier besoin du

coeur de l'homme. Je pris avec moi-même l'engagement de partir

ce même jour; mais ensuite je ne pus résister à l'espoir de

voir encore une fois Mme de Nevers, quand elle monterait en

voiture. Je sortis: hélas! elle n'y était plus! En quittant le

couvent, je rencontrai un jeune homme que je connaissais un

peu. Il arrivait d'Amérique; il m'en parla. Ce seul mot

d'Amérique m'avait décidé: tout m'était si égal! Je me résolus

à partir dans la soirée. On fait la guerre en Amérique,

pensai-je; je me ferai soldat, je combattrai les ennemis de

mon pays. Mon pays! hélas! ce sentiment était pour moi amer

comme tous les autres. Enfant déshérité de ma patrie, elle me

repousse, elle ne me trouve pas digne de la défendre!

Qu'importe? mon sang coulera pour elle, et, si mes os reposent

dans une terre étrangère, mon âme viendra errer autour de

celle que j'aimerai toujours. Ange de ma vie! tu as seule fait

battre mon coeur, et mon dernier soupir sera pour toi!

Je rentrai à l'hôtel d'Olonne comme un homme condamné à mort,

mais dont la sentence ne sera exécutée que dans quelque temps.

J'étais résigné, et mon désespoir s'était calmé en pensant que

mon absence rendrait à Mme de Nevers sa réputation et son

repos. C'était du moins me dévouer une dernière fois pour

elle.

Le vieux valet de chambre de Mme de Nevers vint dans ma

chambre. Il m'apprit qu'elle était restée à la Visitation avec

son amie Madame de C..., et qu'elles n'en reviendraient que le

lendemain. Je perdais ainsi ma dernière espérance de la voir

encore une fois. Je voulus lui écrire, lui expliquer, en la

quittant pour toujours, les motifs de ma conduite, surtout lui

peindre les sentiments qui déchiraient mon coeur. Je n'y

réussis que trop bien: ma lettre était baignée de mes larmes.

A quoi bon augmenter sa douleur? pensai-je; ne lui ai-je pas

fait assez de mal? Et cependant est-ce mon devoir de me

refuser à lui dire une fois, une dernière fois, que je

l'adore? J'ai espéré pouvoir le lui dire tous les jours de ma

vie; elle le voulait, elle croyait que c'était possible!

J'essayai encore d'écrire, de cacher une partie de ce que

j'éprouvais: je ne pus y parvenir. Autant le coeur se resserre

quand on n'aime pas, autant il est impossible de dissimuler

avec ce qu'on aime... La passion perce tous les voiles dont on

voudrait l'envelopper. Je donnai ma lettre au vieux valet de

chambre de Mme de Nevers; il la prit en pleurant. Cet intérêt

silencieux me faisait du bien; je n'aurais pu en supporter un

autre. Je demandai des chevaux de poste à la nuit tombante, et

je m'enfermai dans ma chambre. Ce portrait de Mme de Nevers,

qu'il fallait encore quitter, avec quelle douleur ne lui

dis-je point adieu! Je baisais cette toile froide, je reposais ma

tête contre elle; tous mes souvenirs, tout le passé, toutes

mes espérances, tout semblait réuni là, et je ne sentais pas

en moi-même la faculté de briser le lien qui m'attachait à

cette image chérie; je m'arrachais à ma propre vie en

déchirant ce qui nous unissait: c'était mourir que de renoncer

ainsi à ce qui me faisait vivre. On frappa à ma porte. Tout

était fini... Je me jetai dans une chaise de poste, qui me

conduisit, sans m'arrêter, à Lorient, où je m'embarquai le

lendemain sur le bâtiment qui nous amena ici tous deux.

CONCLUSION

C'est avec effort que je respectai les intentions d'Edouard et

que j'observai la parole que je lui avais donnée de ne pas

chercher à le voir le reste du jour. L'amitié reconnaît

difficilement son insuffisance: elle croit pouvoir consoler,

et ne sait pas que l'ami dont elle partage les maux, n'est

dans ses bras qu'un vain simulacre privé de sentiment et de

vie. Je préparais cependant une consolation à Edouard: c'était

de parler avec lui de Mme de Nevers. Je la connaissais, et je

savais combien elle était digne de la passion qu'elle avait su

inspirer. Je passai la nuit à réfléchir au sort d'Edouard, à

cette fatalité dont il était la victime, à la bizarrerie de

l'ordre social, à ce malheur indépendant des hommes, et

cependant créé par eux. Je cherchais des remèdes à la

situation de mon malheureux ami, et j'étais forcé de m'avouer

avec douleur qu'elle n'en offrait aucun d'efficace.

