Le lendemain, mon père se trouva un peu souffrant. Nous

devions dîner à l'hôtel d'Olonne, et, pour ne pas me priver

d'un plaisir, il fit un effort sur lui-même et sortit. Jamais

son esprit ne parut si libre et si brillant que ce jour-là.

Plusieurs étrangers qui se trouvaient à ce dîner témoignèrent

hautement leur admiration, et je les entendis qui disaient

entre eux qu'un tel homme occuperait en Angleterre les

premières places. La conversation se prolongea longtemps;

enfin la société se dispersa. Mon père resta le dernier, et,

en lui disant adieu, M. le maréchal d'Olonne lui fit promettre

de revenir le lendemain. Le lendemain! grand Dieu! il n'y en

avait plus pour lui! En traversant le vestibule, mon père me

dit: "Je sens que je me trouve mal." Il s'appuya sur moi et

s'évanouit. Les domestiques accoururent: les uns allèrent

avertir M. le maréchal d'Olonne; les autres transportèrent mon

père dans une pièce voisine. On le déposa sur un lit de repos,

et là tous les secours lui furent donnés. Mme de Nevers les

dirigeait avec une présence d'esprit admirable. Bientôt un

chirurgien attaché à la maison de M. le maréchal d'Olonne

arriva, et, voyant que la connaissance ne revenait point à mon

père, il proposa de le saigner. Nous attendions Tronchin, que

Mme de Nevers avait envoyé chercher. Quelle bonté que la

sienne! Elle avait l'air d'un ange descendu du Ciel près de ce

lit de douleur; elle essayait de ranimer les mains glacées de

mon père en les réchauffant dans les siennes. Ah! comment la

vie ne revenait-elle pas à cet appel? Hélas! tout était

inutile. Tronchin arriva et ne donna aucune espérance. La

saignée ramena un instant la connaissance. Mon père ouvrit les

yeux; il fixa sur moi son regard éteint, et sa physionomie

peignit une anxiété douloureuse. M. le maréchal d'Olonne le

comprit; il saisit la main de mon père et la mienne. "Mon ami,

dit-il, soyez tranquille, Edouard sera mon fils." Les yeux de

mon père exprimèrent la reconnaissance; mais cette vie

fugitive disparut bientôt; il poussa un profond gémissement:

il n'était plus! Comment vous peindre l'horreur de ce moment?

Je ne le pourrais même pas. Je me jetai sur le corps de mon

père, et je perdis à la fois la connaissance et le sentiment

de mon malheur. En revenant à moi, j'étais dans le salon; tout

avait disparu. Je crus sortir d'un songe horrible, mais je vis

près de moi Mme de Nevers en larmes. M. le maréchal d'Olonne

me dit: "Mon cher Edouard, il vous reste encore un père." Ce

mot me prouva que tout était fini. Hélas! je doutais encore...

Mon ami, quelle douleur! Accablé, anéanti, mes larmes

coulaient sans diminuer le poids affreux qui m'oppressait.

Nous restâmes longtemps dans le silence; je leur savais gré de

ne pas chercher à me consoler. "J'ai perdu l'ami de toute ma

vie, dit enfin M. le maréchal d'Olonne. -- Il vous a dû sa

dernière consolation, répondis-je. -- Edouard, me dit M. le

maréchal d'Olonne, de ce jour je remplace celui que vous venez

de perdre: vous restez chez moi. J'ai donné l'ordre qu'on

préparât pour vous l'appartement de mon neveu, et j'ai envoyé

l'abbé Tercier prévenir M. d'Herbelot de notre malheur. Mon

cher Edouard, je ne vous donnerai pas de vulgaires

consolations; mais votre père était un chrétien, vous l'êtes

vous-même: un autre monde nous réunira tous." Voyant que je

pleurais, il me serra dans ses bras. "Mon pauvre enfant, dit-il,

je veux vous consoler, et j'aurais besoin de l'être moi-même!"

Nous retombâmes dans le silence. J'aurais voulu

remercier M. le maréchal d'Olonne, et je ne pouvais que verser

des larmes. Au milieu de ma douleur, je ne sais quel sentiment

doux se glissait pourtant dans mon âme: les pleurs que je

voyais répandre à Mme de Nevers étaient déjà une consolation;

je me la reprochais, mais sans pouvoir m'y soustraire.

