Il était question depuis quelque temps d'un grand bal chez M.

le prince de L..., et l'on vint tourmenter Mme de Nevers pour

la mettre d'un quadrille russe que la princesse voulait qu'on

dansât chez elle et où elle devait danser elle-même. Les

costumes étaient élégants et prêtaient fort à la magnificence.

On arrangea le quadrille; il se composait de huit jeunes

femmes, toutes charmantes, et d'autant de jeunes gens, parmi

lesquels étaient le prince d'Enrichemont et le duc de L.... Ce

dernier fut le danseur de Mme de Nevers, au grand déplaisir du

prince d'Enrichemont. Pendant quinze jours, ce quadrille

devint l'unique occupation de l'hôtel d'Olonne: Gardel venait

le faire répéter tous les matins; les ouvriers de tout genre

employés pour le costume prenaient les ordres; on assortissait

des pierreries, on choisissait des modèles, on consultait des

voyageurs pour s'assurer de la vérité des descriptions et ne

pas s'écarter du type national, qu'avant tout on voulait

conserver. Je savais mauvais gré à Mme de Nevers de cette

frivole occupation, et cependant je ne pouvais me dissimuler

que, si j'eusse été à la place du duc de L..., je me serais

trouvé le plus heureux des hommes. J'avais l'injustice de dire

des mots piquants sur la légèreté en général, comme si ces

mots eussent pu s'appliquer à Mme de Nevers! Des sentiments

indignes de moi, et que je n'ose rappeler, se glissaient dans

mon coeur. Hélas! il est bien difficile d'être juste dans un

rang inférieur de la société, et ce qui nous prime peut

difficilement ne pas nous blesser. Mme de Nevers cependant

n'était pas gaie, et elle se laissait entraîner à cette fête

plutôt qu'elle n'y entraînait les autres. Elle dit une fois

qu'elle était lasse de tous ces plaisirs; mais pourtant le

jour du quadrille arriva, et Mme de Nevers parut dans le salon

à huit heures en costume et accompagnée de deux ou trois

personnes qui allaient avec elle répéter encore une fois le

quadrille chez la princesse avant le bal.

Jamais je n'avais vu Mme de Nevers plus ravissante qu'elle ne

l'était ce soir-là. Cette coiffure de velours noir, brodée de

diamants, ne couvrait qu'à demi ses beaux cheveux blonds; un

grand voile brodé d'or et très-léger surmontait cette

coiffure, et tombait avec grâce sur son cou et sur ses

épaules, qui n'étaient cachées que par lui; un corset de soie

rouge boutonné, et aussi orné de diamants, dessinait sa jolie

taille; ses manches blanches étaient retenues par des

bracelets de pierreries, et sa jupe courte laissait voir un

pied charmant, à peine pressé dans une petite chaussure en

brodequin, de soie aussi et lacée d'or; enfin, rien ne peut

peindre la grâce de Mme de Nevers dans cet habit étranger, qui

semblait fait exprès pour le caractère de sa figure et la

proportion de sa taille. Je me sentis troublé en la voyant,

une palpitation me saisit; je fus obligé de m'appuyer contre

une chaise. Je crois qu'elle le remarqua: elle me regarda avec

douceur. Depuis si longtemps je cherchais ce regard qu'il ne

fit qu'ajouter à mon émotion. "N'allez-vous pas au spectacle?

me demanda-t-elle. -- Non, lui dis-je, ma soirée est finie. --

Cependant, reprit-elle, il n'est pas encore huit heures? --

N'allez-vous pas sortir?" répondis-je. Elle soupira; puis, me

regardant tristement: "J'aimerais mieux rester," dit-elle. On

l'appela; elle partit. Mais, grand Dieu! quel changement

s'était fait autour de moi! "J'aimerais mieux rester!" Ces

mots si simples avaient bouleversé toute mon âme! "J'aimerais

mieux rester!" Elle me l'avait dit, je l'avais entendu; elle

avait soupiré, et son regard disait plus encore! Elle aimerait

mieux rester! rester pour moi! O Ciel! cette idée contenait

trop de bonheur: je ne pouvais la soutenir; je m'enfuis dans

la bibliothèque; je tombai sur une chaise. Quelques larmes

soulagèrent mon coeur. "Rester pour moi!" répétai-je.

