Mon père avait été assez heureux, dans sa jeunesse, pour

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[Transcriber's note: Madame de Duras (Claire-Louisa-Rose-Bonne Lechal

de Kersaint, duchesse de) (1778-1828), _Edouard_ (1825), édition de 1879]

MME DE DURAS

EDOUARD

PRECEDE D'UNE PREFACE

PAR

OCTAVE UZANNE

PARIS

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES

Rue Saint-Honoré, 338

M CCCC LXXIX

(...)

INTRODUCTION

J'allais rejoindre à Baltimore mon régiment, qui faisait

partie des troupes françaises employées dans la guerre

d'Amérique; et, pour éviter les lenteurs d'un convoi, je

m'étais embarqué à Lorient sur un bâtiment marchand armé en

guerre. Ce bâtiment portait avec moi trois autres passagers.

L'un deux m'intéressa dès le premier moment que je l'aperçus:

c'était un grand jeune homme d'une belle figure, dont les

manières étaient simples et la physionomie spirituelle; sa

pâleur et la tristesse dont toutes ses paroles et toutes ses

actions étaient comme empreintes éveillaient à la fois

l'intérêt et la curiosité. Il était loin de les satisfaire; il

était habituellement silencieux, mais sans dédain; on aurait

dit, au contraire, qu'en lui la bienveillance avait survécu à

d'autres qualités éteintes par le chagrin. Habituellement

distrait, il n'attendait ni retour ni profit pour lui-même de

rien de ce qu'il faisait. Cette facilité à vivre, qui vient du

malheur, a quelque chose de touchant: elle inspire plus de

pitié que les plaintes les plus éloquentes.

Je cherchais à me rapprocher de ce jeune homme; mais, malgré

l'espèce d'intimité forcée qu'amène la vie d'un vaisseau, je

n'avançais pas. Lorsque j'allais m'asseoir auprès de lui et

que je lui adressais la parole, il répondait à mes questions,

et, si elles ne touchaient à aucun des sentiments intimes du

coeur, mais aux rapports vagues de la société, il ajoutait

quelquefois une réflexion; mais, dès que je voulais entrer

dans le sujet des passions, ou des souffrances de l'âme, ce

qui m'arrivait souvent dans l'intention d'amener quelque

confidence de sa part, il se levait, il s'éloignait, ou sa

physionomie devenait si sombre que je ne me sentais pas le

courage de continuer. Ce qu'il me montrait de lui aurait suffi

de la part de tout autre, car il avait un esprit

singulièrement original; il ne voyait rien d'une manière

commune, et cela venait de ce que la vanité n'était jamais

mêlée à aucun de ses jugements. Il était l'homme le plus

indépendant que j'aie connu; le malheur l'avait rendu comme

étranger aux autres hommes; il était juste parce qu'il était

impartial, et impartial parce que tout lui était indifférent.

Lorsqu'une telle manière de voir ne rend pas fort égoïste,

elle développe le jugement et accroît les facultés de

l'intelligence. On voyait que son esprit avait été fort

cultivé; mais, pendant toute la traversée, je ne le vis jamais

ouvrir un livre; rien en apparence ne remplissait pour lui la

longue oisiveté de nos jours. Assis sur un banc à l'arrière du

vaisseau, il restait des heures entières appuyé sur le bordage

à regarder fixement la longue trace que le navire laissait sur

les flots. Un jour il me dit: "Quel fidèle emblème de la vie!

ainsi nous creusons péniblement notre sillon dans cet océan de

misère qui se referme après nous. -- A votre âge, lui dis-je,

comment voyez-vous le monde sous un jour si triste? -- On est

vieux, dit-il, quand on n'a plus d'espérance. -- Ne peut-elle

donc renaître? lui demandai-je. -- Jamais," répondit-il. Puis,

me regardant tristement: "Vous avez pitié de moi, me dit-il,

je le vois; croyez que j'en suis touché, mais je ne puis vous

ouvrir mon coeur; ne le désirez même pas: il n'y a point de

remède à mes maux, et tout m'est inutile désormais, même un

ami." Il me quitta en prononçant ces dernières paroles.

J'essayai peu de jours après de reprendre la même

conversation; je lui parlai d'une aventure de ma jeunesse; je

lui racontai comment les conseils d'un ami m'avaient épargné

une grande faute. "Je voudrais, lui dis-je, être aujourd'hui

pour vous ce qu'on fut alors pour moi." Il prit ma main: "Vous

êtes trop bon, me dit-il; mais vous ne savez pas ce que vous

me demandez; vous voulez me faire du bien, et vous me feriez

du mal: les grandes douleurs n'ont pas besoin de confidents;

l'âme qui peut les contenir se suffit à elle-même; il faut

entrevoir ailleurs l'espérance pour sentir le besoin de

l'intérêt des autres. A quoi bon toucher à des plaies

inguérissables? Tout est fini pour moi dans la vie, et je suis

déjà, à mes yeux, comme si je n'étais plus." Il se leva, se

mit à marcher sur le pont, et bientôt alla s'asseoir à l'autre

extrémité du navire.

Je quittai alors le banc que j'occupais pour lui donner la

facilité d'y revenir: c'était sa place favorite, et souvent

même il y passait les nuits. Nous étions alors dans le

parallèle des vents alizés, à l'ouest des Açores, et dans un

climat délicieux. Rien ne peut peindre le charme de ces nuits

des Tropiques: le firmament, semé d'étoiles, se réfléchit dans

une mer tranquille. On se croirait placé, comme l'Archange de

Milton, au centre de l'univers, et pouvant embrasser d'un seul

coup d'oeil la création tout entière.

Le jeune passager remarquait un soir ce magnifique spectacle:

"L'infini est partout, dit-il: on le voit là (en montrant le

ciel), on le sent ici (en montrant son coeur); et cependant

quel mystère! qui peut le comprendre! Ah! la mort en a le

secret; elle nous l'apprendra peut-être, ou peut-être nous

fera-t-elle tout oublier. Tout oublier! répéta-t-il d'une voix

tremblante. -- Vous n'entretenez pas une pensée si coupable?

lui dis-je. -- Non, répondit-il: qui pourrait douter de

l'existence de Dieu en contemplant ce beau ciel? Dieu a

répandu ses dons également sur tous les êtres; il est

souverainement bon; mais les institutions des hommes sont

toutes-puissantes aussi, et elles sont la source de mille

douleurs. Les anciens plaçaient la fatalité dans le ciel;

c'est sur la terre qu'elle existe, et il n'y a rien de plus

inflexible dans le monde que l'ordre social tel que les hommes

l'ont créé." Il me quitta en achevant ces mots. Plusieurs fois

je renouvelai mes efforts: tout fut inutile; il me repoussait

sans me blesser, et cette âme inaccessible aux consolations

était encore généreuse, bienveillante, élevée; elle aurait

donné le bonheur qu'elle ne pouvait plus recevoir.