Dès que je fus seul dans ma chambre, je me jetai à genoux; je

priai pour mon père, ou plutôt je priai mon père. Hélas! il

avait fourni sa longue carrière de vertu, et je commençais la

mienne en ne voyant devant moi que des orages. "Je fuyais ses

sages conseils quand il vivait, me disais-je, et que

deviendrai-je maintenant que je n'ai plus que moi-même pour

guide et pour juge de mes actions! Je lui cachais les folies

de mon coeur; mais il était là pour me sauver; il était ma

force, ma raison, ma persévérance; j'ai tout perdu avec lui.

Que ferai-je dans le monde sans son appui, sans le respect

qu'il inspirait? Je ne suis rien, je n'étais quelque chose que

par lui; il a disparu, et je reste seul comme une branche

détachée de l'arbre et emportée par les vents!" Mes larmes

recommencèrent; je repassai les souvenirs de mon enfance; je

pleurai de nouveau ma mère, car toutes les douleurs se

tiennent, et la dernière réveille toutes les autres! Plongé

dans mes tristes pensées, je restai longtemps immobile et dans

l'espèce d'abattement qui suit les grandes douleurs: il me

semblait que j'avais perdu la faculté de penser et de sentir;

enfin, je levai les yeux par hasard, et j'aperçus un portrait

de Mme de Nevers... Indigne fils! en le contemplant, je perdis

un instant le souvenir de mon père! Qu'était-elle donc pour

moi? Quoi! déjà son seul souvenir suspendait dans mon coeur la

plus amère de toutes les peines! Mon ami, ce sera un sujet

éternel de remords pour moi que cette faute dont je vous fais

l'aveu: non, je n'ai point assez senti la douleur de la mort

de mon père! Je mesurais toute l'étendue de la perte que

j'avais faite; je pleurais son exemple, ses vertus; son

souvenir déchirait mon coeur, et j'aurais donné mille fois ma

vie pour racheter quelques jours de la sienne; mais, quand je

voyais Mme de Nevers, je ne pouvais pas m'empêcher d'être

heureux.

Mon père témoignait par son testament le désir de reposer près

de ma mère. Je me décidai à le conduire moi-même à Lyon.

L'accomplissement de ce devoir soulageait un peu mon coeur.

Quitter Mme de Nevers me semblait une expiation du bonheur que

je trouvais près d'elle malgré moi. Mon père me recommandait

aussi de terminer des affaires relatives à la tutelle des

enfants d'un de ses amis: je voulais lui obéir; je me disais

que je reviendrais bientôt, que j'habiterais sous le même toit

que Mme de Nevers, que je la verrais à toute heure; et mon

coupable coeur battait de joie à de telles pensées!

