une régularité dans la manière de vivre qui laissait du temps
pour tout. Il avait annoncé qu'il recevrait très-peu de monde,
et, avec le bon esprit qui lui était propre, il s'était créé
des occupations qui avaient de l'intérêt, parce qu'elles
avaient un but utile. De grands défrichements, la construction
d'une manufacture, celle d'un hospice, occupaient une partie
de ses matinées; d'autres heures étaient employées dans son
cabinet à écrire des mémoires sur quelques parties de sa vie
plus consacrées aux affaires publiques. Le soir, tous réunis
dans le salon, M. le maréchal d'Olonne animait l'entretien par
ses souvenirs ou ses projets; les gazettes, les lectures,
fournissaient aussi à la conversation, et jamais un moment
d'humeur ne trahissait les regrets de l'ambition dans le grand
seigneur exilé, ni le dépit dans la victime d'une injustice.
Cette simplicité, cette égalité d'âme, n'étaient point un
effort dans M. le maréchal d'Olonne: il était si naturellement
au-dessus de toutes les prospérités et de tous les revers de
la fortune qu'il ne lui en coûtait rien de les dédaigner, et
si la faiblesse humaine, se glissant à son insu dans son coeur,
y eût fait entrer un regret de la vanité, il l'aurait raconté
naïvement et s'en serait moqué le premier. Cette grande bonne
foi d'un caractère élevé est un des spectacles les plus
satisfaisants que l'homme puisse rencontrer; il console et
honore ceux mêmes qui ne sauraient y atteindre.
Je parlais un jour avec admiration à Mme de Nevers du
caractère de son père. "Vous avez, me dit-elle, tout ce qu'il
faut pour le comprendre. Le monde admire ce qui est bien, mais
c'est souvent sans savoir pourquoi; ce qui est doux, c'est de
retrouver dans une autre âme tous les éléments de la sienne,
et, quoi qu'on fasse, dit-elle, ces âmes se rapprochent: on
veut en vain les séparer! -- Ne dites pas cela! lui répondis-je;
je vous prouverais trop aisément le contraire. -- Peut-être
ce que vous me diriez fortifierait mon raisonnement, reprit-elle;
mais je ne veux pas le savoir." Elle se rapprocha de
l'abbé Tercier, qui était sa ressource pour ne pas rester
seule avec moi.
Il était impossible qu'elle ne vît pas que je l'adorais:
quelquefois j'oubliais l'obstacle éternel qui nous séparait.
Dans cette solitude, le bonheur était le plus fort. La voir,
l'entendre, marcher près d'elle, sentir son bras s'appuyer sur
le mien, c'étaient autant de délices auxquelles je
m'abandonnais avec transport. Il faut avoir aimé pour savoir
jusqu'où peut aller l'imprévoyance; il semble que la vie soit
concentrée dans un seul point, et que tout le reste ne se
présente plus à l'esprit que comme des images effacées. C'est
avec effort que l'on appelle sa pensée sur d'autres objets,
et, dès que l'effort cesse, on rentre dans la nature de la
passion, dans l'oubli de tout ce qui n'est pas elle.
Quelquefois je croyais que Mme de Nevers n'était pas
insensible à un sentiment qui ressemblait si peu à ce qu'elle
avait pu inspirer jusqu'alors; mais, par la bizarrerie de ma
situation, l'idée d'être aimé, qui aurait dû me combler de
joie, me glaçait de crainte. Je ne mesurais qu'alors la
distance qui nous séparait; je ne sentais qu'alors de combien
de manières il était impossible que je fusse heureux. Le
remords aussi entrait dans mon âme avec l'idée qu'elle pouvait
m'aimer. Jusqu'ici je l'avais adorée en secret, sans but, sans
projets, et sachant bien que cette passion ne pouvait me
conduire qu'à ma perte; mais enfin je n'étais responsable à
personne du choix que je faisais pour moi-même. Mais, si
j'étais aimé d'elle, combien je devenais coupable! Quoi! je
serais venu chez M. le maréchal d'Olonne, il m'aurait traité
comme un fils, et je n'aurais usé de la confiance qui
m'admettait chez lui que pour adorer sa fille, pour m'en faire
aimer, pour la précipiter peut-être dans les tourments d'une
passion sans espoir! Cette trahison me paraissait indigne de
moi, et l'idée d'être aimé, qui m'enivrait, ne pouvait
pourtant m'aveugler au point de voir une excuse possible à une
telle conduite; mais là encore l'amour était le plus fort: il
n'effaçait pas mes remords, mais il m'ôtait le temps d'y
penser. D'ailleurs, la certitude d'être aimé était bien loin
de moi, et le temps s'écoulait comme il passe à vingt-trois
ans, avec une passion qui vous possède entièrement.