Le voyage finit; nous débarquâmes à Baltimore. Le jeune

passager me demanda de l'admettre comme volontaire dans mon

régiment; il y fut inscrit, comme sur le registre du vaisseau,

sous le seul nom d'Edouard. Nous entrâmes en campagne, et, dès

les premières affaires que nous eûmes avec l'ennemi, je vis

qu'Edouard s'exposait comme un homme qui veut se débarrasser

de la vie. J'avoue que chaque jour m'attachait davantage à

cette victime du malheur; je lui disais quelquefois: "J'ignore

votre vie, mais je connais votre coeur; vous ne voulez pas me

donner votre confiance, mais je n'en ai pas besoin pour vous

aimer. Souffrir profondément appartient aux âmes distinguées,

car les sentiments communs sont toujours superficiels."

"Edouard, lui dis-je un jour, est-il donc impossible de vous

faire du bien?" Les larmes lui vinrent aux yeux. "Laissez-moi,

me dit-il; je ne veux pas me rattacher à la vie." Le lendemain

nous attaquâmes un fort sur la Skulkill. S'étant mis à la tête

d'une poignée de soldats, Edouard emporta la redoute l'épée à

la main. Je le suivais de près; je ne sais quel pressentiment

me disait qu'il avait fixé ce jour-là pour trouver la mort

qu'il semblait chercher. En effet, je le vis se jeter dans les

rangs des soldats ennemis qui défendaient les ouvrages

intérieurs du fort. Préoccupé de l'idée de garantir Edouard,

je ne pensais pas à moi-même: je reçus un coup de feu tiré de

fort près et qui lui était destiné. Nos gens arrivèrent et

parvinrent à nous dégager. Edouard me souleva dans ses bras,

me porta dans le fort, banda ma blessure, et, soutenant ma

tête, il attendit ainsi le chirurgien. Jamais je n'ai vu une

physionomie exprimer si vivement des émotions si variées et si

profondes: la douleur, l'inquiétude, la reconnaissance, s'y

peignaient avec tant de force et de fidélité qu'on aurait

voulu qu'un peintre pût en conserver les traits. Lorsque le

chirurgien prononça que mes blessures n'étaient pas mortelles,

des larmes coulèrent des yeux d'Edouard. Il me pressa sur son

coeur. "Je serais mort deux fois," me dit-il. De ce jour il ne

me quitta plus; je languis longtemps: ses soins ne se

démentirent jamais; ils prévenaient tous mes désirs. Edouard,

toujours sérieux, cherchait pourtant à me distraire; son

esprit piquant amenait et faisait naître la plaisanterie: lui

seul n'y prenait aucune part; seul il restait étranger à cette

gaieté qu'il avait excitée lui-même. Souvent il me faisait la

lecture; il devinait ce qui pouvait soulager mes maux. Je ne

sais quoi de paisible, de tendre, se mêlait à ses soins et

leur donnait le charme délicat qu'on attribue à ceux des

femmes: c'est qu'il possédait leur dévouement, cette vertu

touchante qui transporte dans ce que nous aimons ce _moi_,

source de toutes les misères de nos coeurs, quand nous ne le

plaçons pas dans un autre.

Edouard cependant gardait toujours sur lui-même ce silence qui

m'avait longtemps affligé; mais chaque jour diminuait ma

curiosité, et maintenant je craignais bien plus de l'affliger

que je ne désirais le connaître. Je le connaissais assez:

jamais un coeur plus noble, une âme plus élevée, un caractère

plus aimable, ne s'étaient montrés à moi. L'élégance de ses

manières et de son langage montrait qu'il avait vécu dans la

meilleure compagnie. Le bon goût forme entre ceux qui le

possèdent une sorte de lien qu'on ne saurait définir. Je ne

pouvais concevoir pourquoi je n'avais jamais rencontré

Edouard, tant il paraissait appartenir à la société où j'avais

passé ma vie. Je le lui dis un jour, et cette simple remarque

amena ce que j'avais si long-temps sollicité en vain. "Je ne

dois plus vous rien refuser, me dit-il; mais n'exigez pas que

je vous parle de mes peines. J'essayerai d'écrire et de vous

faire connaître celui dont vous avez conservé la vie aux

dépens de la vôtre." Bientôt je me repentis d'avoir accepté

cette preuve de la reconnaissance d'Edouard: en peu de jours

il retomba dans la profonde mélancolie dont il s'était un

moment efforcé de sortir. Je voulus l'engager à interrompre

son travail. "Non, me dit-il; c'est un devoir, je veux le

remplir." Au bout de quelques jours, il entra dans ma chambre,

tenant dans sa main un gros cahier d'une écriture assez fine.

"Tenez, me dit-il, ma promesse est accomplie; vous ne vous

plaindrez plus qu'il n'y a pas de _passé_ dans notre amitié.

Lisez ce cahier, mais ne me parlez pas de ce qu'il contient;

ne me cherchez même pas aujourd'hui: je veux rester seul. On

croit ses souvenirs ineffaçables, ajouta-t-il, et cependant

quand on va les chercher au fond de son âme, on y réveille

mille nouvelles douleurs." Il me quitta en achevant ces mots,

et je lus ce qui va suivre.

EDOUARD

Je suis le fils d'un célèbre avocat au parlement de Paris; ma

famille est de Lyon, et depuis plusieurs générations elle a

occupé les utiles emplois réservés à la haute bourgeoisie de

cette ville. Un de mes grands-pères mourut victime de son

dévouement dans la maladie épidémique qui désola Lyon en 1748.