La veille de mon départ, M. le maréchal d'Olonne alla passer

la journée à Versailles; je dînai seul avec Mme de Nevers et

l'abbé Tercier. Cet abbé demeurait à l'hôtel d'Olonne depuis

cinquante ans; il avait été attaché à l'éducation du maréchal,

et la protection de cette famille lui avait valu un bénéfice

et de l'aisance. Il faisait les fonctions de chapelain, et

était un meuble aussi fidèle du salon de l'hôtel d'Olonne que

les fauteuils et les ottomanes de tapisseries des Gobelins qui

le décoraient. Un attachement si long, de la part de cet abbé,

avait tellement lié sa vie à l'existence de la maison d'Olonne

qu'il n'avait d'intérêt, de gloire, de succès et de plaisirs

que les siens; mais c'était dans la mesure d'un esprit fort

calme et d'une imagination tempérée par cinquante ans de

dépendance. Il avait un caractère fort facile: il était

toujours prêt à jouer aux échecs ou au trictrac, ou à dévider

les écheveaux de soie de Mme de Nevers, et, pourvu qu'il eût

bien dîné, il ne cherchait querelle à personne. La veille donc

du jour où je devais partir, voyant que Mme de Nevers ne

voulait faire usage d'aucun de ses petits talents, l'abbé

s'établit après dîner dans une grande bergère auprès du feu,

et s'endormit bientôt profondément. Je restai ainsi presque

tête à tête avec celle qui m'était déjà si chère. J'aurais dû

être heureux, et cependant un embarras indéfinissable vint me

saisir quand je me vis seul avec elle. Je baissai les yeux, et

je restai dans le silence. Ce fut elle qui le rompit. "A

quelle heure partez-vous demain? me demanda-t-elle. -- A cinq

heures, répondis-je; si je commençais ici la journée, je ne

saurais plus comment partir. -- Et quand reviendrez-vous? dit-elle

encore. -- Il faut que j'exécute les volontés de mon père,

répondis-je; mais je crois que cela ne peut durer plus de

quinze jours, et ces jours seront si longs que le temps ne me

manquera pas pour les affaires. -- Irez-vous en Forez?

demanda-t-elle. -- Je le crois; je compte revenir par là, mais

sans m'y arrêter. -- Ne désirez-vous donc pas revoir ce lieu? me

dit-elle; on aime tant ceux où l'on a passé son enfance! -- Je ne

sais ce qui m'est arrivé, lui dis-je; mais il me semble que je

n'ai plus de souvenirs. -- Tâchez de les retrouver pour moi,

dit-elle. Ne voulez-vous pas me raconter l'histoire de votre

enfance et de votre jeunesse? A présent que vous êtes le fils

de mon père, je ne dois plus rien ignorer de vous. -- J'ai tout

oublié, lui dis-je; il me semble que je n'ai commencé à vivre

que depuis deux mois." Elle se tut un instant, puis elle me

demanda si le monde avait donc si vite effacé le passé de ma

mémoire. "Ah! m'écriai-je, ce n'est pas le monde!" Elle

continua: "Je ne suis pas comme vous, dit-elle; j'ai été

élevée jusqu'à l'âge de sept ans chez ma grand'mère, à

Faverange, dans un vieux château, au fond du Limousin, et je

me le rappelle jusque dans ses moindres détails, quoique je

fusse si jeune; je vois encore la vieille futaie de

châtaigniers et ces grandes salles gothiques boisées de chêne

et ornées de trophées d'armes comme au temps de la chevalerie.

Je trouve qu'on aime les lieux comme des amis, et que leur

souvenir se rattache à toutes les impressions qu'on a reçues.

-- Je croyais cela autrefois, lui répondis-je; maintenant je ne

sais plus ce que je crois ni ce que je suis." Elle rougit,

puis elle me dit: "Cherchez dans votre mémoire: peut-être

trouverez-vous les faits, si vous avez oublié les sentiments

qu'ils excitaient dans votre âme. Si vous voulez que je pense

quelquefois à vous quand vous serez parti, il faut bien que je

sache où vous prendre, et que je n'ignore pas, comme à

présent, tout le passé de votre vie."

J'essayai de lui raconter mon enfance et tout ce que contient

le commencement de ce cahier; elle m'écoutait avec attention,

et je vis une larme dans ses yeux quand je lui dis quelle

révolution avait produite en moi l'accident de ce pauvre

enfant dont j'avais sauvé la vie. Je m'aperçus que mes

souvenirs n'étaient pas si effacés que je le croyais, et près

d'elle je trouvais mille impressions nouvelles d'objets qui

jusqu'alors m'avaient été indifférents. Les rêveries de ma

jeunesse étaient comme expliquées par le sentiment nouveau que

j'éprouvais, et la forme et la vie étaient données à tous ces

vagues fantômes de mon imagination.

L'abbé se réveilla comme je finissais le récit des premiers

jours de ma jeunesse. Un moment après, M. le maréchal d'Olonne

arriva. Mme de Nevers et lui me dirent adieu avec bonté. Il me

recommanda de hâter autant que je le pourrais la fin de mes

affaires, et me dit que pendant mon absence il s'occuperait de

moi. Je ne lui demandai pas d'explication. Mme de Nevers ne me

dit rien; elle me regarda, et je crus lire un peu d'intérêt

dans ses yeux. Mais que je regrettais la fin de notre

conversation! Cependant j'étais content de moi. "Je ne lui ai

rien dit, pensais-je, et elle ne peut m'avoir deviné." C'est

ainsi que je rassurais mon coeur. L'idée que Mme de Nevers

pourrait soupçonner ma passion me glaçait de crainte, et tout

mon bonheur à venir me semblait dépendre du secret que je

garderais sur mes sentiments.