J'entendais sa voix, son soupir; je voyais son regard, il

pénétrait mon âme, et je ne pouvais suffire à tout ce que

j'éprouvais à la fois de sensations délicieuses. Ah! qu'elles

étaient loin, les humiliations de mon amour-propre! que tout

cela me paraissait en ce moment petit et misérable! Je ne

concevais pas que j'eusse jamais été malheureux. "Quoi! elle

aurait pitié de moi!" Je n'osais dire: "Quoi! elle

m'aimerait!" Je doutais, je voulais douter! Mon coeur n'avait

pas la force de soutenir cette joie! Je le tempérais comme on

ferme les yeux à l'éclat d'un beau soleil; je ne pouvais la

supporter tout entière. Mme de Nevers se tenait souvent le

matin dans cette même bibliothèque où je m'étais réfugié: je

trouvai sur la table un de ses gants; je le saisis avec

transport; je le couvris de baisers; je l'inondai de larmes.

Mais bientôt je m'indignai contre moi-même d'oser ainsi

profaner son image par mes coupables pensées; je lui demandais

pardon de la trop aimer. "Qu'elle me permette seulement de

souffrir pour elle! me disais-je; je sais bien que je ne puis

prétendre au bonheur. Mais est-il donc possible que ce qu'elle

m'a dit ait le sens que mon coeur veut lui prêter? Peut-être

que si elle fût restée un instant de plus elle aurait tout

démenti." C'est ainsi que le doute rentrait dans mon âme avec

ma raison; mais bientôt cet accent si doux se faisait entendre

de nouveau au fond de moi-même. Je le retenais, je craignais

qu'il ne s'échappât; il était ma seule espérance, mon seul

bonheur: je le conservais comme une mère serre un enfant dans

ses bras!

Ma nuit entière se passa sans sommeil. J'aurais été bien fâché

de dormir, et de perdre ainsi le sentiment de mon bonheur. Le

lendemain, M. le maréchal d'Olonne me fit demander dans son

cabinet. Je commençai alors à penser qu'il fallait cacher ce

bonheur, qu'il me semblait que tout le monde allait deviner;

mais je ne pus surmonter mon invincible distraction. Je n'eus

pas besoin longtemps de dissimuler pour avoir l'air triste...

Je revis Mme de Nevers; elle évita mes regards, ne me parla

point, sortit de bonne heure et me laissa au désespoir.

Cependant sa sévérité s'adoucit un peu les jours suivants, et

je crus voir qu'elle n'était pas insensible à la peine qu'elle

me causait. Je ne pouvais presque pas douter qu'elle ne m'eût

deviné: si j'eusse été sûr de sa pitié, je n'aurais pas été

malheureux.

Je n'avais jamais vu danser Mme de Nevers, et j'avais un

violent désir de la voir, sans en être vu, à une de ces fêtes

où je me la représentais si brillante. On pouvait aller à ces

grands bals comme spectateur: cela s'appelait aller _en beyeux_.

On était sur des tribunes ou sur des gradins séparés du reste

de la société; on y trouvait en général des personnes d'un

rang inférieur et qui ne pouvaient aller à la cour. J'étais

blessé d'aller là, et la pensée de Mme de Nevers pouvait seule

l'emporter sur la répugnance que j'avais d'exposer ainsi à

tous les yeux l'infériorité de ma position. Je ne prétendais à

rien, et cependant me montrer ainsi à côté de mes égaux

m'était pénible. Je me dis qu'en allant de bonne heure je me

cacherais dans la partie du gradin où je serais le moins en

vue, et que dans la foule on ne me remarquerait peut-être pas.