Un soir, la chaleur était étouffante; on n'avait pu sortir de
tout le jour; le soleil venait de se coucher, et l'on avait
ouvert les fenêtres pour obtenir un peu de fraîcheur. M. le
maréchal d'Olonne, l'abbé et deux hommes d'une petite ville
voisine assez instruits étaient engagés dans une conversation
sur l'économie politique; ils agitaient depuis une heure la
question du commerce des grains, et cela faisait une de ces
conversations pesantes où l'on parle longuement, où l'on suit
un raisonnement, où les arguments s'enchaînent et où
l'attention de ceux qui écoutent est entièrement absorbée;
mais rien aussi n'est si favorable à la rêverie de ceux qui
n'écoutent pas: ils savent qu'ils ne seront pas interrompus et
qu'on est trop occupé pour songer à eux. Mme de Nevers s'était
assise dans l'embrasure d'une des fenêtres pour respirer l'air
frais du soir; un grand jasmin qui tapissait le mur de ce côté
du château montait dans la fenêtre et s'entrelaçait dans le
balcon. Debout à deux pas derrière elle, je voyais son profil
charmant se dessiner sur un ciel d'azur encore doré par les
derniers rayons du couchant; l'air était rempli de ces petites
particules brillantes qui nagent dans l'atmosphère à la fin
d'un jour chaud de l'été; les coteaux, la rivière, la forêt,
étaient enveloppés d'une vapeur violette qui n'était plus le
jour et qui n'était pas encore l'obscurité. Une vive émotion
s'empara de mon coeur. De temps en temps un souffle d'air
arrivait à moi; il m'apportait le parfum du jasmin, et ce
souffle embaumé semblait s'exhaler de celle qui m'était si
chère! Je le respirais avec avidité. La paix de ces campagnes,
l'heure, le silence, l'expression de ce doux visage, si fort
en harmonie avec ce qui l'entourait, tout m'enivrait d'amour.
Mais bientôt mille réflexions douloureuses se présentèrent à
moi. "Je l'adore, pensai-je, et je suis pour jamais séparé
d'elle! Elle est là, je passe ma vie près d'elle, elle lit
dans mon coeur, elle devine mes sentiments, elle les voit peut-être
sans colère: eh bien! jamais, jamais, nous ne serons rien
l'un à l'autre! La barrière qui nous sépare est
insurmontable... Je ne puis que l'adorer; le mépris la
poursuivrait dans mes bras! Et cependant nos coeurs sont créés
l'un pour l'autre. Et n'est-ce pas là peut-être ce qu'elle a
voulu dire l'autre jour!" Un mouvement irrésistible me
rapprocha d'elle; j'allai m'asseoir sur cette même fenêtre où
elle était assise, et j'appuyai ma tête sur le balcon. Mon
coeur était trop plein pour parler. "Edouard, me dit-elle,
qu'avez-vous? -- Ne le savez-vous pas?" lui dis-je. Elle fut un
moment sans répondre; puis elle me dit: "Il est vrai, je le
sais; mais, si vous ne voulez pas m'affliger, ne soyez pas
ainsi malheureux. Quand vous souffrez, je souffre avec vous;
ne le savez-vous pas aussi? -- Je devrais être heureux de ce
que vous me dites, répondis-je, et cependant je ne le puis. --
Quoi! dit-elle, si nous passions notre vie comme nous avons
passé ces deux mois, vous seriez malheureux?" je n'osai lui
dire que oui; je cueillis des fleurs de ces jasmins qui
l'entouraient et qu'on ne distinguait plus qu'à peine; je les
lui donnai, je les lui repris, puis je les couvris de mes
baisers et de mes larmes. Bientôt j'entendis qu'elle pleurait,
et je fus au désespoir. "Si vous êtes malheureuse, lui dis-je,
combien je suis coupable! Dois-je donc vous fuir? -- Ah! dit-elle,
il est trop tard." On apporta des lumières, je m'enfuis
du salon; je me trouvais si à plaindre! et pourtant j'étais si
heureux que mon âme était entièrement bouleversée.