Son nom révéré devint dans sa patrie le synonyme du courage et

de l'honneur. Mon père fut de bonne heure destiné au barreau;

il s'y distingua et acquit une telle considération qu'il

devint d'usage de ne se décider sur aucune affaire de quelque

importance sans la lui avoir soumise. Il se maria, déjà vieux,

à une femme qu'il aimait depuis longtemps; je fus leur unique

enfant. Mon père voulut m'élever lui-même, et lorsque j'eus

dix ans accomplis il se retira avec ma mère à Lyon et se

consacra tout entier à mon éducation. Je satisfaisais mon père

sous quelques points; je l'inquiétais sous d'autres. Apprenant

avec une extrême facilité, je ne faisais aucun usage de ce que

je savais. Réservé, silencieux, peu confiant, tout s'entassait

dans mon esprit et ne produisait qu'une fermentation inutile

et de continuelles rêveries. J'aimais la solitude, j'aimais à

voir le soleil couchant; je serais resté des journées

entières, assis sur cette petite pointe de sable qui termine

la presqu'île où Lyon est bâti, à regarder se mêler les eaux

de la Saône et du Rhône, et à sentir ma pensée et ma vie comme

entraînées dans leur courant. On m'envoyait chercher; je

rentrais, je me mettais à l'étude sans humeur et sans dégoût;

mais on aurait dit que je vivais de deux vies, tant mes

occupations et mes pensées étaient de nature différente. Mon

père essayait quelquefois de me faire parler; mais c'était ma

mémoire seule qui lui répondait. Ma mère s'efforçait de

pénétrer dans mon âme par la tendresse; je l'embrassais, mais

je sentais, même dans ces douces caresses, quelque chose

d'incomplet au fond de mon âme.

Mon père possédait au milieu des montagnes du Forez, entre

Boën et Saint-Etienne, des forges et une maison. Nous allions

chaque année passer à ces forges les deux mois de vacances. Ce

temps désiré et savouré avec délices s'écoulait toujours trop

vite. La position de ce lieu avait quelque beauté: la rivière

qui faisait aller la forge descendait d'un cours rapide et

souvent brisé par les rochers; elle formait au-dessous de la

forge une grande nappe d'eau plus tranquille; puis elle se

détournait brusquement et disparaissait entre deux hautes

montagnes recouvertes de sapins. La maison d'habitation était

petite; elle était située au-dessus de la forge, de l'autre

côté du chemin, et placée à peu près au tiers de la hauteur de

la montagne. Environnée d'une vieille forêt de sapins, elle ne

possédait pour tout jardin qu'une petite plate-forme dessinée

avec des buis, ornée de quelques fleurs, et d'où l'on avait la

vue de la forge, des montagnes et de la rivière. Il n'y avait

point là de village; il était situé à un quart de lieue plus

haut, sur le bord du torrent, et chaque matin la population,

qui travaillait aux forges presque tout entière, passait sous

la plate-forme en se rendant aux travaux. Les visages noirs et

enfumés des habitants, leurs vêtements en lambeaux, faisaient

un triste contraste avec leur vive gaieté, leurs chants, leurs

danses et leurs chapeaux ornés de rubans. Cette forge était

pour moi, à la campagne, ce qu'étaient à Lyon la petite pointe

de sable et le cour majestueux du Rhône: le mouvement me

jetait dans les mêmes rêveries que le repos. Le soir, quand la

nuit était sombre, on ne pouvait m'arracher de la plate-forme:

la forge était alors dans toute sa beauté; les torrents de feu

qui s'échappaient de ses fourneaux éclairaient ce seul point

d'une lumière rouge sur laquelle tous les objets se

dessinaient comme des spectres; les ouvriers, dans l'activité

de leurs travaux, armés de leurs grands pieux aigus,

ressemblaient aux démons de cette espèce d'enfer; des

ruisseaux d'un feu liquide coulaient au dehors; des fantômes

noirs coupaient ce feu et en emportaient des morceaux au bout

de leur baguette magique, et bientôt le feu lui-même prenait

entre leurs mains une nouvelle forme. La variété des

attitudes, l'éclat de cette lumière terrible dans un seul

point du paysage, la lune qui se levait derrière les sapins et

qui argentait à peine l'extrémité de leur feuillage, tout ce

spectacle me ravissait. J'étais fixé sur cette plate-forme

comme par l'effet d'un enchantement, et, quand on venait m'en

tirer, on me réveillait comme d'un songe.

Cependant je n'étais pas aussi étranger aux jeux de l'enfance

que cette disposition pourrait le faire croire; mais c'était

surtout le danger qui me plaisait. Je gravissais les rochers

les plus inaccessibles, je grimpais sur les arbres les plus

élevés; je croyais toujours poursuivre je ne sais quel but que

je n'avais encore pu atteindre, mais que je trouverais au delà

de ce qui m'était déjà connu. Je m'associais d'autres enfants

dans mes entreprises; mais j'étais leur chef, et je me

plaisais à les surpasser en témérité. Souvent je leur

défendais de me suivre, et ce sentiment du danger perdait tout

son charme pour moi si je le voyais partagé.

J'allais avoir quatorze ans; mes études étaient fort avancées,

mais je restais toujours au même point pour le fruit que je

pouvais en tirer, et mon père désespérait d'éveiller en moi ce

feu de l'âme sans lequel tout ce que l'esprit peut acquérir

n'est qu'une richesse stérile, lorsqu'une circonstance, légère

en apparence, vint faire vibrer cette corde cachée au fond de

mon âme et commença pour moi une existence nouvelle. J'ai

parlé de mes jeux: un de ceux qui me plaisaient le plus était

de traverser la rivière en sautant de rocher en rocher par-dessus

ses ondes bouillonnantes; souvent même je prolongeais

ce jeu périlleux, et, non content de traverser la rivière, je

la remontais ou je la descendais de la même façon. Le danger

était grand, car, en approchant de la forge, la rivière

encaissée se précipitait violemment sous les lourds marteaux

qui broyaient la mine et sous les roues que le courant faisait

mouvoir. Un jour, un enfant un peu plus jeune que moi me dit:

"Ce que tu fais n'est pas difficile. -- Essaye donc," répondis-je.

Il saute, fait quelques pas, glisse et disparaît dans les

flots. Je n'eus pas le temps de la réflexion: je me précipite,

je me cramponne aux rochers, et l'enfant, entraîné par le

courant, vient s'arrêter contre l'obstacle que je lui

présente. Nous étions à deux pas des roues, et, les forces me

manquant, nous allions périr, lorsqu'on vint à notre secours.