Enfin, le désir de voir Mme de Nevers l'emporta sur tout le

reste, et je pris un billet pour une fête que donnait

l'ambassadeur d'Angleterre et où la reine devait aller. Je me

plaçai en effet sur des gradins qu'on avait construits dans

l'embrasure des fenêtres d'un immense salon. J'avais à côté de

moi un rideau derrière lequel je pouvais me cacher, et

j'attendis là Mme de Nevers, non sans un sentiment pénible,

car tout ce que j'avais prévu arriva, et je ne fus pas plutôt

sur ce gradin que le désespoir me prit d'y être. Le langage

que j'entendais autour de moi blessait mon oreille; quelque

chose de commun, de vulgaire, dans les remarques, me choquait

et m'humiliait comme si j'en eusse été responsable. Cette

société momentanée où je me trouvais avec mes égaux

m'apprenait combien je m'étais placé loin d'eux. Je m'irritais

aussi de ce que je trouvais en moi cette petitesse de

caractère qui me rendait si sensible à leurs ridicules. "Le

vrai mérite dépend-il donc des manières? me disais-je. Qu'il

est indigne à moi de désavouer ainsi au fond de mon âme le

rang où je suis placé et que je tiens de mon père! N'est-il

pas honorable ce rang? Qu'ai-je donc à envier?" Mme de Nevers

entrait en ce moment. Qu'elle était belle et charmante! "Ah!