Je sortis du château, mais sans pouvoir m'en éloigner;
j'errais sur les terrasses, je m'appuyais sur ces murs qui
renfermaient Mme de Nevers, et je m'abandonnais à tous les
transports de mon coeur. Etre aimé, aimé d'elle! Elle me
l'avait presque dit, mais je ne pouvais le croire. Elle a
pitié de moi, me disais-je: voilà tout; mais n'est-ce pas
assez pour être heureux! Elle n'était plus à la fenêtre; je
vis de la lumière dans une tour qui formait l'un des angles du
château. Cette lumière venait d'un cabinet d'étude qui
dépendait de l'appartement de Mme de Nevers. Un escalier
tournant, pratiqué dans une tourelle, conduisait de la
terrasse à ce cabinet. La porte était ouverte, je m'en
rapprochai involontairement; mais à peine eus-je franchi les
premières marches que je m'arrêtai tout à coup. "Que vais-je
faire? pensai-je; lui déplaire peut-être, l'irriter!" Je
m'assis sur les marches; mais bientôt, entraîné par ma
faiblesse, je montai plus haut. "Je n'entrerai pas, me disais-je;
je resterai à la porte, je l'entendrai seulement, et je me
sentirai près d'elle." Je m'assis sur la dernière marche, à
l'entrée d'une petite pièce qui précédait le cabinet. Mme de
Nevers était dans ce cabinet! Bientôt je l'entendis marcher,
puis s'arrêter, puis marcher encore. Mon coeur, plein d'elle,
battait dans mon sein avec une affreuse violence. Je me levai,
je me rassis, sans savoir ce que je voulais faire. En ce
moment sa porte s'ouvrit: "Agathe, dit-elle, est-ce vous? --
Non, répondis-je; me pardonnerez-vous? J'ai vu de la lumière
dans ce cabinet... j'ai pensé que vous y étiez... Je ne sais
comment je suis ici. -- Edouard, dit-elle, venez. J'allais vous
écrire; il vaut mieux que je vous parle, et peut-être que
j'aurais dû vous parler plus tôt." Je vis qu'elle avait
pleuré. "Je suis bien coupable, lui dis-je; je vous offense en
vous aimant, et cependant que puis-je faire? Je n'espère rien,
je ne demande rien: je sais trop bien que je ne puis être que
malheureux. Mais dites-moi seulement que, si le sort m'eût
fait votre égal, vous ne m'eussiez pas défendu de vous aimer?
-- Pourquoi ce doute? me dit-elle; ne savez-vous pas, Edouard,
que je vous aime? Nos deux coeurs se sont donnés l'un à l'autre
en même temps; je ne me suis fait aucune illusion sur la folie
de cet attachement; je sais qu'il ne peut que nous perdre.