Je fondis en larmes quand le danger fut passé. Mon père, ma

mère accoururent et m'embrassèrent; mon coeur palpita de joie

en recevant leurs caresses. Le lendemain, en étudiant, je

croyais lire des choses nouvelles; je comprenais ce que

jusque-là je n'avais fait qu'apprendre; j'avais acquis la

faculté d'admirer; j'étais ému de ce qui était bien, enflammé

de ce qui était grand. L'esprit de mon père me frappait comme

si je ne l'eusse jamais entendu: je ne sais quel voile s'était

déchiré dans les profondeurs de mon âme. Mon coeur battait dans

les bras de ma mère, et je comprenais son regard. Ainsi un

jeune arbre, après avoir langui longtemps, prend tout à coup

l'essor; il pousse des branches vigoureuses, et on s'étonne de

la beauté de son feuillage: c'est que sa racine a enfin

rencontré le filon de terre qui convient à sa substance;

j'avais rencontré aussi le terrain qui m'était propre, j'avais

dévoué ma vie pour un autre!

De ce moment je sortis de l'enfance. Mon père, encouragé par

le succès, m'ouvrit les voies nouvelles qu'on ne parcourt

qu'avec l'imagination. En me faisant appliquer les sentiments

aux faits, il forma à la fois mon coeur et mon jugement.

"Savoir et sentir, disait-il souvent, voilà toute

l'éducation."

Les lois furent ma principale étude; mais, par la manière dont

cette étude était conduite, elle embrassait toutes les autres.

Les lois furent faites en effet pour les hommes et pour les

moeurs de tous les temps; elles suivirent les besoins.

Compagnes de l'histoire, elles sont le mot de toutes les

difficultés, le flambeau de tous les mystères; elles n'ont

point de secret pour qui sait les étudier, point de

contradiction pour qui sait les comprendre.

Mon père était le plus aimable des hommes; son esprit servait

à tout, et il n'en avait jamais que ce qu'il fallait; il

possédait au suprême degré l'art de faire sortir la

plaisanterie de la raison. L'opposition du bon sens aux idées

fausses est presque toujours comique: mon père m'apprit à

trouver ridicule ce qui manquait de vérité. Il ne pouvait

mieux en conjurer le danger.

C'est un danger pourtant et un grand malheur que la passion

dans l'appréciation des choses de la vie, même quand les

principes les plus purs et la raison la plus saine sont vos

guides. On ne peut haïr fortement ce qui est mal sans adorer

ce qui est bien, et ces mouvements violents sont-ils faits

pour le coeur de l'homme? Hélas! ils le laissent vide et

dévasté comme une ruine, et cet accroissement momentané de la

vie amène et produit la mort.

Je ne faisais pas alors ces réflexions; le monde s'ouvrait à

mes yeux comme un océan sans bornes. Je rêvais la gloire,

l'admiration, le bonheur; mais je ne les cherchais pas hors de

la profession qui m'était destinée. Noble profession, où l'on

prend en main la défense de l'opprimé, où l'on confond le

crime et fait triompher l'innocence! Mes rêveries, qui avaient

alors quelque chose de moins vague, me représentaient toutes

les occasions que j'aurais de me distinguer, et je créais des

malheurs et des injustices chimériques pour avoir la gloire et

le plaisir de les réparer.

La révolution qui s'était faite dans mon caractère n'avait

produit aucun changement dans mes goûts. Comme aux jours de

mon enfance, je fuyais la société; je ne sais quelle

déplaisance s'attachait pour moi à vivre avec des gens,

respectables sans doute, mais dont aucun ne réalisait ce type

que je m'étais formé au fond de l'âme, et qui, au vrai,

n'avait que mon père pour modèle. Dans l'intimité de notre

famille, entre mon père et ma mère, j'étais heureux; mais, dès

qu'il arrivait un étranger, je m'en allais dans ma chambre

vivre dans ce monde que je m'étais créé, et auquel celui-là

ressemblait si peu.

Ma mère avait beaucoup d'esprit, de la douceur et une raison

supérieure; elle aimait les idées reçues, peut-être les idées

communes, mais elle les défendait par des motifs nouveaux et

piquants. La longue habitude de vivre avec mon père et de

l'aimer avait fait d'elle comme un reflet de lui; mais ils

pensaient souvent les mêmes choses par des motifs différents,

et cela rendait leurs entretiens à la fois paisibles et

animés. Je ne les vis jamais différer que sur un seul point.

Hélas! je vois aujourd'hui que ma mère avait raison.

Mon père avait dû la plus grande partie de son talent et de sa

célébrité comme avocat à une profonde connaissance du coeur

humain. Je lui ai ouï dire que les pièces d'un procès

servaient moins à établir son opinion que le tact qui lui

faisait pénétrer jusqu'au fond de l'âme des parties

intéressées. Cette sagacité, cette pénétration, cette finesse

d'aperçus, étaient des qualités que mon père aurait voulu me

donner; peut-être même la solitude habituelle où nous vivions

avait-elle pour but de me préparer à être plus frappé du

spectacle de la société qu'on ne l'est lorsque graduellement

on s'est familiarisé avec ses vices et ses ridicules, et qu'on

arrive blasé sur l'impression qu'on en peut recevoir. Mon père

voulait montrer le monde à mes yeux, lorsqu'il se serait

assuré que le goût du bien, la solidité des principes, et la

faculté de l'observation seraient assez mûris en moi pour

retirer de ce spectacle le profit qu'il se plaisait à en

attendre.

Mon père avait été assez heureux, dans sa jeunesse, pour

sauver dans un procès fameux la fortune et l'honneur du

maréchal d'Olonne. Les rapports où les avait mis cette affaire

avaient créé entre eux une amitié qui depuis trente ans ne

s'était jamais démentie. Malgré des destinées si différentes,

leur intimité était restée la même: tant il est vrai que la

parité de l'âme est le seul lien réel de la vie. Une

correspondance fréquente alimentait leur amitié; il ne se

passait pas de semaine que mon père ne reçût de lettres de M.

le maréchal d'Olonne, et la plus intime confiance régnait

entre eux. C'est dans cette maison que mon père comptait me

mener quand j'aurais atteint ma vingtième année; c'est là

qu'il se flattait de me faire voir la bonne compagnie et de me

faire acquérir ces qualités de l'esprit qu'il désirait tant

que je possédasse. J'ai vu ma mère s'opposer à ces desseins.