J'accomplis le triste devoir que je m'étais imposé, et pendant

le voyage je fus un peu moins tourmenté du souvenir de Mme de

Nevers. L'image de mon père mort effaçait toutes les autres.

L'amour mêle souvent l'idée de la mort à celle du bonheur;

mais ce n'est pas la mort dans l'appareil funèbre dont j'étais

environné: c'est l'idée de l'éternité, de l'infini, d'une

éternelle réunion, que l'amour cherche dans la mort; il recule

devant un cercueil solitaire.

A Lyon, je retrouvai les bords du Rhône et mes rêveries, et

Mme de Nevers régna dans mon coeur plus que jamais. J'étais

loin d'elle, je ne risquais pas de me trahir, et je n'opposai

aucune résistance à la passion qui venait de nouveau s'emparer

de toute mon âme. Cette passion prit la teinte de mon

caractère. Livré à mon unique pensée, absorbé par un seul

souvenir, je vivais encore une fois dans un monde créé par

moi-même et bien différent du véritable: je voyais Mme de

Nevers, j'entendais sa voix; son regard me faisait

tressaillir; je respirais le parfum de ses beaux cheveux. Emu,

attendri, je versais des larmes de plaisir pour des joies

imaginaires. Assis sur une pierre au coin d'un bois, ou seul

dans ma chambre, je consumais ainsi des jours inutiles.

Incapable d'aucune étude et d'aucune affaire, c'était

l'occupation qui me dérangeait; et, malgré que je susse bien

que mon retour à Paris dépendait de la fin de mes affaires, je

ne pouvais prendre sur moi d'en terminer aucune. Je remettais

tout au lendemain; je demandais grâce pour les heures, et les

heures étaient toutes données à ce délice ineffable de penser

sans contrainte à ce que j'aimais. Quelquefois on entrait dans

ma chambre, et on s'étonnait de me voir impatient et contrarié

comme si l'on m'eût interrompu. En apparence, je ne faisais

rien; mais, en réalité, j'étais occupé de la seule chose qui

m'intéressât dans la vie. Deux mois se passèrent ainsi. Enfin,

les affaires dont mon père m'avait chargé finirent, et je fus

libre de quitter Lyon.

C'est avec ravissement que je me retrouvai à l'hôtel d'Olonne;

mais cette joie ne fut pas de longue durée. J'appris que Mme

de Nevers partait dans deux jours pour aller voir à La Haye

son amie Madame de C... Je ne pus dissimuler ma tristesse, et

quelquefois je crus remarquer que Mme de Nevers aussi était

triste; mais elle ne me parlait presque pas, ses manières

étaient sérieuses; je la trouvais froide, je ne la

reconnaissais plus, et, ne pouvant deviner la cause de ce

changement, j'en étais au désespoir.

Après son départ, je restai livré à une profonde tristesse.

Mes rêveries n'étaient plus, comme à Lyon, mon occupation

chérie; je sortais, je cherchais le monde pour y échapper.

L'idée que j'avais déplu à Mme de Nevers, et l'impossibilité

de deviner comment j'étais coupable, faisaient de mes pensées

un tourment continuel. M. le maréchal d'Olonne attribuait à la

mort de mon père l'abattement où il me voyait plongé. "Notre

malheur a fait une cruelle impression sur Natalie, me dit un

jour M. le maréchal d'Olonne; elle ne s'en est point remise,

elle n'a pas cessé d'être triste et souffrante depuis ce

temps-là. Le voyage, j'espère, lui fera du bien. La Hollande

est charmante au printemps; Madame de C... la promènera, et

des objets nouveaux la distrairont."