pensai-je, voilà ce que j'envie; ce n'est pas le rang pour le

rang, c'est qu'il me ferait son égal. O mon Dieu! huit jours

seulement d'un tel bonheur, et puis la mort." Elle s'avança,

et elle allait passer près du gradin sans me voir, lorsque le

duc de L... me découvrit au fond de mon rideau et m'appela en

riant. Je descendis au bord du gradin, car je ne voulais pas

avoir l'air honteux d'être là. Mme de Nevers s'arrêta, et me

dit: "Comment! Vous êtes ici? -- Oui, lui répondis-je; je n'ai

pu résister au désir de vous voir danser. J'en suis puni, car

j'espérais que vous ne me verriez pas." Elle s'assit sur la

banquette qui était devant le gradin, et je continuai à causer

avec elle. Nous n'étions séparés que par la barrière qui

isolait les spectateurs de la société, triste emblème de celle

qui nous séparait pour toujours! L'ambassadeur vint parler à

Mme de Nevers, et lui demanda qui j'étais. "C'est le fils de

M. G..., avec lequel je me rappelle que vous avez dîné chez

mon père, il y a environ un an, lui répondit-elle. -- Je n'ai

jamais rencontré un homme d'un esprit plus distingué," dit

l'ambassadeur. Et, s'adressant à moi: "Je fais un reproche à

Mme de Nevers, dit-il, de ne m'avoir pas procuré le plaisir de

vous inviter plus tôt... Quittez, je vous prie, cette mauvaise

banquette, et venez avec nous." Je fis le tour du gradin, et

l'ambassadeur, continuant: "La profession d'avocat est une des

plus honorées en Angleterre, dit-il; elle mène à tout. Le

grand-chancelier actuel, lord D..., a commencé par être un

simple avocat, et il est aujourd'hui au premier rang dans

notre pays. Le fils de lord D... a épousé une personne que

vous connaissez, Madame, ajouta l'ambassadeur en s'adressant à

Mme de Nevers: c'est lady Sarah Benmore, la fille aînée du duc

de Sunderland. Vous souvenez-vous que nous trouvions qu'elle

vous ressemblait?" L'ambassadeur s'éloigna. "Comme vous êtes

pâle! qu'avez-vous? me dit Mme de Nevers. -- Je l'emmène, dit

le duc de L... sans l'entendre; je veux lui montrer le bal, et

d'ailleurs vous allez danser." Le prince d'Enrichemont vint

chercher Mme de Nevers, et j'allai avec le duc de L... dans la

galerie, où la foule s'était portée, parce que la reine y

était. Le duc de L..., toujours d'un bon naturel, était charmé

de me voir au bal; il me nommait tout le monde, et se moquait

de la moitié de ceux qu'il me nommait. J'étais inquiet, mal à

l'aise; l'idée qu'on pouvait s'étonner de me voir là m'ôtait

tout le plaisir d'y être. Le duc de L... s'arrêta pour parler

à quelqu'un; je m'échappai, je retournai dans le salon où

dansait Mme de Nevers, et je m'assis sur la banquette qu'elle

venait de quitter. Ah! ce n'est pas au bal que je pensais! Je

croyais encore entendre toutes les paroles de l'ambassadeur...

Que j'aimais ce pays où toutes les carrières étaient ouvertes

au mérite, où l'impossible ne s'élevait jamais devant le

talent, où l'on ne disait jamais: "Vous n'irez que jusque-là!"

Emulation, courage, persévérance, tout est réduit par

l'impossible, cet abîme qui sépare du but et qui ne sera

jamais comblé! Et ici l'autorité est nulle comme le talent; la

puissance elle-même ne saurait franchir cet obstacle, et cet

obstacle, c'est ce nom révéré, ce nom sans tache, ce nom de

mon père dont j'ai la lâcheté de rougir! Je m'indignai contre

moi-même, et, m'accusant de ce sentiment comme d'un crime, je

restai absorbé dans mille réflexions douloureuses. En levant

les yeux je vis Mme de Nevers auprès de moi. "Vous étiez bien

loin d'ici, me dit-elle. -- Oui, lui répondis-je; je veux aller

en Angleterre, dans ce pays où rien n'est impossible. -- Ah!

dit-elle, j'étais bien sûre que vous pensiez à cela!... Mais

ne dansez-vous pas? me demanda-t-elle. -- Je crains que cela ne

soit inconvenable, lui dis-je. -- Pourquoi donc? reprit-elle;

puisque vous êtes invité, vous pouvez danser, et je ne vois

pas ce qui vous en empêcherait... Et qui inviterez-vous?

ajouta-t-elle en souriant. -- Je n'ose vous prier, lui dis-je;

je crains qu'on ne trouve déplacé que vous dansiez avec moi. --

Encore! s'écria-t-elle; voilà réellement de l'humilité

fastueuse. -- Ah! lui dis-je tristement, je vous prierais en

Angleterre." Elle rougit. "Il faut que je quitte le monde,

ajoutai-je; il n'est pas fait pour moi: j'y souffre, et je m'y

sens de plus en plus isolé. Je veux suivre ma profession:

j'irai au Palais. Personne là ne demandera pourquoi j'y suis;

je mettrai une robe noire, et je plaiderai des causes. Me

confierez-vous vos procès? lui demandai-je, je les gagnerai

tous. -- Je voudrais commencer par gagner celui-ci, me dit-elle.

Ne voulez-vous donc pas danser avec moi?" Je ne pus

résister à la tentation: je pris sa main, sa main que je

n'avais jamais touchée! et nous nous mîmes à une contredanse.

Je ne tardai pas à me repentir de ma faiblesse: il me semblait

que tout le monde nous regardait; je croyais lire l'étonnement

sur les physionomies, et je passais du délice de la

contempler, d'être si près d'elle, de la tenir presque dans

mes bras, à la douleur de penser qu'elle faisait peut-être

pour moi une chose inconvenante, et qu'elle en serait blâmée.