"Ne sortons point de notre état, disait-elle à mon père;

pourquoi mener Edouard dans un monde où il ne doit pas vivre,

et qui le dégoûtera peut-être de notre paisible intérieur? --

Un avocat, disait mon père, doit avoir étudié tous les rangs;

il faut qu'il se familiarise d'avance avec la politesse des

gens de la cour pour n'en être pas ébloui. Ce n'est que dans

le monde qu'il peut acquérir la pureté du langage et la grâce

de la plaisanterie. La société seule enseigne les convenances

et toute cette science de goût qui n'a point de préceptes, et

que pourtant on ne vous pardonne pas d'ignorer. -- Ce que vous

dites est vrai, reprenait ma mère; mais j'aime mieux, je vous

l'avoue, qu'Edouard ignore tout cela et qu'il soit heureux. On

ne l'est qu'en s'associant avec ses égaux:

_Among unequals no society

Can sort_ [1]. [ (1) Milton.]

-- La citation est exacte, répondit mon père; mais le poëte ne

l'entend que de l'égalité morale, et, sur ce point, je suis de

son avis: j'ai le droit de l'être. -- Oui, sans doute, reprit

ma mère; mais le maréchal d'Olonne est une exception.

Respectons les convenances sociales; admirons même la

hiérarchie des rangs: elle est utile, elle est respectable;

d'ailleurs n'y tenons-nous pas notre place? Mais gardons-la,

cette place; on se trouve toujours mal d'en sortir." Ces

conversations se renouvelaient souvent, et j'avoue que le

désir de voir des choses nouvelles, et je ne sais quelle

inquiétude cachée au fond de mon âme, me mettaient du parti de

mon père et me faisaient ardemment souhaiter d'avoir vingt ans

pour aller à Paris et pour voir le maréchal d'Olonne.

Je ne vous parlerai pas des deux années qui s'écoulèrent

jusqu'à cette époque. Des études sérieuses occupèrent tout mon

temps: le droit, les mathématiques, les langues, employaient

toutes les heures de mes journées; et cependant ce travail

aride, qui aurait dû fixer mon esprit, me laissa tel que la

nature m'avait créé, et tel sans doute que je dois mourir.

A vingt ans, j'attendais un grand bonheur, et la Providence

m'envoya la plus grande de toutes les peines: je perdis ma

mère. Comme nous allions partir pour Paris, elle tomba malade,

et à cette maladie succéda un état de langueur qui se

prolongea six mois. Elle expira doucement dans mes bras; elle

me bénit, elle me consola. Dieu eut pitié d'elle et de moi; il

lui épargna la douleur de me voir malheureux, et à moi celle

de déchirer son âme; elle ne me vit pas tomber dans ce piége

que sa raison avait su prévoir, et dont elle avait inutilement

cherché à me garantir. Hélas! puis-je dire que je regrette la

paix que j'ai perdue? voudrais-je aujourd'hui de cette

existence tranquille que ma mère rêvait pour moi? Non sans

doute. Je ne puis plus être heureux, mais cette douleur que je

porte au fond de mon âme m'est plus chère que toutes les joies

communes de ce monde; elle fera encore la gloire du dernier de

mes jours, après avoir fait le charme de ma jeunesse. A vingt-trois

ans, des souvenirs sont tout ce qui me reste; mais

qu'importe? ma vie est finie, et je ne demande plus rien à

l'avenir.

Dans le premier moment de sa douleur, mon père renonça au

voyage de Paris. Nous allâmes en Forez, où nous croyions nous

distraire et où nous trouvâmes partout l'image de celle que

nous pleurions. Qu'elle est cruelle, l'absence de la mort!

absence sans retour! Nous la sentions, même quand nous

croyions l'oublier. Toujours seul avec mon père, je ne sais

quelle sécheresse se glissait quelquefois dans nos entretiens.

C'est par ma mère que la décision de mon père et mes rêveries

se rencontraient sans se heurter: elle était comme la nuance

harmonieuse qui unit deux couleurs vives et trop tranchées. A

présent qu'elle n'y était plus, nous sentions pour la première

fois, mon père et moi, que nous n'étions pas toujours

d'accord.

Au mois de novembre, nous partîmes pour Paris. Mon père alla

loger chez un frère de ma mère, M. d'Herbelot, fermier général

fort riche. Il avait une belle maison à la Chaussée-d'Antin,

où il nous reçut à merveille. Il nous donna de grands dîners,

me mena au spectacle, au bal, me fit voir toutes les

curiosités de Paris. Mais c'était M. le maréchal d'Olonne que

je désirais voir, et il était à Fontainebleau, d'où il ne

devait revenir que dans quinze jours. Ce temps se passa dans

des fêtes continuelles. Mon oncle ne me faisait grâce d'aucune

façon de s'amuser: les pique-niques, les parties de toute

espèce, les comédies, les concerts, Géliot, et Mlle Arnould.

J'étais déjà fatigué de Paris, quand mon père reçut un billet

de M. le maréchal d'Olonne, qui lui mandait qu'il était arrivé

et qu'il l'invitait à dîner pour ce même jour. "Amenez votre

Edouard," disait-il. Combien cette expression me toucha!

Je vous raconterai ma première visite à l'hôtel d'Olonne,

parce qu'elle me frappa singulièrement. J'étais accoutumé à la

magnificence chez mon oncle M. d'Herbelot; mais tout le luxe

de la maison d'un fermier général fort riche ne ressemblait en

rien à la noble simplicité de la maison de M. le maréchal

d'Olonne. Le passé, dans cette maison, servait d'ornement au

présent: des tableaux de famille, qui portaient des noms

historiques et chers à la France, décoraient la plupart des

pièces; de vieux valets de chambre marchaient devant vous pour

vous annoncer. Je ne sais quel sentiment de respect vous

saisissait en parcourant cette vaste maison, où plusieurs

générations s'étaient succédé, faisant honneur à la fortune et

à la puissance plutôt qu'elles n'en étaient honorées. Je me

rappelle jusqu'au moindre détail de cette première visite;

plus tard, tout est confondu dans un seul souvenir. Mais alors

j'examinais avec une vive curiosité ce qui avait fait si

souvent le sujet des conversations de mon père et cette

société dont il m'avait parlé tant de fois.