Ce peu de mots de M. le maréchal d'Olonne me jeta dans une

nouvelle anxiété. Quoi! c'était depuis la mort de mon père que

Mme de Nevers était triste! Mais qu'était-il arrivé? qu'avais-je

fait? Elle était changée pour moi: voilà ce dont j'étais

trop sûr et ce qui me désespérait.

M. le maréchal d'Olonne, avec sa bonté accoutumée, s'occupait

de me distraire. Il voulait que j'allasse au spectacle et que

je visse tout ce qu'il croyait digne d'intérêt ou de

curiosité; il me questionnait sur ce que j'avais vu, causait

avec moi comme l'aurait fait mon père, et, pour m'encourager à

la confiance, il me disait que ces conversations l'amusaient

et que mes impressions rajeunissaient les siennes. M. le

maréchal d'Olonne, quoiqu'il ne fût point ministre, avait

cependant beaucoup d'affaires. Ami intime du duc d'A..., il

passait pour avoir plus de crédit qu'en réalité il ne s'était

soucié d'en acquérir; mais les grandes places qu'il occupait

lui donnaient le pouvoir de rendre d'importants services.

Toute la Guyenne, dont il était gouverneur, affluait chez lui.

Pendant la plus grande partie de la matinée, il recevait

beaucoup de monde. Quatre fois par semaine il s'occupait de sa

correspondance, qui était fort étendue. Il avait deux

secrétaires qui travaillaient dans un de ses cabinets, mais il

me demandait souvent de rester dans celui où il écrivait

lui-même; il me parlait des affaires qui l'occupaient avec une

entière confiance; il me faisait quelquefois écrire un mémoire

sur une chose secrète, ou des notes relatives aux affaires

qu'il m'avait confiées, et dont il ne voulait pas que personne

eût connaissance. J'aurais été bien ingrat si je n'eusse été

touché et flatté d'une telle préférence. Je devais à mon père

les bontés de M. le maréchal d'Olonne, mais ce n'était pas une

raison pour en être moins reconnaissant. Je cherchais à me

montrer digne de la confiance dont je recevais tant de

marques, et M. le maréchal d'Olonne me disait quelquefois,

avec un accent qui me rappelait mon père, qu'il était content

de moi.

Il est singulièrement doux de se sentir à son aise avec des

personnes qui vous sont supérieures. On n'y est point si l'on

éprouve le sentiment de son infériorité; on n'y est pas non

plus en apercevant qu'on l'a perdu: mais on y est si elles

vous le font oublier. M. le maréchal d'Olonne possédait ce don

touchant de la bienveillance et de la bonté; il inspirait

toujours la vénération, et jamais la crainte; il avait cette

sorte de sécurité sur ce qui nous est dû qui permet une

indulgence sans bornes; il savait bien qu'on n'en abuserait

pas et que le respect pour lui était un sentiment auquel on

n'avait jamais besoin de penser. Je sentais mon attachement

pour lui croître chaque jour, et il paraissait touché du

dévouement que je lui montrais.

J'allais quelquefois chez mon oncle M. d'Herbelot, et j'y

retrouvais la même gaieté, le même mouvement qui m'avaient

tant déplu à mon arrivée à Paris. Mon oncle ne concevait pas

que je fusse heureux dans cet intérieur grave de la famille de

M. le maréchal d'Olonne, et moi je comparais intérieurement

ces deux maisons tellement différentes l'une de l'autre.

Quelque chose de bruyant, de joyeux, faisait de la vie, chez

M. d'Herbelot, comme un étourdissement perpétuel. Là on ne

vivait que pour s'amuser, et une journée qui n'était pas

remplie par le plaisir paraissait vide; là on s'inquiétait des

distractions du jour autant que de ses nécessités, comme si

l'on eût craint que le temps qu'on n'occupait pas de cette

manière ne se fût pas écoulé tout seul. Une troupe de

complaisants, de commensaux, remplissaient le salon de M.

d'Herbelot et paraissaient partager tous ses goûts; ils

exerçaient sur lui un empire auquel je ne pouvais m'habituer:

c'était comme un appui que cherchait sa faiblesse. On aurait

dit qu'il n'était jamais sûr de rien sur sa propre foi: il lui

fallait le témoignage des autres. Toutes les phrases de M.