Mais comment fuir sa destinée? L'absence eût guéri un
sentiment ordinaire: j'allai près de mon amie chercher de
l'appui contre cette passion qui fera, Edouard, le malheur de
tous deux. Eugénie employa toute la force de sa raison pour me
démontrer la nécessité de combattre mes sentiments. Hélas!
vous n'ignorez pas tout ce qui nous sépare! Je crus qu'elle
m'avait persuadée; je revins à Paris armée de sa sagesse bien
plus que de la mienne. Je pris la résolution de vous fuir; je
cherchai la distraction dans ce monde où j'étais sûre de ne
pas vous trouver. Quelle profonde indifférence je portais dans
tous ces lieux où vous n'étiez pas, où vous ne pouviez jamais
venir! Ces portes s'ouvraient sans cesse, et ce n'était jamais
pour vous! Le duc de L... me plaisantait souvent sur mes
distractions. En effet, je sentais bien que je pouvais obéir
aux conseils d'Eugénie et conduire ma personne au bal; mais,
Edouard, n'avez-vous jamais senti que mon âme était errante
autour de vous, que la meilleure moitié de moi-même restait
près de vous, qu'elle ne pouvait pas vous quitter?" Je tombai
à ses pieds. Ah! si j'avais osé la serrer dans mes bras! Mais
je n'avais que de froides paroles pour peindre les transports
de mon coeur. Je lui redis mille fois que j'étais heureux; que
je défiais tous les malheurs de m'atteindre; que ma vie se
passerait près d'elle à l'aimer, à lui obéir; qu'elle ne
pouvait rien m'imposer qui ne me parût facile. En effet, mes
chagrins, mes remords, son rang, ma position, la distance qui
nous séparait, tout avait disparu; il me semblait que je
pouvais tout supporter, tout braver, et que j'étais
inaccessible à tout ce qui n'était pas l'ineffable joie d'être
aimé de Mme de Nevers. "Je ne vous impose qu'une loi, me
dit-elle: c'est la prudence. Que mon père ne puisse jamais
soupçonner nos sentiments: vous savez assez que, s'il en avait
la moindre idée, il se croirait profondément offensé; son
bonheur, son repos, la paix de notre intérieur, seraient
détruits sans retour. C'est de cela que je voulais vous
parler, ajouta-t-elle en rougissant. Voyez, Edouard, si je
dois ainsi rester seule avec vous? Je vous ai dit tout ce que
je ne voulais pas vous dire. Hélas! nous ne savons que trop
bien à présent ce qui est au fond de nos coeurs! Ne nous voyons
plus seuls. -- Je vais vous quitter, lui dis-je; ne m'enviez
pas cet instant de bonheur... Est-il donc déjà fini?"
L'enchantement d'être aimé suspendit en moi pour quelques
jours toute espèce de réflexion: j'étais devenu incapable d'en
faire. Chacune des paroles de Mme de Nevers s'était gravée
dans mon souvenir et y remplaçait mes propres pensées; je les
répétais sans cesse, et le même sentiment de bonheur les
accompagnait toujours. J'oubliais tout: tout se perdait dans
cette idée ravissante que j'étais aimé; que nos deux coeurs
s'étaient donnés l'un à l'autre en même temps; que, malgré
tous ses efforts, elle n'avait pu se détacher de moi; qu'elle
m'aimait; qu'elle avait accepté mon amour; que ma vie
s'écoulerait près d'elle; que la certitude d'être aimé me
tiendrait lieu de tout bonheur. Je le croyais de bonne foi, et
il me paraissait impossible que la félicité humaine pût aller
au delà de ce que Mme de Nevers venait de me faire éprouver
lorsqu'elle m'avait dit que, même absente, son âme était
errante autour de moi.