Il n'y avait que cinq ou six personnes dans le salon lorsque

nous arrivâmes. M. le maréchal d'Olonne causait debout auprès

de la cheminée; il vint au-devant de mon père et lui prit les

mains. "Mon ami, lui dit-il, mon excellent ami! enfin vous

voilà! Vous m'amenez Edouard... Savez-vous, Edouard, que vous

venez chez l'homme qui aime le mieux votre père, qui honore le

plus ses vertus et qui lui doit une reconnaissance éternelle?"

Je répondis qu'on m'avait accoutumé de bonne heure aux bontés

de M. le maréchal. "Vous a-t-on dit que je devais vous servir

de père si vous n'eussiez pas conservé le vôtre? -- Je n'ai pas

eu besoin de ce malheur pour sentir la reconnaissance,"

répondis-je. Il prit occasion de ce peu de mots pour faire mon

éloge. "Qu'il est bien! dit-il; qu'il est beau! qu'il a l'air

modeste et spirituel!" Il savait qu'en me louant ainsi il

réjouissait le coeur de mon père. On reprit la conversation.

J'entendis nommer les personnes qui m'entouraient: c'étaient

les hommes les plus distingués dans les sciences et dans les

lettres, et un Anglais, membre fameux de l'opposition. On

parlait, je m'en souviens, de la jurisprudence criminelle en

Angleterre et de l'institution du jury. Je sentis, je vous

l'avoue, un mouvement inexprimable d'orgueil en voyant

combien, dans ces questions intéressantes, l'opinion de mon

père était comptée. On l'écoutait avec attention, presque avec

respect. La supériorité de son esprit semblait l'avoir placé

tout à coup au-dessus de ceux qui l'entouraient, et ses beaux

cheveux blancs ajoutaient encore l'autorité et la dignité à

tout ce qu'il disait. C'est la mode d'admirer l'Angleterre. M.

le maréchal d'Olonne soutenait le côté de la question qui

était favorable aux institutions anglaises, et les personnes

qui se montraient d'une opinion opposée s'étaient placées sur

un mauvais terrain pour la défendre. Mon père, en un instant,

mit la question dans son véritable jour; il présenta le jury

comme un monument vénérable des anciennes coutumes

germaniques, et montra l'esprit conservateur des Anglais et

leur respect pour le passé dans l'existence de ces

institutions, qu'ils reçurent de leurs ancêtres presque dans

le même état où ils les possèdent encore aujourd'hui; mais mon

père fit voir dans notre système judiciaire l'ouvrage

perfectionné de la civilisation. "Notre magistrature, dit-il,

a pour fondement l'honneur et la considération, ces grands

mobiles des monarchies (1) [(1) Montesquieu.]; elle est comme

un sacerdoce dont la fonction est le maintien de la morale à

l'extérieur de la société, et elle n'a au-dessus d'elle que

les ministres d'une religion qui, réglant cette société dans

la conscience de l'homme, en attaque les désordres à leur

seule et véritable source." Mon père alla jusqu'à défendre la

vénalité des charges, que l'Anglais attaquait toujours.

"Admirable institution, dit mon père, que celle qui est

parvenue à faire payer si cher le droit de sacrifier tous les

plaisirs de la vie et d'embrasser la vertu comme une

convenance d'état. Ne nous calomnions pas nous-mêmes, dit

encore mon père; la magistrature qui a produit Molé,

Lamoignon, d'Aguesseau, n'a rien à envier à personne; et, si

le jury anglais se distingue par l'équité de ses jugements,

c'est que la classe qui le compose en Angleterre est

remarquable surtout par ses lumières et son intégrité. En

Angleterre l'institution repose sur les individus; ici les

individus tirent leur lustre et leur valeur de l'institution.

-- Mais il se peut, ajouta mon père en finissant cette

conversation, que ces institutions conviennent mieux à

l'Angleterre que ne feraient les nôtres. Cela doit être: les

nations produisent leurs lois, et ces lois sont tellement le

fruit des moeurs et du génie des peuples qu'ils y tiennent plus

qu'à tout le reste; ils perdent leur indépendance, leur nom

même, avant leurs lois. Je suis persuadé que cette expression:

_subir la loi du vainqueur_, a un sens plus étendu qu'on ne lui

le donne en général: c'est le dernier degré de la conquête que

de subir la loi d'un autre peuple, et les Normands, qui en

Angleterre ont presque conquis la langue, n'ont jamais pu

conquérir la loi."

Ces matières étaient sérieuses, mais elles ne le paraissaient

pas. Ce n'est pas la frivolité qui produit la légèreté de la

conversation: c'est cette justesse qui, comme l'éclair, jette

une lumière vive et prompte sur tous les objets. Je sentis, en

écoutant mon père, qu'il n'y a rien de si piquant que le bon

sens d'un homme d'esprit.

Je me suis étendu sur cette première visite pour vous montrer

ce qu'était mon père dans la société de M. le maréchal

d'Olonne. Ne devais-je pas me plaire dans un lieu où je le

voyais respecté, honoré comme il l'était de moi-même? Je me

rappelais les paroles de ma mère: "sortir de son état!" Je ne

leur trouvais point de sens... Rien ne m'était étranger dans

la maison de M. le maréchal d'Olonne: peut-être même je me

trouvais chez lui plus à l'aise que chez M. d'Herbelot. Je ne

sais quelle simplicité, quelle facilité dans les habitudes de

la vie me rendait la maison de M. le maréchal d'Olonne comme

le toit paternel. Hélas! elle allait bientôt me devenir plus

chère encore.

"Natalie est restée à Fontainebleau, dit M. le maréchal

d'Olonne à mon père; je l'attends ce soir. Vous la trouverez

un peu grandie, ajouta-t-il en souriant. Vous rappelez-vous le

temps où vous disiez qu'elle ne ressemblerait à nulle autre et

qu'elle plairait plus que toute autre? Elle avait neuf ans

alors. -- Mme la duchesse de Nevers promettait, dès ce temps-là,

tout ce qu'elle est devenue depuis, dit mon père. -- Oui,

reprit le maréchal, elle est charmante; mais elle ne veut pas

se remarier, et cela me désole. Je vous ai parlé de mes

derniers chagrins à ce sujet; rien ne peut vaincre son

obstination." Mon père répondit quelques mots, et nous

partîmes. "Je suis du parti de Mme de Nevers, me dit mon père.