d'Herbelot commençaient par ces mots: "Luceval et Bertheney

trouvent... Luceval et Bertheney disent..." Et _Luceval_ et

_Bertheney_ précipitaient mon oncle dans toutes les folies et

les ridicules d'un luxe ruineux et d'une vie pleine de

désordres et d'erreurs. Dans cette maison, toutes les

frivolités étaient traitées sérieusement, et toutes les choses

sérieuses l'étaient avec légèreté. Il semblait qu'on voulût

jouir à tout moment de cette fortune récente et de tous les

plaisirs qu'elle peut donner, comme un avare touche son trésor

pour s'assurer qu'il est là.

Chez M. le maréchal d'Olonne, au contraire, cette possession

des honneurs et de la fortune était si ancienne qu'il n'y

pensait plus; il n'était jamais occupé d'en jouir, mais il

l'était souvent de remplir les obligations qu'elle impose. Des

assidus, des commensaux, remplissaient aussi très-souvent le

salon de l'hôtel d'Olonne; mais c'étaient des parents pauvres,

un neveu officier de marine, venant à Paris demander le prix

de ses services; c'était un vieux militaire couvert de

blessures et réclamant la croix de Saint-Louis; c'étaient

d'anciens aides de camp du maréchal; c'était un voisin de ses

terres; c'était, hélas! le fils d'un ancien ami. Il y avait

une bonne raison à donner pour la présence de chacun d'eux; on

pouvait dire pourquoi ils étaient là, et il y avait une sorte

de paternité dans cette protection bienveillante autour de

laquelle ils venaient tous se ranger.

Les hommes distingués par l'esprit et le talent étaient tous

accueillis chez M. le maréchal d'Olonne, et ils y valaient

tout ce qu'ils pouvaient valoir: car le bon goût qui régnait

dans cette maison gagnait même ceux à qui il n'aurait pas été

naturel; mais il faut pour cela que le maître en soit le

modèle, et c'est ce qu'était M. le maréchal d'Olonne.

Je ne crois pas que le bon goût soit une chose si

superficielle qu'on le pense en général. Tant de choses

concourent à le former! La délicatesse de l'esprit, celle des

sentiments; l'habitude des convenances, un certain tact qui

donne la mesure de tout sans avoir besoin d'y penser. Et il y

a aussi des choses de position dans le goût et le ton qui

exercent un tel empire! Il faut une grande naissance, une

grande fortune; de l'élégance, de la magnificence dans les

habitudes de la vie; il faut enfin être supérieur à sa

situation par son âme et ses sentiments, car on n'est à son

aise dans les prospérités de la vie que quand on s'est placé

plus haut qu'elles. M. le maréchal d'Olonne et Mme de Nevers

pouvaient être atteints par le malheur sans être abaissés par

lui, car l'âme du moins ne déchoit point, et son rang est

invariable.

On attendait Mme de Nevers de jour en jour, et mon coeur

palpitait de joie en pensant que j'allais la revoir. Loin

d'elle, je ne pouvais croire longtemps que je l'eusse

offensée. Je sentais que je l'aimais avec tant de

désintéressement, j'avais tellement conscience que j'aurais

donné ma vie pour lui épargner un moment de peine, que je

finissais par ne plus croire qu'elle fût mécontente de moi, à

force d'être assuré qu'elle n'avait pas le droit de l'être.

Mais son retour me détrompa cruellement!

Dès le même soir, je lui trouvai l'air sérieux et glacé qui

m'avait tant affligé; à peine me parla-t-elle, et mes yeux ne

purent jamais rencontrer les siens. Bientôt il parut que sa

manière de vivre même était changée: elle sortait souvent, et

quand elle restait à l'hôtel d'Olonne elle y avait toujours

beaucoup de monde; elle était depuis quinze jours à Paris, et

je n'avais encore pu me trouver un instant seul avec elle. Un

soir, après souper, on se mit au jeu; Mme de Nevers resta à

causer avec une femme qui ne jouait point. Cette femme, au

bout d'un quart d'heure, se leva pour s'en aller, et je me

sentis tout ému en pensant que j'allais rester tête à tête

avec Mme de Nevers. Après avoir reconduit Madame de R..., Mme

de Nevers fit quelques pas de mon côté; mais, se retournant

brusquement, elle se dirigea vers l'autre extrémité du salon,

et alla s'asseoir auprès de M. le maréchal d'Olonne, qui

jouait au whist, et dont elle se mit à regarder le jeu. Je fus

désespéré. "Elle me méprise! pensai-je; elle me dédaigne!