Cet enivrement aurait peut-être duré longtemps si M. le
maréchal d'Olonne, qui se plaisait à louer ceux qu'il aimait,
n'eût voulu un soir faire mon éloge. Il parlait à quelques
voisins qui avaient dîné à Faverange; j'avais essayé de sortir
dès le commencement de la conversation, mais il m'avait forcé
de rester. Ah! quel supplice il m'imposait! M'entendre vanter
pour ma délicatesse, pour ma reconnaissance, pour mon
dévouement! Il n'en fallait pas tant pour rappeler ma raison
égarée et pour faire rentrer le remords dans mon âme. Il s'en
empara avec violence, et me déchira d'autant plus que j'avais
pu l'oublier un moment; mais, par une bizarrerie de mon
caractère, j'éprouvai une sorte de joie de voir pourtant que
je sentais encore ce que devait sentir un homme d'honneur; que
la passion m'entraînait sans m'aveugler, et que du moins Mme
de Nevers ne m'avait pas encore ôté le regret des vertus que
je perdais pour elle. J'essayai de me dire qu'un jour je la
fuirais. Fuir Mme de Nevers! m'en séparer! Je ne pouvais en
soutenir la pensée, et cependant j'avais besoin de me dire que
dans l'avenir j'étais capable de ce sacrifice. Non, je ne
l'étais pas; j'ai senti plus tard que m'arracher d'auprès
d'elle, c'était aussi m'arracher la vie.
Il était impossible qu'un coeur déchiré comme l'était le mien
pût donner ni recevoir un bonheur paisible. Mme de Nevers me
reprochait l'inégalité de mon humeur. Elle qui n'avait besoin
que d'aimer pour être heureuse, tout était facile de sa part:
c'était elle qui faisait les sacrifices; mais moi, qui
l'adorais et qui étais certain de ne la posséder jamais,
dévoré de remords, obligé de cacher à tous les yeux cette
passion sans espoir, qui ferait ma honte si le hasard la
dévoilait à M. le maréchal d'Olonne! Que me dirait-il? que je
devais fuir? Il aurait raison, et je sentais que je n'avais
d'autre excuse qu'une faiblesse indigne d'un honnête homme,
indigne de mon père, indigne de moi-même; mais cette faiblesse
me maîtrisait entièrement: j'adorais Mme de Nevers, et un de
ses regards payait toutes mes douleurs. Grand Dieu! je n'ose
dire qu'il effaçait tous mes remords.
On passait ordinairement les matinées dans une grande
bibliothèque, que M. le maréchal d'Olonne avait fait arranger
depuis qu'il était à Faverange. On venait de recevoir de Paris
plusieurs caisses remplies de livres, de gravures, de cartes
géographiques, et un globe fort grand et fort beau
nouvellement tracé d'après les découvertes récentes de Cook et
de Bougainville. Tous ces objets avaient été placés sur des
tables, et M. le maréchal d'Olonne, après les avoir examinés
avec soin, sortit, emmenant avec lui l'abbé Tercier.
Je demeurai seul avec Mme de Nevers, et nous restâmes quelque
temps, debout devant une table, à faire tourner ce globe avec
l'espèce de rêverie qu'inspire toujours l'image, même si
abrégée, de ce monde que nous habitons. Mme de Nevers fixa ses
regards sur le grand Océan pacifique et sur l'archipel des
îles de la Société, et elle remarqua cette multitude de petits
points qui ne sont marqués que comme des écueils. Je lui
racontai quelque chose du voyage de Cook que je venais de
lire, et des dangers qu'il avait courus dans ces régions
inconnues par ces bancs de corail que nous voyons figurés sur
le globe, et qui entourent cet archipel comme pour lui servir
de défense contre l'Océan. J'essayai de décrire à Mme de
Nevers quelques-unes de ces îles charmantes; elle me montra du
doigt une des plus petites, située un peu au nord du tropique,
et entièrement isolée. "Celle-ci, lui dis-je, est déserte;
mais elle mériterait des habitants: le soleil ne la brûle
jamais, de grands palmiers l'ombragent; l'arbre à pain, le
bananier, l'ananas, y produisent inutilement leurs plus beaux
fruits; ils mûrissent dans la solitude, ils tombent, et
personne ne les recueille. On n'entend d'autre bruit, dans
cette retraite, que le murmure des fontaines et le chant des
oiseaux; on n'y respire que le doux parfum des fleurs; tout
est harmonie, tout est bonheur dans ce désert. Ah! lui dis-je,
il devrait servir d'asile à ceux qui s'aiment. Là, on serait
heureux des seuls biens de la nature, on ne connaîtrait pas la
distinction des rangs, ni l'infériorité de la naissance; là,
on n'aurait pas besoin de porter d'autres noms que ceux que
l'amour donne, on ne serait pas déshonoré de porter le nom de
ce qu'on aime!" Je tombai sur une chaise en disant ces mots;
je cachai mon visage dans mes mains, et je sentis bientôt
qu'il était baigné de mes larmes. Je n'osais lever les yeux
sur Mme de Nevers. "Edouard, me dit-elle, est-ce un reproche?