Comme la contredanse allait finir, M. le maréchal d'Olonne

s'approcha de nous, et je vis son visage devenir sérieux et

mécontent. Mme de Nevers lui dit quelques mots tout bas, et

son expression habituelle de bonté revint sur-le-champ. Il me

dit: "Je suis bien aise que l'ambassadeur vous ait prié. C'est

aimable à lui." Cela voulait dire: "Il l'a fait pour

m'obliger, et c'est par grâce que vous êtes ici." C'est ainsi

que tout me blessait, et que, jusqu'à cette protection

bienveillante, tout portait un germe de souffrance pour mon

âme et d'humiliation pour mon orgueil.

Je fus poursuivi pendant plusieurs jours après cette fête par

les réflexions les plus pénibles, et je me promis bien de ne

plus me montrer à un bal. L'infériorité de ma position m'était

bien moins sensible dans l'intérieur de la maison de M. le

maréchal d'Olonne, ou même au milieu de sa société intime,

quoiqu'elle fût composée de grands seigneurs ou d'hommes

célèbres par leur esprit. Mais là, du moins, on pouvait valoir

quelque chose par soi-même, tandis que dans la foule on n'est

distingué que par le nom ou l'habit qu'on porte; et y aller

comme pour y étaler son infériorité me semblait insupportable,

tout en ne pouvant m'empêcher de trouver que cette souffrance

était une faiblesse. Je pensais à l'Angleterre: que j'admirais

ces institutions qui du moins relèvent l'infériorité par

l'espérance! "Quoi! me disais-je, ce qui est ici une folie

sans excuse serait là le but de la plus noble émulation! là je

pourrais conquérir Mme de Nevers! Sept lieues de distance

séparent le bonheur et le désespoir. Qu'elle était bonne et

généreuse à ce bal! Elle a voulu danser avec moi pour me

relever à mes propres yeux, pour me consoler de tout ce

qu'elle sentait bien qui me blessait. Mais est-ce d'une femme,

est-ce de celle qu'on aime, qu'on devrait recevoir protection

et appui? Dans ce monde factice, tout est interverti, ou

plutôt c'est ma passion pour elle qui change ainsi les

rapports naturels; elle n'aurait pas _rendu service_ au prince

d'Enrichemont en le priant à danser. Il prétendait à ce

bonheur, il avait droit d'y prétendre, et moi toutes mes

prétentions sont déplacées, et mon amour pour elle est

ridicule!" J'aurais mieux aimé la mort que cette pensée; elle

s'empara pourtant de moi au point que je mis à fuir Mme de

Nevers autant d'empressement que j'en avais mis à la chercher;

mais c'était sans avoir le courage de me séparer d'elle tout à

fait, en quittant, comme je l'aurais dû peut-être, la maison

de M. le maréchal d'Olonne, et en suivant ma profession. Mme

de Nevers, par un mouvement opposé, m'adressait plus souvent

la parole, et cherchait à dissiper la tristesse où elle me

voyait plongé; elle sortait moins le soir, je la voyais

davantage, et peu à peu sa présence adoucissait l'amertume de

mes sentiments.

Quelques jours après le bal de l'ambassadeur d'Angleterre, la

conversation se mit sur les fêtes en général; on parla de

celles qui venaient d'avoir lieu, et l'on cita les plus

magnifiques et les plus gaies. "Gaies, s'écria Mme de Nevers;

je ne reconnais pas qu'aucune fête soit gaie; j'ai toujours

été frappée, au contraire, qu'on n'y voyait que des gens

tristes et qui semblaient fuir là quelque grande peine. -- Qui

se serait douté que Mme de Nevers ferait une telle remarque?