Qu'est devenue cette bonté touchante qu'elle montra lorsque je

perdis mon père? C'était donc seulement au prix de la plus

amère des douleurs que je devais sentir la plus douce de

toutes les joies! Elle pleurait avec moi alors; à présent,

elle déchire mon coeur, et ne s'en aperçoit même pas." Je

pensai pour la première fois qu'elle avait peut-être pénétré

mes sentiments et qu'elle en était blessée. "Mais pourquoi le

serait-elle? me disais-je: c'est un culte que je lui rends

dans le secret de mon coeur; je ne prétends à rien, je n'espère

rien. L'adorer, c'est ma vie: comment pourrais-je m'empêcher

de vivre?" J'oubliais que j'avais mortellement redouté qu'elle

ne découvrît ma passion, et j'étais si désespéré que je crois

qu'en ce moment je la lui aurais avouée moi-même pour la faire

sortir, fût-ce par la colère, de cette froideur et de cette

indifférence qui me mettaient au désespoir.

"Si j'étais le prince d'Enrichemont ou le duc de L..., me

disais-je, j'oserais m'approcher d'elle, je la forcerais à

s'occuper de moi; mais, dans ma position, je dois l'attendre,

et, puisqu'elle m'oublie, je veux partir. Oui, je la fuirai,

je quitterai cette maison. Mon père y apportait trente ans de

considération et une célébrité qui le faisait rechercher de

tout le monde; moi, je suis un être obscur, isolé; je n'ai

aucun droit par moi-même, et je ne veux pas des bontés qu'on

accorde au souvenir d'un autre, même de mon père. Personne

aujourd'hui ne s'intéresse à moi; je suis libre, je la fuirai,

j'irai au bout du monde avec son souvenir, le souvenir de ce

qu'elle était il y a six mois! Livré à ces pensées

douloureuses, je me rappelais les rêveries de ma jeunesse, de

ce temps où je n'étais l'inférieur de personne. "Entouré de

mes égaux, pensais-je, je n'avais pas besoin de soumettre mon

instinct à l'examen de ma raison; j'étais bien sûr de n'être

pas _inconvenable_, ce mot créé pour désigner des torts qui n'en

sont pas. Ah! ce malaise affreux que j'éprouve, je ne le

sentais pas avec mes pauvres parents; mais je ne le sentais

pas non plus, il y a six mois, quand Mme de Nevers me

regardait avec douceur, quand elle me faisait raconter ma vie

et qu'elle me disait que j'étais le fils de son père. Avec

elle je retrouverais tout ce qui me manque. Qu'ai-je donc

fait? en quoi l'ai-je offensée?"

Le jeu était fini; M. le maréchal d'Olonne s'approcha de moi

et me dit: "Certainement, Edouard, vous n'êtes pas bien...

Depuis quelques jours vous êtes fort changé, et ce soir vous

avez l'air tout à fait malade." Je l'assurai que je me portais

bien, et je regardai Mme de Nevers. Elle venait de se

retourner pour parler à quelqu'un. Si j'eusse pu croire

qu'elle savait que je souffrais pour elle, j'aurais été moins

malheureux. Les jours suivants, je crus remarquer un peu plus

de bonté dans ses regards, un peu moins de sérieux dans ses

manières; mais elle sortait toujours presque tous les soirs,

et, quand je la voyais partir à neuf heures, belle, parée,

charmante, pour aller dans ces fêtes où je ne pouvais la

suivre, j'éprouvais des tourments inexprimables; je la voyais

entourée, admirée; je la voyais gaie, heureuse, paisible, et

je dévorais en silence mon humiliation et ma douleur.

Edouard · 第 2 / 7 段