Pouvez-vous croire que j'appellerais un sacrifice ce qui me
donnerait à vous? Sans mon père, croyez-vous que j'eusse
hésité?" Je me prosternai à ses pieds; je lui demandai pardon
de ce que j'avais osé lui dire: "Lisez dans mon coeur, lui
dis-je; concevez, s'il est possible, une partie de ce que je
souffre, de ce que je vous cache... Si vous me plaignez, je
serai moins malheureux."
Cette île imaginaire devint l'objet de toutes mes rêveries.
Dupe de mes propres fictions, j'y pensais sans cesse; j'y
transportais en idée celle que j'aimais. Là, elle
m'appartenait; là, elle était à moi, toute à moi! Je vivais de
ce bonheur chimérique; je la fuyais elle-même pour la
retrouver dans cette création de mon imagination, ou, loin de
ces lois sociales, cruelles et impitoyables, je me livrais à
de folles illusions d'amour, qui me consolaient un moment,
pour m'accabler ensuite d'une nouvelle et plus poignante
douleur.
Il était impossible que ces violentes agitations n'altérassent
pas ma santé: je me sentais dépérir et mourir; d'affreuses
palpitations me faisaient croire quelquefois que je touchais à
la fin de ma vie, et j'étais si malheureux que j'en voyais le
terme avec joie. Je fuyais Mme de Nevers; je craignais de
rester seul avec elle, de l'offenser peut-être en lui montrant
une partie des tourments qui me déchiraient.
Un jour, elle me dit que je lui tenais mal la promesse que je
lui avais faite d'être heureux du seul bonheur d'être aimé
d'elle. "Vous êtes mauvais juge de ce que je souffre, lui dis-je,
et je ne veux pas vous l'apprendre. Le bonheur n'est pas
fait pour moi, je n'y prétends pas; mais dites-moi seulement,
dites-moi une fois que vous me regretterez quand je ne serai
plus, que ce tombeau qui me renfermera bientôt attirera
quelquefois vos pas; dites que vous eussiez souhaité qu'il n'y
eût pas d'obstacle entre nous." Je la quittai sans attendre sa
réponse; je n'étais plus maître de moi; je sentais que je lui
dirais peut-être ce que je ne voulais pas lui dire, et la
crainte de lui déplaire régnait dans mon âme autant que mon
amour et que ma douleur. Je m'en allais dans la campagne; je
marchais des journées entières, dans l'espérance de fuir deux
pensées déchirantes qui m'assiégeaient tour à tour: l'une, que
je ne posséderais jamais celle que j'aimais; l'autre, que je
manquais à l'honneur en restant chez M. le maréchal d'Olonne.
Je voyais l'ombre de mon père me reprocher ma conduite, me
demander si c'était là le fruit de ses leçons et de ses
exemples; puis à cette vision terrible succédait la douce
image de Mme de Nevers: elle ranimait pour un moment ma triste
vie; je fermais les yeux pour que rien ne vînt me distraire
d'elle. Je la voyais, je me pénétrais d'elle; elle devenait
comme la réalité, elle me souriait, elle me consolait, elle
calmait par degré mes douleurs, elle apaisait mes remords.
Quelquefois je trouvais le sommeil dans les bras de cette
ombre vaine; mais, hélas! j'étais seul à mon réveil! O mon
Dieu! si vous m'eussiez donné seulement quelques jours de
bonheur! Mais jamais, jamais! tout était inutile; et ces deux
coeurs formés l'un pour l'autre, pétris du même limon, pénétrés
du même amour, le sort impitoyable les séparait pour toujours!