dit le duc de L.... Quand on est jeune, belle, heureuse,

comment voit-on autre chose que l'envie qu'on excite et

l'admiration qu'on inspire? -- Je ne vois rien de tout cela,

dit-elle, et j'ai raison; mais, sérieusement, ne trouvez-vous

pas comme moi que la foule est toujours triste? Je suis

persuadée que la dissipation est née du malheur: le bonheur

n'a pas cet air agité. -- Nous interrogerons les assistants au

premier bal, dit en riant le duc de L.... -- Ah! reprit Mme de

Nevers, si cela se pouvait, vous seriez peut-être bien étonné

de leurs réponses! -- S'il y a au bal des malheureux, dit le

duc de L..., ce sont ceux que vous faites, Madame. Voici le

prince d'Enrichemont: je vais l'appeler et invoquer son

témoignage." Le duc de L... se tirait toujours de la

conversation par des plaisanteries: observer et raisonner

était une espèce de fatigue dont il était incapable; son

esprit était comme son corps, et avait besoin de changer de

place à tout moment. Je me demandai aussi pourquoi Mme de

Nevers avait fait cette réflexion sur les fêtes, et pourquoi

depuis six mois elle y avait passé sa vie. Je n'osais croire

ce qui se présentait à mon esprit: j'aurais été trop heureux.

Les jours suivants, Mme de Nevers me parut triste, mais elle

ne me fuyait pas. Un soir, elle me dit: "Je sais que mon père

s'est occupé de vous, et qu'il espère que vous serez placé

avantageusement au ministère des affaires étrangères. Cela

vous donnera des moyens de vous distinguer prompts et sûrs, et

cela vous mettra aussi dans un monde agréable. -- Je tenais à

la profession de mon père, lui dis-je; mais il me sera doux de

laisser M. le maréchal d'Olonne et vous disposer de ma vie."

Peu de jours après, elle me dit: "La place est obtenue, mais

mon père ne pourra pas longtemps vous y être utile. -- Les

bruits qu'on fait courir sur la disgrâce de M. le duc d'A...

sont donc vrais? lui demandai-je. -- Ils sont trop vrais, me

répondit-elle, et je crois que mon père la partagera. Suivant

toute apparence, il sera exilé à Faverange, au fond du

Limousin, et je l'y accompagnerai. -- Grand Dieu! m'écriai-je,

et c'est en ce moment que vous me parlez de place? Vous me

connaissez donc bien peu si vous me croyez capable d'accepter

une place pour servir vos ennemis! Je n'ai qu'une place au

monde: c'est à Faverange, et ma seule ambition, c'est d'y être

souffert." Je la quittai en disant ces mots, et j'allai,

encore tout ému, chez M. le maréchal d'Olonne lui dire tout ce

que mon coeur m'inspirait. Il en fut touché. Il me dit qu'en

effet le duc d'A... était disgracié, et que, sans avoir

partagé ni sa faveur ni sa puissance, il partagerait sa

disgrâce. "J'ai dû le soutenir dans une question où son

honneur était compromis, dit-il; je suis tranquille, j'ai fait

mon devoir, et la vérité sera connue tôt ou tard. J'accepterai

votre dévouement, mon cher Edouard, comme j'aurais accepté

celui de votre père; je vous laisserai ici pour quelques

jours; vous terminerez des affaires importantes, que sans

doute on ne me donnera pas le temps de finir. Restez avec moi,

me dit-il; je veux mettre ordre au plus pressé, être prêt et

n'avoir rien à demander, pas même un délai."

L'ordre d'exil arriva dans la soirée, et répandit la douleur

et la consternation à l'hôtel d'Olonne. M. le maréchal

d'Olonne, avec le plus grand calme, donna des ordres précis,

et, en fixant une occupation à chacun, suspendit les plaintes

inutiles.