Le lendemain, de bonne heure, j'entrai dans la chambre

d'Edouard; elle était déserte. J'aperçus sur sa table quelques

journaux qui venaient d'arriver de France. Personne ne l'avait

vu sortir. Comme je savais qu'on devait attaquer, ce matin

même, le camp anglais, l'inquiétude me prit; je me fis donner

un cheval, et je courus, encore très-faible, sur les traces de

l'armée. En arrivant, je trouvai une canonnade violente

engagée pour une position dont il paraissait presque

impossible de chasser l'ennemi. Je distinguai Edouard au

premier rang, et j'arrivai pour le voir tomber couvert de

blessures. Je le reçus dans mes bras; son sang coulait à gros

bouillons: je voulus essayer de l'arrêter; il s'y opposa.

"Laissez-moi mourir, me dit-il, et ne me plaignez pas... La

mesure est comblée, la vie m'est odieuse: j'ai tout perdu! Ah!

dit-il, la mort vient trop tard." Il expira, sa tête se pencha

sur moi; je reçus son dernier soupir. Je revins dans un

désespoir dont je ne me croyais plus capable.

Les gazettes contenaient cet article:

_Hier, 26 août, à onze heures du matin, on a célébré en l'église et

paroisse de Saint-Sulpice les obsèques et funérailles de T. H. et

T. P. dame Mme Louise-Adélaïde-Henriette-Natalie d'Olonne, veuve de

T. H., T. P., et T. Ill. seigneur Mgr le duc de Nevers, prince de

Châtillon, marquis de Souvigny, etc., etc., décédée en son hôtel,

rue de Bourbon, à l'âge de vingt et un ans, par suite d'une maladie

de langueur. Après la cérémonie, le convoi s'est mis en marche pour

le Limousin, où Mme la duchesse de Nevers a témoigné le désir

d'être enterrée. On la conduit en la baronnie de Faverange,

bailliage de généralité de ***, où elle reposera au caveau de

ses ancêtres, en l'église et chapitre abbatial dudit

Faverange, etc., etc._

Vers la fin de cette même année, la paix me permit de repasser

en France. Je ramenai avec moi le corps de mon malheureux ami.

Je demandai et j'obtins de M. le maréchal d'Olonne la

permission de le déposer dans ce caveau qui contenait l'autre

moitié de lui-même. Je le fis placer au pied du cercueil de

Mme de Nevers, et alors seulement je sentis le premier

soulagement à ma douleur.

M. le maréchal d'Olonne avait quitté le monde et la cour. Il

habita Faverange jusqu'à la fin de sa vie, qu'il consacra à la

bienfaisance la plus active et la plus éclairée; mais, quoique

sa carrière ait été longue et en apparence paisible, il

conserva toujours une profonde tristesse. Il disait souvent

qu'il s'était trompé en croyant qu'il y avait dans la vie deux

manières d'être heureux.

FIN

NOTE

DE LA PAGE 122

Je ne sais si les expressions de cette conversation ne

paraîtront pas un peu forcée; elles sont copiées

textuellement, et on les trouvera toutes dans les mémoires du

temps, dans ceux de Mme d'Epinay, du baron de Bezenval, du duc

de Lauzun; dans les lettres de Mme de Graffigny, etc., etc.;

monuments mémorables d'une époque où le vice était tellement

entré dans les moeurs d'une portion de la société qu'on peut

dire qu'il s'y était établi comme un ami dont la présence ne

dérange plus rien dans la maison. Dans ces moeurs-là, on était

bon, généreux, brave, indulgent et vicieux. A côté des modèles

les plus admirables de l'intégrité de la vie, la corruption se

montrait sans voile et semblait faire gloire d'elle-même; la

perversité était devenue telle que, dans ce monde nouveau, le

vice n'était plus qu'un sujet de plaisanterie; l'esprit, abusé

par de fausses doctrines, niait presque également le bien et

le mal, et ne reconnaissait d'autre culte que le plaisir. Une

seule chose avait survécu à ce naufrage de la morale. Cette

chose était un mot indéfinissable dans sa puissance, et qui

n'avait peut-être échappé à la ruine de toutes les vertus que

par son vague même: c'était l'honneur. Il a été pour nous la

planche dans le naufrage, car il est remarquable que, dans la

Révolution, c'est par l'honneur qu'on est rentré dans la

morale; c'est l'honneur qui a fait l'émigration; c'est

l'honneur qui a ramené aux idées religieuses. Dès que le

mépris s'est attaché à la puissance, on a voulu être opprimé;

dès que le déshonneur s'est attaché à l'impiété, on a voulu

être homme de bien: tant il est vrai que les vertus se

tiennent comme les vices, et que, tant qu'on en conserve une,

il ne faut pas désespérer de toutes les autres.

Erreurs typographiques corrigées silencieusement:

=était à Lyon= remplacé par =étaient à Lyon=

=charges que, l'Anglais= remplacé par =charges, que l'Anglais=

=Mais il se peut= remplacé par =-- Mais il se peut=

=m'a fait éprouver?= remplacé par =m'a fait éprouver!=

=Mobile à l'excès= remplacé par =Mobiles à l'excès=

=inconcevable= remplacé par =inconvenable=

=vivants et inanimés= remplacé par =vivants ou inanimés=

Edouard · 第 7 / 7 段