Mariée à douze ans, elle n'a jamais vu qu'à l'autel ce mari,

qui, dit-on, méritait peu une personne aussi accomplie. Il est

mort pendant ses voyages. Veuve à vingt ans, libre et

charmante, elle peut épouser qui elle voudra; elle a raison de

ne pas se presser, de bien choisir et de ne pas se laisser

sacrifier une seconde fois à l'ambition." Je me récriai sur

ces mariages d'enfants. "L'usage les autorise, dit mon père;

mais je n'ai jamais pu les approuver."

Ce fut le lendemain de ce jour que je vis pour la première

fois Mme la duchesse de Nevers! Ah! mon ami! comment vous la

peindre? Si elle n'était que belle, si elle n'était

qu'aimable, je trouverais des expressions dignes de cette

femme céleste; mais comment décrire ce qui tout ensemble

formait une séduction irrésistible? Je me sentis troublé en la

voyant, j'entrevis mon sort; mais je ne vous dirai pas que je

doutai un instant si je l'aimerais: cet ange pénétra mon âme

de toute part, et je ne m'étonnai point de ce qu'elle me

faisait éprouver. Une émotion de bonheur inexprimable s'empara

de moi; je sentis s'évanouir l'ennui, le vide, l'inquiétude

qui dévoraient mon coeur depuis si long-temps; j'avais trouvé

ce que je cherchais, et j'étais heureux. Ne me parlez ni de ma

folie ni de mon imprudence; je ne défends rien. Je paye de ma

vie d'avoir osé l'aimer: eh bien, je ne m'en repens pas; j'ai

au fond de mon âme un trésor de douleur et de délices que je

conserverai jusqu'à la mort. Ma destinée m'a séparé d'elle: je

n'étais pas son égal, elle se fût abaissée en se donnant à

moi; un souffle de blâme eût terni sa vie; mais du moins je

l'ai aimée comme nul autre que moi ne pouvait l'aimer, et je

mourrai pour elle, puisque rien ne m'engage plus à vivre.

Cette première journée que je passai avec elle, et qui devait

être suivie de tant d'autres, a laissé comme une trace

lumineuse dans mon souvenir. Elle s'occupa de mon père avec la

grâce qu'elle met à tout; elle voulait lui prouver qu'elle se

souvenait de ce qu'il lui avait autrefois enseigné; elle

répétait les graves leçons de mon père, et le choix de ses

expressions semblait en faire des pensées nouvelles. Mon père

le remarqua et parla du charme que les mots ajoutent aux

idées. "Tout a été dit, assurait mon père; mais la manière de

dire est inépuisable." Mme de Nevers se mêlait à cette

conversation. Je me souviens qu'elle dit qu'elle était née

défiante, et qu'elle ne croyait que l'accent et la physionomie

de ceux qui lui parlaient. Elle me regarda en disant ces mots:

je me sentis rougir, elle sourit; peut-être vit-elle en ce

moment en moi la preuve de la vérité de sa remarque.

Depuis ce jour, je retournai chaque jour à l'hôtel d'Olonne.

Habituellement peu confiant, je n'eus pas à dissimuler: l'idée

que je pusse aimer Mme de Nevers était si loin de mon père

qu'il n'eut pas le moindre soupçon; il croyait que je me

plaisais chez M. le maréchal d'Olonne, où se réunissait la

société la plus spirituelle de Paris, et il s'en réjouissait.

Mon père, assurément, ne manquait ni de sagacité ni de finesse

d'observation; mais il avait passé l'âge des passions, il

n'avait jamais eu d'imagination, et le respect des convenances

régnait en lui à l'égal de la religion, de la morale et de

l'honneur; je sentais aussi quel serait le ridicule de

paraître occupé de Mme de Nevers, et je renfermais au fond de

mon âme une passion qui prenait chaque jour de nouvelles

forces.

Je ne sais si d'autres femmes sont plus belles que Mme de

Nevers, mais je n'ai vu qu'à elle cette réunion complète de

tout ce qui plaît: la finesse de l'esprit et la simplicité du

coeur, la dignité du maintien et la bienveillance des manières;

Partout la première, elle n'inspirait point l'envie; elle

avait cette supériorité que personne ne conteste, qui semble

servir d'appui et exclut la rivalité. Les fées semblaient

l'avoir douée de tous les talents et de tous les charmes. Sa

voix venait jusqu'au fond de mon âme y porter je ne sais

quelles délices qui m'étaient inconnues. Ah! mon ami!

qu'importe la vie quand on a senti ce qu'elle m'a fait

éprouver! Quelle longue carrière pourrait me rendre le bonheur

d'un tel amour?

Il convenait à ma position dans le monde de me mêler peu de la

conversation. M. le maréchal d'Olonne, par bonté pour mon

père, me reprochait quelquefois le silence que je préférais

garder, et je ne résistais pas toujours à montrer devant Mme

de Nevers que j'avais une âme et que j'étais peut-être digne

de comprendre la sienne; mais habituellement c'est elle que

j'aimais à entendre: je l'écoutais avec délices, je devinais

ce qu'elle allait dire, ma pensée achevait la sienne, je

voyais se réfléchir sur son front l'impression que je recevais

moi-même, et cependant elle m'était toujours nouvelle, quoique

je la devinasse toujours.

Un des rapports les plus doux que la société puisse créer,

c'est la certitude qu'on est ainsi deviné. Je ne tardai pas à

m'apercevoir que Mme de Nevers sentait que rien n'était perdu

pour moi de tout ce qu'elle disait. Elle m'adressait rarement

la parole, mais elle m'adressait presque toujours la

conversation. Je voyais qu'elle évitait de la laisser tomber

sur des sujets qui m'étaient étrangers, sur un monde que je ne

connaissais pas; elle parlait littérature; elle parlait

quelquefois de la France, de Lyon, de l'Auvergne; elle me

questionnait sur nos montagnes et sur la vérité des

descriptions de d'Urfé. Je ne sais pourquoi il m'était pénible

qu'elle s'occupât ainsi de moi. Les jeunes gens qui

l'entouraient étaient aussi d'une extrême politesse, et j'en

étais involontairement blessé; j'aurais voulu qu'ils fussent

moins polis, ou qu'il me fût permis de l'être davantage. Une

espèce de souffrance sans nom s'emparait de moi dès que je me

voyais l'objet de l'attention. J'aurais voulu qu'on me laissât

seul, dans mon silence, entendre et admirer Mme de Nevers.