Le duc de L..., le prince d'Enrichemont et les autres amis de

la famille accoururent à l'hôtel d'Olonne au premier bruit de

cette disgrâce. M. le maréchal d'Olonne eut toutes les peines

du monde à contenir le bouillant intérêt du duc de L..., à

enchaîner son zèle inconsidéré et à tempérer la violence de

ses discours. Le prince d'Enrichemont, au contraire, toujours

dans une mesure parfaite, disait tout ce qu'il fallait dire,

et je ne sais comment, en étant si convenable, il trouvait le

moyen de me choquer à tout moment. Quelquefois, en écoutant

ces phrases si bien tournées, je regardais Mme de Nevers, et

je voyais sur ses lèvres un léger sourire, qui me prouvait que

le prince d'Enrichemont n'avait pas auprès d'elle plus de

succès qu'auprès de moi. J'eus à cette époque un chagrin

sensible. M. d'Herbelot se conduisit envers M. le maréchal

d'Olonne de la manière la plus indélicate. Ils avaient eu à

traiter ensemble une affaire relative au gouvernement de

Guienne, et, après des contestations assez vives, mon oncle

avait eu le dessous. Il restait quelques points en litige; mon

oncle crut le moment favorable pour le succès; il intrigua et

fit décider l'affaire en sa faveur. Je fus blessé au coeur de

ce procédé.

Cependant les ballots, les paquets, remplirent bientôt les

vestibules et les cours de l'hôtel d'Olonne, quelques chariots

partirent en avant avec une partie de la maison, et M. le

maréchal d'Olonne et Mme de Nevers quittèrent Paris le

lendemain, ne voulant être accompagnés que de l'abbé Tercier.

Tout Paris était venu dans la soirée à l'hôtel d'Olonne; mais

M. le maréchal d'Olonne n'avait reçu que ses amis. Il

dédaignait cette insulte au pouvoir, dont les exemples étaient

alors si communs; il trouvait plus de dignité dans un

respectueux silence. Je l'imite, mais je ne doute pas qu'à

cette époque vous n'ayez entendu parler de l'exil de M. le

maréchal d'Olonne comme d'une grande injustice et d'un abus de

pouvoir fondé sur la plus étrange erreur.

Les affaires de M. le maréchal d'Olonne me retinrent huit

jours à Paris. Je partis enfin pour Faverange, et mon coeur

battit de joie en songeant que j'allais me trouver presque

seul avec celle que j'adorais. Joie coupable! indigne

personnalité! J'en ai été cruellement puni, et cependant le

souvenir de ces jours orageux que j'ai passés près d'elle sont

encore la consolation et le seul soutien de ma vie.

J'arrivai à Faverange dans les premiers jours de mai. Le

maréchal d'Olonne se méprit à la joie si vive que je montrai

en le revoyant; il m'en sut gré, et je reçus ses éloges avec

embarras. S'il eût pu lire au fond de mon coeur, combien je lui

aurais paru coupable! Lorsque j'y réfléchis, je ne comprends

pas que M. le maréchal d'Olonne n'eût point encore deviné mes

sentiments secrets; mais la vieillesse et la jeunesse manquent

également de pénétration: l'une ne voit que ses espérances, et

l'autre que ses souvenirs.

Faverange était ce vieux château où Mme de Nevers avait été

élevée et dont elle m'avait parlé une fois. Situé à quelques

lieues d'Uzerches, sur un rocher, au bord de la Corrèze, sa

position était ravissante. Un grand parc fort sauvage

environnait le château; la rivière qui baignait le pied des

terrasses fermait le parc de trois côtés. Une forêt de vieux

châtaigniers couvrait un espace considérable, et s'étendait

depuis le sommet du coteau jusqu'au bord de la rivière. Ces

arbres vénérables avaient donné leur ombre à plusieurs

générations. On appelait ce lieu la Châtaigneraie. La rivière,

les campagnes, les collines bleuâtres qui fermaient l'horizon,

tout me plaisait dans cet aspect; mais tout m'aurait plu dans

la disposition actuelle de mon âme. La solitude, la vie que

nous menions, l'air de paix, de contentement de Mme de Nevers,

tout me jetait dans cet état si doux où le présent suffit, où

l'on ne demande rien au passé ni à l'avenir, où l'on voudrait

faire durer le temps, retenir l'heure qui s'échappe et le jour

qui va finir.

Edouard · 第 3 / 7 段