Parmi les jeunes gens qui lui rendaient des soins et qui

venaient assidûment à l'hôtel d'Olonne, il y en avait deux qui

fixaient plus particulièrement mon attention: le duc de L...

et le prince d'Enrichemont. Ce dernier était de la maison de

Béthune et descendait du grand Sully; il possédait une fortune

immense, une bonne réputation, et je savais que M. le maréchal

d'Olonne désirait qu'il épousât sa fille. Je ne sais ce qu'on

pouvait reprendre dans le prince d'Enrichemont, mais je ne

vois pas non plus qu'il y eût rien à admirer. J'avais appris

un mot nouveau depuis que j'étais dans le monde, et je vais

m'en servir pour lui: ses formes étaient parfaites. Jamais il

ne disait rien qui ne fût convenable et agréablement tourné;

mais aussi jamais rien d'involontaire ne trahissait qu'il eût

dans l'âme autre chose que ce que l'éducation et l'usage du

monde y avaient mis. Cet acquis était fort étendu et

comprenait tout ce qu'on ne croirait pas de son ressort. Le

prince d'Enrichemont ne se serait jamais trompé sur le

jugement qu'il fallait porter d'une belle action ou d'une

grande faute; mais, jusqu'à son admiration, tout était

factice: il savait les sentiments, il ne les éprouvait pas, et

l'on restait froid devant sa passion et sérieux devant sa

plaisanterie, parce que la vérité seule touche, et que le

coeur méconnaît tout pouvoir qui n'émane pas de lui.

Je préférais le duc de L..., quoiqu'il eût mille défauts.

Inconsidéré, moqueur, léger dans ses propos, imprudent dans

ses plaisanteries, il aimait pourtant ce qui était bien, et sa

physionomie exprimait avec fidélité les impressions qu'il

recevait. Mobiles à l'excès, elles n'étaient pas de longue

durée; mais enfin il avait une âme, et c'était assez pour

comprendre celle des autres. On aurait cru qu'il prenait la

vie pour un jour de fête, tant il se livrait à ses plaisirs;

toujours en mouvement, il mettait autant de prix à la rapidité

de ses courses que s'il eût eu les affaires les plus

importantes. Il arrivait toujours trop tard, et cependant il

n'avait jamais mis que cinquante minutes pour venir de

Versailles; il entrait sa montre à la main, en racontant une

histoire ridicule ou je ne sais quelle folie qui faisait rire

tout le monde. Généreux, magnifique, le duc de L... méprisait

l'argent et la vie; et, quoiqu'il prodiguât l'un et l'autre

d'une manière souvent indigne du prix du sacrifice, j'avoue à

ma honte que j'étais séduit par cette sorte de dédain de ce

que les hommes prisent le plus. Il y a de la grâce dans un

homme à ne reconnaître aucun obstacle, et, quand on expose

gaiement sa vie dans une course de chevaux ou qu'on risque sa

fortune sur une carte, il est difficile de croire qu'on

n'exposerait pas l'une et l'autre avec encore plus de plaisir

dans une occasion sérieuse. L'élégance du duc de L... me

convenait donc beaucoup plus que les manières un peu

compassées du prince d'Enrichemont; mais je n'avais qu'à me

louer de tous deux. Les bontés de M. le maréchal d'Olonne

m'avaient établi dans sa société de la manière qui pouvait le

moins me faire sentir l'infériorité de la place que j'y

occupais. Je n'avais presque pas senti cette infériorité dans

les premiers jours; maintenant elle commençait à peser sur

moi. Je me défendais par le raisonnement, mais le souvenir de

Mme de Nevers était encore un meilleur préservatif: il m'était

bien facile de m'oublier quand je pensais à elle, et j'y

pensais à chaque instant.

Un jour, on avait parlé longtemps dans le salon du dévouement

de Mme de B..., qui s'était enfermée avec son amie intime, Mme

d'Anville, malade et mourante de la petite vérole. Tout le

monde avait loué cette action, et l'on avait cité plusieurs

amitiés de jeunes femmes dignes d'être comparées à celle-là.

J'étais debout devant la cheminée et près du fauteuil de Mme

de Nevers. "Je ne vous vois point d'amie intime, lui dis-je. --

J'en ai une qui m'est bien chère, me répondit-elle: c'est la

soeur du duc de L.... Nous sommes liées depuis l'enfance, mais

je crains que nous ne soyons séparées pour bien longtemps: le

marquis de C..., son mari, est ministre en Hollande, et elle

est à La Haye depuis six mois. -- Ressemble-t-elle à son frère?

demandai-je. -- Pas du tout, reprit Mme de Nevers; elle est

aussi calme qu'il est étourdi. C'est un grand chagrin pour moi

que son absence, dit Mme de Nevers. Personne ne m'est

nécessaire que Madame de C...: elle est ma raison; je ne me

suis jamais mise en peine d'en avoir d'autre, et à présent que

je suis seule je ne sais plus me décider à rien. -- Je ne vous

aurais jamais cru cette indécision dans le caractère, lui

dis-je. -- Ah! reprit-elle, il est si facile de cacher ses défauts

dans le monde! Chacun met à peu près le même habit, et ceux

qui passent n'ont pas le temps de voir que les visages sont

différents. -- Je rends grâces au Ciel d'avoir été élevé comme

un sauvage, repris-je: cela me préserve de voir le monde dans

cette ennuyeuse uniformité; je suis frappé, au contraire, de

ce que personne ne se ressemble. -- C'est, dit-elle, que vous

avez le temps d'y regarder; mais, quand on vient de Versailles

en cinquante minutes, comment voulez-vous qu'on puisse voir

autre chose que la superficie des objets? -- Mais quand c'est

vous qu'on voit, lui dis-je, on devrait s'arrêter en chemin. --

Voilà de la galanterie, dit-elle. -- Ah! m'écriai-je, vous

savez bien le contraire!" Elle ne répondit rien et se mit à

causer avec d'autres personnes. Je fus ému toute la soirée du

souvenir de ce que j'avais dit; il me semblait que tout le

monde allait me deviner.

Edouard · 第 1 / 7 段